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Full text of "Discours sur l'histoire universelle a monseigneur le dauphin: Pour expliquer la suite de la religion, & les changemens des empires"

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PRIX 

EXCELLENCE 


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DISCOURS 

SUR 

L'  II I  S  T  O  I  R  E 

UNIVERSELLE. 
TOME  PREMIER. 


DISCOURS 

SUR 

1/  H  I  S  T  O  I  R  E 

UNIVERSELLE, 

A  M.G*  LE  DAUPHIN; 

Pour  expliquer  la  suite  de  la  Religion 
et  les  changemens  des  Empires  , 

Depuis  le  commencement  du  monde  jusqu'à 
l'empire  de  Charlemagne  ; 

Par  Messire  Jacques  -  Bénigne  BOSSUET, 
Évêque  de  Meaux,  etc. 

AVEC  LA  CONTINUATION  JUSQU'A  ï/aN  I7OO» 


A    LYON, 

De  l'Imprimerie  de  J.  B.Kindelem,  rue  de  l'Archevêché. 

i8i3. 


5$ 


DISCOURS 

SUR 

L'HISTOIRE  UNIVERSELLE, 

A  MONSEIGNEUR 

LE  DAUPHIN. 

AVANT-PROPOS. 

Dessein  général  de  cet  Ouvrage  :  sa  division 
en  trois  parties. 

\Juand  l'histoire  seroit  inutile  aux  autres  Dessein  ge- 
hommes,  il  faudroit  la  faire  lire  aux  princes. ouvrage" 
Il  n'y  a  pas  de  meilleur  moyen  de  leur  dé- 
couvrir ce  que  peuvent  les  passions  et  les  in- 
térêts, les  temps  et  les  conjonctures,  les  hons 
et  les  mauvais  conseils.  Les  histoires  ne  sont 
composées  que  des  actions  qui  les  occupent  ; 
et  tout  semble  y  être  fait  pour  leur  usage.  Si 
l'expérience  leur  est  nécessaire  pour  acquérir 
cette  prudence  qui  fait  bien  régner,  il  n'est 
rien  de  plus  utile  à  leur  instruction  que  de 
joindre  aux  exemples  des  siècles  passés,  les 
expériences  qu'ils  font  tous  les  jours.  Au  lieu 
qu'ordinairement  ils  n'apprennent  qu'aux  dé- 
pens de  leurs  sujets  et  de  leur  propre  gloire  , 
Tome  L  A 


•2  Discoues  sur  l'Histoire 

à  juger  des  affaires  dangereuses  qui  leur  arri- 
vent; par  le  secours  de  l'histoire,  ils  forment 
leur  jugement,  sans  rien  hasarder  sur  les  évé- 
nemens  passés.  Lorsqu'ils  voient  jusqu'aux 
vices  les  plus  cachés  des  princes ,  malgré  les 
fausses  louanges  qu'on  leur  donne  pendant 
leur  vie,  exposés  aux  yeux  de  tous  les  hommes, 
ils  ont  honte  de  la  vaine  joie  que  leur  cause 
Ja  flatterie,  et  ils  connoissent  que  la  vraie 
gloire  ne  peut  s'accorder  qu'avec  le  mérite. 

D'ailleurs,  il  seroit  honteux,  je  ne  dis  pas 
à  un  prince,  mais  en  général  à  tout  honnête 
homme,  d'ignorer  le  genre  humain,  et  les 
changemens  mémorables  que  la  suitedes  temps 
a  faits  dans  le  monde.  Si  l'on  n'apprend  de 
l'histoire  à  distinguer  les  temps ,  on  représen- 
tera les  hommes  sous  la  loi  de  nature,  ou  sous 
la  loi  écrite,  tels  qu'ils  sont  sous  la  loi  évan- 
gélique  ;  on  parlera  des  Perses  vaincus  sous 
Alexandre ,  comme  on  parle  des  Perses  vic- 
torieux sous  Cyrus  ;  on  fera  la  Grèce  aussi 
libre  du  temps  de  Philippe  que  du  temps  de 
Thémistocle,  ou  de  Miltiade;  le  peuple  romain 
aussi  fier  sous  les  empereurs  que  sous  les  con- 
suls; l'Eglise  aussi  tranquille  sous  Dioclétien 
que  sous  Constantin;  et  la  France,  agitée 
de  guerres  civiles  du  temps  de  Charles  IX 
et  de  Henri  III,  aussi  puissante  que  du  temps 
de  Louis  XIV ,  où ,  réunie  sous  un  si  grand 
roi ,  seule  elle  triomphe  de  toute  l'Europe. 

C'est ,  Monseigneur,  pour  éviter  ces 
inconvéniens,  que  vous  avez  lu  tant  d'histoires 
anciennes  et  modernes.  Il  a  fallu ,  avant  toutes 
choses ,  vous  faire  lire  dans  l'Ecriture  l'his- 


Universelle.  o 

toire  du  peuple  de  Dieu  ,  qui  fait  le  fonde- 
ment de  la  religion.  On  ne  vous  a  pas  laissé 
ignorer  l'histoire  grecque  ni  la  romaine;  et, 
ce  qui  vous  étoit  plus  important,  on  vous  a 
montréavecsoin  l'histoire  decegrand  royaume 
que  vous  êtes  obligé  de  rendre  heureux.  Mais 
de  peur  que  ces  histoires  et  celles  que  vous 
avez  encore  à  apprendre ,  ne  se  confondent 
dans  votre  esprit ,  il  n'y  a  rien  de  plus  néces- 
saire que  de  vous  représenter  distinctement , 
mais  en  raccourci,  toute  la  suite  des  siècles. 

Cette  manière  d'histoire  universelle  est ,  à 
l'égard  des  histoires  de  chaque  pays  et  de 
chaque  peuple  ,  ce  qu'est  une  carte  générale 
à  l'égard  des  cartes  particulières.  Dans  les 
cartes  particulières,  vous  voyez  tout  le  détail 
d'un  royaume,  ou  d'une  province  en  elle- 
même  :  dans  les  cartes  universelles,  vous  ap- 
prenez à  situer  ces  parties  du  monde  dans  leur 
tout;  vous  voyez  ce  que  Paris  ou  l'Ile-de- 
France  est  dans  le  royaume,  ce  que  le  royaume 
est  dans  l'Europe ,  et  ce  que  l'Europe  est  dans 
l'Univers. 

Ainsi  les  histoires  particulières  représen- 
tent la  suite  des  choses  qui  sont  arrivées  à  un 
peuple  dans  tout  leur  détail;  mais  afin  de 
tout  entendre,  il  faut  savoir  le  rapport  que 
chaque  histoire  peut  avoir  avec  les  autres  : 
ce  qui  se  fait  par  un  abrégé  où  l'on  voit, 
comme  d'un  coup  d'œil  ,  tout  l'ordre  des 
temps. 

Un  tel  abrégé ,  Monseigneur  ,  vous 
propose  un  grand  spectacle.  Vous  voyez  tous 
les  siècles précédens  se  développer,  pour  ainsi 

A  2 


4  Discours  sur  l'Histoire 

dire,  en  peu  d'heures  devant  vous  :  vous  voyez 
comme  les  empires  se  succèdent  les  uns  aux 
autres,  et  comme  la  religion  dans  ses  diifé- 
rens  états ,  se  soutient  également  depuis  le 
commencement  du  monde  jusqu'à  notre  temps. 

C'est  la  suite  de  ces  deux  choses,  je  veux 
dire  celle  de  la  religion  et  celle  des  empires, 
que  vous  devez  imprimer  dans  votre  mémoire. 
Et  comme  la  religion  et  le  gouvernement  po- 
litique sont  les  deux  points  sur  lesquels  rou- 
lent les  choses  humaines,  voir  ce  qui  regarde 
ces  choses  renfermé  dans  un  abrégé,  et  en 
découvrir  par  ce  moyen  tout  Tordre  et  toute 
îa  suite ,  c'est  comprendre  dans  sa  pensée  tout 
ce  qu'il  y  a  de  grand  parmi  les  hommes,  et 
tenir,  pour  ainsi  dire,  le  fil  de  toutes  les 
affaires  de  l'univers. 

Comme  donc,  en  considérant  une  carte 
universelle,  vous  sortez  du  pays  où  vous  êtes 
né  et  du  Jieu  qui  vous  renferme ,  pour  par- 
courir toute  la  terre  habitable,  que  vous  em- 
brassez par  la  pensée  avec  toutes  ses  mers  et 
tous  ses  pays  ;  ainsi ,  en  considérant  l'abrégé 
chronologique,  vous  sortez  des  bornes  étroites 
de  votre  âge  ,  et  vous  vous  étendez  dans  tous 
les  siècles. 

Mais  de  même  que,  pour  aider  sa  mé- 
moire dans  la  connoissance  des  lieux,  on  re- 
tient certaines  villes  principales ,  autour  des- 
quelles on  place  les  autres,  chacune  selon  sa 
distance;  ainsi,  dans  l'ordre  des  siècles,  il 
faut  avoir  certains  temps  marqués  par  quelque 
grand  événement  auquel  on  rapporte  tout  le, 
reste. 


Universelle.  5 

C'est  ce  qui  s'appelle  époque ,  d'un  mot 
grec  qui  signifie  s'arrêter;  parce  qu'on  s'ar- 
rête là,  pour  considérer,  comme  d'un  lieu 
de  repos,  tout  ce  qui  est  arrivé  devant  ou 
après  ;  et  éviter  par  ce  moyen  les  anachro- 
nismes,  c'est-à-dire,  cette  sorte  d'erreur  qui 
fait  confondre  les  temps. 

Il  faut  d'abord  s'attacher  à  un  petit  nombre 
d'époques,  telles  que  sont,  dans  les  temps  de 
l'histoire  ancienne,  Adam,  ou  la  création; 
Noé,  ou  le  déluge;  la  vocation  d'Abraham, 
ou  le  commencement  de  l'alliance  de  Dieu 
avec  les  hommes  ;  Moïse ,  ou  la  loi  écrite  ; 
la  prise  de  Troie  ;  Salomon ,  ou  la  fondation 
du  temple  ;  Romulus ,  ou  Rome  bâtie  ;  Cyrus, 
ou  le  peuple  de  Dieu  délivré  de  la  captivité 
de  Babylone;  Scipion,  ou  Carthage  vaincue, 
la  naissance  de  Jésus-Christ  ;  Constantin, 
ou  la  paix  de  l'Eglise  ;  Charlemagne ,  ou  l'éta- 
blissement du  nouvel  empire. 

Je  vous  donne  cet  établissement  du  nouvel 
empire  sous  Charlemagne ,  comme  la  fin  de 
l'histoire  ancienne,  parce  que  c'est  là  que 
vous  verrez  finir  tout-à-fait  l'ancien  empire 
romain.  C'est  pourquoi  je  vous  arrête  à  un 

Eoint  si  considérable  de  l'histoire  universelle. 
*a  suite  vous  en  sera  proposée  dans  une 
seconde  partie  ,  qui  vous  mènera  jusqu'au 
siècle  que  nous  voyons  illustré  par  les  actions 
immortelles  du  roi  votre  père,  et  auquel  l'ar- 
deur que  vous  témoignez  à  suivre  un  si  grand 
exemple ,  fait  encore  espérer  un  nouveau 
lustre. 

Après  vous  ayoir  expliqué  en  général  le°e"J^J 

A  3 


6  Discours  sur  i/Histoire 

aucour»,   dessein  de  cet  ouvrage ,  j'ai  trois  choses  à 

qui   est  di*/.    .  .  •»••»•-'» 

visé  en  trois  taire  pour  en  tirer  toute  i  utilité   que  j'en 

parties-  i      *  T7' .     ' 

espère. 

Il  faut  premièrement  que  je  parcoure  avec 
vous  toutes  les  époques  que  je  vous  propose; 
et  que  vous  marquant  en  peu  de  mots  les 
principaux  événemens  qui  doivent  être  atta- 
chés à  chacune  d'elles  ,  j'accoutume  vt)tre 
esprit  à  mettre  ces  événemens  dans  leur  place, 
sans  y  regarder  autre  chose  que  Tordre  des 
temps.  Mais,  comme  mon  intention  princi- 
pale est  de  vous  faire  observer,  dans  cette 
suite  des  temps,  celle  de  la  religion,  et  celle 
des  grands  empires;  après  avoir  fait  aller  en- 
semble, selon  le  cours  des  années,  les  faits 
qui  regardent  ces  deux  choses,  je  reprendrai 
en  particulier,  avec  les  réflexions  nécessaires, 

Î>remièrement  ceux  qui  nous  font  entendre 
a  durée  perpétuelle  de  la  religion  ,  et  enfin 
ceux  qui  nous  découvrent  les  causes  des 
grands  changemens  arrivés  dans  les  empires. 
Après  cela  ,  quelque  partie  de  l'histoire 
ancienne  que  vous  lisiez,  tout  vous  tournera 
à  profit.  II  ne  passera  aucun  fait  dont  vous 
n'aperceviez  les  conséquences.  Vous  admi- 
rerez la  suite  des  conseils  de  Dieu  da^s  les 
affaires  de  la  religion  :  vous  verrez  aussi  l'en- 
chaînement des  affaires  humaines;  et  par  là 
vous  connoîtrez  avec  combien  de  réflexion  et 
de  prévoyance  elles  doivent  être  gouvernées* 


UNIVERSELLE. 


PREMIÈRE   PARTIE 
DE  CE  DISCOURS. 

Les  Epoques,  ou  la  suite  des  temps. 

Lia  première  époque  vous  présente  d'abord  première 

^       J  x         \  T\'  •  '        1  -1  EPOQUE. 

un  grand  spectacle  :  Dieu  qui  crée  le  ciel  et  Adam,  ou 
la  terre  par  sa  parole,  et  qui  fait  l'homme î*Age du 
à  son  image.  C'est  par  où  commence  Moïse ,  le     monde' 
plus  ancien  des  historiens,  le  plus  sublime  des 
philosophes,  et  le  plus  sage  des  législateurs. 

Il  pose  ce  fondement ,  tant  de  son  histoire  am  ans 
que  de  sa  doctrine  et  de  ses  lois.  Après ,  il  'j.c*. 
nous  fait  voir  tous  les  hommes  renfermés  en  '*  4°°4' 
un  seul  homme,  et  sa  femme  même  tirée  de 
lui;  la  concorde  des  mariages,  et  la  société 
du  genre  humain  établie  sur  ce  fondement; 
la  perfection  et  la  puissance  de  l'homme , 
tant  qu'il  porte  l'image  de  Dieu  en  son  en- 
tier; son  empire  sur  les  animaux:  son  inno- 
cence tout  ensemble  et  sa  félicité  dans  le  pa- 
radis, dont  la  mémoire  s'est  conservée  dans 
l'âge  d'or  des  poètes ,  le  précepte  divin  donne 
à  nos  premiers  parens  ;  la  malice  de  l'esprit 
tentateur,  et  son  apparition  sous  la  forme 
du  serpent  ;  la  chute  d'Adam  et  d'Eve ,  fu- 
neste à  toute  leur  postérité  :  le  premier  homme 
justement  puni  dans  tous  ses  enfans  ,  et  le 
genrehumain  maudit  de  Dieu;  lapremière  pro- 
messe de  la  rédemption  ,  et  la  victoire  future 
des  hommes  sur  le  démon  qui  les  a  perdus. 

La  terre  commence  à  se  remplir,  et  les  129.38-5. 

A4 


8  Discours  sur  l'Histoire 

£?^AJesv  crimes  s'augmentent.  Caïn,  le  premier  enfant 
J.  cl  d'Adam  et  d'Eve,  fait  voir  au  monde  nais- 


<Gen.  IV. 
3.4. 


sant  la  première  action  tragique  ;  et  la  vertu 
commence  dès-lors  à  être  persécutéeparlevice. 
Là  paraissent  les  mœurs  contraires  des  deux 
frères  :  l'innocence  d'Abel,  sa  vie  pastorale, 
et  ses  offrandes  agréables;  celles  de  Caïn  re- 
jetées ,  son  avarice ,  son  impiété ,  son  parri- 
cide, et  la  jalousie  mère  des  meurtres;  le 
châtiment  de  ce  crime;  la  conscience  du  par- 
ricide agitée  de  continuelles  frayeurs;  la  pre- 
mière ville  bâtie  par  ce  méchant,  qui  se  cher- 
choit  un  asile  contre  la  haine  et  l'horreur  du 
genre  humain;  l'invention  de  quelques  arts 
par  ses  enfans;  la  tyrannie  des  passions,  et 
ia  prodigieuse  malignité  du  cœur  humain  , 
toujours  porté  à  faire  le  mal;  la  postérité  de 

•#7.  3017 Seth  fidelle  à  Dieu,  malgré  cette  déprava- 
tion; le  pieux  Hénoch*  miraculeusement  tiré 
du  monde  qui  n'étoit  pas  digne  de  le  possé- 
der ;  la  distinction  des  enfans  de  Dieu  d'avec 
les  enfans  des  hommes ,  c'est-à-dire ,  de  ceux 
qui  vi voient  selon  l'esprit  d'avec  ceux  qui 
vivoient  selon  ia  chair;  leur  mélange,  et  la 
corruption  universelle  du  monde;  la  ruine 
des  hommes  résolue  par  un  juste  jugement  de 

1536.  a468. Dieu;  sa  colère  dénoncée  aux  pécheurs  par. 

i056.  2348.  son  serviteur  Noé  ;  leur  impénitence ,  et  leur 
endurcissement  puni  enfin  par  le  déluge;  Noé 
et  sa  famille  réservés  pour  la  réparation  du 
genre  humain. 

Voilà  ce  qui  s'est  passé  en  i656  ans.  Tel 
est  le  commencement  de  toutes  les  histoires, 
où  se  découvre  la  toute-puissance ,  la  sagesse 


Universelle.  9 

et  la  bonté  de  Dieu  :  l'innocence  heureuse  d^s  ans 
sous  sa  protection  :  sa  justice  à  venger  les  J-  c. 
crimes,  et  en  même  temps  sa  patience  à  at- 
tendre la  conversion  des  pécheurs  :  la  gran- 
deur et  la  dignité  de  l'homme  dans  sa  pre- 
mière institution  :  le  génie  du  genre  humain, 
depuis  qu'il  fut  corrompu  :  le  naturel  de  la 
jalousie,  et  les  causes  secrètes  des  violences 
et  des  guerres,  c'est-à-dire,  tous  les  fonde- 
mens  de  la  religion  et  de  la  morale. 

Avec  le  genre  humain ,  Noé  conserva  les 
arts,  tant  ceux  qui  servoient  de  fondement 
à  la  vie  humaine  et  que  les  hommes  savoient 
dès  leur  origine ,  que  ceux  qu'ils  avoient  in- 
ventés depuis.  Ces   premiers  arts ,   que   les 
hommes  apprirent  d'abord ,  et  apparemment 
de  leur  créateur ,  sont  a  l'agriculture ,  l'art  b  * G^  IJ- 
pastoral ,  celui  c  de  se  vêtir ,  et  peut-être  celui  18. 19. 'iv\ 
de  se  loger.  Aussi  ne  voyons -nous  pas  leXmd.iv. 
commencement  de  ces  arts  en  Orient,  vers a; bicmh. 
les  lieux  d'où  le  genre  humain  s'est  répandu. ai* 

La  tradition  du  déluge  universel  se  trouve 

par  toute  la  terre.  L'arche  où  se  sauvèrent  les 

restes  du  genre  humain ,  a  été  de  tout  temps 

célèbre  en  Orient,  principalement  dans  les 

lieux  où  elle  s'arrêta  après  le  déluge.  PÎu-'<»«jSuE 

sieurs  autres  circonstances  de  cette  fameuse  SukSu. 

histoire  se  trouvent  marquées  dans  les  annales  B,m- '£(?'• 

et  dans  les  traditions  des  anciens  peuples  :  les     Damasc 
,  r       .  1:b-  xcw. 

temps  conviennent;  et  tout  se  rapporte ,  au-^  <f< 

tant  qu'on  le  pouvoit  espérer,  dans  une  anti-V-j'^ 

quité  si  reculée.  {;  \?£* 

Apion  et  Euseb.  Lib.  IX.    Prap.  Ev.  c.    ij,    ia.   Pfut.    Opusc.  Plustit 
sokrt,  terr.  an  aquat,  Lucian  de  Dea  Syr. 

A  5 


io  Discours  sur  l'Histoire 

âSA".     ^Tl*s  du  déluge,  ?e  rangent  le  décroisse- 

J.c. ment  de  la  vie  humaine;  le  changement  dans 

2.ÉP0Q.  le  vivre ,  et  une  nouvelle  nourriture  substituée 

déiugeT  e aux  fruits  de  la  terre;   quelques   préceptes 

3mêwie.du donnés  à  Noé  de  vive  voix  seulement;  la  con- 

lî*:  a|^;  fusion  des  langues  arrivée  à  la  tour  de  Babel , 

1767.  «47.  premier  monument  de  l'orgueil  et  de  la  foi- 

blesse  des  hommes  ;  le  partage  des  trois  enfans 

de  Noé ,  et  la  première  distribution  des  terres. 

La  mémoire  de  ces  trois  premiers  auteurs  des 

nations  et  des  peuples  s'est  conservée  parmi  les 

hommes.  Japhet,  qui  a  peuplé  la  plus  grande 

partie  de  l'Occident,  y  estdemeurécélèbresous 

le  nom  fameux  de  Japhet.  Cham  et  son  fils 

Chanaan  n'ont  pas  été  moins  connus  parmi  les 

Egyptiens  et  les  Phéniciens;  et  la  mémoire  de 

Sem  a  toujours  duré  dans  le  peuple  Hébreu , 

qui  en  est  sorti. 

Un  peu  après  ce  premier  partage  du  genre 
humain ,  Nemrod ,  homme  farouche  ,  devint 
par  son  humeur  violente  le  premier  des  con- 
quérans  ;  et  telle  est  l'origine  des  conquêtes. 
g»*,  x.  9.  Il  établit  son  royaume  à  Babylone,  au  même 
lieu  où  la  tour  avoit  été  commencée,  et  déjà 
élevée  fort  haut,  mais  non  pas  autant  que  le 
souhaitoit  la  vanité  humaine.  Environ  dans 
Je  même  temps,  INinive  fut  bâtie,  et  quel- 
ques anciens  royaumes  établis.  Ils  étoient  pe- 
tits dans  ces  premiers  temps;  et  on  trouve 
dans  la  seule  Egypte  quatre  dynasties  ou  prin- 
cipautés, celle  de  Thèbes,  celle  de  Thin,  celle 
de  Memphis,  et  celle  de  Tanis  :  c'étoit  la  capi- 
tale de  la  basse  Egypte.  On  peut  aussi  rapporter 
à  ce  temps  les  coramencemens  des  lois  et  de  la 
>??*-  **33.  police  des  Egyptiens,  celui  de  leurs  pyramides 


Universelle.  1 1 

Hui  durent  encore,  et  celui  des  observations  *£?  *N* 

^1  .  '  -.  ,  .du  M.  dev. 

astronomiques,  tant  de  ces  peuples  que  des         »c. 
Chaldéens.  Aussi  voit-on  remonter  jusqu'à  ce  t77P»rphyr. 
temps,  et  pas  plus  haut,  les  observations  que?5*.  n^u 
les  Chaldéens ,  c'est-à-dire,  sans  contestation  5C4tic* 
lespremiers  observateursdes  astres,  donnèrent 
dans  Babylone  à  Callisthène  pour  Ai  istote. 

Tout  commence  ;  il  n'y  a  point  d'histoire 
ancienne  où  il  ne  paroisse,  non-seulement 
dans  ces  premiers  temps  ,  mais  long-temps 
après,  des  vestiges  manifestes  de  la  nouveauté 
du  monde.  On  voit  les  lois  s'établir,  les  mœurs 
se  polir,  et  les  empires  se  former.  Le  genre 
humain  sort  peu  à  peu  de  l'ignorance  ;  l'ex- 
périence l'instruit ,  et  les  arts  sont  inventés 
ou  perfectionnés.  A  mesure  que  les  hommes 
se  multiplient,  la  terre  se  peuple  de  proche 
en  pioche  :  on  passe  les  montagnes  et  les  pré- 
cipices  ;  on  traverse  les  fleuves,  et  enfin  les 
mers,  et  on  établit  de  nouvelles  habitations. 
La  terre  qui  n'étoit  au  commencement  qu'une 
foret  immense,  prend  une  autre  forme;  les 
bois  abattus  font  place  aux  champs,  aux  pâtu- 
rages, aux  hameaux,  aux  bourgades,  et  enfin 
aux  villes.  On  s'instruit  à  prendre  certains 
animaux,  à  apprivoiser  les  autres,  et  à  les 
accoutumer  au  service.  On  eut  d'abord  à 
combattre  les  bêtes  farouches.  Les  premiers 
héros  se  signalèrent  dans  ces  guerres.  .Elles 
firent  inventer  les  armes  ,  que  les  hommes 
tournèrent  après  contre  leurs  semblables  : 
Nemrod ,  le  premier  guerrier  et  le  premiers- 
conquérant,  est  appelé  dans  l'Ecriture  un 
fort  chasseur.  Avec  les  animaux ,  l'homme 

A  6 


12  Discours  sur  l'Histoire 

înli  de?  sut  encore  adoucir  les  fruits  et  les  plantes  ; 
J.c.il  plia  jusqu'aux  métaux  à  son  usage,  et  peu 
à  peu  il  y  fit  servir  toute  la  nature.  Comme 
il  étoit  naturel  que  le  temps  fit  inventer  beau- 
coup de  choses,  il  devoit  aussi  en  faire  ou- 
blier d'autres,  du  moins  à  la  plupart  des 
hommes.  Ces  premiers  arts,  que  Noé  avoit 
conservés,  et  qu'on  voit  aussi  toujours  en 
vigueur  dans  les  contrées  où  se  fit  le  premier 
établissement  du  genre  humain,  se  perdirent 
a  mesure  qu'on  s'éloigna  de  ce  pays.  Il  fallut , 
ou  les  rapprendre  avec  le  temps,  ou  que  ceux 
qui  les  avoient  conservés,  les  reportassent  aux 
autres.  C'est  pourquoi  on  voit  tout  venir  de 
ces  terres  toujours  habitées,  où  les  fonde- 
mens  des  arts  demeurèrent  en  leur  entier  ; 
et  là  même  on  apprenoit  tous  les  jours  beau- 
coup de  choses  importantes.  La  connoissance 
de  Dieu  et  la  mémoire  de  la  création  s'y  con- 
serva ,  mais  elle  alloit  s'affoiblissant  peu  à  peu. 
Les  anciennes  traditions  s'oublioient  et  s'obs- 
curcissoient  ;  les  fables  qui  leur  succédèrent, 
n'en retenoient  plus  que  de  grossières  idées;  les 
fausses  divinités  se  multiplioient  :  et  c'est  ce 
qui  donna  lieu  à  la  vocation  d'Abraham. 

?..  époq.  Quatre  cent  vingt  -  six  ans  après  le  dé- 
^"luge,  comme  les  peuples  marchoient  chacun 
JJjg  en  sa  voie,  et  oublioient  celui  qui  les  avoit  faits, 

du  peuple  ce  grand  Dieu ,  pour  empêcher  les  progrès 

de  Dieu  et    .      p       .  j      '     f  -|-  j      1 

deiai-     dun  si  grand  mal,   au  milieu  de  la  corrup- 

i!aAgè  dution  ,  commença  à  se  séparer  un  peuple  élu. 

monde.     Abraham  fut  choisi  pour  être  la  tige  et  le 

père  de  tous  les  croyans.  Dieu  l'appela  dans 


j.avoc 
d'Abral 
ou  le  c 
menceme 


Universelle.  i3 

la  terre  de  Chanaan,  où  il  vouloit   établir  AA™  ans 
son  culte,  et  les  enfans  de  ce  patriarche  qu  il        J-c. 
avoit  résolu  de  multiplier  comme  les  étoiles  2083.  19". 
du  ciel  et  comme  le  sable  de  la  mer.  A  la 
promesse  qu'il  lui  fit  de  donner  cette  terre 
à  ses  descendans  ,  il  joignit  quelque  chose 
de  bien  plus  illustre ,  et  ce  fut  cette  grande 
bénédiction  qui  devoit  être  répandue  sur  tous 
les  peuples  du  monde  en  Jésus-Christ  sorti  de 
sa  race.  C'est  ce  Jésus  -  Christ  qu'Abraham  ^J^f; 
honore  en  la  personne  du  grand  pontife  Mel- 
chisédech  qui  le  représente;  c'est  à  lui  qu'il 

Î>aye  la  dime  du  butin  qu'il  avoit  gagné  sur 
es  rois  vaincus  ;  et  c'est  par  lui  qu'il  est  béni. 
Dans  des  richesses  immenses ,  et  dans  une 
puissance  qui  égaloit  celle  des  rois,  Abraham 
conserva  les  mœurs  antiques  :  il  mena  tou- 
jours une  vie  simple  et  pastorale,  qui  toute- 
fois avoit  sa  magnificence,  que  ce  patriarche 
faisoit  paroître  principalement  en  exerçant 
Fhospitalité  envers  tout  le  monde.  Le  ciel  lui 
donna  des  hôtes;  les  anges  lui  apprirent  les 214s.  m6. 
conseils  de  Dieu;  il  y  crut,  et  parut  en  tout 
plein  de  foi  et  de  piété.  De  son  temps ,  Inachus 
le  plus  ancien  de  tous  les  rois  connus  par  les 
Grecs,  fonda  le  royaume  d'Argos.  Après 
Abraham,  on  trouve  Isaac  son  fils,  et  Jacob 
son  petit-fils,  imitateurs  de  sa  foi  et  de  sa 
simplicité  dans  la  même  vie  pastorale.  Dieu 
leur  réitère  aussi  les  mêmes  promesses  qu'il 
avoit  faites  à  leur  père ,  et  les  conduit  comme 
lui  en  toutes  choses.  Isaac  bénit  Jacob,  au 2245.  1759. 
préjudice  dEsaiï  son  frère  aine;  et,  trompé 
en  apparence ,  en  effet  il  exécute  les  conseils 


14  Discours  sur  l'Histoire 

duNMA*v.  de  Dieu.  Jacob ,  que  Dieu  protégeoit ,  excella 
i.  c'en  tout  au-dessus  d'Esaù.  Un  Ange,  contre 
qui  il  eut  un  combat  plein  de  mystères,  lui 
donna  le  nom  d'Israël ,  d'où  ses  enfans  sont 
appelés  les  Israélites.  De  lui  naquirent  les 
douze  patriarches ,  pères  des  douze  tribus  du 
peuple  Hébreu  :  entre  autres  Lévi ,  d'où 
dévoient  sortir  les  ministres  des  choses  sa- 
crées; Juda,  d'où  devoit  sortir,  avec  la  race 
royale ,  le  Christ,  Roi  des  rois,  et  Seigneur  des 
seigneurs,  et  Joseph,  que  Jacob  aima  plus 
que  tous  ses  autres  enfans.  Là  se  déclarent 
de  nouveaux  secrets  de  la  Providence  divine. 
On  y  voit ,  avant  toutes  choses ,  l'innocence 
et  la  sagesse  du  jeune  Joseph  toujours  en- 
nemie des  vices,  et  soigneuse  de  les  réprimer 
dans  ses  frères  ;  ses  songes  mystérieux  et 
prophétiques;  ses  frères  jaloux,  et  la  jalousie 
aa76.  1738. cause,  pour  la  seconde  fois,  d'un  parricide, 
la  vente  de  ce  grand  homme  ;  la  fidélité  qu'il 
garde  à  son  maître,  et  sa  chasteté  admira- 
ble ;  les  persécutions  qu'elle  lui  attire  ;  sa 
prison  et  sa  constance,  ses  prédictions  ;  sa 
délivrance  miraculeuse  ;  cette  fameuse  expli- 
3287.  1717.  cation  des  songes  de  Pharaon  ;  le  mérite  d'un 
2289.  i7i5.si  grand  homme  reconnu;  son  génie  élevé  et 
droit ,  et  la  protection  de  Dieu  qui  le  fait 
«398.  1706. dominer  par-tout  où  il  est;  sa  prévoyance, 
ses  sages  conseils,  et  son  pouvoir  absolu  dans 
le  royaume  de  la  basse  Egypte;  par  ce  moyen 
le  saint  de  son  père  Jacob  et  de  sa  famille. 
Cette  famille  chérie  de  Dieu  s'établit  ainsi 
dans  cette  partie  de  l'Egypte  dont  Tanis  étoit 
la  capitale  5,  et  dont  les  tais  prenoient  tous  te 


Uni  vrnsELiE.  ï5 

nom  de  Pharaon.  Jacob  meurt;  et  un  peu  ,Aï*  ANS 

..    r    .  /i\l  i    i    •        du  M.  dev. 

devant  sa  mort,  il  tait  cette  célèbre  prophétie,  J.c 
où  découvrant  à  ses  enfans  l'état  de  leur  pos- 
térité, il  découvre  en  particulier  à  Juda  les23i5.  1689. 
temps  du  Messie  qui  devoit  sortir  de  sa  race. 
La  maison  de  ce  patriarche  devient  un  grand 
peuple  en  peu  de  temps  :  cette  prodigieuse 
multiplication  excite  la  jalousie  des  Egyptiens: 
les  Hébreux  sont  injustement  haïs  et  impi- 
toyablement persécutés:  Dieu  fait  naître  Moïse  «433.  is7u 
leur  libérateur,  qu'il  délivre  des  eaux  du  Nil, 
et  le  fait  tomber  entre  les  mains  de  la  fille 
de  Pharaon  :  elle  l'élève  comme  son  fils ,  et 
le  fait  instruire  dans  toute  la  sagesse  des 
Egyptiens.  En  ces  temps.,  les  peuples  d'Egypte 
s'établirent  en  divers  endroits  de  la  Grèce.  2^2.  1556. 
La  colonie  que  Cécrops  amena  d'Egypte 
fonda  douze  villes  ou  plutôt  douze  bourgs , 
dont  il  composa  le  royaume  d'Athènes,  et 
où  il  établit,  avec  les  lois  de  son  pays,  les 
dieux  qu'on  y  adoroit.  Un  peu  après  arriva  Mam, 
le-déluge  de  Deucalion  dans  la  Thessalie,^".  'm"! 
confondu  par  les  Grecs  avec  le  déluge  uni- 
versel. Helten,  fils  de  Deucalion,  régna  en 
Phthie,  pays  de  la  Thessalie,  et  donna  son 
nom  à  la  Grèce.  Ses  peuples,  auparavant  ap- 
pelés Grecs,  prirent  toujours  depuis  le  nom 
d'Hellènes,  quoique  les  Latins  leur  aient  con- 
servé leur  ancien  nom.  Environ  dans  le  même 
temps ,  Cadmus ,  fils  d'Agénor  ,  transporta 
en  Grèce  une  colonie  de  Phéniciens,  et  fonda 
la  ville  de  Thèbes  dans  la  Béotie  :  les  dieux 
de  Syrie  et  de  Phénicie  entrèrent  avec  lui 
dans  la  Grèce,  Cependant  Moïse  ayançoiî 


iG  Discours  sur  l'Histoire 

dfzvw*!-  en  ^Se*  -^  quarante  ans,  ii  méprisa  les  ri- 
'j.c!chesses  de  la  cour  d'Egypte;  et,  touché  des 

3473.  i53i.maux  de  ses  frères  les  Israélites,  il  se  mit 
en  péril  pour  les  soulager.  Ceux-ci ,  loin  de 
profiter  de  son  zèle  et  de  son  courage ,  l'ex- 
posèrent à  la  fureur  de  Pharaon,  qui  résolut 
sa  perte.  Moïse  se  sauva  d'Egypte  en  Arabie, 
dans  la  terre  de  Madian ,  où  sa  vertu ,  tou- 
jours secourable  aux  oppressés,  lui  fit  trouver 
une  retraite  assurée.  Ce  grand  homme  per- 
dant l'espérance  de  délivrer  son  peuple,  ou 
attendant  un  meilleur  temps ,  avoit  passé  qua- 

a5i3.  1491.  rante  ans  à  paître  les  troupeaux  de  son  beau- 

Eère  Jéthro,  quand  il  vit  dans  le  désert  le 
uisson  ardent,  et  entendit  la  voix  du  Dieu 
de  ses  pères  qui  le  renvoyoit  en  Egypte ,  pour 
tirer  ses  frères  de  la  servitude.  Là  paroissent 
l'humilité,  le  courage  et  les  miracles  de  ce 
grand  législateur  ;  l'endurcissement  de  Pha- 
raon, et  les  terribles  châtimens  que  Dieu  lui 
envoie;  la  pâque,  et  le  lendemain  le  passage 
de  la  mer  Rouge  ;  Pharaon  et  les  Egyptiens 
ensevelis  dans  les  eaux ,  et  l'entière  délivrance 
des  Israélites. 

4.  époq.      Les  temps  de  la  loi  écrite  commencent. 
îaioiïrhe'ÎElle  fut  donnée  à  Moïse  43o  ans  après  la  vo- 
lonté/0 cation  d'Abraham,  856  ans  après  le  déluge,  et 
2513.  1491. ]a  même  année  que  le  peuple  Hébreu  sortit 
d'Egypte.  Cette  date  est  remarquable ,  parce 
qu'on  s'en  sert  pour  désigner  tout  le  temps  qui 
s'écoule  depuis  Moïse  jusqu'à  Jésus- Christ. 
Tout  ce  temps  est  appelé  le  temps  de  la  loi 
écrite,  pour  le  distinguer  du  temps  précédent 


Universelle.  17 

qu'on  appelle  le  temps  de  la  loi  de  nature,  où  les  dAy  i 


M.  dev. 


hommes  n'avaient  pour  se  gouverner  que  la  rai-  J.  c. 
son  naturelle  et  les  traditions  de  leurs  ancêtres. 
Dieu  donc  ayant  affranchi  son  peuple  de 
la  tyrannie  des  Egyptiens,  pour  le  conduire 
en  la  terre  où  il  veut  être  servi  ;  avant  que 
de  l'y  établir,  lui  propose  la  loi  selon  laquelle 
il  y  doit  vivre.  Il  écrit  de  sa  propre  main 
sur  deux  tables  qu'il  donne  à  Moïse,  au  haut 
du  mont  Sinaï ,  le  fondement  de  cette  loi , 
c'est-à-dire  ,  le  décalogue ,  ou  les  dix  com- 
mandemens  ,  qui  contiennent  les  premiers 
principes  du  cuite  de  Dieu  et  de  la  société 
humaine.  Il  dicte  au  même  Moïse  les  autres  9.^" IX' 
préceptes  par  lesquels  il  établit  le  tabernacle, 
figure  du  temps  futur;  l'arche  où  Dieu  se 
montroit  présent  par  ses  oracles,  et  où  les 
tables  de  la  loi  étaient  renfermées ,  l'élévation 
d'Aaron  ,  frère  de  Moïse;  le  souverain  sacer- 
doce, ou  le  pontificat,  dignité  unique  donnée 
à  lui  et  à  ses  enfans;  les  cérémonies  de  leur 
sacre ,  et  la  forme  de  leurs  habits  mystérieux; 
les  fonctions  des  prêtres ,  enfans  d'Aaron  ; 
celles  des  Lévites,  avec  les  autres  observances 
de  la  religion;  et,  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau, 
les  règles  des  bonnes  mœurs,  la  police  et  le 
gouvernement  de  son  peuple  élu ,  dont  il  veut 
être  lui-même  le  législateur.  Voilà  ce  qui 
est  marqué  par  l'époque  de  la  loi  écrite. 
Après,  on  voit  le  voyage  continué  dans  le 
désert;  les  révoltes,  les  idolâtries,  les  châ- 
timens,  les  consolations  du  peuple  de  Dieu, 
que  ce  Législateur  tout-puissant  forme  peu  à 
peu  par  ce  moyen;  le  sacre  d'Eléazar,  sou-^53.  1453. 


i8  Discours  sur  l'Histoire 

âiNMAdlt  vera'n  pontife ,  et  la  mort  de  son  père  Aaron; 
J.c.'Je  zèle  de  Phinées  fils  PEléazar,  et  le  sacer- 
doce assuré  à  ses  descendans ,  par  une  pro- 
messe particulière.  Durant  ces  temps  les 
Egyptiens  continuent  l'établissement  de  leurs 
colonies  en  divers  endroits,  principalement 
dans  la  Grèce,  où  Danaùs  Egyptien  se  fait 
roi  d'Argos  ,  et  dépossède  les  anciens  rois 
venus  d'inachus.  Vers  la  fin  des  voyages  du 
peuple  de  Dieu  dans  le  désert ,  on  voit  com- 

a553.  14S1.  mencer  les  combats  ,  que  les  prières  de  Moïse 
rendent  heureux.  Il  meurt ,  et  laisse  aux 
Israélites  toute  leur  histoire ,  qu'il  avoit  soi- 
gneusement digérée  dès  l'origine  dur  monde 
jusqu'au  temps  de  sa  mort.  Cette  histoire  est 
continuée  par  l'ordre  de  Josué  et  de  ses  suc- 
cesseurs. On  la  divisa  depuis  en  plusieurs 
livres;  et  c'est  de  là  que  nous  sont  venus  le 
livre  de  Josué,  le  livre  des  Juges,  et  ]es 
quatre  livres  des  Rois.  L'histoire  que  Moïse 
avoit  écrite,  et  où  toute  la  loi  étoit  renfer- 
mée, fut  aussi  partagée  en  cinq  livres,  qu'on 
appelle  Pentaleuque,  et  qui  sont  le  fonde- 
ment de  la  religion.  Après  la  mort  de  l'homme 

3«9.  1445.  de  "Dieu  ,  on  trouve  les  guerres  de  Josué, 
la  conquête  et  le  partage  de  la  Terre-Sainte  , 
et  les  rebellions  du  peuple  châtié  et  rétabli 
à  diverses  fois.  Là  se  voient  les  victoires  d'O- 

a59Q.  i4os-thoniel,qui  le  délivre  de  la  tyrannie  de  Chusan, 

2679.  1325. roi  de  Mésopotamie,  et  80  ans  après  celle 
d'Aod  sur  Eglon  ,  roi  de  Moab.  Environ  ce 
temps,  Pélops ,  Phrygien,  fils  de  Tantale, 
règne  dans  le  Peloponèse,  et  donne  son  nom 

a68a.  1333. à  cette  fameuse  contrée.  Bel,  roi  des  Chai- 


Universelle.  19 

déens,  reçoit  de  ces  peuples  les  honneurs  *™  am 
divins.  Les  Israélites  ingrats  retombent  dans        Je! 
la  servitude.    Jabin  ,   roi   de    Chanaan  ,   les  36.79.  1306. 
assujettit;  mais  Débora  la  prophétesse,  quia7i9.  ia85. 
jugeoit  le  peuple,  et  Barac  ,  fils  d'Abinoèm , 
défont  Sisara,  général  des  armées  de  ce  roi. 
Trente  ans  après,  Gédéon ,  victorieux  sans «769.  «45* 
combattre,  poursuit  et  abat  les  Madianites. 
Abimélec  son  fils,  usurpe  l'autorité  par  le «768.  m*. 
meurtre  de  ses  frères ,  l'exerce  tyrannique- 
ment ,  et  la  perd  enfin  avec  la  vie.  Jephté 
ensanglante  sa  victoire  par  un  sacrifice  qui  «817.  »»87. 
ne  peut  être  excusé  que  par  un  ordre  secret 
de  Dieu  ,  sur  lequel  il  ne  lui  a  pas  plu  de 
nous  rien  faire  connoître.  Durant  ce  siècle , 
il  arrive  des  choses  très-considérables  parmi 
les  Gentils.  Car,  en  suivant  la  supputation 
d'Hérodote  qui  paroit  la  plus  exacte,  il  fetit WrW.  1, j. 
placer  en  ces  temps,  5i4  ans  devant  Rome  ,3737.'  1367. 
et  du  temps  de  Débora,  Ninus,  fds  de  Bel,  et 
la  fondation  du  premier  empire  des  Assy- 
riens. Le  siège  en  fut  établi  à  Ninive,  vifleG"1-*-»- 
ancienne  et  déjà  célèbre  ,  mais  ornée  et  illus- 
trée par  Ninus.  Ceux  qui  donnent  i3oo  ans 
aux  premiers  Assyriens  ,  ont  leur  fondement 
dans  l'antiquité  de  la  ville;  et  Hérodote,  qui 
ne  leur  en  donne  que  5oo ,  ne  parle  que  de 
la  durée  de  l'empire  qu'ils  ont  commencé,  sous 
Ninus  fils  de  Bel,  à  étendre  dans  la  haute 
Asie.  Un  peu  après,  et  durant  le  règne  de  Jos-  XIX- 
ce  conquérant,  on  doit  mettre  la  fondation 
ou  le  renouvellement  de  ["ancienne  ville.de 
Tyr ,  que  la  navigation  et  ses  colonies  ren-J<*.  <**ff- 
dent  si  célèbre.  Dans  la  suite,  et  quelques 


20  Discours  sur  l'Histoire 


Ans 
du 


M.Adlsv.  temPs  après  Abimélec  ,  on  trouve  les  fameux 
?5a  ^combats  d'Hercule,  fils  d'Amphytrion  ,  et 
ceux  de  Thésée  ,  roi  d'Atènes  ,  qui  ne  fit 
qu'une  seule  ville  des  douze  bourgs  de  Cé- 
crops ,  et  donna  une  meilleure  forme  au  gou- 
vernement des  Athéniens.  Durant  le  temps 
de  Jephté  ,  pendant  que  Sémiramis,  veuve 
de  Ninus  et  tutrice  de  Ninyas,  augmentoit 
l'empire  des  Assyriens  par  ses  conquêtes ,  la 
célèbre  ville  de  Troie ,  déjà  prise  une  fois  par 
a8ao.  1184. les  Grecs  sous  Laomédon  son  troisième  roi, 
fut  réduite  en  cendre ,  encore  par  les  Grecs  , 
sous  Priam ,  fils  de  Laomédon ,  après  un  siège 
de  dix  ans. 

5. époq.  Cette  époque  de  la  ruine  de  Troie, 
TroPieIsede  arrivée  environ  l'an  3o8  après  la  sortie  d'E- 
^motûe.dugypte,  et  11 64  ans  après  le  déluge,  est  con- 
sidérable ,  tant  à  cause  de  l'importance  d'un 
a8ao.  1184.  si  grand  événement  ,  célébré  par  les  deux 
plus  grands  poètes  de  la  Grèce  et  de  l'Italie, 
qu'à  cause  qu'on  peut  rapporter  à  cette  date 
ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  les 
temps  appelés  fabuleux  ou  héroïques;  fabu- 
leux, à  cause  des  fables  dont  les  histoires 
de  ces  temps  sont  enveloppées;  héroïques, 
à  cause  de  ceux  que  les  poètes  ont  appelés 
les  enfans  des  dieux  et  les  héros.  Leur  vie 
n'est  pas  éloignée  de  cette  prise.  Car,  du 
temps  de  Laomédon,  père  de  Priam,  parois- 
sent  tous  les  héros  de  la  toison  d'or,  Jason, 
Hercule,  Orphée,  Castor  et  Pollux ,  et  les 
autres  qui  vous  sont  connus;  et  du  temps 
de  Priam  même,  durant  le  dernier  siège  de» 


Universelle.  21 

Troie,  on  voit  les  Achille >  les  Agarnemnon , dA*|  ans 
les  Ménélas,  les  Ulysse,  Hector ,  Sarpédon  ,  ï.d 
fils  de  Jupiter,  Enée,  fils  de  Vénus,  que  les 
Romains  reconnoissent  pour  leur  fondateur, 
et  tant  d'autres  dont  des  familles  illustres  et 
des  nations  entières  ont  fait  gloire  de  des- 
cendre. Cette  époque  est  donc  propre  pour 
rassembler  ce  que  les  temps  fabuleux  ont  de 
plus  certain  et  de  plus  beau.  Mais  ce  qu'on  voit 
dans  l'histoire  sainte  est  en  toutes  façons  plus 
remarquable  :  la  force  prodigieuse  dun  Sam- 2887.  1x17-  ! 
son  et  sa  foiblesse  étonnante  ;  Héli  ,  sou-asss.  m6. 
verain  pontife  ,  vénérable  par  sa  piété  ,  et 
malheureux  par  le  crime  de  ses  enfans  ; 
Samuel,  juge  irréprochable,  et  prophète *w-  109s. 
choisi  de  Dieu  pour  sacrer  les  rois  ;  Saùl , 
premier  roi  du  peuple  de  Dieu,  ses  victoires, 
sa  présomption  à  sacrifier  sans  les  prêtres, 
sa  désobéissance  mal  excusée  par  le  prétexte 
de  la  religion,  sa  réprobation,  sa  chute  fu- 
neste. En  ce  temps ,  Codrus ,  roi  d'Athènes , 
se  dévoua  à  la  mort  pour  le  salut  de  son 
peuple,  et  lui  donna  la  victoire  par  sa  mort. 
Ses  enfans  Médon  et  Nilée,  disputèrent  entre 
eux  le  royaume.  A  cette  occasion,  les  Athé- 
niens abolirent  la  royauté ,  et  déclarèrent 
Jupiter  le  seul  roi  du  peuple  d'Athènes.  Us 
créèrent  des  gouverneurs  ou  présidens  per- 
pétuels, mais  sujets  à  rendre  compte  de  leur 
administration.  Ces  magistrats  furent  appelés 
Archontes.  Médon ,  fils  de  Codrus,  fut  le  pre- 
mier qui  exerça  cette  magistrature,  et  elle 
demeura  long -temps  dans  sa  famille.  Les 
Athéniens   répandirent   leurs  colonies  dans 


22  Discours  sur  l'Histoire 

duNMAdNeSv  cette  partie  de  l'Asie  mineure,  qui  fut  ap- 

J.c* pelée  Ionie.  Les  colonies  éoliennes  se  firent 

à  peu   près  dans   le  même  temps,   et   toute 

l'Asie  mineure  se  remplit  de  villes  grecques. 

*gto.  io55.  Après  Saùl,  paroit  un  David,  cet  admirable 
berger ,  vainqueur  du  fier  Goliat ,  et  de  tous 
les  ennemis  du  peuple  de  Dieu;  grand  roi, 
grand  conquérant,  grand  prophète,  digne  de 
chanter  les  merveilles  de  la  toute-puissance 
divine,  homme  enfin  selon  le  cœur  de  Dieu  , 
comme  il  le  nomme  lui-même,   et  qui,  par 

•970,  1034. sa  pénitence,  a  fait  même  tourner  son  crime 
à  la  gloire  de  son  créateur.  A  ce  pieux  guer- 

«990.  ioi^.rier,  succéda  son  fils  Salomon,  sage,  juste, 
pacifique,  dont  les  mains,  pures   de  sang, 

tw.  101a.  furent  jugées  dignes  de  bâtir  le  temple  de 
Dieu. 

6.  époq.       Ce  fut  environ  l'an  3ooo  du   monde ,  le 
ouï Te'znl  488e  depuis  la  sortie  d'Egypte;  et,  pourajuster 
ï!eîgeevdû^es  lemPs  de  l'histoire  sainte  avec  ceux  de 
monde.     Ja  profane,   180  ans  après  la  prise  de  Troie, 
*  2$o  devant  la  fondation  de  Rome,  et  iooo 
ans  devant  Jésus-Christ ,  que  Salomon  acheva 
ce  merveilleux  édifice.  Il  en  célébra  la  dédi- 
3001.  1003.eace  avec  une  piété  et  une  magnificence  ex- 
traordinaires. Cette  célèbre  action  est  suivie 
des  autres  merveilles  du  règne  de  Salomon , 
qui  finit  par  de  honteuses  foiblesses.  Il  s'aban- 
donne   à   l'amour  des   femmes  ;    son    esprit 
baisse,  son  cœur  s'afFoiblit,  et  sa  piété  dégé- 
nère en  idolâtrie.    Dieu ,    justement   irrité  , 
l'épargne  en  mémoire   de  David  son  servi- 
teur \  mais  il  ne  voulut  pas  laisser  son  ingra- 


Universelle.  s3 

tilude  entièrement  impunie  :  ii  partagea  son  ^«j  as* 
royaume  après  sa  mort,  et  sous  son  fils  Ro-  t:c. 
boam.  L  orgueil  brutal  de  ce  jeune  prince 
lui  lit  perdre  dix  tribus ,  que  Jéroboam  sé- 
para de  leur  Dieu  et  de  leur  roi.  De  peur 
qu'ils  ne  retournassent  au  roi  de  Juda  ,  il 
défendit  d'aller  sacrifier  au  temple  de  Jéru- 
salem, et  il  érigea  ses  veaux  d'or,  auxquels 
il  donna  le  nom  du  Dieu  d'Israël,  afin  que 
le  changement  parût  moins  étrange.  La  même 
raison  lui  fit  retenir  la  loi  de  Moïse,  qu'il  XIf*y- 
interprétoit  à  sa  mode;  mais  il  en  faisoit  ob- 
server presque  toute  la  police  ,  tant  civile 
que  religieuse;  de  sorte  que  le  Pentateuque 
demeura  toujours  en  vénération  dans  les  tri- 
bus séparées. 

Ainsi  fut  élevé  le  royaume  d'Israël  contre 
le  royaume  de  Juda.  Dans  celui  d'Israël  triom- 
phèrent l'impiété  et  l'idolâtrie.  La  religion , 
souvent  obscurcie  dans  celui  de  Juda ,  ne 
laissa  pas  de  s'y  conserver.  En  ces  temps, 
les  rois  d'Egypte  étoient  puissans.  Les  quatre 
royaumes  avoient  été  réunis  sous  celui  de  3033.  971. 
Tnèbes.  On  croit  que  Sésostris,  ce  fameux 
conquérant  des  Egyptiens ,  est  le  Sésac ,  roi 
d'Egypte,  dont  Dieu  se  servit  pour  châtier 
l'impiété  de  Roboam.  Dans  le  règne  d'Abia  , 
fils  de  Roboam ,  on  voit  la  fameuse  victoire 
que  la  piété  de  ce  prince  lui  obtint  sur  les 
tribus  schismatiques.  Son  fils  Asa,  dont  la  3087.  9i7. 
piété  est  louée  dans  l'Ecriture,  y  est  marqué 
comme  un  homme  qui  songeoit  plus  ,  dans 
ses  maladies ,  au  secours  de  la  médecine , 
qu'à  la  bonté  de  son  Dieu.  De  son  temps, 3080.  934. 


24  Discours  sur  l'Histoire 

iuM  Adev. Amr*  »  ro*  d'Israël,  bâtit  Samarie  ,  où  il 
J.e.  établit  le  siège  de  son  royaume.  Ce  temps  est 

3090.  914.  suivi  du  règne  admirable  de  Josaphat,  où 
fleurissent  la  piété,  la  justice,  la  navigation 
et  Fart  militaire.  Pendant  qu'il  faisoit  voir 
au  royaume  de  Juda  un  autre  David,  Achab 

sio5._  899-  et  sa  femme  Jésabel ,  qui  régnoient  en  Israël , 
joignoient  à  l'idolâtrie  de  Jéroboam  toutes 
les  impiétés  des  Gentils.  Ils  périrent  tous  deux 
misérablement.  Dieu,  qui  avoit  supporté  leurs 
idolâtries ,  résolut  de  venger  sur  eux  le  sang 
de  Naboth,  qu'ils  avoient  fait  mourir,  parce 
qu'il  avoit  refusé,  comme  Pordonnoit  la  loi 
de  Moïse,  de  leur  vendre  à  perpétuité  l'hé- 
ritage de  ses  pères.  Leur  sentence  leur  fut 
prononcée  par  la  bouche  du  prophète  Elie. 

3107.  897.  Achab  fut  tué  quelque  temps  après,  malgré 
les  précautions  qu'il  prenoit  pour  se  sauver. 
Il  faut  placer  vers  ce  temps  la  fondation  de 

sua.  89a.  Carthage ,  queDidon,  venue  de  Tyr,  bâtit 
en  un  lieu  où ,  à  l'exemple  de  Tyr,  elle  pou- 
voit  trafiquer  avec  avantage  ,  et  aspirer  à 
l'empire  de  la  mer.  Il  est  mal  aisé  de  mar- 
quer le  temps  où  elle  se  forma  en  république  : 
mais  le  mélange  des  Tyriens  et  des  Afri- 
cains fit  qu'elle  fut  tout  ensemble  guerrière 
et  marchande.  Les  anciens  historiens  ,  qui 
mettent  son  origine  devant  la  ruine  de  Troie  , 
peuvent  faire  conjecturer  que  Didon  l'avoit 
plutôt  augmentée  et  fortifiée  ,  qu'elle   n'en 

3116.  888.  avoit  posé  les  fondemens.  Les  affaires  chan- 
gèrent de  face  dans  le  royaume  de  Juda. 
Athalie ,  fille  d'Achab  et  de  Jésabel ,  porta 
avec  elle  l'impiété  dans  la  maison  de  Josaphat, 

Joram , 


Universelle.  25 

Joram,  fils  d'un  prince  si  pieux,  aima  mieux d*5î."*"Î! 
imiter  son  beau  père  que  son  père.  La  main  J-  c. 
de  Dieu  fut  sur  lui.  Son  règne  fut  court,  et 
sa  fin  fut  aifreuse.  Au  milieu  de  ces  chàti- 
mens  ,  Dieu  faisoit  des  prodiges  inouis ,  même 
en  faveur  des  Israélites  qu'il  vouloît  rappe- 
ler à  la  pénitence.  Us  virent ,  sans  se  con- 
vertir, les  merveilles  d'Elie  et  d'Elisée  qui  Marm. 
prophétisèrent  durant  les  règnes  d'Achab  et 
de  cinq  de  ses  successeurs.  En  ce  temps  ,  Ho- 
mère fleurit,  et  Hésiode  florissoit  trente  ans 
avant  lui.  Les  mœurs  antiques  qu'ils  nous 
représentent,  et  les  vestiges  qu'ils  gardent 
encore,  avec  beaucoup  de  grandeur,  de  l'an-  , 
cienne  simplicité ,  ne  servent  pas  peu  à  nous 
faire  entendre  les  antiquités  beaucoup  plus 
reculées,  et  la  divine  simplicité  de  l'Ecriture. 
11  y  eut  des  spectacles  effroyables  dans  les3ia<,.  «4. 
royaumes  de  Juda  et  d'Israël.  Jésabel  fut 
précipitée  du  haut  d'une  tour  par  ordre  de 
Jéhu.  Il  ne  lui  servit  de  rien  de  s'être  parée  : 
Jéhu  la  fit  fouler  aux  pieds  des  chevaux.  Il 
fit  tuer  Joram,  roi  d'Israël,  fils  d'Achab: 
toute  la  maison  d'Achab  fut  exterminée,  el 
peu  s'en  fallut  qu'elle  n'entraînât  celle  des 
rois  de  Juda  dans  sa  ruine.  Le  roi  Ocho- 
sias ,  fils  de  Joram  roi  de  Juda ,  et  d'Athalie , 
fut  tué  dans  Samane  avec  ses  frères,  comme 
allié  et  ami  des  enfans  d'Achab.  Aussitôt  que 
cette  nouvelle  fut  portée  à  Jérusalem,  Athalie 
résolut  de  faire  mourir  tout  ce  qui  restoit  de 
la  famille  royale,  sans  épargner  ses  enfans, 
et  de  régner  par  la  perte  de  tous  les  siens. 
Le  seul  Joas ,  fils  d'Ochosias ,  enfant  encore 
Tome  L  H 


26  Discours  sur  l'Histoire 

^viAd!;v.au  berceau,  fut  dérobé  à  la  fureur  de  son 
J.c\  aïeule.  Josabeth,  soeur  d'Ochosias,  et  femme 
de  Joïada  souverain  pontife ,  le  cacha  dans 
la  maison  de  Dieu,  et  sauva  ce  précieux  reste 
delà  maison  de  David.  Athalie,  qui  le  crut 
tué  avec  tous  les  autres,  vivoit  sans  crainte. 
Lycurgue  donnoit  des  lois  à  Lacédémone.  Il 

J!lviiLdeest  rePris  de  les  avoir  faites  toutes  pour  la 
A%t]p'Jt\  guerre ,  à  l'exemple  de  Mi  nos  dont  il  avoit 
Liic9.  'suivi  les  institutions,  et  devoir  peu  pourvu 
à  la  modestie  des  femmes ,  pendant  que ,  pour 
faire  des  soldats ,  il  obligeoit  les  hommes  à 
une  vie  si  laborieuse  et  si  tempérante.  Rien 
ne  remiioit  en  Judée  contre  Athalie  :  elle  se 
croyoit  affermie  par  un  règne  de  six  ans. 
Mais  Dieu  lui  nourrissoit  Un  vengeur  dans 
878-  l'asile  sacré  de  son  temple.  Quand  il  eut  atteint 
l'âge  de  sept  ans ,  Joïada  le  fit  connoître  à 
quelques-uns  des  principaux  chefs  de  l'armée 
royale,  qu'il  avoit  soigneusement  ménagés  ; 
et,  assisté  des  Lévites  ,  il  sacra  le  jeune  roi 
dans  le  temple.  Tout  le  peuple  reconnut  sans 
peine  l'héritier  de  David  et  de  Josaphaf. 
Athalie  ,  accourue  au  bruit  pour  dissiper  la 
conjuration  ,  fut  arrachée  de  l'enclos  du 
temple  ,  et  reçut  le  traitement  que  ses  crimes 
méritoient.  Tant  que  Joïada  vécut ,  Joas  fit 
garder  la  loi  de  Moïse.  Après  la  mort  de  ce 
saint  Pontife ,  corrompu  par  les  flatteries  de 
ses  courtisans  ,  il  s'abandonna  avec  eux  à 
l'idolâtrie.  Le  pontife  Zacharie,  fils  de  Joïada, 
64.  &;o. voulut  les  reprendre,  et  Joas,  sans  se  sou- 
venir de  ce  qu'il  devoit  à  son  père ,  le  fit 
lapider.  La  vengeance  suivit  de  près.  L'année 


3126 


Universelle.  27 

suivante ,  Joas ,  battu    parles   Syriens,   et^J^-Jg» 
tombé  dans  le  mépris,  fut  assassiné  par  les    t    '«• 
siens;  et  Amasias,  son  hls,  meilleur  que  lui, 
fut  mis  sur  le  trône.  Le   royaume  d:  Israël  ,3179.  ***- 
abattu  par  les  victoires  des  rois  de   Syrie, 
et  par  les  guerres  civiles,  reprenoit  ses  forces 
sous  Jéroboam  II,  plus  pieux  que  ses  pré- 
décesseurs. Ozias,  autrement  nommé  Aza- 
rias,fils  d'Amasias,  ne  gouvernoit  pas  avec ^9i-   8x0. 
moins  de  gloire  le  royaume  de  Juda.  C'est 
ce  fameux  Ozias  frappé  de  la  lèpre ,  et  tant 
de  fois  repris  dans  l'Ecriture ,  pour  avoir  en 
ses  derniers  jours  osé  entreprendre  sur  l'of- 
fice sacerdotal ,  et ,  contre  la  défense  de  la 
loi  ,  avoir  lui-même  offert  de    l'encens  sur 
l'autel  des  parfums.  Il  fallut  Je  séquestrer, 
tout  roi  qu'il  étoit ,  selon  la  loi  de  Moïse  : 
et  Joatham  son  fils,  qui  fut  depuis  son  suc- 
cesseur ,  gouverna  sagement  le  royaume.  Sous 
le  règne  d'Ozias ,  les  saints  prophètes ,  dont 
les  principaux  en  ce  temps  furent  Osée  etc^vr.?* 
Isaïe,  commencèrent  à  publier  leurs  prophé-7*.  i.„ 
tics  par  écrit,  et  dans  des  livres  particuliers  , 
dont  ils  déposoient    les    originaux   dans    le 
temple  ,  pour  servir  de  monument  à  la  pos- 
térité. Les  prophéties  de  moindre  étendue , 
et  faites  seulement  de  vive  voix  ,  s'enregis- 
troient ,  selon  la  coutume  ,  dans  les  archives 
du  temple,  avec  l'histoire  du  temps.  Les  jeux 
olympiques,  institués  par  Hercule ,  et  long- 32s».  t** 
temps  discontinués  ,  furent  rétablis.   De  ce 
rétablissement  sont  venus    les    olympiades  , 
par  où  les  Grecs  comploient  les  années.  A  ce 
; terme  finissent  les  temps  que  Varron  nomme 

B  2 


2.B  Discours  sur  l'Histoire 

d^kYev. fabuleux  ,  parce  que,  jusqu'à  cette  date,  les 
J.  c.  histoires  profanes  sont  pleines  de  confusion  et 
de  fables  ;  et  commencent  les  temps  histo- 
riques ,  où  les  affaires  du  monde  sont  racon- 
tées par  des  relations  plus  fidelles  et  plus 
précises.  La  première  olympiade  est  marquée 

Î>ar  la  victoire  de  Corèbe.  Elles  se  renouve- 
oient  tous  les  cinq  ans  ,  et  après  quatre  ans 
révolus.  Là  ,  dans  l'assemblée  de  toute  la 
Grèce,  à  Pise  premièrement,  et  dans  la  suite 
à  Elide  ,  se  célébroient  ces  fameux  com- 
bats, où  les  vainqueurs  étoient  couronnés  avec 
des  applaudissemens  incroyables.  Ainsi ,  les 
exercices  étoient  en  honneur ,  et  la  Grèce 
devenoit  tous  les  jours  plus  forte  et  plus 
polie.  L'Italie  étoit  encore  presque  toute  sau- 
vage. Les  rois  Latins,  de  la  postérité  d'Enée, 
régnoient  à  Albe.  Phul  étoit  roi  d'Assyrie. 
On  le  croit  père  de  Sardanapale,  appelé,  selon 
la  coutume  des  Orientaux,  Sardan  Pul  , 
c'est-à-dire ,  Sardan  fils  de  Phul.  On  croit 
3*33.  771.  aussi  que  ce  Phul  ou  Pul  a  été  le  roi  de 
Ninive,  qui  fit  pénitence  avec  tout  son  peuple , 
à  la  prédication  de  Jonas.  Ce  prince ,  attiré 
par  les  brouilleries  du  royaume  d'Israël  , 
venoit  l'envahir  :  mais  apaisé  par  Manahem  , 
il  l'affermit  clans  le  trône  qu'il  venoit  d'usur- 
per par  violence,  et  reçut  en  reconnoissance 
un  tribut  de  mille  talens.  Sous  son  fils  Sarda- 
napale, et  après  Alcmœon  dernier  archonte 
Eerpétuel  des  Athéniens ,  ce  peuple ,  que  son 
umeur  conduisoit  insensiblement  à  l'état  po- 
pulaire, diminua  le  pouvoir  de  ses  magis- 
trats, et  réduisit  à  dix  ans  l'administration 


Universelle.  29 

des  archontes.  Le  premier  de  cette  sorte  fut 
Charops.  Romulus  et  Rémus ,  sortis  des  an- 
ciens rois  d'Albe  par  leur  mère  llia,  réta- 
blirent dans  le  royaume  d'Albe ,  leur  grand- 
père  Numitor ,  que  son  frère  Amuhus  en 
avoit  dépossédé;  et  incontinent  après  ils  fon- 
dèrent Rome ,  pendant  que  Joatnam  régnoit 
en  Judée. 

Cette  ville ,  qui  devoit  être  la  maîtresse  RT;2; 
de  l'univers,  et  dans  la  suite  le  siège  prin-fo°Jé*onie 
cipal  de  la  religion,  fut  fondée  sur  la  fin  de3»5o.   754. 
la  troisième  année  de  là  VIe  olympiade ,  43o 
ans  environ  après  la  prise  de  Troie ,  de  la-  Ad*8  f£* 
quelle  les  Romains  croy oient  que  leurs  an-RoimeJ'c 
cêtres  étoient  sortis,  et  753  ans  devant  Jésus- 
Christ.  Romulus,  nourri  durement  avec  les 
bergers,  et  toujours  dans  les  exercices  de  la   6-    74s- 
guerre,  consacra  cette  ville  au  Dieu  de  la 
guerre  ,  qu'il  disoit  son  père.  Vers  les  temps 
de  la  naissance  de  Rome ,  arriva ,  par  la  mol- 
lesse de  Sardanapale ,  la  chute  du  premier 
empire  des  Assyriens.  Les  Mèdes ,  peuples 
belliqueux ,  animés  par  les  discours  d'Arbace 
leur  gouverneur,  donnèrent  à  tous  les  sujets 
de  ce  prince  efféminé ,  l'exemple  de  le  mé- 
priser. Tout  se  révolta  contre  lui  ;  et  il  périt 
enfin  dans  sa  ville  capitale,  où  il  se  vit  con- 
traint à  se  brûler  lui-même  avec  ses  femmes  , 
ses  eunuques  et  ses  richesses.  Des  ruines  de 
cet  empire  on  voitsortir  trois  grands  royaumes. 
Arbace  ou  Orbace ,  que  quelques-uns  appel- 
lent Pharnace  ,  affranchit  les  Mèdes,  qui, 
après  une  assez  longue  anarchie  ?  eurent  des 

B  3 


3o  Discours  sur  l'Histoire 

df  dAev!  r0IS,  très-puissans.  Outre  cela,  incontinent 
»ome.j.c.  après  Sardanapale,  on  voit  paroître  un  se- 
7'i7'  cond  royaume  des  Assyriens ,  dont  Ninive 
demeura  la  capitale  ,  et  un  royaume  de  Ba- 
bylone.  Ces  deux  derniers  royaumes  ne  sont 
pas  inconnus  aux  auteurs  profanes,  et  sont 
célèbres  dans  l'histoire  sainte.  Le  second 
royaume  de  Ninive  est  fondé  par  Thilgath 
ou  Théglath,  fils  de  Phalasar,  appelé  pour 
celte  raison  Théglath-Phalasar,  à  qui  on  donne 
aussi  le  nom  de  Ninus  le  jeune.  Baladan, 
que  les  Grecs  nomment  Bélésis  ,  établit  le 
royaume  de  Babylone ,  où  il  est  connu  sous 
3e  nom  de  Nabonassar.  De  là  Père  de  Na- 
Lonassar,  célèbre  chez  Ptolomée  et  les  an- 
ciens astronomes ,  qui  comptoient  leurs  an- 
nées par  le  règne  de  ce  prince.  Il  est  bon 
d'avertir  ici  que  ce  mot  d'ère  signifie  un  dé- 
nombrement d'années  commencées  à  un  cer- 
tain point  que  quelque  grand  événement  fait 
remarquer.  Acnaz,  roi  de  Juda  ,  impie  et 
»i-  740. méchant,  pressé  par  Razin  roi  de  Syrie, 
et  par  Phacée  fils  de  Romelias ,  roi  d'Israël , 
au  lieu  de  recourir  à  Dieu  qui  lui  suscitoit 
ces  ennemis  pour  le  punir,  appela  Théglath- 
Phalasar,  premier  roi  d'Assyrie  ou  de  Ni- 
nive, qui  réduisit  à  l'extrémité  le  royaume 
d'Israël ,  et  détruisit  tout  à  fait  celui  de 
Syrie  :  mais  en  même  temps  il  ravagea  celui 
de  Juda  qui  avoit  imploré  son  assistance. 
Ainsi  les  rois  d'Assyrie  apprirent  le  chemin 
33.  7ai.  Je  la  Terre-Sainte ,  et  en  résolurent  la  con- 
quête. Ils  commencèrent  par  le  royaume  d'Is- 
raël, queSaimanasar^fils  et  successeur  de  1  hé* 


Universelle.  3i 

gîath-Phalasar,  détruisit  entièrement.  Osée ,  AdNes  *g* 
roi  d'Israël ,  s'étoit  fié  au  secours  de  Sabacon,Romc  J.d 
autrement  nommé  Sua  ou  Sous ,  roi  d'Ethio- 
pie ,  qui  avoit  envahi  l'Egypte.  Mais  ce  puis- 
sant conquérant  ne  put  le  tirer  des  mains  de 
Salmanasar.  Les  dix  tribus  où  le  culte  de 
Dieu  s'étoit  éteint,  furent  transportées  à  Ni-. 
nive;  et,  dispersées  parmi  les  gentils,  s'y 
perdirent  tellement ,  qu'on  ne  peut  plus  en 
découvrir  aucune  trace.  Il  en  resta  quelques- 
uns  qui  furent  mêlés  parmi  les  Juifs ,  et 
firent  une  petite  partie  du  royaume  de  Juda. 
En  ce  temps  arriva  la  mort  de  Romulus.  11  39-  7.»s. 
fut  toujours  en  guerre  et  toujours  victorieux: 
mais  au  milieu  des  guerres,  il  jeta  les  fon- 
démens  de  la  religion  et  des  lois.  Une  longue 
paix  donna  moyen  à  Numa ,  son  successeur , 
d'achever  l'ouvrage.  Il  forma  la  religion  et  4».  7*4- 
adoucit  les  moeurs  farouches  du  peuple  ro- 
main. De  son  temps,  les  colonies  venues  de 
Corinthe  et  de  quelques  autres  villes  de  Grèce, 
fondèrent  Syracuse  en  Sicile,  Crotone,  Ta- 
rente,  et  peut-être  quelques  autres  villes  dans 
cette  partie  de  l'Italie,  à  qui  de  plus  anciennes 
colonies  grecques,  répanduesdanstoutlepays, 
avoient  déjà  donné  le  nom  de  grande  Grèce. 
Cependant  Ezéehias ,  le  plus  pieux  et  le  plus 
juste  de  tous  les  rois  après  David,  régnoit 
en  Judée.  Sennachérib,  fils  et  successeur  de 
Salmanasar  ,  l'assiégea  dans  Jérusalem  avec  44-  vo. 
une  armée  immense  :  elle  périt  en  une  nuit 
par  la  main  d'un  ange.  Ezécnias,  délivré  d'une 
manière  si  admirable,  servit  Dieu  avec  tout 
son  peuple  plus  fidellement  que  jamais.  Mais 

B  4 


32  Discours  sur  l'Histoire 

AdeS  a™  aPr^s  ^a  mûrt  de  ce  prince ,  et  sous  son  fils 
Rome.J.c. Manassès,  Je  peuple  ingrat  oublia  Dieu,  et 
67.    687.  les  désordres  s  y  multiplièrent.  L  état  popu- 
laire se  formoit  alors  parmi  les  Athéniens  , 
et  ils  commencèrent  à  choisir  les   archontes 
annuels,  dont  le  premier  fut  Créon.  Pendant 
que  l'impiété  s'augmentoit  dans  le  royaume 
de  Juda  ,  la  puissance  des  rois  .d'Assyrie  , 
qui  dévoient  en  être  les  vengeurs,  s'accrut 
73.    681.  sous  Asaraddon,  fils  de  Sennachérib.  Il  réunit 
le  royaume  de  Babylone  à  celui  de  Ninive , 
et  égala  dans  la  grande  Asie  la   puissance 
77.    677.  des  premiers  Assyriens.  Sous  son  règne,  les 
xVn.%.  Cuthéens,  peuples  d'Assyrie,  depuis  appelés 
1.  Esd.  J^-Samaritajns  ^  furent  envoyés  pour  habiter  Sa- 
marie.  Ceux-ci  joignirent  le  culte  de  Dieu 
avec  celui  des  idoles  ;    et  obtinrent  d' Asa- 
raddon un  prêtre  Israélite  qui  leur  apprit  le 
4.  Reg.    service  du  Dieu  du  pays,  c'est-à-dire,  les 
isF/£a7'  observances  de  la  loi  de  Moïse.  Dieu  ne  voulut 
pas  que  son  nom  fût  entièrement  aboli  dans 
une  terre  qu'il  avoit  donnée  à  son  peuple, 
et  il  y  laissa  sa  loi  en  témoignage.  Mais  leur 
prêtre  ne  leur  donna  que  les  livres  de  Moïse, 
que  les  deux  tribus  révoltées  avoient  retenus 
dans  leur  schisme.  Les  écritures  composées 
depuis  par  les  prophètes  qui  sacrifioient  dans 
le  temple ,  étoient  détestées  parmi  eux  ;  et 
c'est  pourquoi  les  Samaritains  ne  reçoivent 
encore  aujourd'hui  que  le  Pentateuque. 

Pendant  qu'Asaraddon  et  les  Assyriens 
s'établissoient  si  puissamment  dans  la  grande 
Asie ,  les  Mèdes  commençoient  aussi  à  se 
lendre  considérables.  Déjocès,leur  premier 


U  N  I  V  E  II  S  E  L  L  E.  33 

roi,  nommé  Arphaxad  dans  l'Ecriture,  fonda  AJ*  **• 
la  superbe  ville  d'Ecbatanes,  et  jeta  les  fon-  Rome. j.q. 
démens  d'un  grand  empire.  Ils  l'avoient  mis 
sur  le  trône  pour  couronner  ses  vertus ,  et 
mettre  fin  aux  désordres  que  l'anarchie  cau- 
soit  parmi  eux.  Conduits  par  un  si  grand  roi ,  hw.  np. 
ils  se  soutenoient  contre  leurs  voisins,  mais  ' '"  *7' 
ils  ne  s'étendoient  pas.  Rome  s'accroissoit , 
mais  foiblement.  Sous  Tullus  Hostilius  son  83.    67  *« 
troisième  roi ,  et  par  le  fameux  combat  des 
Horaces  et  des  Curiaces ,  Albe  fut  vaincue 
et  ruinée:  ses  citoyens,  incorporés  à  la  ville 
victorieuse,  l'agrandirent  et   la   fortifièrent. 
Romulus  avoil  pratiqué  le  premier  ce  moyen 
d'augmenter  la  ville ,  où  il  reçut  les  Sabins 
et  les  autres  peuples  vaincus.  Us  oublioient 
leur  défaite  ,  et  devenoient   des  sujets  affec- 
tionnés. Rome ,  en  étendant  ses  conquêtes , 
régloit  sa  milîr.e;  et  ce  fut  sous  Tullus  Hos- 
tilius qu'elle    commença    à  apprendre   cette 
belle  discipline  ,  qui  la  rendit  dans  la  suite 
maîtresse  Je  l'univers.  Le  royaume  d'Egypte,  84.    *7* 
affoibli  par  ses  longues  divisions,  se  rétablis- 
soit  sous  Psammétique.  Ce  prince,  qui  devoit 
son  salut  aux  Ioniens    et    aux  Cariens ,  les 
établit  dans  l'Egypte ,  fermée  jusqu'alors  aux 
étrangers.  A  cette  occasion  ,  les   Egyptiens 
entrèrent  en    commerce  avec    les   grecs;  et 
depuis    ce  temps  aussi  l'histoire   d'Egypte , 
jusque-là  mêlée  de  fables  pompeuses  par  rar- 
tifice  des  prêtres,  commence,  selon  HeVo-  ffw.w. 
dote  ,  à  avoir  de  la  certitude.  Cependant  les11**95" 
roïsd'Àssyrie  devenoîentde  plusenplusredou- 
tables  à  tout  l'Orient.  Saosduchin ,  fils  d'Asa- 

B  5 


Ans 

de 


34  Discours  sur  l'Histoire 

£™  raddon,  appelé  Nabuchodonosor  dans  le. livre 
iwtfe.j.c.  de  Judith,  défit  en  bataille  rangée  Arphaxad, 

98*.  666.'  toi  des Mèdes.  Enflé  de  ce  succès,  il  entreprit 
de  conquérir  toute  la  terre.  Dans  ce  dessein  , 
il  passa  l'Euphrate,  et  ravagea  tout  jusqu'en 
Judée.  Les  Juifs  avoient  irrité  Dieu ,  et  s'é- 
ioient  abandonnés  à  l'idolâtrie,  à  l'exemple 
de  Manassès;  mais  ils  avoient  fait  pénitence 
avec  ce  prince  :  Dieu  les  prit  aussi  en  sa 
protection.  Les  conquêtes  de  Nabuchodonosor 
et  d'Holopherne  son  général ,  furent  tout  à 
coup  arrêtées  par  la  main  d'une  femme.  Dé- 
jocès,  quoique  battu  par  les  Assyriens  ,  laissa 
son  royaume  en  état  de  s'accroître  sous  ses 
successeurs.  Pendant  que  Phraorte  son  fils  , 
et  Cyaxare,  fils  de  Phraorte,  subjuguoient  la 
Perse  ,  et  poussoient  leurs  conquêtes   dans 

*».  643.  l'Asie  mineure  jusqu'aux  bords  de  THalys , 

u3.  641.  la  Judée  vit  passer  le  règne  détestable  d'A- 
mon,  fils  de  Manassès  ;  et  Josias ,  fils  d'Amon, 
sage  dès  l'enfance,  travailîoit  à  réparer  les 
désordres  causés  par  l'impiété  des  rois  ses  pré- 
décesseurs. Rome  ,  qui  avoit  pour  roi  Ancus 
Marcius ,  domploit  quelques  Latins  sous  sa 
conduite  ;  et  continuant  à  se  faire  des  citoyens 
de  ses  ennemis ,  elle  les  renfermoit  dans  ses 
murailles.  Ceux  de  Véies  ,  déjà  affoiblis  par 
Romulus,  firent  de  nouvelles  pertes.  Ancus 

«s*  6*6.  poussa  ses  conquêtes  jusqu'à  la  mer  voisine  , 
et  bâtit  la  ville  d'Ostie  à  l'embouchure  du 
Tibre.  En  ce  temps ,  le  royaume  de  Baby- 
îone  fut  envahi  par  Nabopolassar.  Ce  traître, 
que  Chinaladan ,  autrement  Sarae  ,  avoit  fait 
général  de  ses  aimées  contre  Cyaxare  5  roi 


Universelle.  35 

des  Mèdes,  se  i oignit  avec  Astyage  ,  fils  de  Af9  ^ 
Cyaxare,pnt  Chinaladan   dans  INinive,  de-Rome.j.v^ 
truisit  cette  grande  ville  si  long-temps  mai- 
tresse  de  l'Orient,  et  se  mit  sur  le  trône  de 
son  maitre.  Sous  un  prince   si    ambitieux  , 
Babylone  s'enorgueillit.  La  Judée  ,  dont  l'im- 
piété croissoit    sans    mesure  ,  avoit   tout  à 
craindre.  Le  saint  roi  Josias  suspendit  pour  130.  634. 
un  peu  de  temps ,  par  son  humilité  profonde  , 
le  châtiment  que  son  peuple  avoit  mérité  : 
mais  le  mal  s'augmenta  sous  ses  enfans.  Na-  "**■   6l°- 
huchodonosor  II,  plus  terrible  que  son  père 
Nabopolassar,  lui  succéda.  Ce  prince,  nourri  J<*7-   607. 
dans  l'orgueil,  et  toujours  exercé  à  la  guerre, 
fit  des  conquêtes  prodigieuses  en  Orient  et 
en  Occident  ;   et    Babylone  menaçoit  toute 
la  terre  de  la  mettre  en  servitude.  Ses  me- 
naces eurent  bientôt  leur  effet  à  l'égard  du> 
peuple  de  Dieu.  Jérusalem  fut  abandonnée 
à  ce  superbe  vainqueur,  qui  la  prit  par  trois 
fois  :  la  première ,  au  commencement  de  son 
règne ,  et  à  la  quatrième  année  du  règne  de 
Joakim,  d'où  commencent  les  70  ans  de  la 
captivité  de  Babylone,  marqués  parle  pro-/*r.  xxv. 
phète  Jérémie  ;  la  seconde ,  sous  Jéchonias xxixîo. 
ou  Joachin  ,  fils  de  Joakim  ;  et  la  dernière  , 
sous  Sédécias  ,  où  la  ville  fut  renversée  de  155.   5g9. 
fond  en  comble,  le  temple  réduit  en  cendres,  166.   698. 
et  le  roi  mené  captif  à  Babylone  ,  avec  Sa- 
raïa,  souverain  pontife,  et  la  meilleure  partie 
du. peuple.  Les  plus  illustres  de  ces  captifs 
furent  les  prophètes  Ezéchiel  et  Daniel.  On 
compte   aussi    parmi    eux    les  trois    jeunes 
hommes  que  Nabuchodonosor  ne  put  forcer 

B  6 


36  Discours  sur  l'Histoire 

'de3  a£  ^  adorer  sa  statue,  ni  faire  consumer  par  les 
Rame. j.c.  flammes.  La  Grèce  éloit  florissante  ,  et  ses 
sept  sages  se  rendoient  illusties.   Quelques 
temps  devant  la  dernière  désolation  de  Jéru- 
salem ,  Solon ,  l'un  de  ces  sept  sages ,  donnoit 
160.  694.  des  lois  aux  Athéniens ,  et  établissoit  la  liberté 
176.  678.  sur  la  justice  :  les  Phocéens  d'Ionie  menaient 
à  Marseille  leur  première  colonie.  Tarquin 
l'ancien,  roi  de  Rome  ,  après  avoir  subjugué 
une  partie  de  la  Toscane,  et  orné  la  ville  de 
Rome  par  des  ouvrages  magnifiques,  acheva 
son  règne.  De  son  temps,  les  Gaulois,  conduits 
188.  «6.  par  Beliovèse,  occupèrent  dans  l'Italie  tous 
les  environs  du  Pô ,  pendant  que  Ségovèse 
son  frère  mena  bien  avant  dans  la  Germanie 
un  autre  essaim  de  la  nation.  Servius  ïullius  r 
successeur  de  Tarquin,  établit  le  cens  ou  le 
dénombrement  des  citoyens  distribués  en  cer- 
taines classes ,  par  où   cette  grande  ville  se 
trouva  réglée  comme  une  famille    particu- 
lière. Nabuchodonosor  embellissoit  Rabylone,. 
mt.  562.  qui  s'étoit  enrichie  des  dépouilles  de  Jéru- 
êlVfx!salem  et  de  l'Orient.  Elle  n'en  jouit  pas  long- 
tf"f''*'c' temps.  Ce   roi,  qui  l'avoit  ornée   avec  tant 
***  s60* de   magnificence,  vit    en  mourant  la  perte 
prochaine  de  cette  superbe  ville.  Son  fils  Ëvii- 
mérodac,  que  ses  débauches  rendoient  odieux, 
ne  dura  guère,  et  fut  tué  par  Nériglissor  son 
^eau-frère  ,   qui    usurpa  le  royaume.  Pisis- 
irate  usurpa  aussi  dans  Athènes  l'autorité  sou- 
veraine ,  qu'il  sut  conserver  trente  ans   du- 
rant parmi  beaucoup  de  vicissitudes,  et  qu  il 
laissa  même  à  ses  enfans.  Nériglissor  ne  put 
souffrir  la  puissance  des  Mèdes  5  qui  s'agran- 


Universelle.  37 

dissoient  en  Orient,  et  leur  déclara  la  guerre.  A*es  aj» 
Pendant  qu'Astiage,  fils   de   Cyaxare  I,  seRome.J.c. 
préparoit  à  la  résistance, il  mourut,  et  laissa 
cette  guerre  à  soutenir  à  Cyaxare  II  son  fils  , 
appelé  par  Daniel ,  Darius  le  mède.  Celui-ci  »9*.   w* 
nomma,  pour  général  de  son  armée,  Cyrus  , 
fils  de  Mandane  sa  sœur ,  et  de  Cambyse  roi 
de  Perse,  sujet  à  l'empire  des   Mèdes.   La 
réputation   de  Cyrus ,  qui  s'étoit  signalé  en 


diverses   guerres  sous'Astyage   son   grand- 

f>ère,  réunit  la  plupart  des  rois  d'Orient  sous 
es  étendards  de  Cyaxare.  11  prit  dans  sa  3o6-  s4«- 
ville  capitale  Crœsus,  roi  de  Lydie,  et  jouit 
de  ses  richesses  immenses  :  il  dompta  les  an.  543. 
autres  alliés  des  rois  de  Babylone ,  et  étendit 
sa  domination ,  non-seulement  sur  la  Syrie  , 
mais  encore  bien  avant  dans  l'Asie  mineure. 
Enfin,  il  marcha  contre  Babylone  :  il  la  prit,  «s.  638. 
et  la  soumit  à  Cyaxare  son  oncle  ,  qui  , 
n'étant  pas  moins  touché  de  sa  fidélité  que 
de  ses  exploits,  lui  donna  sa  fille  unique  et 
son  héritière  en  mariage.  Dans  le  règne  de  117.  *&> 
Cyaxare,  Daniel,  déjà  honoré  sous  les  règnes 
précédons  de  plusieurs  célestes  visions,  où 
il  vit  passer  devant  lui,  en  figures  si  mani- 
festes, tant  de  rois  et  tant  d'empires,  apprit  ? 
par  une  nouvelle  révélation  ,  ces  septante  fa- 
meuses semaines ,  où  les  temps  du  Christ  et 
la  destinée  du  peuple  Juif  sont  expliqués.  Ce- 
toient  des  semaines  d'années,  si  bien  qu'elles 
conienoient  490  ans  ;  et  cette  manière  de 
compter  étoit  ordinaire  aux  Juifs,  qui  obser- 
voient  la  septième  année ,  aussi  bien  que  le 
septième  ']Q\xr>  avec  un  repos  religieux.  Quel- 


38  Discours  sur  l'Histoire 

Ade*  deNvs  (lue  *emPs  aPrès  cette  vision,  Cyaxare  mourut, 
Rome.j.c.  aussi  bien  que  Cambyse,  père   de  Cyrus:  et 

fli8.     536.  ,    i1  J  •   i  '  r  ,  i      J  .     • 

ce  grand  nomme  ,  qui  leur  succéda  ,  joignit 
le  royaume  de  Perse,  obscur  jusqu'alors,  au 
royaume  des  Mèdes,si  fort  augmenté  par 
ses  conquêtes.  Ainsi  il  fut  maître  paisible  de 
tout  l'Orient ,  et  fonda  le  plus  grand  empire 
qui  eut  été  dans  le  monde.  Mais ,  ce  qu'il 
faut  le  plus  remarquer  pour  la  suite  de  nos 
époques  ,  c'est  que  ce  grand  conquérant,  dès 
la  première  année  de  son  règne ,  donna  son 
décret  pour  rétablir  le  temple  de  Dieu  à  Jé- 
rusalem, et  les  Juifs  dans  la  Judée. 

Il  faut  un  peu  s'arrêter  en  cet  endroit , 
qui  est  le  plus  embrouillé  de  toute  la  chrono- 
logie ancienne,  par  la  difficulté  de  concilier 
i'hisloire  profane  avec  l'histoire  sainte.  Vous 
aurez  sans  doute,  Monseigneur,  déjà  re- 
marqué, que  ce  que  je  raconte  de  Cyrus  est 
fort  différent  de  ce  que  vous  en  avez  lu  dans 
Justin;  qu'il  ne  parie  point  du  second  royaume 
des  Assyriens ,  ni  de  ces  fameux  rois  d  As- 
syrie et  de  Babylone ,  si  célèbres  dans  l'his- 
toire sainte;  et  qu'enfin  mon  récit  ne  s'accorde 
guère  avec  ce  que  nous  raconte  cet  auteur 
des  trois  premières  monarchies;  de  celle  des 
Assyriens,  finie  en  la  personne  de  Sardana- 
pale  ;  de  celle  des  Mèdes,  finie  en  la  per- 
sonne d'Astyage ,  grand-père  de  Cyrus  ;  et 
de  celle  des  Perses,  commencée  par  Cyrus  , 
et  détruite  par  Alexandre. 

Vous  pouvez  joindre  à  Justin ,  Diodore 
avec  la  plupart  des  auteurs  grecs  et  latins  , 
dont  les  écrits  nous  sont  restés ,  qui  racon* 


Universelle.  Zg 

lent  ces  histoires  d'une  autre  manière  que  celle 
que  j'ai  suivie. 

Pour  ce  qui  regarde  Cyrus  ,  les  auteurs  ww.,» 
profanes  ne  sont  point  d'accord  sur  son  his- 
toire; mais  j'ai  cru  devoir  plutôt  suivre  Xéno- 
phon ,  avec  saint  Jérôme  ,  que  Ctésias  ,  au- 
teur fabuleux,  que  la  plupart  des  Grecs  ont 
copié  ,  comme  Justin  et  les  Latins  ont  fait 
les  Grecs;  et  plutôt  même  qu'Hérodote,  quoi- 
qu'il soit  très-judicieux.  Ce  qui  m'a  détermine 
à  ce  choix,  c'est  que  l'histoire  de  Xénophon  , 
plussuivie  et  plus  vraisemblable  en  elle-même, 
a  encore  cet  avantage ,  qu'elle  est  plus  con- 
forme à  l'Ecriture,  qui,  par  son  antiquité  et 
par  le  rapport  des  affaires  du  peuple  Juif  avec 
celles  de  l'Orient,  mériteroit  d'être  préférée 
à  toutes  les  histoiresgrecques,  quand  d'ailleurs 
on  ne  sauroit  pas  qu'elle  a  été  dictée  par  le 
Saint-Esprit. 

Quant  aux  trois  premières  monarchies  ,  ce 
qu'en  ont  écrit  la  plupart  des  Grecs  a  paru 
douteux  aux  plus  sages  de  la  Grèce.  Platon  Piat.  in 
fait  voir  en  général ,  sous  le  nom  des  prêtres 
d'Egypte,  que  les  Grecs  ignoroient  profondé- 
ment les  antiquités;  etAristotea  rangé  parmi  P^rt'y°.lo, 
les  conteurs  de  fables,  ceux  qui  ont  écrit  les 
Assyriaques. 

C'est  que  les  Grecs  ont  écrit  tard,  et  que , 
voulant  divertir  par  les  histoires  anciennes  la 
Grèce  toujours  curieuse,  ils  les  ont  composées 
sur  des  mémoires  confus  qu'ils  se  sont  con- 
tentés de  mettre  dans  un  ordre  agréable ,  sans 
se  trop  soucier  de  la  vérité. 

Et  certainement  la  manière  dont  on  arrange 


4o  Discours  sur  l'Histoire 

ordinairement  les  trois  premières  monarchies, 
est  visiblement  fabuleuse;  car,  après  qu'on 
a  fait  périr  sous  Sardanapale  l'empire  des  As- 
syriens ,  on  fait  paroitre  sur  le  théâtre  les 
Mèdes,  et  puis  les  Perses,  comme  si  les  Mèdes 
avaient  succédé  à  toute  la  puissance  des  As- 
syriens, et  que  les  Perses  se  fussent  établis 
en  ruinant  les  Mèdes. 

Mais  au  contraire ,  il  est  certain  que  lors- 
qu'Arbace  révolta  les  Mèdes  contre  Sarda- 
napale, il  ne  fit  que  les  affranchir,  sans  leur 
HtnA.  m.  soumettre  l'empire  d'Assyrie.  Hérodote,  suivi 
fa"87'en  cela  par  les  plus  habiles  chronologistes , 
fait  paroitre  leur  premier  roi  Déjocès  5o  ans 
après  leur  révolte  ;  et   il  est  d'ailleurs  cons- 
tant ,  par  le  témoignage  uniforme  de  ce  grand 
^erxènop\\  historien  et  de  Xénophon  ,  pour  ne  point  ici 
riZc  K*Par^er  des  autres,  que, durant  les  temps  qu'on 
attribue  à  l'empire  des  Mèdes ,  il  y  avoit  en 
Assyrie  des  rois  très-puissans  que  tout  l'Orient 
redoutoit,  et  dont  Cyrus  abattit  l'empire  par 
la  prise  de  Babylone. 

Si  donc  la  plupart  des  Grecs,  et  les  Latins 
qui  les  ont  suivis ,  ne  parlent  point  de  ces 
rois  Babyloniens  ;  s'ils  ne  donnent  aucun 
rang  à  ce  grand  royaume  parmi  les  premières 
monarchies  dont  ils  racontent  la  suite;  enfin  , 
si  nous  ne  voyons  presque  rien  dans  leurs  ou- 
vrages de  ces  fameux  rois,Thég!ath-PhaIasar, 
Salmanasar,  Sennachérib,  Nabuchodonosor, 
et  de  tant  d'autres  si  renommés  dans  l'Ecri- 
ture et  dans  les  histoires  orientales,  il  le  faut 
attribuer ,  ou  à  l'ignorance  des  Grecs ,  plus 
éloquens  dans  leurs  narrations  que  curieux 


Universelle.  4* 

dans  leurs  recherches,  ou  à  la  perte  que  nous 
avons  faite  de  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  recher- 
ché et  de  plus  exact  dans  leurs  histoires. 

En  effet,  Hérodote  avoit  promis  une  his-*^8  £»• 
ioire  particulière  des  Assyriens  ,   que  nous 
n'avons  pas,  soit  qu'elle  ait  été    perdue  ,  ou 
qu'il  n'ait  pas  eu  le  temps  de  la  faire  ;  et  on 
peut  croire  d'un  historien  si  judicieux,  qu'il 
n'y  auroit  pas  oublié  les  rois  du  second  empire 
des  Assyriens ,  puisque  même  Sennachérib  ,  Hered.  m. 
qui  en  étoitun,se  trouve  encore  nommé  dans"''*  91* 
les  livres  que  nous  avons  de  ce  grand  auteur  , 
comme  roi  des  Assyriens  et  des  Arabes. 

Strabon  ,  qui  vivoit  du  temps  d'Auguste,  S'™*'  lii> 
rapporte  ce  que  Mégaslène  ,  auteur  ancien, 
et  voisin  des  temps  d'Alexandre ,  avoit  laissé 
par  écrit  sur  les  fameuses  conquêtes  de  Nabu- 
chodonosor,  roi  des  Chaldéens,  à  qui  il  fait 
traverser  l'Europe,  pénétrer    l'Espagne,  et 
porter  ses  armes  jusqu'aux  colonnes  d'Her- 
cule. jElien  nomme  Tilgamus ,  roi  d'Assyrie,   MUm.  u 
c'est-à-dire  ,  sans  difficulté,  JeThilgalhou  leAnùc.'lû 
Théglath  de  l'histoire  sainte;  et  nous  avons 
dans  Ptolomée  un  dénombrement  des  princes 
qui  ont  tenu  les  grands  empires,  parmi  lesquels 
se  voit  une  longue  suite  des  rois  d'Assyrie 
inconnus  aux  Grecs  ,  et  qu'il  est  aisé  d'ac- 
corder avec  l'histoire  sacrée. 

Si  je  vouloisrapportercequenousracontent  A  Joseph. 

1  I  l         e        •  T_>  i  Al  Ant.lib.lX. 

les  annales  des  oynens,  un  Berose,  un  Aby- c. «/«. «  x. 
dénus,  un  Nicolas  de  Damas,  je  ferois  unCm  conJ'Ap. 
trop  long  discours.  Josephe  etEusèbe  de  Cé-j^/jjP* 
sarée  nous  ont  conservé  les  précieux   frag- 
mens  de  tous  ces  auteurs ,  et  d'une  infinité 


Jj2  Discours  sur  l'Histoire 

d'autres  qu'on  avoit  entiers  et  de  leur  temps, 
dont  le  témoignage  confirme  ce  que  nous  dit 
l'Ecriture  sainte  touchant  les  antiquités  orien- 
tales ,  et  en  particulier  touchant  les  Assy- 
riens. 

Pour  ce  qui  est  de  la  monarchie  des  Mè- 
des,  que  la  plupart  des  historiens  profanes 
mettent  la  seconde  dans  le  dénomhrement  des 
grands  empires,  comme  séparée  de  celle  des 
Perses ,  il  est  certain  que  l'Ecriture  les  unit 
toujours  ensemble;  et  vous  voyez,  Monsei- 
gneur ,  qu'outre  l'autorité  des  livres  saints , 
Je  seul  ordre  des  faits  montre  que  c'est  à  cela 
qu'il  s'en  faut  tenir. 

Les  Mèdes,  avant  Cyrus,  quoique  puissans 
et  considérables,  étoient  efFacés  par  la  gran- 
deur des  rois  de  Babylone.  Cyrus  ayant  con- 
quis leur  royaume  par  les  forces  réunies  des 
Mèdes  et  des  Perses,  dont  il  est  ensuite  de- 
venu le  maître  par  une  succession  légitime  , 
comme  nous  l'avons  remarqué  après  Xéno- 
phon  ;  il  paroît  que  le  grand  empire ,  dont 
il  a  été  le  fondateur,  a  du  prendre  son  nom 
des  deux  nations  :  de  sorte  que  celui  des  Mè- 
des et  celui  des  Perses  ne  sont  que  la  même 
chose  ,  quoique  la  gloire  de  Cyrus  y  ait  fait 
prévaloir  le  nom  des  Perses. 

On  peut  encore  penser  qu'avant  la  guerre 
de  Babylone,  les  rois  des  Mèdes  ayant  étendu 
leurs  conquêtes  du  côté  des  colonies  grecques 
de  l'Asie  mineure,  ont  été  par  ce  moyen  célè- 
bres parmi  les  Grecs ,  qui  leur  ont  attribué 
l'empire  de  la  grande  Asie,  parce  qu'ils  ne 
connolssoient  qu'eux  de  tous  les  rois  d'Orient. 


Universelle.  43 

Cependant  les  rois  de  Ninive  et  de  Babylone  , 
plus  puissans,  mais  plus  inconnus  à  la  Grèce, 
ont  été  presqu'oubliés  dans  ce  qui  nous  reste 
d'histoires  grecques;  et  tout  le  temps  qui  s'est 
écoulé  depuis  Sardanapale  jusqu'à  Cyrus,a  été 
donné  aux  Mèdes  seuls. 

Ainsi ,  il  ne  faut  plus  tant  se  donner  de  peine 
à  concilier  en  ce  point  l'histoire  profane 
avec  l'histoire  sacrée.  Car,  quant  à  ce  qui 
regarde  le  premier  royaume  des  Assyriens, 
PEcriture  n'en  dit  qu'un  mot  en  passant  ,  et 
ne  nomme  ni  Ninus  fondateur  de  cet  empire  , 
ni,  à  la  réserve  de  Phul,  aucun  de  ses  suc- 
cesseurs, parce  que  leur  histoire  n'a  rien  de 
commun  avec  celle  du  peuple  de  Dieu.  Pour 
les  seconds  Assyriens,  la  plupart  des  Grecs 
ou  les  ont  entièrement  ignorés,  ou,  pour  ne 
tes  avoir  pas  assez  connus ,  ils  les  ont  con- 
fondus avec  les  premiers. 

Quand  donc  on  objectera  ceux  des  auteurs 
grecs  qui  arrangent  à  leur  fantaisie  les  trois 
premières  monarchies,  et  qui  font  succéder 
les  Mèdes  à  l'ancien  empire  d'Assyrie ,  sans 
parler  du  nouveau  que  l'Ecriture  fait  voir 
si  puissant,  il  n'y  a  qu'à  répondre  qu'ils  n'ont 
point  connu  cette  partie  de  l'histoire ,  et  qu'ils 
ne  sont  pas  moins  contraires  aux  plus  cu- 
rieux et  aux  mieux  instruits  des  auteurs  de 
leur  nation,  qu'à  l'Ecriture. 

Et ,  ce  qui  tranche  en  un  mot  toute  la  diffi- 
culté, les  auteurs  sacrés  plus  voisins  par  les 
temps  et  par  les  lieux  des  royaumes  d'Orient, 
écrivant  d'ailleurs  l'histoire  d'un  peuple  dont 
les  affaires  sont  si  mêlées  avec  celles  de  ces 


44  Discours  sur  l'Histoire 

grand  empire,  quand  ils  n'auroient  que  cet 
avantage,  pourroient  faire  taire  les  Grecs  et 
les  Latins  qui  les  ont  suivis. 

Si  toutefois  on  s'obstine  à  soutenir  cet  ordre 
célèbre  des  trois  premières  monarchies ,  et 
que,  pour  garder  aux  Mèdes  seuls  le  second 
rang  qui  leur  est  donné,  on  veuille  leur  assu- 
jettir les  rois  de  Babylone,  en  avouant  toute- 
fois qu'après  environ  cent  ans  de  sujétion, 
ceux-ci  se  sont  affranchis  par  une  révolte  ;  on 
sauve,  en  quelque  façon,  la  suite  de  l'his- 
toire sainte;  mais  on  ne  s'accorde  guère  avec 
les  meilleurs  historiens  profanes  ,  auxquels 
l'histoire  sainte  est  plus  favorable,  en  ce  qu'elle 
unit  toujours  l'empire  des  Mèdes  à  celui  des 
Perses. 

Il  reste  encore  à  vous  découvrir  une  des 
causes  de  l'obscurité  de  ces  auciennes  his- 
toires. C'est  que  comme  les  rois  d'Orient  pre- 
noient  plusieurs  noms,  ou  si  vous  voulez  plu- 
sieurs titres,  qui  ensuite  leur  tenoient  lieu 
de  nom  propre,  et  que  les  peuples  les  tra- 
duisoient  ou  les  prononçoient  différemment, 
selon  les  divers  idiomes  de  chaque  langue  ; 
des  histoires  si  anciennes,  dont  il  reste  si  peu 
de  bons  mémoires ,  ont  dû  être  par  là  fort 
obscurcies.  La  confusion  des  noms  en  aura 
sans  doute  beaucoup  mis  dans  les  choses  mêmes 
et  dans  les  personnes;  et  de  là  vient  la  peine 
qu'on  a  de  situer,  dans  l'histoire  grecque, 
les  rois  qui  ont  eu  le  nom  d'Assuérus ,  au- 
tant inconnu  aux  Grecs  que  connu  aux  Orien- 
taux. 

Qui  croiroit  en  effet  que  Cyaxare  fût  le 


Universel! 
même  nom  qu'Assuérus  ,   coi 
Ky,  c'est-à-dire,  seigneur,  et 
qui  revient    manifestement  l 
Assuérus?  Trois  ou  quatre  pi 
ce  nom,  quoiqu'ils  en  eussent  t 
Si  on  n'étoit  averti   qne    Nal 
Nabucodrosor  et  Nabocolassa 
le  même  nom ,   ou  que    le   ne 
homme  ,  on  auroit  peine  à  le  c 
pendant  la  chose  est  certaine.  Sarg 
nachérib  ;   Ozias  est  Azarias  ;  8 
Mathanias;  Joachas  s'appeloit  aus 
Asaraddon  ,  qu'on  prononce  indift 
Esarhaddon  ou  Asorhaddan,  et  ne 
naphar  par  les  Cuthéens;  et,  par  u 
rerie  dont  on  ne  sait  point  l'origine  , 
napale  se  trouve  nommé  par  les  Grecs 
Concoleros.  On  pourroit  vousfaire  une  g. 
liste  des  Orientaux  dont  chacun  a  eu , 
les  histoires,  plusieurs  noms  différens;  nu. 
suffit  d'être  instruit  en  général  de  cette  et 
tume.  Elle  n'est  pas  inconnue   aux  Latin1 
parmi  lesquels  les  titres  et  les  adoptions  on 
multiplié  les  noms  en  tant  de  sortes.  Ainsi 
le  titre  d'Auguste  et  celui  d'Africain  sont  de- 
venus les  noms  propres  de  César  Octavien  et 
des  Scipions;  ainsi  les  Nérons  ont  été  Césars. 
La  chose  n'est  pas  douteuse,  et  une  plus  lon- 
gue discussion  d'un  fait  si  constant  vous  est 
inutile. 

Je  ne  prétends  plus , Monseigneur, 
vous  embarrasser,  dans  la  suite,  des  difficultés 
de  chronologie,  qui  vous  sont  très-peu  né- 
cessaires. Celle-ci  étoit  trop  importante  pour 


ours  sur  l'Histoire 
rcir  en   cet  endroit;  et,  après 
it  ce  qui  suffit  à  notre  dessein  , 
uite  de  nos  époques. 

218  ans  après  la  fondation  de 
i  avant  Jcsus-Christ,  après  les 
.ptivité  de  Babylone ,  et  Ja  même 
y  ru  s  fonda  l'empire  des  Perses  , 
,e ,  choisi  de  Dieu  pour  être  le  li- 
e  son  peuple ,  et  le  restaurateur  de 
3 ,  mit  la  main  à  ce  grand  ouvrage, 
it  après  la  publication  de  son  ordon- 
orobabel ,  accompagné  de  Jésus  fils 
•c,  souverain  pontife,  ramena  les  cap- 
'ebàtirent  l'autel,  et  posèrent  les  fon- 
du second  temple.  Les  Samaritains, 
de  leur  gloire,  voulurent  prendre  part 
^rand  ouvrage,  et,  sous  prétexte  qu'ils 
oientleDieu  d'Israël,  quoiqu'ilsen  joignis- 
t  le  culte  à  celui  de  leurs  faux  dieux  ,  ils 
èrent  Zorobabel  de  leur  permettre  de  re- 
itir  avec  lui  le  temple  de  Dieu.  Mais  les  en- 
ictns  de  Juda,  qui  détestoient  leur  culte  mêlé, 
rejetèrent  leur  proposition.  Les  Samaritains 
irrités  traversèrent  leur  dessein  par  toute  sorte 
d'artifices  et  de  violences.  Environ  ce  temps, 
.  Servius  Tullius,  après  avoir  agrandi  la  ville 
de  Rome,  conçut  le  dessein  de  la  mettre  en 
£33- république.  Il  périt  au  milieu  de  ces  pensées, 
par  les  conseils  de  sa  fille ,  et  par  le  comman- 
dement deTarquin-le-Superbe,  son  gendre.Ce 
tyran  envahit  le. royaume,  où  il  exerça  durant 
un  long  temps  toute  sorte  de  violences.  Cepen- 
dant l'empire  des  Perses  alloit  croissant  ;  outre 


Univers  ell  n. 
ces  provinces  immenses  de  la  g! 
tout  ce  vaste  continent  de  l'Asi» 
Jeur  obéit  ;  les  Syriens  et  les  Art 
assujettis;  l'Egypte,  si  jalouse  d 
reçut  les  leurs.  La  conquête  s'en  fi 
byse,filsde  Cyrus.  Ce  brutal  n 
guère  à  Smerdis,  son  frère,  qu'un  l 
bigu  lui  fit  tuer  en  secret.  Le  mage 
régna  quelque  temps  sous  le  nom  de  £ 
frère  de  Cambyse;  mais  sa  fourbe  fut 
découverte.  Les  sept  principaux  seigne 
jurèrent  contre  lui,  et  l'un  d'eux  fut 
le  trône.  Ce  fut  Darius,  fils  d'Hystas^ 
s'appeloit,  dans  ses  inscriptions,  le  m 
et  le  mieux  fait  de  tous  les  hommes.  Plu 
marques  le  font  reconnoitre  pour  I'Assik 
du  livre  d'Esther ,  quoiqu'on  n'en  convie: 
pas.  Au  commencement  de  son  règne  le  temp 
fut  achevé,  après  diverses  interruptions  cai. 
sées  par  les  Samaritains.  Une  haine  irrécon 
ciliable  se  mit  entre  les  deux  peuples,  et  il  n'; 
eut  rien  de  plus  opposé  que  Jérusalem  et  Sa- 
marie.  C'est  du  temps  de  Darius   que  com- 
mence la  liberté  de  Rome  et  d'Athènes,  et  la 
grande  gloire  de  la  Grèce.  Harmodius  et  Aris- 
togiton  ,     Athéniens  ,    délivrent   leur    pays  a4*- 
d'Hipparque,  fils  de  Pisistrate,  et  sont  tués 
par  ses  gardes.  Hippias,  frère  d'Hipparque  , 
tâche  en  vain  de  se  soutenir.  Il  est  chassé  : 
la  tyrannie  des  Pisistratides  est  entièrement  «44. 
éteinte.  Les  Athéniens  affranchis  dressent  des 
statues  à  leurs  libérateurs,  et  rétablissent  l'état 
populaire.  Hippias  se  jette  entre  les  bras   de 
Darius  ,  qu'il  trouva  déjà  disposé  à  entre- 


scours  sur  l'Histoire 
conquête  de  la  Grèce ,  et  n'a  plus 
qu'en  sa  protection.  Dans  le  temps 
iassé ,  Rome  se  défit  aussi  de  ses 
îrquin-le-Superbe  avoit  rendu  par 
es  la  royauté  odieuse:  l'impudicité 
son  fils  acheva  de  la  détruire.  Lu- 
aonorée  se  tua  elle-même  :  son  sang 
rangues  de  Brutus  animèrent  les  Ro- 
^es  rois  furent  bannis,  et  l'empire  con- 
fut  établi,  suivant  les  proj ets de  Servius 
s;  mais  il  fut  bientôt  affoiblipar  la  ja- 
du  peuple.  Dès  le  premier  consulat , 
s  Valérius  consul,  célèbre  par  ses  vie- 
,  devint  suspect  à  ses  concitoyens  ;  et  il 
pour  les  contenter,  établir  la  loi  qui  per- 
,  d'appeler  au  peuple  du  sénat  et  des  con- 
-s,  dans  toutes  les  causes  où  il  s'agissoit  de 
uâtier  un  citoyen.  Les  Tarquins  chassés  trou- 
vèrent des  défenseurs  :  les  rois  voisins  regar- 
dèrent leur  bannissement  comme  une  injure 
faite  à  tous  les  rois;  et  Porsenna ,  roi  des  Clu- 
.  siens,  peuple  d'Etrurie»  prit  les  armes  contre 
Rome.   Réduite    à    l'extrémité  ,  et    presque 
prise,  elle  fut  sauvée  par  la  valeur  d'Hora- 
tius  Coclès.  Les  Romains  firent  des  prodiges 
pour  leur  liberté  ;  Scévoîa,  jeune  citoyen,  se 
brûla  la  main  qui  avoit  manqué  Porsenna; 
Cléîie,  une  jeune  fille,  étonna  ce  prince  par 
sa  hardiesse  ;  Porsenna  laissa  Rome  en  paix  , 
«54.   5oo.  et  les  Tarquins  demeurèrent  sans  ressource. 
Hippias,  pour  qui  Darius  se  déclara,  avoit  de 
meilleures  espérances.  Toute  la  Perse  se  re- 
muoit  en  sa  faveur,  et  Athènes  ëtoit  menacée 
»6i.  493. d'une  grande  guerre.  Durant  que  Darius  en 

faisoit 


Ans 

I 


Universelle.  49 

faisoit  les  préparatifs,  Rome,  qui  s'étoit  si  A£s 
bien  défendue  contre  les  étrangers,  pensa  périr  K«à*,£c 
par  elle-même  :  la  jalousie  s'étoit  réveillée 
entre  les  patriciens  et  le  peuple  :  la  puissance 
consulaire,  quoique  déjà  modérée  par  la  loi 
de  P.  Valérius,  parut  encore  excessive  à  ce 
peuple  trop  jaloux  de  sa  liberté.  Il  se  retira  au 
mont  Aventin  :  les  conseils  violens  furent  inu- 
tiles :  le  peuple  ne  put  être  ramené  que  par  Ita 
paisibles  remontrances  deMénénius  Agrippa; 
mais  il  fallut  trouver  des  tempéramens ,  ec 
donner  au  peuple  des  tribuns  pour  le  défendre 
contre  les  consuls.  La  loi  qui  établit  cette 
nouvelle  magistrature,  fut  appelée  la  loi  sa- 
crée ,  et  ce  fut  là  que  commencèrent  les  tri- 
buns du  peuple.  Darius  avoit  enfin  éclaté 
contre  la  Grèce.  Son  gendre  Mardonius ,  après 
avoir  traversé  l'Asie  ,  croyoit  accabler  les 
Grecs  par  le  nombre  de  ses  soldats  ;  mais  Mil-  -fA-  493- 
tiade  délit  cette  armée  immense,  dans  la  plaine 
de  Marathon,  avec  dix  mille  Athéniens.  Rome 
bat! oit  tous  ses  ennemis  aux  environs ,  et  sem- 
bloit  n'avoir  à  craindre  que  d'elle-même.  Gu- 
riolan,  zélé  patricien,  et  le  plus, grand  de  ses 
capitaines ,  chassé  malgré  ses  services  par  la 
faction  populaire ,  médita  la  ruine  de  sa  patrie, 
mena  les  Volsques  contre  elle,  la  réduisit  à  ^5.  489. 
jf extrémité,  et  ne  put  être  apaisé  que  par  sa  sgg.  4S*. 
mère.  La  Grèce  ne  jouit  pas  long-temps  du 
repos  que  la  bataille  de  Marathon  lui  avoit 
donné.  Pour  venger  l'affront  de  la  Perse  et  de 
Darius,  Xerxès  son  fils  et  son  successeur,  et 
petit-fils  de  Cyrus  par  sa  mère  Atosse ,  atta- 
qua les  Grecs  avec  onze  cent  mille  combat-  274.  480. 
Tome  L  G 


5o  Discours  sur  l'Histoire 

AîdSe  Ad?v. tans  (  Vautres  disent  dix-sept  cent  mille  )  , 
Rome  j.  c.  sans  compter  son  armée  navale  de  douze  cents 
vaisseaux.  Léonidas ,  roi  de  Sparte,  qui  n'avoit 
que  trois  cents  hommes,  lui  en  tua  vingt  mille 
au  passage  des  Thermopyles ,  et  périt  avec  les 
siens.  Par  les  conseils  de  Thémistocle  athé- 
nien, l'armée  navale  de  Xerxès  est  défaite  la 
même  année  près  de  Salamine.  Ce  prince  re- 
a75.  479.  passe  l'Hellespont  avec  frayeur  ;  et  un  an 
après,  son  armée  de  terre,  que  Mardonius 
commandoit,  est  taillée  en  pièces  auprès  de 
Platée,  par  Pausanias,  roi  de  Lacédémone, 
et  par  Aristide  athénien,  appelé  le  juste. 
La  bataille  se  donna  le  matin;  et  le  soir  de 
cette  fameuse  journée,  les  Grecs  Ioniens,  qui 
avoient  secoué  le  joug  des  Perses,  leur  tuèrent 
trente  mille  hommes  dans  la  bataille  de  My- 
cale ,  sous  la  conduite  de  Léotychide.  Ce  gé- 
néral pour  encourager  ses  soldats,  leur  dit 
que  Mardonius  venoit  d'être  défait  dans  la 
Grèce.  La  nouvelle  se  trouva  véritable  ,  ou 
par  un  effet  prodigieux  de  la  renommée ,  ou 
plutôt  par  une  heureuse  rencontre;  et  tous  les 
Grecs  de  l'Asie  mineure  se  mirent  en  liberté. 
Cette  nation  remportoit  par-tout  de  grands 
avantages  ;  et  un  peu  auparavant ,  les  Cartha- 
ginois, puissans  alors,  furent  battus  dans  la. 
Sicile,  où  ils  vouloient  étendre  leur  domina- 
tion, à  la  sollicitation  des  Perses.  Malgré  ce 
mauvais  succès,  ils  ne  cessèrent  depuis  de  faire 
de  nouveaux  desseins  sur  une  île  si  commode 
à  leur  assurer  l'empire  de  la  mer,  que  leur 
a77.  kll%  république  affectoit.  La  Grèce  le  tenoit  alors , 
a7&.  476.  mais  elle  neregardoit  que  POrientet  les  Perses. 


Universelle.  5i 

Pausaniasvenoitd'affranchir  File  de  Chypre  de  Ad*s  *™ 
leur  joug,  quand  il  conçut  le  dessein  d'asservir  Rome.J.c. 
son  pays.  Tous  ses  proj ets  furent  vains,  quoique 
Xerxès  lui  promît  tout  :  le  traître  fut  trahi  par 
celui  qu'il  aimoit  le  plus,  et  un  infâme  amour 
lui  coûta  la  vie.  La  même  année  Xerxès  fut  280.   4-4 . 
tué  par  Artaban,  son  capitaine  des  gardes,  soit  ■*""•  PoUt- 
que  ce  perfide  voulût  occuper  le  trône  de  son 
maître,  ou   qu'il  craignît  les  rigueurs  d'un 
prince  dont  il  n'avoit  pas  exécuté  assez  promp- 
tement  les  ordres  cruels.  Artaxerxe  à  la  longue 
main ,  son  fils ,  commença  son  règne ,  et  reçut 
peu  de  temps  après  une  lettre  de  Thémistocle, 
qui ,  proscrit  par  ses  concitoyens ,  lui  offroit  *8i.   473. 
ses  services  contre  les  Grecs.  Il  sut  estimer ,  as7.   4&r- 
autant  qu'il  devoit,  un  capitaine  si  renommé , 
et  lui  fit  un  grand  établissement,  malgré  la 
jalousie  des  satrapes.  Ce  roi  magnanime  pro-iEsrf  *'ir. 
tégea  le  peuple  Juif,  et  dans  sa  vingtième 
année ,  que  les  suites  rendent  mémorable ,  il 
permit  à  Néhémias  de  rétablir  Jérusalem  avec  zoo.   454. 
ses  murailles.  Ce  décret  d'Artaxerxe  diffère  de  a. Esd.u. 
celui  de  Cyrus ,  en  ce  que  celui  de  Cyrus  re-1' 
gardoit  le  temple,  et  celui-ci  est  fait  pour  la 
ville.  A  ce  décret  prévu  par  Daniel ,  et  marqué    D<*- 1%- 
dans  sa  prophétie,  les  490  ans  de  ses  semaines 
commencent.  Cette  importante  date  a  de  so- 
lides fondemens.  Le  bannissement  de  Thémis- 
tocle est  placé  dans  la  chronique  d'Eusèbe  à 
la  dernière  année  de  la  y6.e  olympiade,  qui 
revient  à  l'an  280  de  Rome.  Les  autres  chro- 
nologistes  le  mettent  un  peu  au-dessous  :  la 
différence  est  petite,  et  les  circonstances  du 
temps  assurent  la  date  d'Eusèbe.  Elles  se  tirent 

C  2 


52  Discours  sur  l'Histoire 

Thucyj.ÙQ  Thucydide,    historien  très-exact:  et  ce 
grave  auleur,  contemporain  presque  aussi  bien 
que  concitoyen  de  Thémistocle ,  lui  fait  écrire 
sa  lettre  au  commencement  du  règne  d'Ar- 
fc%\  NfP; taxerxe.  Cornélius  Népos,  auteur  ancien,  et 

in    Ihenust..       .,     .  5/1  1 

judicieux  autant  qu  élégant ,  ne  veut  pas  qu  on 
doute  de  cette  date  après  l'autorité  de  Thu- 
cydide :  raisonnement  d'autant  plus  solide  , 
qu'un  autre  auteur  plus  ancien  encore  que 
Thucydide,  s'accorde  avec  lui.  C'est  Charon 

2W«  in  ^e  ^ampsaque  ,  cité  par  Plutarque,  et  Plu- 
tarque  ajoute  lui-même  que  les  annales,  c'est 
à-dire  celles  de  Perse ,  sont  conformes  à  ces 
deux  auteurs.  Il  ne  les  suit  pourtant  pas ,  mais 
il  n'en  dit  aucune  raison  ;  et  les  historiens  qui 
commencent  huit  ou  neuf  ans  plus  tard  le  règne 
d'Artaxerxe,  ne  sont  ni  du  temps  ,  ni  d'une 
si  grande  autorité.  11  paroît  donc  indubitable 
qu'il  en  faut  placer  le  commencement  vers  la 
fin  de  la  j6.e  olympiade,  et  approchant  de 
l'année  280  de  Rome ,  par  où  la  20.e  année  de 
ce  prince  doit  arriver  vers  la  fin  de  la  8 1  .e  olym- 
piade ,  et  environ  l'an  3oo  de  Rome.  Au  reste 
ceux  qui  rejettent  plus  bas  le  commencement 
d'Artaxerxe  ,  pour  concilier  les  auteurs ,  sont 
réduits  à  conjecturer  que  son  père  l'avoit  du 
moins  associé  au  royaume,  quand  Thémistocle 
écrivit  sa  lettre;  et,  en  quelque  façon  que  ce 
3oit,  notre  date  est  assurée. Ce  fondement  étant 
posé ,  le  reste  du  compte  est  aisé  à  faire,  et  la 
suite  le  rendra  sensible.  Après  le  décret  d'Ar- 
taxerxe, les  Juifs  travaillèrent  à  rétablir  leur 

v.m. ix.  ville  et  ses  murailles,  comme  Daniel  l'avoit 
prédit.  Néhémias   conduisit   l'ouvrage  ayec 


Universelle.  53 

beaucoup  tle  prudence  et  de  fermeté',  au  mi-  A™  *™ 
lieu  de  la  résistance  des  Samaritains,  desKomS-Xc. 
Arabes  et  des  Ammonites.  Le  peuple  fit  un 
effort;  et  Eliasib  ,  souverain  pontife,  l'anima 
pai  son  exemple.  Cependant  les  nouveaux  ma- 
gistrats qu'on  a\  oit  donnés  au  peuple  Romain, 
augmentoient  les  divisions  de  la  ville;  etRome, 
formée  sous  des  rois ,  manquoit  des  lois  néces- 
saires à  la  bonne  constitution  d'une  république. 
La  réputation  de  la  Grèce,  plus  célèbre  en- 
core par  son  gouvernement  que  par  ses  vic- 
toires, excita  les  Romains  à  se  régler  sur  son 
exemple.  Ainsi  ils  envoyèrent  des  députés  pour  302.  452. 
rechercher  les  lois  des  villes  de  Grèce,  et  sur- 
tout celles  d'Athènes,  plus  conformes  à  l'état 
de  leur  république.  Sur  ce  modèle ,  dix  magis- 
trats absolus,  qu'on  créa  l'année  d'après  sous  303.  451. 
le  nom  de  décemvirs,  rédigèrent  les  lois  des  304.  45°. 
Xïl  tables,  qui  sont  le  fondement  du  droit 
romain.  Le  peuple,  ravi  de  l'équité  avec  la- 
quelle ils  les  composèrent ,  leur  laissa  empiéter 
le  pouvoir  suprême,  dont  ils  usèrent  tyranni- 
quement.  Il  se  fit  alors  de  grands  mouvemens  305.  449. 
par  l'intempérance  d'Appius  Clodius,  un  des 
décemvirs,  et  par  le  meurtre  de  Virginie ,  que 
son  père  aima  mieux  tuer  de  sa  propre  main 
que  de  la  laisser  abandonnée  à  la  passion  d'Ap- 
pius. Le  sang  de  ceite  seconde  Lucrèce  ré- 
veilla le  peuple  Romain,  et  les  décemvirs  fu- 
rent chassés.  Pendant  que  les  lois  romaines  se 
formoient  sous  les  décemvirs,  Esdras ,  docteur 
de  la  loi ,  et  Néhémias  ,  gouverneur  du  peuple 
de  Dieu  nouvellement  rétabli  dans  la  Judée, 
réformoient  les  abus  ,  et  faisoient  observer  la 

C  3 


54  Discours  sur  l'Histoire 

loi  de  Moïse,  qu'ils  observoient  les  premiers. 
j?emè^n!L  ^n  ^es  principaux  articles  de  leur  réformation 
xxîil  3.  fut  d'obliger  tout  le  peuple ,  et  principalement 
les  prêtres  ,  à  quitter  les  femmes  étrangères 
qu'ils  avoient  épousées  contre  la  défense  de 
la  loi.  Esdras  mit  en  ordre  les  livres  saints, 
dont  il  fit  une  exacte  révision  ;  et  il  ramassa  les 
anciens  mémoires  du  peuple  de  Dieu ,  pour  en 
composer  les  deux  livres  des  Paralipomènes  ou 
Chroniques,  auxquels  il  ajouta  l'histoire  de  son 
temps ,  qui  fut  achevée  par  Néhémias.  C'est 

Ear  leurs  livres  que  se  termine  cette  longue 
istoire  que  Moïse  avoit  commencée,  et  que 
Jes  auteurs  suivans  continuèrent  sans  interrup- 
tion jusqu'au  rétablissement  de  Jérusalem.  Le 
reste  de  l'histoire  sainte  n'est  pas  écrit  dans  la 
même  suite.  Pendant  qu'Esdras  et  Néhémias 
ïaisôient  la  dernière  partie  de  ce  grand  ou- 
vrage ,  Hérodote ,  que  les  auteurs  profanes  ap- 
pellent le  père  de  l'histoire,  commençoit  à 
écrive.  Ainsi  les  derniers  auteurs  de  l'histoire 
sainte  se  rencontrent  avec  le  premier  auteur 
de  l'histoire  grecque;  et,  quand  elle  com- 
mence, celle  du  peuple  de  Dieu  ,  à  la  prendre 
seulement  depuis  Abraham,  enfermoit  déjà 
quinze  siècles.  Hérodote  n'avoit  garde  de 
parler  des  Juifs  dans  l'histoire  qu'il  nous  a 
laissée;  et  les  Grecs  n'avoient  besoin  d'être 
informés  que  des  peuples  que  la  guerre ,  le 
commerce  5  ou  un  grand  éclat  leur  faisoit  con- 
noitre.  La  Judée,  qui  commençoit  à  peine  à 
se  relever  de  sa  ruine,  n'altiroit  pas  les  re- 
gards. Ce  fut  dans  des  temps  si  malheureux 
que  la  langue  hébraïque  cessa  d'être  vulgaire. 


Universelle.  55 

Durant  la  captivité,  et  ensuite  par  le  com-  Ad*s  A*J 
merce  qu'il  fallut  avoir  avec  les  Chaldéens  ,Rome.J.c. 
les  Juifs  apprirent  la  langue  chaldaïque,  fort 
approchante  de  la  leur,  et  qui  avoit  presque 
le  même  génie.  Cette  raison  leur  fit  changer 
l'ancienne  figure  des  lettres  hébraïques,  et  ils 
écrivirent  l'hébreu  avec  les  lettres  des  Chal- 
déens, plus  usitées  parmi  eux  et  plus  aisées  à. 
former.  Ce  changement  fut  aisé  entre  deux 
langues  voisines,  dont  les  lettres  étoient  de 
même  valeur,  et  ne  différoient  que  dans  la 
figure. Depuis  ce  temps,  on  ne  trouve  l'Ecri- 
ture sainte,  parmi  les  Juifs ,  qu'en  lettres  chal- 
daïques;  mais  les  Samaritains  retinrent  tou- 
jours l'ancienne  manière  de  l'écrire.  Leurs 
descendans  ont  persévéré  dans  cet  usage  jus- 
qu'à nos  jours,  et  nous  ont,  par  ce  moyen, 
conservé  le  Pentateuque ,  qu'on  appelle  sama- 
ritain, en  anciens  caractères  hébraïques,  tels 
qu'on  les  trouve  dans  les  médailles ,  et  dans 
tous  les  monumens  des  siècles  passés. 

Les  Juifs  vivoient  avec  douceur  sous  l'au- 
torité dJArtaxerxe.  Ce  prince  réduit  par  Ci- 
mon  ,  fils  de  Miltiade,  général  des  Athéniens, 
à  faire  une  paix  honteuse,  désespéra  de  vaincre 
les  Grecs  par  la  force,  et  ne  songea  plus  qu'à 
profiler  de  leurs  divisions.  11  en  arriva  de 
grandes  entre  les  Athéniens  et  les  Lacédémo- 
miens.  Ces  deux  peuples,  jaloux  l'un  de  l'autre, 
partagèrent  toute  la  Grèce.  Périclès,  Athé- 
nien ,  commença  la  guerre  du  Péloponèse  ,  323.  431, 
durant  laquelle  Théramène ,  Trasybule  et  Al- 
cibiade ,  Athéniens ,  se  rendent  célèbres.  Bra- 
sidas  et  Myndare,Lacédémoniens,  y  meurent 

C  4 


56  Discours  sur  l'Histoire 


;s  en  combattant  pour  leur  pays.  Cette  guerre 


nome .j.cdura  17  ans,  et  finit  à  l'avantage  de  Lacédé- 
mone,  qui  avoit  mis  dans  son  parti  Darius, 
nommé  le  bâtard,  fils  et  successeur  d'Ar- 
taxerxe.  Lysandi  e ,  général  de  l'armée  navale 
35o.  404-  des Lacédémoniens,  prit  Athènes r  et  en  chan- 
gea le  gouvernement.  Mais  la  Perse  s'aperçut 
bientôt  qu'elle  avoit  rendu  les  Lacédémoniens 
353.  401.  trop  puissans.  Ils  soutinrent  le  jeune  Cyrus 
dans  sa  révolte  contre  Artaxerxe  son  aîné, 
appelé  Mnémon  à  cause  de  son  excellente  mé- 
moire, fils  et  successeur  de  Darius.  Ce  jeune 
prince,  sauvé  de  la  prison  et  de  la  mort  par 
sa  mère  Parysatis,  songe  à  la  vengeance,  gagne 
les  satrapes  par  ses  agrémens  infinis,  traverse 
l'Asie  mineure  ,  va  présenter  la  bataille  au  roi 
son  frère ,  dans  le  cœur  de  son  empire,  le  blesse 
de  sa  propre  main  ;  et  se  croyant  trop  tôt  vain- 
queur ,  périt  par  sa  témérité.  Les  dix  mille 
Grecs  qui  leservoient  font  cette  retraite  éton- 
nante, où  commandoit  à  la  fin  Xénophon , 
grand  philosophe  et  grand  capitaine,  qui  en 
a  écrit  l'histoire.  Les  Lacédémoniens  conti- 
ns. 396.  nuoient  à  attaquer  l'empire  des  Perses,  qu'A- 
gésiîas ,  roi  de  Sparte ,  fit  trembler  dans  l'Asie 
mineure ,  mais  les  divisions  de  la  Grèce  le  rap- 
telèrent  en  son  pays.  En  ce  temps,  la  ville  de 
Vé\es ,  qui  égaloit  presque  la  gloire  de  Rome , 
après  un  siège  de  dix  ans  et  beaucoup  de  di- 
vers succès  ,  fut  prise  par  les  Romains ,  sous 
la  conduite  de  Camille.  Sa  générosité  lui  fit 
360.  394.  encore  une  autre  conquête.  Les  Falisques  qu'il 
assiégeoit  se  donnèrent  à  lui,  touchés  de  ce 
qu'il  leur  avoit  renvoyé  leurs  enfans ,  qu'un 


Ç 


Universelle.  57 

maître  d'école  lui  avoit  livrés.  Rome  ne  youloit  Ad*s  A™ 
pas  vaincre  par  des  trahisons,  ni  profiter  deRome.j.c. 
la  perfidie  d'un  lâche  qui  abusoit  de  l'obéis- 
sance d'un  âge  innocent.  Un  peu  après,  les  363.    391. 
Gaulois  Sénonois  entrèrent  en  Italie,  et  assié- 
gèrent Clusium.  Les  Romains  perdirent  contre 
eux  la  fameuse  bataille  dJAllia.  Leur  ville  fut  364.   390; 
prise  et  brûlée.  Pendant  qu'ils  se  défendoient 
dans  le  capitole  ,  leurs  affaires  furent  rétablies 
par  Camille  qu'ils  avoient  banni.  Les  Gaulois  /^  [{*• 
demeurèrent  sept  mois  maîtres  de  Rome,  et  ,«.*.  18.2a. 
appelés  ailleurs  par  d'autres  affaires,  ils  se  re- 
tirèrent chargés  de  butin.  Durant  les  brouil-  383.   371» 
leries  de  la  Grèce,  Epaminondas,  thébain,se 
signala  par  son  équité  et  par  sa  modération , 
autant  que  par   ses  victoires.  On  remarque 
qu'il  avoit  pour  règle  de  ne  mentir  jamais, 
même  en  riant.  Ses  grandes  actions  éclatent 
dans  les  dernières  années  de  Mnémon  et  dans 
les  premières  d'Ochus.  Sous  un  si  grand  ca- 
pitaine, les  Thébains  sont  victorieux,  et  la 
puissance  deLacédémoneest  abattue. Celle  des  3^-   35<?- 
rois  de  Macédoine  commence  avec  Philippe, 
père  d'Alexandre-le-Grand.  Malgré  les  oppo- 
sitions d'Ochus  et  d'Arsès  son  fils,  rois  de 
Perse,  et  malgré  les  difficultés  plus  grandes 
encore  que  lui  suscitoît  dans  Athènes  l'élo- 
quence de  Démosthène ,  puissant  défenseur  de 
la  liberté,  ce  prince,  victorieux  durant  vingt 
ans,  assujettit  toute  la  Grèce,  où  la  bataille  4»6.   33s. 
de  Chéronée,  qu'il  gagna  sur  les  Athéniens  et 
sur  leurs  alliés,  lui  donna  une  puissance  ab- 
solue. Dans  celte  fameusebataille,  pendant 
qu'il  rompoit  les  Athéniens,  il  eut  la  joie  de 

C  5 


ZS  DiscbuptS  sur  l'Histoire 

AdT  doîSvo^r  Alexandre,  à  l'âge  de  dix-huit  ans,  en- 
Rome,  j.c.  foncer  les  troupes  Thébaines  de  la  discipline 
d'Epaminondas,  et  entr'autre  la  troupe  Sacrée 
qu'on  appeloit  des  amis ,  qui  se  croyoit  invin- 
cible. Ainsi ,  maître  de  la  Grèce,  et  soutenu 
par  un  fils  d'une  si  grande  espérance,  il  conçut 
de  plus  hauts  desseins,  et  ne  médita  rien  moins 
que  la  ruine  des  Perses,  contre  lesquels  il  fut 
417-  337-  déclaré  capitaine  général.  Mais  leur  perte  étoit 
réservée  à  Alexandre.  Au  milieu  des  solen- 
nités d'un  nouveau  mariage ,  Philippe  fut  as- 
4:8.  336.  sassiné  par  Pausanias,  jeune  homme  de  bonne 
maison,  à  qui  il  n'avoit  pas  rendu  justice.  L'eu- 
nuque Bagoas  tua  dans  la  même  année  Arsès  , 
roi  de  Perse ,  et  fit  régner  à  sa  place  Darius , 
fils  d'Arsame ,  surnommé  Codomanus.  Il  mé- 
rite par  sa  valeur  qu'on  se  range  à  l'opinion  , 
d'ailleurs  la  plus  vraisemblable,  qui  le  fait 
sortir  delà  famille  royale.  Ainsi,  deux  rois  cou- 
rageux commencèrent  ensemble  leur  règne  ; 
Darius  fils  d'Arsame ,  et  Alexandre ,  fils  de 
Philippe.  Ils  se  regardoient  d'un  œil  jaloux, 
et  sembloient  nés  pour  se  disputer  l'empire 
du  monde.  Mais  Alexandre  voulut  s'affermir 
avant  que  d'entreprendre  son  rival.  Il  vengea 
îa  mort  de  son  père;  il  dompta  les  peuples  re- 
i'9  335.  belles  qui  méprisoient  sa  jeunesse  :  il  battit  les 
Grecs,  qui  tentèrent  vainement  de  secouer  le 
joug,  et  ruina  Thèbes,  où  il  n'épargna  que  la 
maison  et  les  descendans  de  Pindare,  dont  la 
Grèce  admiroit  les  odes.  Puissant  et  victo- 
rieux, il  marche,  après  tant  d'exploits,  à  la 
tête  des  Grecs  contre  Darius,  qu'il  défait  en 
trois  batailles  rangées  \  entre  triomphant  dans 


4ao. 

334- 

421. 

333. 

4»3- 

33i. 

w. 

330. 

Ans 

de 
Rome 

Ans 

dev. 
.J.C. 

427. 
43o. 

337. 

g*. 

Universelle.  5o, 

Baby lone  et  dans  Suse ;  détruit  Persépolis ,  an- 
cien siège  des  rois  de  Perse;  pousse  ses  con- 
quêtes jusqu'aux  Indes,  et  vient  mourir  à  Ba- 
bylone ,  âgé  de  trente-trois  ans. 

De  son  temps  Manassès ,  frère  de  Jaddus , 
souverain  pontife,  excita  des  brouilleries  parmi 
les  Juifs,  il  avoit  épousé  la  fille  de  Sanabaliat,  4».  333. 
samaritain  ,  que  Darius  avoit  fait  satrape  de 
ce  pays.  Plutôt  que  de  répudier  cette  étran- 
gère ,  à  quoi  le  conseil  de  Jérusalem  et  son 
frère  Jaddus  vouloient  l'obliger,  il  embrassa 
fe  schisme  des  Samaritains.  Plusieurs  Juifs , 
pour  éviter  des  pareillescensures,  se  joignirent 
à  lui.  Dès-lors  il  résolut  de  bâtir  un  temple 
près  de  Samarie,  sur  la  montagne  de  Garizim  , 
que  lesSamaritains  croyoient  bénite,  et  de  s'en 
faire  le  pontife.  Son  beau-père  ,  très-accrédité 
auprès  de  Darius,  l'assura  de  la  protection  de 
ce  prince  ,  et  les  suites  lui  furent  encore  plus 
favorables.  Alexandre  s'éleva  :  Sanabaliat  423.  333. 
quitta  son  maitre ,  et  mena  des  troupes  au  vic- 
torieux ,  durant  le  siège  de  Tyr.  Ainsi  il  obtint 
tout  ce  qu'if  voulut  ;  le  temple  de  Garizim  fut 
bâti,  et  l'ambition  de  Manassès  fut  satisfaite. 
Les  Juifs  cependant ,  toujours  fidelles  aux 
Perses ,  refusèrent  à  Alexandre  le  secours  qu'il 
leur  demandoit.  Il  alloit  à  Jérusalem  ,  résolu 
de  se  venger;  mais  il  fut  changé  à  la  vue  du 
souverain  pontife  ,  qui  vint  au-devant  de  lui 
avec  les  sacrificateurs  revêtus  de  leurs  habits 
de  cérémonie  ;  et  précédés  de  tout  le  peuple 
habillé  de  blanc.  On  lui  montra  des  prophéties 
qui  prédisoient  ses  victoires  :  c'étoient  celles  de 
Daniel.  11  accorda  aux  Juifs  toutes  leurs  de- 

'  C  6 


43o.  324- 


6o  Discours  sur  l'Histoire 

A%  AJ;SV.  mandes  j  et  ils  lui  gardèrent  la  même  fidélité 
Rome.J.c!  qu'ils  avoienttou  jours  gardée  aux  rois  de  Perse. 

428.  Durant  ses  conquêtes  ,   Home   étoit   aux 

429.  mains  avec  les  Samnites  ses  voisins,  et  avoit 
4so.         une  peine  extrême  à  les  réduire  ,  malgré  la 

valeur  et  la  conduite  de  Papirius  Cursor ,  le 
plus  illustre  de  ses  généraux.  Après  la  mort 
d'Alexandre ,  son  empire  fut  partagé.  Per- 
diccas,  Ptolomée,  fils  de  Lagus,  Antigonus, 
Séleucus,  Lysimaque,  Antipater,  et  son  fils 
Cassander;  en  un  mot,  tous  ses  capitaines, 
nourris  dans  la  guerre  sous  un  si  grand  con- 
quérant, songèrent  à  s'en  rendre  maîtres  par 
les  armes: ils  immolèrent  à  leur  ambition  toute 
la  famille  d'Alexandre,  son  frère,  sa  mère-, 
ses  femmes,  ses  enfans,  et  jusqu'à  ses  sœurs  : 
on  ne  vit  que  des  batailles  sanglantes  et  d'ef- 
froyables révolutions.  Au  milieu  de  tant  de 
désordres,  plusieurs  peuples  de  l'Asie  mineure 
et  du  voisinage,  s'affranchirent,  et  formèrent 
les  royaumes  de  Pont,  de  Bithynie  et  dePer- 
game.  La  bonté  du  pays  les  rendit  ensuite  ri- 
ches et  puissans.  L'Arménie  secoua  aussi  dans 
le  même  temps  le  joug  des  Macédoniens,  et 
devint  un  grand  royaume.  Les  deux  Mithri- 
dates,  père  et  fils,  fondèrent  celui  deCappa- 
doce.  Mais  les  deux  plus  puissantes  monar- 
chies qui  se  soient  élevées  alors,  furent  celle 
d'Egypte,  fondée  par  Ptolomée,  fils  de  Lagus, 
442.  312.  d'où  viennent  les  Lagides;  et  celle  d'Asie  ou 
de  Syrie ,  fondée  par  «Séleucus ,  d'où  viennent 
les  Séleucides.  Ceile-ci  comprenoit,  outre  la 
Syrie ,  ces  vastes  et  riches  provinces  de  la 
haute  Asie ,    qui  composoient   l'empire   des 


430. 
435. 

43s. 
443. 

44fc 


43J 


Universelle.  6P 

Perses:  ainsi,  tout  l'Orient  reconnut  la  Grèce,  a™  ans 
et  en  apprit  le  langage.  La  Grèce  elle-même  Rome.J.c. 
étoit  opprimée  par  les  capitaines  d'x\lexandre. 
La  Macédoine  ,  son  ancien  royaume ,  qui  don- 
noit  des  maîtres  à  l'Orient,  étoit  en  proie  au 
premier  venu.  Les  enfans  de  Cassander  se  chas- 
sèrent les  uns  les  autres  de  ce  royaume.  Pyr- 
rhus,  roi  des  Epirotes,  qui  en  avoit  occupé  458.   396. 
une  partie,  fut  chassé  par  Démétrius  Polior-  460.   «94. 
cète,  fils  d'Anligonus,  qu'il  chassa  aussi  à  son  ^5.   389. 
tour  :  il  est  lui-même  chassé  encore  une  fois  463.   280. 
par  Lysimaque  ,  et  Lysimaque  par  Séleucus  ,  vs.   a8j. 
que  PtoloméeCéraunus,  chassé  d'Egypte  par  474.   *»<>• 
son  père  Ptolomée  I,  tua  en  traître,  malgré 
ses  bienfaits.  Ce  perfide  n'eut  pas  plutôt  en- 
vahi la  Macédoine,  qu'il  fut  attaqué  par  les 
Gaulois ,  et  périt  dans  un  combat  quil  leur  475.    a79. 
donna.  Durant  les  troubles  de  l'Orient,  ils 
vinrent  dans  l'Asie  mineure ,  conduits  par  leur 
roi  Brennus,  et  s'établirent  dans  laGallogrèce 
ou  Galatie,  nommée  ainsi  de  leur  nom,  d'où 
ils  se  jetèrent  dans  la  Macédoine  qu'ils  rava- 
gèrent ,  et  firent  trembler  toute  la  Grèce.  Mais 
leur  armée  périt  dans  l'entreprise  sacrilège  du 
temple  de  Delphes.  Cette  nation  remuoitpar-  476.   a7s. 
tout ,  et  par-tout  elle  étoit  malheureuse.  Quel- 
ques années  devant  l'affaire  de  Delphes,  les  471.   283. 
Gaulois  d'Italie,  que  leurs  guerres  continuelles  P°iyb.  uh. 
et  leurs  victoires  fréquentes  rendoient  la  ter- 
reur des  Romains,  furent  excités  contre  eux 
par  les  Samnites,  les  Bruliensel  lesEtruriens. 
ils  remportèrent  d'abord  une  nouvelle  vic- 
toire; mais  ils  en  souillèrent  la  gloire  en  tuant 
des  ambassadeurs.  Les  Romains  indignés  mar- 


62  Discours  sur  l'Histoire 

ans  ans  chent  contre  eux ,  les  défont ,  entrent  dans 
Rome.J.c." leurs  terres  où  ils  fondent  une  colonie,  les 
47a*   a8a*  battent  encore  deux  fois ,  en  assujettissent  une 
partie,  et  réduisent  l'autre  à  demander  la  paix. 
477.  a77.  Après  que  les  Gaulois  d'Orient  eurent  été 
chassés  de  la  Grèce ,  Antigonus  Gonatas ,  fils 
de  Démétrius  Poliorcète ,  qui  régnoit  depuis 
douze  ans  dans  la  Grèce ,  mais  fort  peu  pai- 
sible ,  envahit  sans  peine  la  Macédoine.  Pyr- 

474.  a8o.  rhus  étoit  occupé  ailleurs.  Chassé  de  ce  royau- 

me, il  espéra  de  contenter  son  ambition  par 
la  conquête  de  l'Italie,  où  il  fut  appelé  par 
les  Tarenîins.  La  bataille  que  les  Romains  ve- 
noient  de  gagner  sur  eux  et  sur  les  Samnites, 
ne  leur  laissoit  que  cette  ressource.  Il  rem- 

475.  a79.  porta  contre  les  Romains,  des  victoires  qui 

le  ruinoient.  Les  éléphans  de  Pyrrhus  les  éton- 
nèrent; mais  le  consul Fabricius  lit  bientôt  voir 
aux  Romains  que  Pyrrhus  pouvoit  être  vaincu. 
Le  roi  et  le  consul  sembloient  se  disputer  la 
gloire  de  la  générosité,  plus  encore  que  celle 
des  armes  :  Pyrrhus  rendit  au  consul  tous  les 
prisonniers  sans  rançon ,  disant  qu'il  falloit 
faire  la  guerre  avec  le  fer,  et  non  point  avec 

476.  a78.  l'argent;  et  Fabricius  renvoya  au  roi  son  per- 

fide médecin ,  qui  étoit  venu  lui  offrir  d'em- 
poisonner son  maître.  En  ce  temps ,  la  religion 
et  la  nation  Judaïque  commencent  à  éclater 
parmi  les  Grecs.  Ce  peuple  bien  traité  par  les 
rois  de  Syrie,  vivoit  tranquillement  selon  ses 
ph.  lois.  Antiochus-le-Dieu,  petit-fils  de  Séleucus, 
'3les  répandit  dans  l'Asie  mineure,  d'où  ils 
s'étendirent  dans  la  Grèce,  et  jouirent  par- 
tout des  mêmes  droits  et  de  ia  même  liberté 


Joseph. 
Ant 


Universelle.  63 

que  les  autres  citoyens.  Ptolomée,  fils  de  La-  A/s  *N* 
gus ,  les  avoit  déjà  établis  en  Egypte,  oous  son  Rome.J.c. 
Sis  Ptolomée  Philadelphe,  leurs  écritures  fu-  477" 
rent  tournées  en  grec,  et  on  vit  paroitre  cette 
célèbre  version  appelée  la  version  des  Septante. 
Cétoient  de  savans  vieillards  qu'Eléazar ,  sou- 
verain pontife ,  envoya  au  roi  qui  les  deman- 
doit.  Quelques-uns  veulent  qu'ils  n'aient  tra- 
duit que  les  cinq  livres  de  la  loi.  Le  reste  des£0^f/ f,£ 
livres  sacrés  pourroit ,  dans  la  suite ,  avoir  été j-  hb-  xu. 
mis  en  grec  pour  l'usage  des  Juifs  répandus 
dans  l'Egypte  et  dans  la  Grèce,  où  ils  ou- 
blièrent, non-seulement  leur  ancienne  langue 
qui  étoit  l'hébreu,  mais  encore  le  chaldéen 
que  la  captivité  leur  avoit  appris.  Ils  se  firent 
un  grec  mêlé  d'hébraïsmes ,  qu'on  appelle  la 
languehellénislique:lesSeptanteettoutleNou- 
veau  testament  sont  écrilsen  ce  langage.Durant 
cette  dispersion  des  Juifs,  leur  temple  fut  cé- 
lèbre par  toute  la  terre,  et  tous  les  rois  d'Orient 
y  présentèrent   leurs   offrandes.  L'Occident 
étoit  attentif  à  la  guerre  des  Romains  et  de 
Pyrrhus.  Enfin ,  ce  roi  fut  défait  par  le  consul  479.   *7*. 
Curius ,  et  repassa  en  Epire.  Il  n'y  demeura 
pas  long-temps  en  repos ,  et  voulut  se  récom- 
penser sur  la  Macédoine  des  mauvais  succès 
d'Italie.  Antigonus  Gonatas  fut  renfermé  dans  480.   a74. 
Thessaloniqùe  ,  et  contraint  d'abandonner  à 
Pyrrhus  tout  le  reste  du  royaume.  Il  reprit  48*.   v*- 
coeur  pendant  que  Pyrrhus,  inquiet  et  ambi- 
tieux, faisoit  1b  guerre  auxLacédémonienset 
aux  Argiens.  Les  deux  rois  ennemis  furent  in- 
troduits  dans  Argos    en  même  temps,  par 
deux  cabales  contraires  et  par  deux  portes  dif- 


64  Discours  sur  i/Histoirk 

férentes.  Il  se  donna  dans  la  ville  un  grand 
combat;  une  mère,  qui  vit  son  fils  poursuivi 
par  Pyrrhus  qu  il  avoit  blessé ,  écrasa  ce  prince 
d'un  coup  de  pierre.  Antigonus,  défait  d'un  tel 
ennemi,  rentra  dans  la  Macédoine,  qui,  après 
(juelques  changemens,  demeura  paisible  à  sa 
famille.  La  ligue  des  Achéens  l'empêcha  de 
s'accroître.  Cétoit  le  dernier  rempart  de  la 
liberté  de  la  Grèce,  et  ce  fut  elle  qui  en  pro- 
duisit les  derniers  héros  avec  Aratus  et  rhi- 
lopœmen.  Les  Tarentins,  que  Pyrrhus  entre- 
tenoit  d'espérance,  appelèrent  les  Carthagi- 
nois, après  sa  mort.  Ce  secours  leur  fut  inu- 
tile :  ils  furent  battus  avec  les  Brutiens  et  les 
Samniles  leurs  alliés.  Ceux-ci,  après  72  ans 
de  guerre  continuelle,  furent  forcés  à  subir  le 
joug  des  Romains.  Tarente  les  suivit  de  près; 
les  peuples  voisins  ne  tinrent  pas  :  ainsi,  tous 
les  anciens  peuples  d'Italie  furent  subjugués. 
hït\\ /;f' Les  Gaulois,  souvent  battus,  n'osoient  remuer. 
Après  480  ans  de  guerre,  les  Romains  se  vi- 
rent les  maîtres  de  l'Italie,  et  commencèrent 
à  regarder  les  affaires  du  dehors.  Ils  entrè- 
rent en  jalousie  contre  les  Carthaginois,  trop 
puissans  dans  leur  voisinage  par  les  conquêtes 
qu'ils  faisoient  dans  la  Sicile ,  d'où  ils  venoient 
d'entreprendre  sur  eux  et  sur  l'Italie,  en  se- 
courant les  Tarentins.  La  république  de  Car- 
tilage tenoit  les  deux  côtes  de  la  mer  Médi- 
terranée. Outre  celle  d'Afrique  ,  qu'elle  pos- 
sédoit  presque  toute  entière,  elle  s'éloit  éten- 
due du  côté  d'Espagne  par  le  détroit.  Mai- 
tresse  de  la  mer  et  au  commerce,  elle  avoit 
envahi  les  îles  de  Corse  et  de  Sardaigne.  La 


Universelle.  65 

Sicile  avoit  peine  à  se  défendre,  et  l'Italie  étoït  Ad*s  a»s 
menacée  de  trop  près  pour  ne  pas  craindre.  Rome.J.c. 
De  là  les  guerres  puniques,  malgré  les  traités  400.   264. 
mal  observés  de  part  et  d'autre.  La  première  494-   aôo. 
apprit  aux  Romains  à  combattre  sur  la  mer. 
Ils  furent  maîtres  d'abord  dans  un  art  qu'ils  ne 
connoissoient  pas  ;  et  le  consul  Duilius,  qui  4o5-   359. 
donna  la  première  bataille  navale  ,  la  gagna. 
Régulussoutinl  cette  gloire,  et  aborda  enAfri-  498.   256. 
que,  où  il  eut  â  combattre  ce  prodigieux  ser- 
pent contre  lequel  il  fallut  employer  toute  son 
armée.  Tout  cède  :  Carthage,  réduite  à  l'ex- 
trémité, ne  se  sauve  que  par  le  secours  de 
Xantippe,  lacédémonien.  Le  général  romain  499-   »". 
est  battu  et  pris  ;  mais  sa  prison  le  rend  plus 
illustre  que  ses  victoires.  Renvoyé  sur  sa  pa- 
role pour  ménager  l'échange  des  prisonniers, 
il   vient  soutenir  dans  le  sénat  la  loi  qui  ôtoit 
toute  espérance  à  ceux  qui  se  laissoient  pren- 
dre ,  et  retourne  à  une  mort  assurée.  Deux 
épouvantables  naufrages  contraignirent  les  Ro- 
mains d'abandonner  de  nouveau  l'empire  delà 
mer  aux  Carthaginois.  La  victoire  demeura 
long-temps  douteuse  entre  les  deux  peuples  , 
et  les  Romains  furent  prêts  à  céder;   mais  ils 
réparèrent  leur  flotte.  Une  seule  bataille  dé- 
cida, et  le  consul  Lutatius  acheva  la  guerre.  s»3.   341. 
Carthage  fut  obligée  a  payer  tribut,  et  à  quit- 
ter avec  la  Sicile  toutes  les  iles  qui  étoient 
entre  la  Sicile  et  l'Italie.  Les  Romains  gagnè- 
rent celle  ile  toute  entière,  à  la  réserve  de  ce 
qu'y  tenoitHiéron,  roi  de  Syracuse,  leur  allié.  Poiyi.iii. 
Après  la  guerre  achevée,  les  Carthaginois  pen-  &/>?«.>. 
sérent  périr  par  le  soulèvement  de  leur  armée. 


Ans  axs 

de      dev 

Roaie.J.C 


66  Discours  sur  l'Histoire 

Us  l'avoient  composée,  selon  leur  coutume, 
de  troupes  étrangères,  qui  se  révoltèrent  pour 
leur  paye.  Leur  cruelle  domination  fit  joindre 
à  ces  troupes  mutinées,  presque  toutesles  villes 
de  leur  empire,  et  Carthage,  étroitement  as- 
siégée, étoit  perdue  sans  Amilcar  surnommé 
Barcas.  Lui  seul  avoit  soutenu  la  dernière 
guerre.  Les  citoyens  lui  durent  encore  la  vic- 

Pciy^tb.  to*re  ^U'^S  remportèrent  sur  les  rebelles  :  il 

1.79.83.88!  leur  en  coûta  la  Sardaigne,  que  la  révolte  de 
leur  garnison  ouvrit  aux  Romains.  De  peur  de 
s'embarrasser  avec  eux  dans  une  nouvelle  que- 
relle, Carthage  céda  malgré  elle  une  île  si 
importante ,  et  augmenta  son  tribut.  Elle  son- 
geoit  à  rétablir  en  Espagne  son  empire  ébranlé 

534.  330.  par  la  révolte  :  Amilcar  passa  dans  cette  pro- 
vince avec  son  fils  Annibal,  âgé  de  neuf  ans, 
et  y  mourut  dans  une  bataille.  Durant  neuf 
ans  qu'il  y  fit  la  guerre  avec  autant  d'adresse 
que  de  valeur ,  son  fils  se  formoit  sous  un  si 
grand  capitaine ,  et  tout  ensemble  il  concevoit 
une  haine  implacable  contre  les  Romains.  Son 
allié  Asdrubal  fut  donné  pour  successeur  à  son 
père.  Il  gouverna  sa  province  avec  beaucoup 
de  prudence  ,  et  y  fit  bâtir  Carthage  la  neuve , 
qui  tenoit  l'Espagne  en  sujétion.  Les  Romains 
étoient  occupés  dans  la  guerre  contre  Teuta, 
reine  d'Illyrie,  qui  exerçoit  impunément  la  pi- 
raterie sur  toute  lacôte.Enflée  du  butin  qu'elle 
faisoit  sur  les  Grecs  et  sur  les  Epirotes  ,  elle 

5a5.   2*0.  méprisa  les  Romains ,  et  tua  leur  ambassadeur. 

526.  aa8.  Elle  fut  bientôt  accablée  :  les  Romains  ne  lui 
laissèrent  qu'une  partie  de  l'Illyrie ,  et  gagnè- 
rent l'ile  de  Corfou,  que  cette  reine  avoit  usur- 


Universelle.  67 

pée.  Us  se  firent  alors  respecter  en  Grèce ,  par  Ad*s  }« 
une  solennelle  ambassade  ,  et  ce  fut  la  pre-Rome.j.c. 
mière  fois  qu'on  y  connut  leur  puissance.  Les 
grands  progrès  d  Asdrubal  leur  donnoient  de  jf'jjJ-J®" 
la  jalousie;  mais  les  Gaulois  d'Italie  les  em- 
pêchoient  de  pourvoir  aux  aifaires  d'Espagne. 
Il  y  avoit  quarante-cinq  ans  qu'ils  demeuroient 
en  repos.  La  jeunesse,  qui  s'étoit  élevée  du- JJ <•*- lii- 
rant  ce  temps ,  ne  songeoit  plus  aux  pertes 
passées ,  et  commençoit  à  menacer  Rome.  Les 
Romains,  pour  attaquer  avec  sûreté  de  si  tur- 
bulens  voisins,  s'assurèrent  des  Carthaginois. 
Le  traité  fut  conclu  avec  Asdrubal ,  qui  pro- 
mit de  ne  passer  point  au  delà  de  l'Ebre.  La  630.  324. 
guerre  entre  les  Romains  et  les  Gaulois  se  fit 
avec  fureur  de  part  et  d'autre.  Les  Transal- 
pins se  joignirent  aux  Cisalpins  :  tous  furent 
battus.  Concolitanus ,  un  des  rois  Gaulois,  fut 
pris  dans  la  bataille  :  Anéroestus,  un  autre  roi, 
se  tua  lui-même.  Les  Romains  victorieux  pas- 
sèrent le  Pô  pour  la  première  fois ,   résolus 
d'ôter  aux  Gaulois  les  environs  de  ce  fleuve ,. 
dont  ils  étoient  en  possession  depuis  tant  de 
siècles.  La  victoire  les  suivit  par-tout  :  Milan 
fut  pris  ;  presque  tout  le  pays  fut  assujetti.  En 
ce  temps  Asdrubal  mourut  ;  et  Annibal ,  quoi-  fcfc   «0, 
qu'il  n'eût  encore  que  25  ans,  fut  mis  à  sa 
place.  Dès-lors  on  prévit  la  guerre.  Le  nou- 
veau  gouverneur  entreprit   ouvertement   de 
dompter  l'Espagne,  sans  aucun  respect  des 
traités.  Rome  alors  écouta  les  plaintes  de  Sa-  535.   319. 
gonte  son  alliée.  Les  ambassadeurs  Romains 
vont  à  Carthage.  Les  Carthaginois  rétablis 
n'étoicnt  plus  d'humeur  à  céder. La  Sicile  ravie 


68  Discours  sur  l'Histoire 

Ad^s  deT^e  ^eurs  fcwins,  la  Sardaigne  injustement  en- 
Kome.j.c.  levée ,  et  le  tribut  augmenté ,  leur  tenoient  au 
cœur.  Ainsi  la  faction  qui  vouloit  qu'on  aban- 
donnât Annibal ,  se  trouva  foible.  Ce  général 
songeoitàtout.De  secrètes  ambassades  Pavoient 
assuré  des  Gaulois  d'Italie,  qui,  n'étant  plus 
en  état  de  rien  entreprendre  par  leurs  propres 
forces,  embrassèrent  cette  occasion  de  se  re- 
lever. Annibal  traverse  l'Ebre ,  les  Pyrénées  , 
toute  la  Gaule  transalpine,  les  Alpes ,  et  tombe 
comme  en  un  moment  sur  l'Italie.  Les  Gau- 
lois ne  manquent  point  de  fortifier  son  armée, 
et  font  un  dernier  effort  pour  leur  liberté. 
"8.  Quatre  batailles  perdues  font  croire  que  Rome 
217.  alloit  tomber.  La  Sicile  prend  le  parti  du  vain- 
216.  queur.  Hiéronyme,  roi  de  Syracuse,  se  dé- 
ai5.  clare  contre  les  Romains  :  presque  toute  l'Italie 
an.  les  abandonne  ;  et  la  dernière  ressource  de  la 
république  semble  périr  en  Espagne  avec  les 
deuxScipions.Dans  de  telles  extrémités, Rome 
dut  son  salut  à  trois  grands  hommes.  La  cons- 
tance de  Fabius  Maximus ,  qui ,  se  mettant  au- 
dessus  des  bruits  populaires,  faisoit  la  guerre 
en  retraite ,  fut  un  rempart  à  sa  patrie.  Mar- 
s.\o.   214.  ceiïus,  qui  fit  lever  le  siège  de  Noie,  et  prit 

542.  aia.  Syracuse ,  donnoit  vigueur  aux  troupes  par  ces 

actions.  Mais  Rome ,  qui  admiroit  ces  deux 
grands  hommes,  crut  voir  dans  le  jeune  Sci- 
pion  quelque  chose  de  plus  grand.  Les  mer- 
veilleux succès  de  ses  conseils  confirmèrent 
l'opinion  qu'on  avoit  qu'il  étoit  de  race  divine, 
et  qu'il  conversoit  avec  les  dieux.  A  l'âge  de 

543.  an.  24  ans,  il  entreprend  d'aller  en  Espagne,  où 

son  père  et  son  oncle  venoient  de  périr  :  il  at- 


Universelle.  6g 

taqua  Cartilage  la  neuve ,  comme  s'il  eût  agi  A™  ^NS 
par  inspiration,  et  ses  soldais  remportèrent  Rome.  j. g," 
d'abord.  Tous  ceux  qui  le  voient  sont  gagnés  5w' 
au  peuple  Romain  :  les  Carthaginois  lui  quit-  048.   206. 
tent  l'Espagne  :  à  son  abord  en  Afrique,  les  551.   203. 
rois  se  donnent  à  lui  :  Carthage  tremble  à  son 
tour,  et  voit  ses  armées  défaites  :  Annibal, 
victorieux  durant  seize  ans,  est  vainement  rap- 
pelé ,  et  ne  peut  défendre  sa  patrie  :  Scipion  y  552.   202. 
donne  la  loi  :  le  nom  d'Africain  est  sa  récom- 
pense. Le  peuple  Romain  ayant  abattu  les  Gau- 
lois et  les  Africains ,  ne  voit  plus  rien  à  crain- 
dre, et  combat  dorénavant  sans  péril. 

Au  milieu  de  la  première  guerre  punique,  604.:  25c, 
Théodote,  gouverneur  de  la  Bactriane ,  en- 
leva mille  villes  à  Antiochus  ,  appelé  le  Dieu  , 
fds  d'Antiochus  Soter,  roi  de  Syrie.  Presque 
tout  l'Orient  suivit  cet  exemple.  Les  Parthes 
se  révoltèrent  sous  la  conduite  d'Arsace  ,  chef 
de  la  maison  des  v\rsacides ,  et  fondateur  d'un 
empire  qui  s'étendit  peu  à  peu  dans  toute  la 
haute  Asie. 

Les  rois  de  Syrie  et  ceux  d'Egypte,  achar- 
nés les  uns  contre  les  autres,  ne  songeoient 
qu'à  se  1  uiner  mutuellement  ou  par  la  force  ou 
par  la  fraude.  Damas  et  son  territoire  qu'on 
appeloit  la  Cœlé-Syrie,  et  qui  confmoit  aux 
deux  royaumes,  fut  le  sujet  de  leurs  guerres;  • 
et  les  affaires  de  l'Asie  étoient  entièrement 
séparées  de  celles  de  l'Europe. 

Durant  tous  ces  temps,  la  philosophie  fions- 
soit  dans  la  Grèce.  La  secte  des  philosophes  ita- 
liques, et  celle  des  ioniques,  la  remplissoient 
de  grands  hommes,  parmi  lesquels  il  se  mêla 


7®  Discours  sur  l'Histoire 

beaucoup  d'extravagans ,  à  qui  la  Grèce  cu- 
rieuse ne  laissa  pas  de  donner  le  nom  de  phi- 
losophes. Du  temps  de  Cyrus  et  de  Cambyse, 
Pythagore  commença  la  secte  italique  dans 
la  grande  Grèce  ,  aux  environs  de  Naples. 
A  peu  près  dans  le  même  temps,  Thaïes, 
Milésien,  forma  la  secte  ionique.  De  là  sont 
sortis  ces  grands  philosophes ,  Heraclite  ,  Dé- 
mocrite  ,  Empédocle  ,  Parménides  ;  Anaxa- 
gore ,  qui ,  un  peu  avant  la  guerre  du  Pélo- 
ponnèse, fit  voir  le  monde  construit  par  un 
esprit  éternel;  Socrate,  qui,  un  peu  après, 
ramena  la  philosophie  à  l'étude  des  bonnes 
mœurs,  et  fut  le  père  de  la  philosophie  mo- 
rale ;  Platon ,  son  disciple  ,  chef  de  l'aca- 
démie ;  Aristote ,  disciple  de  Platon ,  et  pré- 
cepteur d'Alexandre ,  chef  des  péripatéticiens  ; 
sous  les  successeurs  d'Alexandre  ,  Zenon , 
nommé  Cittien ,  d'une  ville  de  File  de  Chypre 
où  il  étoit  né ,  chef  des  stoïciens  ;  et  Epicure , 
athénien  ,  chef  des  philosophes  qui  portent 
son  nom  :  si  toutefois  on  peut  nommer  phi- 
losophes ceux  qui  nioient  ouvertement  la  pro- 
vidence, et  qui,  ignorant  ce  que  c'est  que 
le  devoir,  définissoient  la  vertu  par  le  plaisir. 
On  peut  compter  parmi  les  plus  grands  phi- 
losophes Hippocrate,  le  père  de  la  médecine, 
qui  éclata  au  milieu  des  autres  dans  ces  heu- 
reux temps  de  la  Grèce.  Les  Romains  avoient 
dans  le  même  temps  une  autre  espèce  de  phi- 
losophie qui  ne  consistoit  point  en  disputes  , 
ni  en  discours ,  mais  dans  la  frugalité ,  dans 
la  pauvreté ,  dans  les  travaux  de  la  vie  rus- 
tique, et  dans  ceux  de  la  guerre,  où  ils  faî- 


Universelle.  71 

soient  leur  gloire  de  celle  de  leur  patrie  et  Ad*s  *** 
du  nom  romain  :  ce  qui  les  rendit  enfin  maîtres  Rome,  j.c! 
de  l'Italie  et  le  Carthage. 


L'an  552  de  la  fondation  de  Rome,  en-  %^°0^\ 
viron  25o  ans  après  la  fondation  de  la  mo- ouCarthase 

i  •        1         i-»  t  /  vaincue. 

narchie  des  rerses  ,  et  202  ans  avant  Jésus-  «2.   30ai 
Christ ,  Carthage  fut  assujettie  aux  Romains. 
Annibal  ne  laissoit  pas  sous  main  de  leur  sus- 
citer des  ennemis  par-tout  où  il  pouvoit  :  mais 
il  ne  fit  qu'entraîner  tous  ses  amis  anciens  et 
nouveaux  dans  la  ruine  de  sa  patrie  et  dans 
la  sienne.  Par  les  victoires  du  consul  Flami- 
nius,  Philippe,  roi  de  Macédoine,  allié  des  556.    198. 
Carthaginois ,  fut  abattu ,  les  rois  de  Macé-  "8.   196. 
doine  réduits  à  l'étroit,  et  la  Grèce  affranchie 
de  leur  joug.  Les  Romains  entreprirent  de 
faire  périr  Annibal ,  qu'ils  trouvoient  encore 
redoutable  après  sa  perte.  Ce  grand  capitaine ,  m*    195. 
réduit  à  se  sauver  de  son  pays ,  remua  l'Orient 
contre  eux,  et  attira  leurs  armes   en  Asie. 
Par  ses  puissans  raisonnemens,  Antiochus  sur-  66»-   »*?. 
nommé  le  grand,  roi  de  Syrie,  devint  jaloux 
de  leur  puissance,  et  leur  fit  la  guerre  :  mais 
il  ne  suivit  pas  en  la  faisant  les  conseils  d' An- 
nibal ,  qui   l'y  avoit  engagé.  Battu  par  mer 
et  par  terre,  il  reçut  la  loi  que  lui  imposa 
le  consul  Lucius  Scipion ,  frère   de  Scipion 
l'Africain,  et  il  fut  renfermé  dans  le  mont 
Taurus.  Annibal ,  réfugié  chez  Prusias,  roi  57a.   18a. 
de  Bithynie,  échappa  aux  Romains  par  le 
poison.  Ils  sont  redoutés  par  toute  la  terre, 
et  ne  veulent  plus  souffrir  d'autre  puissance 
que  la  leur.  Les  rois  étoient  obligés  de  leur 


72  Discours  sur  l'Histoire 

A™s  *w  donner  leurs  enfans  pour  otage  de  ieur  foi. 

Kome.j.c.  Antioclius ,  depuis  appelé  l'illustre  ou  Epi- 
phanes,  second  fils  d'Antiochus-le-Grand,  roi 
de  Syrie ,  demeura  long-temps  à  Rome  en 

678.  176.  cette  qualité  :  mais  sur  la  fin  du  règne  de 
Séieucus  Philopator,  son  frère  aine,  il  fut 
rendu  ,  et  les  Romains  voulurent  avoir  à  sa 
place  Démétrius  Soter,  fds  du  roi,  alors  âgé 

579-  175.  de  dix  ans.  Dans  ce  contre-temps ,  Séieucus 
mourut,  et  Antiochus  usurpa  le  royaume  sur 
son  neveu.  Les  Romains  éloient  appliqués  aux 
affaires  de  la  Macédoine  ,  où  Persée  inquié- 
toit  ses  voisins,  et  ne  vouloit  plus  s'en  tenir 
aux  conditions  imposées  au  roi  Philippe ,  son 

sgi.  173.  père.  Ce  fut  alors  que  commencèrent  les  per* 
sécuiions  du  peuple  de  Dieu.  Antiochus  ^il- 
lustre régnoit  comme  un  furieux  :  il  tourna 
toute  sa  fureur  contre  les  Juifs,  et  entreprit 

613.  171.  de  ruiner  le  temple,  la  loi  de  Moïse,  et  toute 
la  nation.  L'autorité  des  Romains  l'empêcha 
de  se  rendre  maître  de  l'Egypte.  Ils  faisoient 
la  guerre  à  Persée  ,  qui ,  plus  prompt  à  en- 
treprendre qu'à  exécuter,  perdoit  ses  alliés 
par  son  avarice,  et  ses  armées  par  sa  lâcheté. 

686.  168.  Vaincu  par  le  consul  Paul  Emile,  il  fut  con- 
traint de  se  livrer  entre  ses  mains.  Gentius  , 
roi  de  l'ïllyrie  ,  son  allié  ,  abattu  en  trente 
jours  par  le  préteur  Anicius,  venoit  d'avoir 
un  sort  semblable.  Le  royaume  de  Macédoine, 
qui  avoit  duré  700  ans,  et  avoit  près  de  200 
ans  donné  des  maîtres  non-seuîement  à  la 
Grèce  ,  mais  encore  à  tout  l'Orient  \  ne  fut 
plus  qu'une  province  romaine.  Les  fureurs 
d'Antiochus  s'augmentoient  contre  le  peuple 

de 


Universelle.  73 

de  Dieu.  On  voit  paroitre  alors  la  résistance  A*es  A*s 
de  Mathathias,  sacrificateur,  de  la  race  de  Phi-  Some.J.c! 
nées ,  et  imitateur  de  son  zèle  ;  les  ordres 
qu'il  donne  en  mourant  pour  le  salut  de  son  5g7-   ^7. 
peuple  ;  les  victoires  de  Judas  le  Machabée  588-   l66> 
son  fils ,  malgré  le  nombre  infini  de  ses  en- 
nemis ;  l'élévation  de  la  famille  des  Asmo- 
néens ,  ou  des  Machabées  ;  la  nouvelle  dédi- 
cace du  temple,  que  les  gentils  avoient  pro- 
fané ;  le  pontificat  de  Judas ,  et  la  gloire  du  489.   i(>s. 
sacerdoce  rétablie  ;  la  mort  d' Antiochus  digne  590.   M. 
de  son  impiété  et  de  son  orgueil;  sa  fausse 
conversion  durant  sa  dernière  maladie,  et  1  im- 
placable colère  de  Dieu  sur  ce  roi  superbe. 
Son  fils  Antiochus  Eupator,  encore  en  bas 
âge ,  lui  succéda  sous  la  tutelle  de  Lysias  son 
gouverneur.  Durant  cette  minorité  ,  Démé- 
trius  Soter  qui  étoit  en  otage  à  Rome  ,  crut 
se  pouvoir  rétablir  ;  mais  il  ne  put  obtenir 
du  sénat  d'être  renvoyé  dans  son  royaume  : 
la  politique  romaine  aimoit  mieux  un  roi  en- 
fant. Sous  Antiochus  Eupator,  la  persécu-  ^l-   *6-- 
tion  du  peuple  de  Dieu ,  et  les  victoires  de 
Judas  le  Machabée  continuent.  La  division 
se  met  dans  le  royaume  de  Syrie.  Démétrius 
s'échappe  de  Rome  ;  les   peuples  le  recon-  ^2-   l6s' 
noissent  ;  le  jeune  Antiochus  est  tué  avec 
Lysias  son  tuteur.  Mais  les  Juifs  ne  sont  pas 
mieux  traités  sous  Démétrius   que  sous  ses 
prédécesseurs;  il  éprouve  le  même  sort  ;  ses 
généraux  sont  battus  par  Judas  le  Machabée  ; 
et  la  main  du  superbe  Nicanor,  dont  il  avoit  si 
souvent  menacé  le  temple,  y  est  attachée.  Mais  s^.   16*. 
un  peu  après,  Judas5  accablé  par  la  multitude, 
Tome  L  D 


74  Discours  sur  l'Histoire 

tr  dfvs  ^ut  tu^  en  combattant  avec  une  valeur  éton- 
Bome.j.c.nante.Son  frère  Jonathas  succède  à  sa  char- 
ge, et  soutient  sa  réputation.  Réduit  à  l'ex- 
trémité, son  courage  ne  l'abandonna  pas.  Les 
Romains  ravis  d'humilier  les  rois  de  Syrie  , 
accordèrent  aux  Juifs  leur  protection;  et  l'al- 
liance que  Judas  avoit  envoyé  leur  demander 
fut  accordée,  sans  aucun  secours  toutefois  : 
mais  la  gloire  du  nom  romain  ne  laissoit  pas 
d'être  un  grand    support  au  peuple   affligé. 
Les  troubles  de  la  Syrie  croissoient  tous  les 
ooo.   154.  jours.  Alexandre  Balas,  qui  se  vantoit  d'être 
fils  d'Antiochus  l'illustre,  fut  mis  sur  le  trône 
par  ceux  d'Antioche.  Les  rois  d'Egypte,  per- 
pétuels ennemis  de  la  Syrie ,  se  mêloient  dans 
ses  divisions  pour  en  profiter.  Ptolomée  Phi- 
lométor  soutint  Balas.  La  guerre  fut  san- 
604.   i5o.glante  :  Démétrius  Soter  y  fut  tué     et  ne 
laissa, pour  venger  sa  mort,  que  deux  jeunes 
princes  encore  en  bas  âge,  Démétrius  Nica- 
tor,  et  Antiochus  Sidétes.  Ainsi ,  l'usurpateur 
demeura  paisible,  et  le  roi  d'Egypte  lui  donna 
sa  fille  Cléopâtre  en  mariage.  Balas ,  qui  se 
crut  au-dessus  de  tout ,  se  plongea  dans  la 
débauche  et  s'attira  le  mépris  de  tous  ses  su- 
604.   t5o.  jets.  En  ce  temps  Philométor  jugea  le  fameux 
procès  que  les  Samaritains  firent  aux  Juifs. 
vi  ^jîl^es  schismatiques,  toujours  opposés  au  peu- 
"tiï  Anu  P^e  ^e  -D*eu  5 ne  nianquoient  point  de  se  joindre 
'&iJ\ti7.  à  leurs  ennemis;  et  pour  plaire  à  Antiochus 
l'illustre,  leur  persécuteur,  ils  avoient  con- 
sacré leur  temple  de  Garizim  à  Jupiter  hos- 
pitalier. Malgré  cette  profanation ,  ces  impies 
ne  laissèrent  pas  de  soutenir  quelque  temps 


Universelle.  75 

après  à  Alexandrie ,  devant  Ptolomée  Phi-  A™  gj 
lométor,  que  ce  temple  devoit  l'emporter  surRcme.j.c. 
celui  de  Jérusalem.  Les  parties  contestèrent   j^h 
devant  le  roi ,  et  s'engagèrent  de  part  et  d'au-xm.Vo! 
tre,  à  peine  de  la  vie,  à  justifier  leurs  pré- 
tentions parles  termes  de  la  loi  de  Moïse.  Les 
Juifs  gagnèrent  leur  cause ,  et  les  Samaritains 
furent  punis  de  mort  selon  la  convention.  Le**»*- 
même  roi  permit  à  Onias,  de  la  race  sacerdo- 
tale ,  de  bâtir  en  Egypte  le  temple  d'Hélio- 
polis ,  sur  le  modèle  de  celui  de  Jérusalem  : 
entreprise  qui  fut  condamnée  par  tout  le  con- 
seil des  Juifs ,  et  jugée  contraire  à  la  loi.  Ce- 
pendant Cartnage  remuoit  et  souffroit  avec 
peine  les  lois  que  Scipion  l'Africain  lui  avoit 
imposées.  Les  Romains  résolurent  sa  perte 
totale,  et  la  troisième  guerre  punique  fut  en-  6o5-   ***♦ 
treprise.  Le  jeune  Démétrius  Nicator,  sorti 
de  l'enfance,  songeoit  à  se  rétablir  sur  le  trône 
de  ses  ancêtres,  et  la  mollesse  de  l'usurpateur 
lui  faisoit  tout  espérer.  A  son  approche,  Ba-  6o8-   *#• 
las  se  troubla  :  son  beau-père  Philométor  se 
déclara  contre  lui,  parce  que  Balas  ne  vou- 
lut pas  lui  laisser  prendre  son  royaume  ;  l'am- 
bitieuse Cléopâtre,  sa  femme,  le  quitta  pour 
épouser  son  ennemi  ;  et  il  périt  enfin  de  la 
main  des  siens,  après  la  perte  d'une  bataille. 
Philométor  mourut  peu  de  jours  après  des 
blessures  qu'il  y  reçut;  et  la  Syrie  fut  déli- 
vrée de  deux  ennemis.  On  vit  tomber  en  ce 
même  temps  deux  grandes  villes.  Carthage 
fut  prise  et  réduite  en  cendres  par  Scipion 
iEmilien  ,  qui  confirma  par  cette  victoire  le 
nom  d'Africain  dans  sa  maison,  et  se  montra 

J)    2 


76  Discours  sur  l'Histoire 

*?*  S!  digne  héritier  du  grand  Scipion  son  aïeul.  Co- 
Rome.j.c.  rinthe  eut  la  même  destinée ,  et  la  république 
des  Achéens  périt  avec  elle.  Le  consul  Mum- 
mius  ruina  de  fond  en  comble  cette  ville  ,  la 
plus  voluptueuse  de  la  Grèce ,  et  la  plus 
ornée.  Il  en  transporta  à  Rome  les  incom- 
parables statues  ,  sans  en  connoître  le  prix. 
Les  Romains  ignoroient  les  arts  de  la  Grèce , 
et  se  contentoient  de  savoir  la  guerre  ,  la 
politique  et  l'agriculture.  Durant  les  troubles 
de  Syrie,  les  Juifs  se  fortifièrent:  Jonathas 
se  vit  recherché  des  deux  partis ,  et  Nicator 
victorieux  le  traita  de  frère.  Il  en  fut  bientôt 
610.  144.  récompensé.  Dans  une  sédition  ,  les  Juifs 
accourus  le  tirèrent  d'entre  les  mains  des  re- 
belles. Jonathas  fut  comblé  d'honneurs;  mais, 
quand  le  roi  se  crut  assuré,  il  reprit  les  des- 
seins de  ses  ancêtres,  et  les  Juifs  furent  tour- 
mentés comme  auparavant.  Les  troubles  de 
Syrie  recommencèrent  :  Diodore ,  surnommé 
Tryphon,  éleva  un  fils  de  Balas,  qu'il  nomma 
Antiochus-le-Dieu,  et  lui  servit  de  tuteur  pen- 
dant son  bas  âge.  L'orgueil  de  Démétrius  sou- 
leva les  peuples  :  toute  la  Syrie  étoit  en  feu  : 
'43.  Jonathas  sut  profiter  de  la  conjoncture,  et  re- 
nouvela l'alliance  avec  les  Romains.  Tout  lui 
réussissoit,  quand  Tryphon,  par  un  manque- 
ment de  parole  ,  le  fit  périr  avec  ses  enfans. 
Son  frère  Simon ,  le  plus  prudent  et  le  plus 
heureux  des  Machabées ,  lui  succéda  ;  et  les  Ro- 
mains le  favorisèrent,  comme  ils  avoient  fait 
ses  prédécesseurs.  Tryphon  ne  fut  pas  moins 
infidelle  à  son  pupille  Antiochus.,  qu'il  l'avoit 
été  à  Jonathas.  Il  fit  mourir  cet  enfant  par 


fyi. 


Universelle.  77 

le  moyen  des  médecins  ,  sous  prétexte  de  A*f  £■ 
le  faire  tailler  de  la  pierre  qu'il  n'avoit  pas  ,Rome.JX. 
et  se  rendit  maître  d'une  partie  du  royaume. 
Simon  prit  le  parti  de  Démétrius  Nicator,roi 
légitime  ;  et  ,  après  avoir  obtenu  de  lui  la 
liberté  de  son  pays ,  il  la  soutint  par  les  armes 
contre  le  rebelle  Tryphon.  Les  Syriens  furent  6l2-  Ca- 
chasses de  la  citadelle  qu'ils  tenoient  dans  Jé- 
rusalem ,  et  ensuite  de  toutes  les  places  de 
la  Judée.  Ainsi  les  Juifs,  affranchis  du  joug 
des  gentils  par  la  valeur  de  Simon ,  accordè- 
rent les  droits  royaux  à  lui  et  à  sa  famille  ;  et 
Démétrius  Nicator  consentit  à  ce  nouvel  éta- 
blissement. Là  commence  le  nouveau  royau- 
me du  peuple  de  Dieu,  et  la  principauté  des 
Asmonéens,  toujours  jointe  au  souverain  sa- 
cerdoce. En  ces  temps  l'empire  des  Parihes 
s'étendit  sur  la  Bactriane  et  sur  les  Indes, 
par  les  victoires  de  Mithridate,  le  plus  vail- 
lant des  Arsacides.  Pendant  qu'il  s'avançoit  6l3-  Ci- 
vers  l'Euphrate  ,  Démétrius  ÎNicator,  appelé 
par  les  peuples  de  cette  contrée  que  Mithri- 
date venoit  de  soumettre  ,  espéroit  de  ré- 
duire à  l'obéissance  les  Parthes  que  les  Sy- 
riens traitoient  toujours  de  rebelles.  Il  rem- 
porta plusieurs  victoires;  et, prêt  à  retourner 
dans  la  Syrie  pour  y  accabler  Tryphon ,  il 
tomba  dans  un  piège  qu'un  général  de  Mi- 
thridate lui  avoit  tendu  :  ainsi  il  demeura  pri- 
sonnier des  Parthes.  Tryphon,  qui  se  croyoit 
assuré  par  le  malheur  de  ce  prince  ,  se  vit 
tout  d'un  coup  abandonné   des  siens.  Us  ne 

Î)ouvoient  plus  souffrir  son  orgueil.  Durant 
a  prison  de  Démétrius  leur  roi  légitime ,  ils 

D  3 


78  Discours  sur  l'Histoire 

df5  a™  se  donnèrent  à  sa  femme  Cléopâtre  et  à  ses 
Rome.j.c.  enfans;  mais  il  fallut  chercher  un  défenseur 
à  ces  princes,  encore  en  bas  âge.  Ce  soin 
regardoit  naturellement  Antiochus  Sidétes , 
frère  de  Démétrius  :  Cléopâtre  le  fit  recon- 
noître  dans  tout  le  royaume.  Elle  fit  plus  ; 
Phraate  ,  frère  et  successeur  de  Mithridate, 
traita  Nicator  en  roi ,  et  lui  donna  sa  fille 
Rhodogune  en  mariage.  En  haine  de  cette  ri- 
vale, Cléopâtre,  à  qui  elle  ôtoit  la  couronne 
avec  son  mari ,  épousa  Antiochus  Sidétes ,  et 
se  résolut  à  régner  par  toutes  sortes  de  crimes. 
éis.  137-  Le  nouveau  roi  attaqua  Tryphon  ;  Simon 
se  joignit  à  lui  dans  cette  entreprise,  et  le 
tyran  ,  forcé  dans  toutes  ses  places ,  finit 
«19.  135.  comme  il  le  méritoit.  Antiochus  ,  maître  du 
royaume ,  oublia  bientôt  les  services  que  Si- 
mon lui  avoit  rendus  dans  cette  guerre  ,  et 
le  fit  périr.  Pendant  qu  il  ramassoit  contre 
les  Juifs  toutes  les  forces  de  la  Syrie,  Jean 
Hyrcan ,  fils  de  Simon  ,  succéda  au  pontifi- 
cat de  son  père;  el  tout  le  peuple  se  soumit 
à  lui.  11  soutint  le  siège  de  Jérusalem  avec 
beaucoup  de  valeur  ;  et  la  guerre  qu' Antio- 
chus méditoit  contre  les  Parthes  ,  pour  déli- 
vrer son  frère  captif,  lui  fit  accorder  aux 
Juifs  des  conditions  supportables.  En  même 
temps  que  cette  paix  se  conclut  ,  les  Ro- 
mains, qui  commençoient  à  être  trop  riches  , 
trouvèrent  de  redoutables  ennemis  dans  la 
multitude  effroyable  de  leurs  esclaves.  Eunus, 
ou.  j33.  esclave  lui-même ,  les  souleva  en  Sicile  ;  et 
il  fallut  employer  à  les  réduire  toute  la  puis- 
sance romaine.  Un  peu  après ,  la  succession 


Universelle.  79 

cPAilalus ,  roi  de  Pergame ,  qui  fit  par  son  A«es  J* 
testament  le  peuple  romain  son  héritier,  mit  Rome,  lc 
la  division  dans  la  ville.  Les  troubles  des 
Gracques  commencèrent.  Le  séditieux  tri- 
bu nat  de  Tibérius  Gracchus ,  un  des  pre- 
miers hommes  de  Rome  ,  le  fit  périr:  tout 
le  sénat  le  tua  parla  main  deScipion  Nasica  , 
et  ne  vit  que  ce  moyen  d'empêcher  la  dan- 
gereuse distribution  d'argent  dont  cet  élo- 
quent tribun  flattoit  le  peuple.  Scipion  ^Emi- 
lien  rétablissoit  la  discipline  militaire;  et  ce 
grand  homme,  qui  avoit  détruit  Carthage  , 
ruina  encore  en  Espagne  Numance ,  la  se- 
conde terreur  des  Romains.  Les  Parthes  se  622.  13a* 
trouvèrent foibles  contre  Sidétes;  ses  troupes, 
quoique  corrompues  par  un  luxe  prodigieux  , 
eurent  un  succès  surprenant.  Jean  Hyrcan  , 

5ui  l'avoit  suivi  dans  cette  guerre  avec  ses 
uifs  ,  y  signala  sa  valeur ,  et  fit  respecter 
la  religion  judaïque  ,  lorsque  l'armée  s'arrêta 
pour  lui  donner  le  loisir  de  célébrer  le  jour 
du  repos.  Tout  cédoit ,  et  Phraate  vit  son 
empire  réduit  à  ses  anciennes  limites  :  mais , 
loin  de  désespérer  de  ses  affaires ,  il  crut  que 
son  prisonnier  lui  serviroit  à  les  rétablir ,  et 
à  envahir  la  Syrie.  Dans  cette  conjoncture , 
Démétrius  éprouva  un  sort  bizarre.  Il  fut  sou- 
vent relâché,  et  autant  de  fois  retenu  ,  sui- 
vant que  l'espérance  ou  la  crainte  prévaloient 
dans  l'esprit  de  son  beau -père:  enfin  un 
moment  heureux  ,  où  Phraate  ne  vit  de 
ressource  que  dans  la  diversion  qu'il  vouloit 
faire  en  Syrie  par  son  moyen ,  le  mit  tout-à- 
fait  en  liberté.  A  ce  moment  le  sort  tourna. 

D4 


So  Discours  sur  l'Histoire 

*eS  dfvS  Sidétes-,  qui  ne  pouvoit  soutenir  ses  eifroya- 
Rome.  j.c.  Lies  dépenses  que  par  des  rapines  insuppor- 
tables, fut  accablé  tout  d'un  coup  par  un 
soulèvement  générai  des  peuples,  et  périt  avec 
son  armée  tant  de  fois  victorieuse.  Ce  fut  en 
vain  que  Phraate  fit  courir  après  Démétrius. 
Il  n'étoit  plus  temps  :  ce  prince  étoit  rentré 
dans  son  royaume.  Sa  femme  Cléopâtre ,  qui 
ne  vouloit  que  régner,  retourna  bientôt  avec 
lui,  etRhodogunefut  oubliée.  Hyrcan  profita 
du  temps  :  il  prit  Sichem  aux  Samaritains , 
et  renversa  de  fond  en  comble  le  temple  de 
Garizim ,  deux  cents  ans  après  qu'il  avoit  été 
bâti  par  Sanaballat.  Sa  ruine  n'empêcha  pas 
les  Samaritains  de  continuer  leur  culte  sur 
cette  montagne,  et  les  deux  peuples  demeu- 

625.  159.  rèrent  irréconciliables.  L'année  d'après,  toute 

l'Idumée,  unie  par  les  victoires  d'Hyrcan  au 
royaume  de  Judée  ,  reçut  la  loi  de  Moïse 
avec  la  circoncision.  Les  Romains  continuè- 

626.  las.rent  leur  protection  à  Hyrcan,  et  lui  firent 

rendre  les  villes  que  les  Syriens  lui  avoient 
ôtées.  L'orgueil  et  les  violences  de  Démé- 
trius Nicator  ne  laissèrent  pas  la  Syrie  long- 
temps tranquille.  Les  peuples  se  révoltèrent. 

629.  125. Pour  entretenir  leur  révolte,  l'Egypte  en- 

nemie leur  donna  un  roi  :  ce  fut  Alexandre 
Zébina,  fils  de  Balas.  Démétrius  fut  battu  ; 
et  Cléopâtre ,  qui  crut  régner  plus  absolu- 
ment sous  ses  enfans  que  sous  son  mari ,  le 
fit  périr.  Elle  ne  traita  pas  mieux  son  fils 
aîné  Séleucus ,  qui  vouloit  régner  malgré  elle* 
Son  second  fils  Antiochus  ,  appelé  Grypus , 

630.  134-aYoit  défait  les  rebelles,  et  revenoit  victo- 


Universelle.  8i 

rieux.  Cléopâtre  lui  présenta  en  cérémonie ,  Ad*s  A*s 
la   coupe  empoisonnée  ,  que  son  fils  ,  averti  Rome.j.c!. 
de  ses  desseins  pernicieux,  lui  fit  avaler.  Elle    33* 
laissa  ,  en  mourant ,  une  semence  éternelle 
de  divisions  entre  les  enfans  qu'elle  avoit  eus 
des  deux  frères,  Démétrius  INicator  et   An-. 
tiochus  Sidétès.  La  Syrie,  ainsi  agitée,   ne 
fut  plus  en  état  de  troubler  les  Juifs.  Jean  64$.   109. 
Hyrcan  prit  Samarie ,   et  ne  put  convertir 
les  Samaritains.  Cinq  ans  après  il  mourut,  65o.   104. 
La  Judée  demeura  paisible  à  ses  deux  en-  wi.  £•». 
fans ,  Aristobule  et  Alexandre  Jannée ,  qui 
régnèrent  l'un  après  l'autre  ,   sans   être  in- 
commodés des  rois  de  Syrie.  Les  Romains 
laissoient  ce  riche  royaume  se  consumer  par 
lui-même,  et  s'étendoient  du  côté  de  l'Occi- 
dent. Durant  les  guerres  de  Démétrius  Ni-  6a?-   iia- 
cator  et  de  Zébina  ,  ils  commencèrent  à  se- 
tendre  au  delà  des  Alpes:  et  Sextius,  vain-  6s°-   ia4< 
queur  des  Gaulois  nommés  Saliens  ,  établit 
dans  la   ville  d'Aix  une   colonie  qui  porte 
encore  son  nom.  Les  Gaulois  se  défendoient  631.   123. 
mal.  Fabius  dompta  les  Allobroges  et  tous  .633.  »»> 
les  peuples  voisins;  et  la  même  année  que 
Grypus  fit  boire  à  sa  mère  le  poison  qu'elle 
lui  avoit  préparé ,  la  Gaule  Narbonnoise ,  ré- 
duite en  province,  reçut  le  nom  de  province 
romaine.  Ainsi  l'empire  romain   s'agrandis- 
soit ,   et  occupoit  peu  à  peu  toutes  les  terres 
et  toutes  les  mers  du  monde  connu.  Mais , 
autant  que  la  face  de  la  république  paroîssoit     , 
belle  au    dehors  par   les  conquêtes  ,  autant 
étoit  -  elle  défigurée  par  f  ambition   désor- 
donnée de  ses  citoyens ,  et  par  ses  guerre% 

D  5 


82  Discours  sur  l'Histoire 

ans  ans  intestines.  Les  plus  illustres  des  Romains  de- 

Ro^ie.J.c.  vinrent  les  plus  pernicieux  au  public.  Les  deux 
Gracques,  enr  nattant  le  peuple,  commencè- 
rent des  divisions  qui  ne  finirent  qu'avec  la 
république.  Caïus,  frère  de  Tibérius,  ne  put 
souffrir  qu'on  eût  fait  mourir  un  si  grand 
homme  d'une  manière  si  tragique.  Animé  à 
la  vengeance  par  des  mouvemens  qu'on  crut 
inspirés  par  l'ombre  de  Tîbérius ,  il  arma 
tous  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres  ; 

&s**  et,  à  la  veille  de  tout  détruire,  il  périt  dune 
mort  semblable  à  celle  qu'il  vouloit  venger* 

*48*        L'argent  faisoit  tout  à  Rome.  Jugurtha,  roi 

**u  de  Numidie,  souillé  du  meurtre  de  ses  frères 
que  le  peuple  romain  protégeoit,  se  défendit 
plus  long  temps  par  ses  largesses  que  par  ses 

♦4».  rot. armes;  et  Marius,  qui  acbeva  de  le  vaincre  , 
ne  put  parvenir  au  commandement,  qu'en 
animant  le  peuple  contre  la  noblesse.  Les  es- 

4fi>.  k3- claves  armèrent  encore  une  fois  dans  la  Si- 
cile ,  et  leur  seconde  révolte  ne  coûta  pas 
moins  de  sang  aux  Romains  que  la  première* 

•8*.  m.  Marius  battit  les  Teutons ,  les  Ombres  et 
les  autres  peuples  du  Nord  qui  pénétroienfc 
dans  les  Gaules  ,   dans    l'Espagne   et   dans 

***  ««.l'Italie.  Les  victoires  qu'il  en  remporta ,  fu- 
rent une  occasion  de  proposer  de  nouveaux 
partages  de  terres  :  Métellus,  qui  s'y  oppo- 
soit ,  fut  contraint  de  céder  au  temps;  et  les 
-divisions  ne  furent  éteintes  que  par  le  sang 
^iéo>  9*  de  Saturnius,  tribun  du  peuple,  rendant  qus 
'%a.    ss.  Rome  protégeoit  la  Cappadoce  contre  Mitbri- 

m,  --m.. date,  roi  de  Pont,  et  qu'un  si  grand  ennemi 
c&Loit  aux  forces,  romaines  7  ayee  lai  Grec* 


L  DIVERSE  LjLE.  83 

qui   éloit  entrée  dans  ses  intérêts  ;  l'Italie ,  AJ»  ££ 
exercée  aux  armes  par  tant  de  guerres  sou-  Rome. j.a 

i r      n  •  663.       Qi . 

tenues  ou  contre  les  Romains  ou  avec  eux  y 
mit  leur  empire  en  péril  par  une  révolte  uni- 
verselle. Rome  se  vit  déchirée,  dans  les  mêmes  666. 
temps,  par  les  fureurs  de  Marius  et  de  Sylla,  66r. 
dont  l'un  avoit   fait  trembler  le  Midi  et  ]eetiuin 
Nord  ,  et   l'autre  étoit   le  vainqueur  de  la 
Grèce  et  de  l'Asie.   Sylla  ,  qu'on  nommoit  67*-    tu 
l'heureux,  le  fut  trop  contre  sa  patrie,  que  67s.    7* 
sa  dictature  tyrannique  mit  en  servitude.  11 
put  bien  quitter  volontairement  la  souveraine 
puissance  ;  mais  il  ne  put  empêcher  l'effet  du 
mauvais  exemple.  Chacun  voujut  dominer, 
Seriorius,  zélé  partisan  de  Marius,  se  can-  6**    ?**- 
tonna  dans  l'Espagne,  et  se  ligua  avec  Mithri- 
date.  Contre  un  si  grand  capitaine ,  la  force  681.    73- 
fut  inutile  ;   et  Pompée  ne  put   réduire   ce 
parti  qu'en  y  mettant  la  division.  11  n'y  eut 
pas  jusqu'à  Spartacus,  gladiateur,  qui  ne  crût 
pouvoir  aspirer  au  commandement.  Cet  es-  6S3»    fy 
clave  ne  fit  pas  moins  de  peine  aux  préteurs 
et  aux  consuls,  que  Mithridate  en  faisoit  à 
Lucullus.  La  guerre  des  gladiateurs  devint 
redoutable  à  la  puissance  romaine  :  Crassus- 
avoit  peine  à  la  finir  ,  et  il   fallut  envoyer 
contre  eux  le  grand  Pompée.  Lucullus  pre-  686.    m, 
noit  le  dessus  en  Orient.  Les  Romains  pas- 
sèrent l'Euphrate;  mais  leur  général,  invin- 
cible contre  l'ennemi ,  ne  put  tenir  dans  le 
devoir  ses  propres  soldats.  Mithridate, souvent 
battu  sans  jamais  perdre  courage,  se  relevoit; 
et  le  bonheur  de  Pompée  sembloit  nécessaire 
à  terminer  cette  guerre.  11  venoit  de  purger  ssz     67. 

D  6 


84  Discours  sur  l'Histoire 

AàT  de*s  ^es  mers  des  pirates  qui  les  infestoient  depuis 
Rome.J.c.  la  Syrie  jusqu'aux  colonnes  d'Hercule,  quand 
il  fut  envoyé  contre  Mithridate.  Sa  gloire 
689.  65.  parut  alors  élevée  au  comble.  11  achevoit  de 
soumettre  ce  vaillant  roi  ,  l'Arménie  où  il 
691.  63. s'étoit  réfugié,  Plbérie  et  l'Albanie  qui  le 
soutenoient,  la  Syrie  déchirée  par  ses  fac- 
tions, la  Judée  où  la  division  des  Asmonéens 
ne  laissa  à  Hyrcan  11,  fils  d'Alexandre  Jannée, 
qu'une  ombre  de  puissance  ,  et  enfin  tout 
l'Orient.  Mais  il  n'eût  pas  eu  où  triompher 
de  tant  d'ennemis  ,  sans  le  consul  Cicéron, 
qui  sauvoit  la  ville  des  feux  que  lui  prépa- 
roit  Catilina,  suivi  de  la  plus  illustre  noblesse 
de  Rome.  Ce  redoutable  parti  fut  ruiné  par 
l'éloquence  de  Cicéron,  plutôt  que  parles 
armes  de  G  Antonius,  son  collègue.  La  liberté 
du  peuple  Romain  n'en  fut  pas  plus  assurée. 
Pompée  régnoit  dans  le  sénat,  et  son  grand 
nom  le  rendoit  maître  absolu  de  toutes  les 
696.  58. délibérations.  Jules  César,  en  domptant  les 
et*ulv*  Gaules,  fit  à  sa  patrie  la  plus  utile  conquête 
qu'elle  eût  jamais  faite.  Un  si  grand  service 
le  mit  en  état  d'établir  sa  domination  dans 
son  pays.  Il  voulut  premièrement  égaler,  et 
ensuite' surpasser  Pompée.  Les  immenses  ri- 
chesses de  Crassus  lui  firent  croire  qu'il  pour- 
roit  partager  la  gloire  de  ces  deux  grands 
hommes  comme  il  partageoit  leur  autorité. 

700.  54.  Il   entreprit  témérairement  la  guerre  contre 

701.  53  les   Parthes  ,   funeste   à   lui   et  à  sa  patrie. 

Les  Arsacides  vainqueurs  insultèrent  ,  par 
de  cruelles  railleries ,  à  l'ambition  des  Ro- 
mains  et  à  l'avarice  insatiable  de   leur  gé- 


Universelle.  85 

néral.   Mais  la  honte    du    nom    romain  ne  ah*  an* 
fut  pas  le  plus  mauvais  effet  de  la  défaite  de  Rome.J.c^ 
Crassus.  Sa  puissance  contre-balançoit  celle 
de  Pompée  et   de  César ,   qu'il  tenoit  unis 
comme  malgré  eux.  Par  sa  mort ,  la  digue 
qui  les  retenoit  ,  fut  rompue.  Les  deux  ri-  7o5.     49- 
vaux ,  qui  avoient  en  main  toutes  les  forces 
de  la  république,  décidèrent  leur  querelle  à 
Pharsale ,  par  une  bataille  sanglante.  César  706.    4* 
victorieux  parut ,  en  un  moment ,  par-tout  707.     47 
l'univers,  en  Egypte,  en  Asie,  en  Mauri-  708.    46 
tanie,en  Espagne  :  vainqueur  de  tous  côtés  ,  7o9.    45 
il   fut    reconnu   comme   maître  à  Rome   et  710.    44 
dans  tout   l'empire.  Bru'tus   et  Cassius  cru-  7"-    ta- 
rent  affranchir   leurs  citoyens  en   le   tuant 
comme  un  tyran,  malgré  sa  clémence.  Rome 
retomba    entre    les    mains    de    Marc    An- 
toine ,  de   Lépide ,  et  du  jeune  César  Oc- 
tavien ,  petit-neveu  de  Jules  César  et  son  fils 
par  adoption  ,  trois  insupportables  tyrans  ; 
dont  le  triumvirat  et  les  proscriptions   font 
encore  horreur  en  les  lisant.  Mais  elles  fu-  i™-    <*2> 
rent  trop  violentes  pour  durer  long-temps. 
Ces  trois  hommes  partagèrent. l'empire.  César 
garde  l'Italie;  et,  changeant  incontinent  en 
douceur  ses  premières  cruautés,  il  fait  croire 
qu'il  y  a  été  entraîné  par  ses  collègues.  Les  718.    36. 
restes  de  la  république  périssent  avec  Brutus 
et  Cassius.  Antoine  et  César,  après  avoir  72a.    33. 
ruiné  Lépide,  se  tournent  l'un  contre  l'autre. 
Toute  la  puissance  romaine  se  met  sur  la  723.    3». 
mer.  César  gagne    la  bataille   Actiaque:  les 
forces  de  l'Egypte  et  de  l'Orient,  qu'Antoine 
menoit  avec-lui,  sont  dissipées;  tous  ses  ami* 


7* 


86  Discours  suit  i/Histoire 

d?s  de*8  abandonnent,  et  même  sa  Cléopâtre,  pour 
Rome.j.c.  laquelle  il  sétoit  perdu.  Hérode  Iduméen , 
724.    30.  qui  lui  devoit  tout ,  est  contraint  de  se  donner 
au  vainqueur ,  et  se  maintient ,  par  ce  moyen , 
dans  la  possession  du  royaume  de  Judée,  que 
lafoiblessedu  vieux  Hyrcan  avoit  fait  perdre 
entièrement  aux  Asmonéens.  Tout  cède  à  la 
fortune   de  César  ;  Alexandrie  lui  ouvre  ses 
portes  ;  l'Egypte  devient    une   province  ro- 
maine; Cléopâtre,  qui  désespère  de  la  pou- 
voir conserver,  se  tue  elle-même  après  An- 
737.    a7.toine;  Rome  tend  les  bras  à  César,  qui  de- 
meure, sous  le  nom  d'Auguste  et  sous  le  titre 
d'empereur,  seul  maître  de  tout  l'empire.  Il 
a/»-  dompte ,  vers  les  Pyrénées  ,  les  Cantabres  et 
"'  les  Asturiens  révoltés  ;  l'Ethiopie  lui  demande 
739.     35.  la  paix  ;    les  Parthes   épouvantés   lui    ren- 
743.     ia.  voient  les  étendards  pris  sur  Crassus,  avec 
747-     7-  tous  les  prisonniers  romains;  les  Indes  recher- 
chent son  alliance  ;  ses  armes  se  font  sentir 
aux  Rhètes   ou  Grisons ,  que  leurs  monta- 
gnes ne  peuvent  défendre;  la  Pannonie  le 
reconnoit;  la  Germanie  le  redoute,  et  le  Véser 
reçoit  ses  lois.  Victorieux  par   mer  et   par 
753.        terre  ,  il  ferme  le  temple  de  Janus.  Tout 
l'univers   vit  en  paix  sous  sa  puissance  ,  et 
iffc        Jésus-Christ  vient  au  monde. 

»o.  époq.  Nous  voilà  enfin  arrivés  à  ces  temps  tant 
de  ja.iSc."c* désirés  par  nos  pères,  de  la  venue  du  Messie. 
Ig^dïmon-Ce  nom  veut  dire  le  Christ  ou  Joint  du  Sei- 
*••  gneur  ;  et  Jésus-Christ  le  mérite  comme  pon- 

tife, comme  roi,  et  comme  prophète.  On  ne 
convient  pas  de  Tannée  précise  où.  il  vint  avi 


Universelle.  £7 

inonde  ;  et  on  convient  que  sa  vraie  naissance  ^^ 
devance  de  quelques  années  notre  ère  vul-  ». 
gaire,  que  nous  suivrons  pourtant,  avec  tous 
les  autres,  pour  une  plus  grande  commodité. 
Sans  disputer  davantage  surfannée  de  la  nais- 
sance de  Notre-Seigneur,  il  suffit  que  nous  sa- 
chions qu'elle  est  arrivée  environ  l'an  4000  du 
monde.  Les  uns  la  mettent  un  peu  auparavant, 
les  autres  un  peu  après,  et  les  autres  précisé- 
ment en  cette  année  :  diversité  qui  provient 
autant  de  l'incertitude  des  années  du  monde  , 
que  de  celle  de  la  naissancedeNotre-Seigneur^ 
Quoi  qu'il  en  soit,  ce  fut  environ  ce  temps; 
1000  ans  après  la  dédicace  du  temple,  et  l'an 
754  de  Rome,  que  Jésus-Christ ,  Fils  de  Dieu 
dans  l'éternité,  fils  d'Abraham  et  de  David 
dans  le  temps,  naquit  d'une  Vierge.  Cette  épo* 
que  est  la  plus  considérable  de  toutes,  non- 
seulement  par  l'importance  d'un  si  grand  évé- 
nement ,  mais  encore  parce  que  c'est  celle  d'où 
il  y  a  plusieurs  siècles  que  les  chrétiens  com- 
mencent à  compter  leurs  années.  Elle  a  encore 
ceci  de  remarquable,  qu'elle  concourt  à  peu 
près  avec  le  temps  où  Rome  retourne  à  l'état 
monarchique,  sous  l'empire  paisible  d'Auguste. 
Tous  les  arts  fleurirent  de  son  temps,  et  la 
poésie  latine  fut  portée  à  sa  dernière  perfec- 
tion par  Virgile  et  Horace,  que  ce  prince  n'ex- 
cita pas  seulement  par  ses  bienfaits,  mais  en- 
core en  leur  donnant  un  libre  accès  auprès  de 
lui.  La  naissance  de  Jésus-Christ  fut  suivie  de 
près  de  la  mort  d'Hérode.  Son  royaume  fut  t. 
partagé  entre  ses  enfans,  et  le  principal  par-  1^ 
tage  ne  tarda  pas  à  tomber  entre  les.  mains  des 


88  Discours  sur  l'Histoire 

dAjNc     ^oma'ns'  Auguste  acheva  son  règne    avec 
beaucoup  de  gloire.  Tibère,  qu'il  avoit  adopté, 
lui  succéda  sans  contradiction,  et  l'empire  fut 
reconnu  pour  héréditaire  dans  la  maison  des 
Césars.  Rome  eut  beaucoup  à  souffrir  de  la 
cruelle  politique  de  Tibère  :  le  reste  de  l'em- 
pire fut  assez  tranquille.  Germanicus,  neveu 
de  Tibère,  apaisa  les  armées  rebelles,  refusa 
ï6-      l'empire  ,  battit  le  fier  Arminius ,  poussa  ses 
17.      conquêtes  jusqu'à  l'Elbe;  et  s'étant  attiré,  avec 
19.      l'amour  de  tous  les  peuples,  la  jalousie  de  son 
as.      oncle ,  ce  barbare  le  fit  mourir  ou   de  cha^ 
3o-      grin ,  ou  par  le  poison.  A  la  quinzième  année 
de  Tibère,  saint  Jean-Baptiste  paroit  :  Jésus- 
Christ  se  fait  baptiser  par  ce  divin  précurseur: 
le  Père  éternel  reconnoit  son  Fils  bien-aimé, 
par  une  voix  qui  vient  d'en  haut  :  le  Saint-Es- 
prit descend  sur  le  Sauveur,  sous  la  figure 
pacifique  d'une  colombe  :  toute  la  Trinité  se 
manifeste.  Là  commence,  avec  la  70.e  semaine 
de  Daniel ,  la  prédication  de  Jésus-Christ. 
Cette  dernière  semaine  étoit  la  plus  importante 


Dan.  IX. 


37- 


et  la  plus  marquée.  Daniel  l'avoit  séparée  des 
autres,  comme  la  semaine  où  l'alliance  devoit 
être  confirmée  ,  et  au  milieu  de  laquelle  les 
anciens  sacrifices  dévoient  perdre  leur  vertu. 
Nous  la  pouvons  appeler  la  semaine  des  mys- 
tères. Jésus-Christ  y  établit  sa  mission  et  sa 
doctrine,  par  des  miracles  innombrables  ,  et 
33-  ensuite  par  sa  mort.  Elle  arriva  la  quatrième 
année  de  son  ministère,  qui  fut  aussi  la  qua- 
trième année  de  la  dernière  semaine  de  Da- 
niel :  et  cette  grande  semaine  se  trouve  ,  de 
cette  sorte.,  justement  coupée  au  milieu  par 
cette  mort. 


Universelle.  89 

Ainsi  le  compte  des  semaines  est  aise  à  faire, 
ou  plutôt  il  est  tout  fait.  11  n'y  a  qu'à  ajouter 
à  453  ans,  qui  se  trouveront  depuis  l'an  3oo 
de  Rome  et  le  2o.e  d'Artaxerxe  jusqu'au  com- 
mencement de  l'ère  vulgaire,  les  00  ans  de 
cette  ère  qu'on  voit  aboutir  à  la  quinzième 
année  de  Tibère ,  et  au  baptême  de  Notre  Sei- 
gneur; il  se  fera  de  ces  deux  sommes  485  ans. 
Des  sept  ans  qui  restent  encore  pour  en  ache- 
ver 490,1e  quatrième,  qui  fait  le  milieu,  est 
celui  où  Jésus-Christ  est  mort,  et  tout  ce  que 
Daniel  a  prophétisé  est  visiblement  renfermé 
dans  le  terme  qu'il  s'est  prescrit.  On  n'auroit 
pas  même  besoin  de  tant  de  justesse  ;  et  rien 
ne  force  à  prendre,  dans  cette  extrême  ri- 
gueur, le  milieu  marqué  par  Daniel.  Les  plus 
difficiles  se  contenteroient  de  le  trouver,  en 
quelque  point  que  ce  fût,  entre  les  deux  ex- 
trémités :  ce  que  je  dis,  afin  que  ceux  qui  croi- 
roient  avoir  des  raisons  pour  mettre  un  peu 
plus  haut  ou  un  peu  plus  bas  le  commence- 
ment d'Artaxerxe,  ou  la  mort  de  Notre  Sei- 
gneur, ne  se  gênent  pas  dans  leur  calcul  ;  et 
que  ceux  qui  voudroient  tenter  d'embarrasser 
une  chose  claire ,  par  des  chicanes  de  chrono- 
logie, se  défassent  de  leur  inutile  subtilité. 

Les  ténèbres  qui  couvrirent  toute  la  facex^'/*- 
de  la  terre  en  plein  midi ,  et  au  moment  que  p^-  *$■ 
Jésus-Christ  fut  crucifié,  sont  prises  pour  une  ThJùmtt. 
éclipse  ordinaire  par  les  auteurs  païens  qui  ont3*  T*nuu. 
remarqué  ce  mémorable  événement.  Mais  leso^.'23'ôn- 
premiers  chrétiens,  qui  en  ont  parlé  aux  Hût-Sy.  a?';? 
mains  comme  d'un  prodige  marqué  non-seu-7"1'1"0- 
lement  par  leurs  auteurs,  mais  encore  par  les 


go  Discours  sur  i/Histoirl 

<k  jnc.    registres  publics,  ont  fait  voir  que  ni  au  temps 
Euseb'  et  de  la  pleine  lune  où  Jésus-Christ  étoit  mort , 
chron.       ni  dans  toute  1  année  ou  cette  éclipse  est  ob- 
»«/.         servee,  il  ne  pouvoit  en  être  arrive  aucune  qui 
ne  fût  surnaturelle.  Nous  avons  les  propres  pa- 
roles de  Phlégon,  affranchi  d'Adrien,  citées 
dans  un  temps  où  son  livre  étoit  entre  les  mains 
de  tout  le  monde,  aussi  bien  que  les  histoires 
syriaques  de  Thallus  qui  l'a  suivi;  et  la  qua- 
trième année  de  la  202.e  olympiade,  marquée 
dans  les  annales  de  Phlégon ,  est  celle  de  la 
mort  de  Notre  Seigneur. 

Pour  achever  les  mystères,  Jésus-Christ 
sort  du  tombeau  le  troisième  jour;  il  apparoît 
à  ses  disciples;  il  monte  aux  cieux  en  leur  pré- 
sence; il  leur  envoie  le  Saint-Esprit;  l'Eglise 
se  forme  ;  la  persécution  commence  ;  saint 
37.  Etienne  est  lapidé;  saint  Paul  est  converti.  Un 
peu  après  Tibère  meurt.  Caligula,  son  petit- 
neveu,  son  fils  par  adoption,  et  son  succes- 
seur, étonne  l'univers  par  sa  folie  cruelle  et 

40.  brutale  :  il  se  fait  adorer  ,  et  ordonne  que  sa 
statue  soit  placée  dans  le  temple  de  Jérusalem. 

41.  Chéréas  délivre  le  monde  de  ce  monstre.  Clau- 
48.      dius  règne  malgré  sa  stupidité.  Il  est  déshonoré 

par  Messalinesa  femme, qu'il  redemandeaprès 
4g.      l'avoir  fait  mourir.  On  le  remarie  avec  Agrip- 
pa, jcr.pine,  fille  de  Germanicus.   Les  apôtres  tien- 
nent le  concile  de  Jérusalem,  où  saint  Pierre 
Ï>arle  le  premier,  comme  il  fait  par-tout  ail— 
eurs.  Les  Gentils  convertis  y  sont  affranchis 
des  cérémonies  de  la  loi.  La  sentence  en  est 
Act.xvi. prononcée  au  nom  du  Saint-Esprit  et  de  l'E- 
4*  glise.  Saint  Paul  et  saint  Barnabe  portent  le 


Universelle.  91 

décret  du  concile  aux  Eglises,  et  enseignent    ££%* 
aux  fidèles  à  s'y  soumettre.  Telle  fut  la  forme 
du  premier  concile.  Le  stupide  empereur  dés- 
hérita son  filsBritannicus,  et  adopta  Néron, 
fils  d'Agrippine.  En  récompense,  elle  empoi-      *4. 
sonna  ce  trop  facile  mari.  Mais  l'empire  de  son 
fils  ne  lui  fut  pas  moins  funeste  à  elle-même, 
qu'à  tout  le  reste  de  la  république.  Corbulon      ss. 
fit  tout  l'honneur  de  ce  règne  par  les  victoires      6o. 
qu'il  remporta  sur  les  Parthes  et  sur  les  Ar-      **• 
méniens.   Néron    commença   dans  le  même      63>ctc« 
temps  la  guerre  contre  les  Juifs  ,  et  la  per-      66. 
sécution  contre  les  chrétiens.  C'est  le  premier 


67- 


empereur  qui  ait  persécuté  l'Eglise.  11  ht  mou- 
rir à  Rome  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Mais 
comme  dans  le  même  temps  il  persécutoit  tout 
le  genre  humain ,  on  se  révolta  contre  lui  de      m. 
tous  côtés;  il  apprit  que  le  sénat  l'avoit  con- 
damné, et  se  tua  lui-même.  Chaque  armée  fit 
un  empereur  :  la  querelle  se  décida  auprès  de      69- 
Rome ,  et  dans  Rome  même ,  par  d'effroya- 
bles combats.  Galba  ,  Othon  et  Vitellius  y  pé- 
rirent :  l'empire  affligé  se  reposa  sous  Vespa-      7°. 
sien.  Mais  les  Juifs  furent  réduits  à  l'extré- 
mité :  Jérusalem  fut  prise  et  brûlée.  Tite,  fils      79- 
et  successeur  de  Vespasien,  donna  au  monde 
une  courte  joie;  et  ses  jours,  qu'il  croyoit 
perdus  quand  ils  n'étoient  pasmarquésdequel- 
que  bienfait ,  se  précipitèrent  trop  vite.  On  vit 
revivre  Néron  en  la  personne  de  JDomitien.  La      93. 
persécution  se  renouvela.  Saint  Jean ,  sorti  de 
l'huile  bouillante  ,  fut  relégué  dans  Pile  de 
Pathmos,  où  il  écrivit  son  apocalypse.  Un  peu 
après ,  il  écrivit  son  évangile ,  âgé  de  90  ans ,     9*. 


Ans 
d«J.G 


92  Discours  sur  l'Histoire 

et  joignit  la  qualité  d'évangéliste  à  celle  d'apô- 
tre et  de  prophète. Depuis  ce  temps,  les  chré- 
tiens furent  toujours  persécutés ,  tant  sous  les 
bons  que  sous  les  mauvais  empereurs.  Ces  per- 
sécutions se  faisoient ,  tantôt  par  les  ordres  des 
empereurs ,  et  par  la  haine  particulière  des 
magistrats ,  tantôt  par  le  soulèvement  des  peu- 
ples, et  tantôt  par  des  décrets  prononcés  au- 
thentiquement  dans  le  sénat  sur  les  rescrits  des 
princes,  ou  en  leur  présence.  Alors  la  persé- 
cution étoit  plus  universelle  et  plus  sanglante; 
et  ainsi  la  haine  des  infidèles,  toujours  obs- 
tinée à  perdre  l'Eglise ,  s'excitoit  de  temps  en 
temps  elle-même  à  de  nouvelles  fureurs.  C'est 
par  ces  renouveliemens  de  violence  que  les  his- 
toriens ecclésiastiques  comptent  dix  persécu- 
tions sous  dix  empereurs.  Dans  de  si  longues 
souffrances,  les  chrétiens  ne  firent  jamais  la 
moindre  sédition.  Parmi  tous  les  fidèles,  les 
évêques  étoienttoujours  lesplus  attaqués.  Par- 
mi toutes  les  Eglises,  l'Eglise  de  Rome  fut 
persécutée  avec  le  plus  de  violence;  et  trente 
papes  confirmèrent  par  leur  sang  l'évangile 

¥*•  qu'ils  annonçoient  à  toute  la  terre.  Domitien 
est  tué  :  l'empire  commence  à  respirer  sous 
Nerva.  Son  grand  âge  ne  lui  permet  pas  de 
rétablir  les  affaires  :  mais ,  pour  faire  durer  le 

97.      repos  public,  il  choisit  Trajan  pour  son  suc- 

08.  cesseur.  L'empire  ,  tranquille  au-dedans ,  et 
triomphant  au-dehors,  ne  cesse  d'admirer  un 
si  bon  prince.  Aussi  avoit-il  pour  maxime, 
qu'il  falloit  que  ses  citoyens  le  trouvassent  tel 
qu'il  eût  voulu  trouver  l'empereur  s'il  eût  été 

°«.      simple  citoyen.  Ce  prince  dompta  les  Daces 


Universelle.  93 

et  Décébale  leur  roi;  étendit  ses  conquêtes  en     .£  N£ 
Orient,  donna  un  roi  aux  Parthes,  et  leur  fit 
craindre  la  puissance  romaine  :  heureux  que      106. 
l'ivrognerie  et  ses  infâmes  amours,  vices  si  dé-      n5. 
plorables  dans  un  si  grand  prince,  ne  lui  aient      "6. 
rien  fait  entreprendre  contre  la  justice  !  A  des      "7- 
temps  si  avantageux  pour  la  république,  suc- 
cédèrent ceux  d'Adrien ,  mêlés  de  bien  et  de 
mal.  Ce  prince  maintint  la  discipline  militaire ,      «°. 
vécut  lui-même  militairement  et  avec  beau-      123- 
coup  de  frugalité ,  soulagea  les  provinces  ,  fit      i»6. 
fleurir  les  arts,  et  la   Grèce  qui  en  étoit  la      1*7. 
mère.  Les  Barbares  furent  tenus  en  crainte  par 
ses  armes  et  par  son  autorité.  Il  rebâtit  Jéru-      130. 
salem,  à  laquelle  il  donna  son  nom,  et  c'est  de 
là  que  lui  vient  le  nom  d'^Elia;  mais  il  enbannit 
les  Juifs,  toujours  rebelles  à  l'empire.  Ces  opi-      135. 
niàtres  trouvèrent  en  lui  un  impitoyable  ven- 
geur. Il  déshonora  par  ses  cruautés  et  par  ses      i*i. 
amours  monstrueuses  un  règne  si  éclatant.  Son 
infâme  Antinous,  dont  il  fit  undieu,  couvre  de      138. 
honte  toute  sa  vie.  L'empereur  sembla  réparer      139- 
ses  fautes,  et  rétablir  sa  gloire  effacée,  en  adop- 
tant Antonin-le-Pieux,qui  adopta  Marc-Au-      l6> 
rèle  le  sage  et  le  philosophe.  En  ces  deux  prin- 
ces paroissent  deux  beaux  caractères.  Le  père, 
toujours  en  paix,  est  toujours  prêt,  dans  le 
besoin,  à  faire  la  guerre  :  le  fils  est  toujours  en 
guerre,  toujours  prêt  à  donner  la  paix  à  ses 
ennemis  et  à  l'empire.  Son  père  Antonin  lui 
avoit  appris  qu'il  valoit  mieux  sauver  un  seul 
citoyen, que  de  défaire  mille  ennemis.  Les  Par-      l6a- 
thés  et  les  Marcomans  éprouvèrent  la  valeur      »$9» 
de  Marc-Aurèle  ;  les  derniers  étoient  des  Ger- 


Ans 
èeJ.  G 


94  Discours  sur  l'Histoire 

mains  que  cet  empereur  achevoit  de  dompter 
ZioT    quand  il  mourut.  Par  la  vertu  des  deux  An- 
tonins,ce  nom  devint  les  délices  des  Romains. 
La  gloire  d'un  si  beau  nom  ne  fut  effacée ,  ni 
par  la  mollesse  de  Lucius  Vérus ,  frère  de 
Marc-Aurèle,  et  son  collègue  dans  l'empire  , 
ni  par  les  brutalités  de  Commode ,  son  nls  et 
son  successeur.  Celui-ci,  indigne  d'avoir  un  tel 
père ,  en  oublia  les  enseignemens  et  les  exem- 
19a.      pies.  Le  sénat  et  les  peuples  le  détestèrent  :  ses 
plus  assidus  courtisans  et  sa  maitresse  le  firent 
*93-      mourir.  Son  successeur  Pertinax ,  vigoureux 
défenseur  de  la  discipline  militaire ,  se  vit  im- 
molé à  la  fureur  des  soldats  licencieux  qui 
l'avoient  un  peu  auparavant  élevé  malgré  lui  à 
la  souveraine  puissance.  L'empire,  mis  à  l'en- 
can par  l'armée,  trouva  un  acheteur,  Le  ju- 
194.      risconsulte  Didius  Julianus  hasarda  ce  hardi 
»qs.      marché  :  il  lui  en  coûta  la  vie  :  Sévère  Africain 
igs.etc.  je  £t  mourir,  vengea  Pertinax,  passa  d'Orient 
en  Occident ,  triompha  en  Syrie,  en  Gaule 
a07.      et  dans  la  Grande-Bretagne.   Rapide  con- 
a°9.      quérant ,  il  égala  César  par  ses  victoires  ;  mais 
il  n'imita  pas  sa  clémence.  Il  ne  put  mettre  la 
paix  parmi  ses  enfans.  Bassien,  ou  Caracalla, 
son  fils  aine,  faux  imitateur  d'Alexandre ,  aus- 
su.      sitôt  après  la  mort  de  son  père ,  tua  son  frère 
aia.      Géta  ,  empereur  comme  lui  ,  dans  le  sein  de 
Julie  leur  mère  commune ,  passa  sa  vie  dans  la 
cruauté  et  dans  le  carnage,  et  s'attira  à  lui- 
même  une  mort  tragique.  Sévère  lui  avoit  ga- 
gné le  cœur  des  soldats  et  des  peuples,  en  lui 
donnant  le  nom  d' Antonin  :  mais  il  n'en  sut  pas 
aïs.      soutenir  la  gloire.  Le  Syrien  Héliogabale ,  ou 


Universelle.  95 

plutôt  Alagabale  son  fils,  ou  du  moins  réputé    £  J  £ 
pour  tel ,  quoique  le  nom  d'Antonin  lui  eût 
donné  d'abord  le  cœur  des  soldats  et  la  victoire 
sur  Macrin,  devint  aussitôt  après,  par  ses  in- 
famies, Fhorrenr  du  genre  humain,  et  se  perdit 
lui-même.  Alexandre  Sévère,  fils  de  Marnée  ,      «•*• 
son  parent  et  son  successeur,  vécut  trop  peu 
pour  le  bien  du  monde.  11  se  plaignoit  d'avoir 
plus  de  peine  à  contenir  ses  soldats,  qu'à  vain- 
cre ses  ennemis.  Sa  mère,  qui  le  gouvernoit,      *zs. 
fut  cause  de  sa  perte ,  comme  elle  l'avoit  été  de 
sa  gloire.  Sous  lui  ,  Artaxerxe  persien  tua      *33. 
son  maître  Artaban,  dernier  roi  des  Parthes, 
et  rétablit  l'empire  des  Perses  en  Orient. 

En  ces  temps ,  l'Eglise  encore   naissante  J^ul'J^{ 
remplissoit  toute  la  terre  ,  et  non-seulement  37. 
l'Orient  où  elle  avoit  commencé, c'est-à-dire, 
la  Palestine  ,  la  Syrie  ,  l'Egypte,  l'Asie  mi- 
neure et  la  Grèce  ;  mais  encore  dans  l'Occi- 
dent, outre  l'Italie,  les  diverses  nations  des 
Gauks,  toutes  les  provinces  d'Espagne,  l'Afri- 
que, la  Germanie,  la  Grande-Bretagne  dans 
les  endroits  impénétrables  aux  armes  romai- 
nes; et  encore,  hors  de  l'empire,  l'Arménie,  la 
Perse,  les  Indes,  les  peuples  les  plus  barbares , 
les   Sarmates  ,  les  Daces ,  les    Scythes ,  les 
Maures  ,  les  Gétuliens  ,  et  jusqu'aux  îles  les 
plus  inconnue.  Le  sang  de  ses  martyrs  la  ren- 
doit  féconde.  Sous  Trajan,  saint  Ignace,  évê- 
que  d'Antioche ,  fut  exposé  aux  bêtes  farou-     107- 
ches.  Marc-Aurèle ,  malheureusement   pré- 
venu des  calomnies  dont  on  chargeoit  le  chris- 
tianisme, fit  mourir  saint  Justin, Te  philosophe     j63- 
et  l'apologiste  de  la  religion  chrétienne.  Saint 


g6  Discours  sur  i/Histoire 

dfj*c     Polycarpe,  évêque  de  Smyrne ,  disciple  de 

167.  saint  Jean,  à  l'âge  de  80  ans,  fut  condamné 
au  feu  sous  le  même  prince.  Les  saints  martyrs 

x77-  de  Lyon  et  de  Vienne  endurèrent  dessupplices 
inouis ,  à  l'exemple  de  saint  Pothin  leur  évê- 
que ,  âgé  de  90  ans.  L'Eglise  gallicane  remplit 

aoa.  tout  l'univers  de  sa  gloire.  Saint  Irénée,  dis- 
ciple de  saint  Polycarpe,  et  successeur  de  saint 
Pothin ,  imita  son  prédécesseur ,  et  mourut 
martyr  sous  Sévère ,  avec  un  grand  nombre 
de  fidèles  de  son  Eglise.  Quelquefois  la  per- 

i?4-  sécution  se  rallentissoit.  Dans  une  extrême 
disette  d'eau  que  Marc-Aurèle  souffrit  en 
Germanie ,  une  légion  chrétienne  obtint  une 
pluie  capable  d'étancherla  soif  de  son  armée, 
et  accompagnée  de  coups  de  foudre  qui  épou- 
vantèrent ses  ennemis.  Le  nom  defoudroyante 
fut  donné  ou  confirmé  à  la  légion  par  ce  mi- 
racle. L'empereur  en  fut  touché,  et  écrivit  au 
sénat  en  faveur  des  chrétiens.  A  la  fin ,  ses 
devins  lui  persuadèrent  d'attribuer  à  ses  dieux 
et  à  ses  prières  un  miracle  que  les  païens  ne 
s'avisoientpas  seulement  desouhaiter.  D'autres 
causes  suspendoient  ouadoucissoientquelque- 
fois  la  persécution  pour  un  peu  de  temps;  mais 
la  superstition ,  vice  que  Marc-Aurèle  ne  put 
éviter,  la  haine  publique  ,  et  les  calomnies 
qu'on  imputoit  aux  chrétiens ,  prévaloient 
bientôt.  La  fureur  des  païens  se  ralfumoit,  et 
tout  l'empire  ruisseloit  du  sang  des  martyrs. 
La  doctrine  accompagnoit  les  souffrances. Sous 
Sévère,  et  un  peu  après,  Tertullien,  prêtre  de 
Carthage  ,  éclaira  l'Eglise  par  ses  écrits ,  la 

aïs.      défendit  par  une  admirable  apologétique  ,  et 

la 


Ans 
de  J.  G. 


Universelle.  97 

îa  quitta  enfin,  aveuglé  par  une  orgueilleuse 
sévérité,  et  séduit  par  les  visions  du  faux  pro- 
phète Montanus.  A  peu  près  dans  le  même 
temps,  le  saint  piètre  Clément  Alexandrin 
déterra  les  antiquités  du  paganisme,  pour  le 
confondre.  Origène ,  fils  du  saint  martyr  Léo- 
nide  ,  se  rendit  célèbre  par  toute  l'Eglise  dès 
sa  première  jeunesse,  et  enseigna  de  grandes 
vérités  qu'il  mèloit  de  beaucoup  d'erreurs.  Le 
philosophe  Ammonius  fit  servir  à  la  religion  la 
philosophie  platonicienne,  et  s'attira  le  respect 
même  des  païens. Cependant  les  Valentiniens, 
les  Gnostiques ,  et  d'autres  sectes  impies  çom-, 
battaient  l'évangile  par  de  fausses  traditions  : 
saint  Irénée  leur  oppose  la  tradition  et  .l'auto-,  tm.  ut.- 
rite  des  Eglises  apostoliques,  sur-tout  de  celle     ' *'  *'3' 
de  Rome,  fondée  par  les  apôtres  saint  Pierre 
et  saint  Paul,  et  la  principale  de  toutes.  Ter-    nePr*sc: 
tullien  fait  la  même  chose. L'Eglise  n'est  ébran-,«.  #7" 
lée  ni  par  les  hérésies,  ni  par  les  schismes,  ni 

Ear  la  chute  de  ses  docteurs  les  plus  illustrés, 
ia  sainteté  de  ses  mœurs  est  si  éclatante  , 
qu'elle  lui  attire  les  louanges.de  ses  ennemis. 
Les  affaires  de  l'empire  se  brouilloient  dune 
terrible  manière.  Après  la  mort  d'Alexandre .,     ■&' 
le  tyran  Maximien,  qui  l'avoit  tué,  se  rendit 
le  maître,  quoique  de  race  gothique.  Le  sénat 
lui  opposa  quatre  empereurs,  qui  périrent  tous 
en  moins  de  deux  ans.  Parmi  eux  étoient  les     236. 
deux  Gordiens  père  et  fils  ,  chéris  du  peuple     237. 
Romain.  Le  jeune  Gordien  leur  (ils ,  quoiqu'il     238. 
montrât  daus  une  extrême  jeunesse  une  sa- 
gesse consommée,  défendit  à  peine  contre  les 
Perses  l'empire  affoibli  par  tant  de  divisions. 
Tome  L  E 


98  Discours  sur  l'Histoire 

Y{     H  avoit  repris  sur  eux  beaucoup  de  places  im- 


24:. 

345. 


34a.  portantes.  Mais  Philippe,  Arabe,  tua  un  si 
bon  prince;  et,  de  peur  d'être  accablé  par  deux 
empereurs  que  le  sénat  élut  l'un  après  l'autre, 
il  fit  une  paix  honteuse  avec  Sapor ,  roi  de 
Perse.  C'est  le  premier  des  Romains  qui  ait 
abandonné  par  traité  quelques  terres  de  l'em- 
pire. On  dit  qu'il  embrassa  la  religion  chré- 
tienne dans  un  temps  où  tout-à-coup  il  parut 
meilleur;  et  il  est  vrai  qu'il  fut  favorable  aux 
H«ej.  m.  chrétiens.  En  haine  de  cet  empereur ,  Déce  . 

»49-      qui  ie  tua ,  renouvela  la  persécution  avec  plus 

S'ThV*        v*°lence  <ïlie  jamais.  L'Eglise  s'étendit  de 

JW.aV  tous  cotés ,  principalement  dans  les  Gaules  ;  et 

l'empire  perdit  bientôt  Déce,  qui  le  défendoit 

«si.     vigoureusement.  Gallus  et  Volusien  passèrent 

354.  bien  vite.  Emilien  ne  lit  que  paroitre  :  la  sou- 
veraine puissance  fut  donnée  à  Valérien,  et  ce 
vénérable  vieillard  y  monta  par  toutes  les  di- 

a57.     gnités.  Il  ne  fut  cruel  qu'aux  chrétiens.  Sous 

»*g.     fui ,  le  pape  saint  Etienne,  et  saint  Cyprien  , 
évêque  de  Carlhage,  malgré  toutes  leurs  dis- 
putes, qui  n'avoient  point  rompu  la  commu- 
nion, reçurent  tous  deux  la  même  couronne. 

aS6.  L'erreur  de  saint  Cyprien,  qui  rejetoit  le  bap- 
tême donné  par  les  hérétiques,  ne  nuisit  ni  à 
lui,  ni  à  l'Eglise.  La  tradition  du  saint  Siège  se 
soutint  par  sa  propre  force  contre  les  spécieux 
raisonnemens  et  contre  l'autorité  d'un  si  grand 
homme  ,  encore  que  d'autres  grands  hommes 
défendissent  la  même  doctrine.  Une  autre  dis- 

a57#  pute  fit  plus  de  mal  :  Sabellius  confondit  en- 
semble lestrois  Personnes  divines,  etne  connut 
cnDieu  qu'une  seulePersonne  sous  troisnoms. 


Universelle.  9<} 

Cette  nouveauté  étonna  l'Eglise,  et  saint  De-     ans 
nis  ,  évêque  d'Alexandrie,  découvrit  au  pape     iuieh.' 
saint  Sixte  II  les  erreurs  de  cet  hérésiarque,  ub.'viï.'c. 
Ce  saint  pape  suivit  de  près  au  martyre  saint6*  aiv 
Etienne  son  prédécesseur  :  il  eut  la  tète  tran- 
chée, et  laissa  un  plus  grand  combat  à  soutenir 
à  son  diacre  saint  Laurent.  C'est  alors  qu'on 
voit  commencer  l'inondation  des  Barbares. Les 
Bourguignons  et  d'autres  peuples  germains , 
lesGoths  autrefois  appelés  lesGètes,et  d'autres     ass. 
peuples  qui  habitoient  vers  le  Pont-Euxin  ,  et     a59. 
au-delà  du  Danube,  entrèrent  dans  l'Europe:     a6o. 
l'Orient  fut  envahi  par  les  Scythes  asiatiques  et 
par  les  Perses.  Ceux-ci  défirent  Valérien ,  qu'ils 
prirent  ensuite  par  une  infidélité  ;  et ,  après  lui 
avoir  laissé  achever  sa  vie  dans  un  pénible  es- 
clavage, ils  l'écorchèrent  pour  faire  servir  sa 
peau  déchirée  de  monument  à  leurs  victoires. 
Gallien,  son  fils  et  son  collègue,  acheva  de     261. 
tout  perdre  par  sa  mollesse.  Trente  tyrans  par- 
tagèrent l'empire.  Odénat ,  roi  de  Palmyre  ,     a<>4. 
ville  ancienne,  dont  Salomon  est  le  fondateur, 
fut  le  plus  illustre  de  tous:  il  sauva  les  provinces 
d'Orient  des  mains  des  Barbares ,  et  s'y  fit 
reconnoître.  Sa  femme  Zénobie  marchoit  avec 
lui  à  la  tète  des  armées  qu'elle  commanda  seule 
après  sa  mort,  et  se  rendit  célèbre  par  toute  la 
terre   pour  avoir  joint  la  chasteté  avec    la 
beauté  ,  et  le  savoir  avec  la  valeur.  Claudius     a6s, 
II,  et  Aurélien  après  lui,  rétablirent  les  affaires     »7o. 
de  l'empire.  Pendant  qu'ils  abattoient  lesGoths 
avec  les  Germains  par  des  victoires  signalées , 
Zénobie  conservoit  à  ses  enfans  les  conquêtes 
de  leur  père.  Cette  princesse  penchoit  au  ju-E««j.H/<r. 

P  '  i.cl.Vlï. 


ioo         Discours  sur  l'Histoire 
ans     daïsme.  Pour  l'attirer,   Paul  de  Samosate  , 
Athan.  'rtrfévèque  d'Antioche  ,  homme  vain  et  inquiet, 
m.  iihar.  enseigna  son  opinion  judaïque  sur  la  personne 
fej». inÀe  Jésus-Christ,  qu'il  ne  faisoit  qu'un  pur 
vi  *.  27.    homme.  Après  une  longue  dissimulation  d'une 
si  nouvelle  doctrine,  il  fut  convaincu  et  con- 
•74-     damné  auconciled'Antioche.La  reine  Zénobie 
soutint  la  guerre  contre  Aurélien,  qui  ne  dé- 
daigna pas  de  triompher  d'une  femme  si  cé- 
lèbre. Parmi  de  perpétuels  combats,  il  sut  faire 
garder  aux  gens  de  guerre  la  discipline  ro- 
maine, et  montra  qu'en  suivant  les  anciens 
ordres  et  l'ancienne  frugalité,  on  pouvoit  faire 
agir  de  grandes  armées  au  dedans  et  au  de^ 
Uist.  ^«g.hors ,  sans  être  à  charge  à  l'empire.  Les  Francs 
Fior.  cê.  ï.  commençoient  alors  à  se  faire  craindre.  C'étoit 
11  une  ligue  de  peuples  germains,  qui  habitoient 
le  long  du  Rhin.  Leur  nom  montre   qu'ils 
étoient  unis  par  l'amour  de  la  liberté.  Aurélien 
les  avoit  battus  étant  particulier,  et  les  tint  en 
crainte  étant  empereur.  Un  tel  prince  se  fit 
37S.     haïr  par  ses  actions  sanguinaires.  Sa  colère 
trop  redoutée  lui  causa  la  mort.  Ceux  qui  se 
croyoient  en  péril  le  prévinrent ,  et  son  secré- 
taire menacé  se  mit  à  la  tête  de  la  conjuration. 
L'armée,  qui  le  vit  périr  par  la  conspiration 
de  tant  de  chefs,  refusa  d'élire  un  empereur, 
de  peur  de  mettre  sur  le  trône  un  des  assassins 
d' Aurélien;  et  le  sénat,  rétabli  dans  son  ancien 
droit,  élut  Tacite.  Ce  nouveau  prince  étoit 
vénérable  par  son  âge  et  par  sa  vertu  ;  mais  il 
devint  odieux  par  les  violences  d'un  parent  à 
qui  il  donna  le  commandement  de  l'armée,  et 
176.    périt  avec  lui  dans  une  sédition  le  sixième  mois 


Fin 
e.  13. 


Universelle.  ior 

tïe  son  règne.  Ainsi  son  élévation  ne  fit  que    a«» 
précipiter  le  cours  de  sa  vie.  Son  frère  Florîen 
prétendit   l'empire  par  droit  de  succession  , 
comme  le  plus  proche  héritier.  Ce  droit  ne  fut 
pas  reconnu  :  Florien  fut  tué ,  et  Probus  forcé 

Î)ar  les  soldats  à  recevoir  l'empire,  encore  qu'il 
es  menaçât  de  les  faire  vivre  dans  l'ordre. 
Tout  fléchit  sous  un  si  grand  capitaine  :  les  377. 
Germains  et  les  Francs,  qui  vouloient  entrer  27s. 
dans  les  Gaules,  furent  repoussés;  et,  en  38«. 
Orient  aussi  bien  qu'en  Occident,  tous  les 
Barbares  respectèrent  les  armes  romaines.  Un  28a. 
guerrier  si  redoutable  aspiroit  à  la  paix ,  et  fit 
espérer  à  l'empire  de  n'avoir  plus  besoin  de 
gens  de  guerre.  L'armée  se  vengea  de  cette 
parole ,  et  de  la  règle  sévère  que  son  empereur 
lui  faisoit  garder.  Un  moment  après ,  étonnée 
de  la  violence  qu'elle  exerça  sur  un  si  grand 
prince,  elle  honora  sa  mémoire,  et  lui  donna 
pour  successeur  Carus,  qui  n'étoit  pas  moins 
zéléqueluipourladiscipline.Cevaillantprince  383. 
vengea  son  prédécesseur,  et  réprima  les  Bar- 
bares ,  à  qui  la  mort  de  Probus  avoit  rendu  le 
courage.  11  alla  en  Orient  combattre  les  Perses 
avec  Numérien  son  second  fils ,  et  opposa  aux 
ennemis ,  du  côté  du  Nord ,  son  fils  aîné  Cari- 
nus  qu'il  fit  César.  Cétoit  la  seconde  dignité, 
et  le  plus  proche  degré  pour  parvenir  à  l'em- 
pire. Tout  l'Orient  trembla  devant  Carus  :  la 
Mésopotamie  se  soumit,  les  Perses  divisés  ne 
purent  lui  résister.  Pendant  que  tout  lui  cédoit, 
le  ciel  l'arrêta  par  un  coup  de  foudre.  A  force 
de  le  pleurer,  Numérien  fut  prêt  à  perdre  les 
yeux.  Que  ne  fait  dans  les  coeurs  l'envie  de 

E  3 


102  Discours  sur  l'Histoire 

ans    régner  !  Loin  d'être  touché  de  ses  maux,  son 
%84.'    beau-père    Aper   le    tua;    mais    Dioclétien 
vengea  sa  mort,  et  parvint  enfin  à  l'empire 
«86.     qu'il  avoit  désiré  avec  tant  d'ardeur.  Carinus 
se  réveilla  ,  malgré  sa  mollesse ,  et  battit  Dio- 
clétien; mais,  en  poursuivant  les  fuyards,  il 
fut  tué  par  un  des  siens ,  dont  il  avoit  corrompu 
la  femme.  Ainsi  l'empire  fut  défait  du  plus 
violent  et  du  plus  perdu  de  tous  les  hommes. 
Dioclétien  gouverna  avec  vigueur,  mais  avec 
une  insupportable  vanité.  Pour  résister  à  tant 
d'ennemis  qui  s'élevoient  de  tous  côtés  au 
dedans  et  au  dehors,  il  nomma  Maximien  em- 
386.     pereur  avec  lui,  et  sut  néanmoins  se  conserver 
,91.     l'autorité  principale.  Chaque  empereur  fit  un 
César.  Constant] us  Chlorus  et  Galérius  furent 
élevés  à  ce  Imit  rang.  Les  quatre  princes  sou- 
tinrent à  peine  le  fardeau  de  tant  de  guerres. 
Dioclétien  fuit  Rome,  qu'il  trouvoit  trop  li- 
bre ,  et  s'établit  à  Nicomédie  où  il  se  fit  adorer 
«97.     à  la  mode  des  Orientaux.  Cependant  les  Perses, 
vaincus  par  Galérius,  abandonnèrent  aux  Ro- 
mains de  grandes  provinces  et  des  royaumes 
-Eusei.  */.«.  entiers.  Après  de  si  grands  succès,  Galérius  ne 
i£o%u  veut  plus  être  sujet,  et  dédaigne  le  nom  de 
cornu  al  César.  Il  commence  par  intimider  Maximien, 
«à.  Une  longue  maladie  avoit  tait  baisser  1  esprit 

n'persec.  de  Dioclétien  ;  et  Galérius,  quoique  son  gendre, 
l7-  i8'  le  força  de  quitter  l'empire.  Il  fallut  que  Maxi- 
m.  mien  suivit  son  exemple.  Ainsi  l'empire  vint 
entre  les  mains  de  Constantius  Chlorus  et  de 
Galérius;  et  deux  nouveaux  Césars,  Sévère  et 
Maximin,  furent  créés  en  leur  place  par  les 
empereurs  qui  se  déposoient.  Lés  Gaules,  1  Es- 


w.ort 


Universelle.  ioo 

pagne  et  la  Grande-Bretagne  furent  heureu-     a»s 
ses,  mais  trop  peu  de  temps ,  sous  Constantius 
Chlorus.  Ennemi  des  exactions ,  et  accusé  par 
là  de  ruiner  le  fisc,  il  montra  qu'il  avoit  des 
trésors  immenses  dans  la  bonne  volonté  de  ses 
sujets.  Le  reste  de  l'empire  souffroit  beaucoup 
sous  tant  d'empereurs  et  tant  de  Césars  :  les 
officiers  se  multiplioient  avec  les  princes  :  les 
dépenses  et  les  exactions  étoient  infinies.  Le    Laet.  * 
jeune  Constantin,  fils  de  Constantius  Chlorus ,  TZi.*"*"' 
se  rendoit  illustre  ;  mais  il  se  trouvoit  entre  les 
mains  de  Galérius.  Tous  les  jours  cet  empe- 
reur, jaloux  de  sa  gloire,  Texposoit  à  de  nou- 
veaux périls.  Il  lui  falloit  combailre  les  bêtes 
farouches  par  une  espèce  de  jeu  ;  mais  Galé- 
rius n'étoit  pas  moins  à  craindre  qu'elles.  Cons- 
tantin, échappé  de  ses  mains ,  trouva  son  père 
expirant.  En   ce  temps  ,  Maxence ,  fils   de    3(*, 
Maximien  et  gendre  de  Galérius,  se  fit  em- 
pereur à  Rome  malgré  son  beau-père  ;  et  les 
divisions  intestines  se  joignirent  aux  autres 
maux  de  l'état.  L'image  de  Constantin  qui 
venoit  de  succéder  à  son  père ,  portée  à  Rome 
selon  la  coutume,  y  fut  rejetée  par  les  ordres 
de  Maxence.  La  réception  des  images  étoit  la  Laet.mi. 
forme  ordinaire  de  reconnoitre  les  nouveaux"'26  *7' 
princes.  On  se  prépare  à  la  guerre  de  tous     307. 
côtés.  Le  César  Sévère,  que  Galérius  envoya 
contre  Maxence,  le  fit  trembler  dans  Rome. 
Pour  se  donner  de  l'appui  dans  sa  frayeur,  il 
rappela  son  père  Maximien.  Le  vieillard  am- 
bitieux quitta  sa  retraite,  où  il  n'étoit  qu'à 
regret,  et  tâcha  en  vain  de  retirer  Dioclétien 
son  collègue  du  jardin  qu'il  cultivoit  à  Salone. 

E  4 


28 

3i.  3» 


104  Discoubs  sur  l'Histoire 
ans  Au  nom  de  Maximien,  empereur  pour  la  se- 
conde fois,  les  soldats  de  Sévère  le  quittent. 
Le  vieil  empereur  le  fait  tuer;  et  en  même 
temps,  pour  s'appuyer  contre  Galérius ,  il 
donne  à  Constantin  sa  fille  Fauste.  îl  falloit 
aussi  de  l'appui  à  Galérius  après  la  mort  de 
tact,  de  Sévère  :  c'est  ce  qui  le  fit  résoudre  à  nommer 
Ta'rsoLicinius  empereur;  mais  ce  choix  piqua  Maxi- 
min,  qui,  en  qualité  de  César,  se  croyoit  plus 
proche  du  suprême  honneur.  Rien  ne  put  lui 
persuader  de  se  sommettre  àLicinius,  et  il  se 
rendit  indépendant  dans  l'Orient.  Il  ne  restoit 
presque  à  Galérius  que  l'iliyrie,  où  il  s'étoit 
retiré  après  avoir  été  chassé  d'Italie.  Le  reste 
de  lOccident  obéissoit  a  Maximien ,  à  son  fils 
Maxence,  et  à  son  gendre  Constantin.  Mais  il 
ne  vouloit  non  plus  ,  pour  compagnons  de 
l'empire,  ses  enfans  que  les  étrangers.  Il  tâcha 
de  chasser  de  Rome  son  fils  Maxence,  qui  le 
chassa  lui-même.  Constantin,  qui  le  reçut  dans 
les  Gaules,  ne  le  trouva  pas  moins  perfide. 
310.  Après  divers  attentats,  Maximien  fit  un  der- 
nier complot,  où  il  crut  avoir  engagé  sa  fille 
Fauste  contre  son  mari.  Elle  le  trompoit  :  et 
Maximien  ,  qui  pensoit  avoir  tué  Constantin  , 
en  tuant  l'eunuque  qu'on  avoit  mis  dans  son 
lit ,  fut  contraint  de  se  donner  la  mort  à  lui- 
Lan.  ma.  même.  Une  nouvelle  guerre  s'allume;  et 
^"fia.  Maxence,  sous  prétexte  de  venger  son  père, 
se  déclare  contre  Constantin,  qui  marche  à 
Rome  avec  ses  troupes.  En  même  temps  il  fait 
renverser  les  statues  de  Maximien  :  celles  de 
Dioclétien,  qui  y  étoient  jointes,  eurent  le 
même  sort.  Le  repos  de  Dioclétien  fut  troublé 


de 
mort,  persec. 


Universelle.  io5 

de  ce  méprît;  et  il  mourut,  quelque  temps     a»I 
après,  autant  de  chagrin  que  de  vieillesse. 

En  ces  temps,  Rome  toujours  ennemie  du 
christianisme,  fit  un  dernier  effort  pour  l'é- 
teindre ,  et  acheva  de  l'établir.  Galérius ,  mar-  suut. 
que  parles  historiens  comme  l'auteur  de  la  ,eei.  \e.  Te 
dernière  persécution,  deux  ans  devant  qu'il l"'£oatt' 
eût  obligé  Dioclétien  à  quitter  l'empire,  lemo^ 
contraignit  à  faire  ce  sanglant  édit  qui  ordon-9«*»* 
noit  de  persécuter  les  chrétiens  plus  violem- 
ment que  jamais.  Maximien,  qui  les  haïssoit , 
et  n'avoit  jamais  cessé  de  les  tourmenter, 
animoit  les  magistrats  et  les  bourreaux  ;  mais 
sa  violence,  quelque  extrême  qu'elle  fût,  n'éga- 
loit  point  celle  de  Maximin  et  de  Galérius. 
On  inventoit  tous  les  jours  de  nouveaux  sup- 
plices. La  pudeur  des  vierges  chrétiennes 
n'étoit  pas  moins  attaquée  que  leur  foi.  On 
rechercnoit  les  livres  sacrés  avec  des  soins 
extraordinaires,  pour  en  abolir  la  mémoire  ; 
et  les  chrétiens  n'osoient  les  avoir  dans  leurs 
maisons,  ni  presque  les  lire.  Ainsi ,  après  trois 
cents  ans  de  persécutions,  la  haine  des  persé- 
cuteurs devenoit  plus  âpre.  Les  chrétiens  les 
lassèrent  par  leur  patience.  Les  peuples  tou- 
chés de  leur  sainte  vie ,  se  convertissoient  en 
foule.Galérius  désespéra  de  les  pou  voir  vaincre. 
Frappé  d'une  maladie  extraordinaire,  il  ré- 
voqua ses  édits,  et  mourut  de  la  mort  d'An-  31»- 
tiochus ,  avec  une  aussi  fausse  pénitence. 
Maximin  continua  la  persécution,  maisCons- 
tantin-le-Grand  ,  prince  sage  et  victorieux, 
embrassa  publiquement  le  christianisme.  3"- 

E  5 


io6  Discours  sur  l'Histoire 

J  Airs         Cette  célèbre  déclaration  de  Constantin 
ti.ÉPOQ,.  arriva  l'an  012  de  Notre-Seigneur.  Pendant 
ou'irpiÏÏ'quIlassiégeoitMaxence  dans  Rome,  une  croix 
4e  i'ESu*e . lumineuse  lui  parut  en  l'air  devant  tout  le 
inonde,  avec  une  inscription  qui  lui  promettoit 
la  victoire  :  la  même  chose  lui  est  confirmée 
dans  un  songe.  Le  lendemain,  il  gagna  cette 
célèbre  bataille  qui  défit  Rome  cïun  tyran,  et 
$3-     l'Eglise  d'un  persécuteur.  La  croix  fut  étalée 
comme  la  défense  du  peuple  Romain  et  de 
tout   l'empire.  Un  peu  après,    Maximin  fut 
vaincu  par  Licinius,  qui  étoit  d'accord  avec 
Constantin ,  et  il  fit  une  fin  semblable  à  celle 
de  Galérius.  La  paix  fut  donnée  à  l'Eglise. 
Constantin  la  combla  d'honneurs  et  de  biens. 
La  victoire  le  suivit  par-tout;  et  les  Barbares 
furent  réprimés,  tant  par  lui  q«e  par  ses  en- 
fans.  Cependant  Licinius  se  brouille  avec  lui  y 
3iS*     et  renouvelle  la  persécution.  Battu  par  mer  et 
334.     par  terre,  il  est  contraint  de  quitter  l'empire r 
$25.     et  enfin  de  perdre  la  vie.  En  ce  temps ,  Cons- 
tantin assembla  à  Nicée  en  Bithynie,  le  pre- 
mier concile  général,  où  018  évêques ,  qui 
représentoient  toute  l'Egiise,  condamnèrent  le 

Îrêtre  Aiius,  ennemi  de  la  divinité  du  Fils  do 
)ieu,  et  dressèrent  le  symbole  où  la  consubs- 
tantialité  du  Père  et  du  Fils  est  établie.  Les 
Gd.  cyric. prêtres  de  l'Eglise  romaine,  envoyés  par  le 
]yfr!/il°F>pape  saint  Sylvestre ,  précédèrent   tous   les 
ft  %1'        évèques  dans  celte  assemblée,  et  un  ancien 
auleurgrec  compte  parmi  les  légats  du  saint 
siège,  le  célèbre  Osius ,  évèque  de  Cordoue  7 
qui  présida  au  concile.  Constantin  y  prit  sa 
séance,  et  en  reçut  les  décisions  comme  un 


F.LLL  ÏOJ 

oracîe  du  ciel.  Les  Ariens  cachèrent  leurs  er-  ans 
reurs,  et  rentrèrent  dans  ses  bonnes  grâces,  d|3i°* 
en  dissimulant.  Pendant  que  sa  valeur  main- 
tenoit  l'empire  dans  une  souveraine  tranquil- 
lité ,  le  repos  de  sa  famille  fut  troublé  par  les 
artifices  de  Fauste  sa  femme.  Crispe ,  fils  de 
Constantin,  mais  d'un  autre  mariage,  accusé 
par  cette  marâtre  de  l'avoir  voulu  corrompre  , 
trouva  son  père  inflexible.  Sa  mort  fut  bientôt 
vengée.  Fauste  convaincue  fut  suffoquée  dans 
le  bain.  Mais  Constantin  ,  déshonoré  par  la 
malice  de  sa  femme ,  reçut  en  même  temps 
beaucoup  d'honneur  par  la  piété  de  sa  mère. 
Elle  découvrit  dans  les  ruines  de  l'ancienne 
Jérusalem,  la  vraie  croix  féconde  en  miracles. 
Le  saint  sépulcre  fut  aussi  trouvé.  La  nouvelle 
ville  de  Jérusalem,  qu'Adrien  avoit  fait  bâtir , 
la  grotte  où  étoit  né  le  Sauveur  du  monde,  et 
tous  les  saints  lieux  furent  ornés  de  temples 
superbes,  par  Hélène  et  parConstantin.Quatre 
ans  après,  l'empereur  rebâtit  Bysance ,  qu'il  33*, 
appela  Constantinople,  et  en  fit  le  second  siège 
de  l'empire.  L'Eglise,  paisible  sousConstantin, 
fut  cruellement  affligée  en  Perse.  Une  infinité, 
de  martyrs  signalèrent  leur  foi.  L'empereur  33k 
tâcha  en  vain  d'apaiser  Sapor,  et  de  l'attirer 
au  christianisme.  La  protection  de  Constantin 
ne  donna  aux  chrétiens  persécutés  qu'une  fa- 
vorable retraite.  Ce  prince  ,  béni  de  toute  m» 
l'Eglise,  mourut  plein  de  joie  et  d'espérance, 
après  avoir  partagé  l'empire  entre  ses  trois  fils., 
Constantin ,  Constance  et  Constant.  Leur  con-  3*. 
corde  fut  bientôt,  troublée.  Constantin  périt 
dans  la  guerre  qu'il  eut  avec  son  frère  Cons- 

E  G 


ioS         Discours  sur  i/Histoire 
an  s    tant ,  pour  les  limites  de  leur  empire.  Cons- 
tance et  Constant  ne  furent  guère  plus  unis. 
Constant  soutint  la  foi  de  Nicée, que  Constance 
combattoit.  Alors  l'Eglise  admira  les  longues 
souffrances  de  saint  Athanase,  patriarche  d'A- 
lexandrie ,  et  défenseur  du  concile  de  Nicée. 
Soc?H)st  Chassé  de  son  siège  par  Constance  ,  il  fut  ré- 
EccLu'jitabïi  çanoniquement  par  le  pape  saint  Jules  I, 
8°<om'     '  dont  Constant  appuya  le  décret.  Ce  bon  prince 
35°-     ne  dura  guère.  Le  tyran  Magnence  le  tua  par 
351-     trahison.  Mais  tôt  après  ,  vaincu  par  Cons- 
tance, il  se  tua  lui-même.  Dans  la  bataille  où 
ses  affaires  furent  ruinées,  Valens,  évèque 
arien,  secrètement  averti  par  ses  amis,  assura 
Constance  que  l'armée  du  tyran  étoit  en  fuite , 
et  fit  accroire  au  foible  empereur  qu'il  le  sa- 
353.     voit  par  révélation.  Sur  cette  fausse  révélation, 
Constance  se  livre  aux  ariens.  Les  évêques  or- 
thodoxes sont  chassés  de  leurs  sièges  :  toute 
i'Eglise  est  remplie  de  confusion  et  de  trouble: 
367.     la  constance  du  pape  Libère  cède  aux  ennuis 
de  l'exil  :  les  tourmens  font  succomber  le  vieux 
esg.     Osius ,  autrefois  le  soutien  de  l'Eglise  :  le  con- 
cile de  Rimini,  si  ferme  d'abord,  fléchit  à  la 
fin  par  surprise  et  par  violence  :  rien  ne  se  fait 
clans  les  formes  :  l'autorité  de  l'empereur  est  la 
seule  loi.  Mais  les  Ariens,  qui  font  tout  par 
là,  ne  peuvent  s'accorder  entr'eux,  et  chan- 
gent tous  les  jours  leur  symbole  :1a  foi  de  Nicée 
subsiste  :  saint  Alhanase,  et  saint  Hilaire  évè- 
que de  Poitiers,  ses  principaux  défenseurs,  se 
rendent  célèbres  par  toute  la  terré.  Pendant 
que  l'empereur  Constance ,  occupé  des  affaires 
de  l'arianisme,  faisoit  négligemment  celles  de 


Universelle.  109 

l'empire,  les  Perses  remportèrent  de  grands     ans 
avantages.  Les  Allemands  et  les  Francs  ten- 
tèrent de  toutes  parts  l'entrée  des  Gaules  :  Ju-     357. 
lien,  parent  de  l'empereur,  les  arrêta  et  les     35». 
battit.  L'empereur  lui-même  défit   les  Sar-     359» 
mates,  et  marcha  contre  les  Perses.  Là  paroit     360. 
la  révolte  de  Julien  contre  l'empereur,  son     361. 
apostasie,  la  mort  de  Constance,  le  règne  de 
Julien,  son  gouvernement  équitable,  et  le 
nouveau  genre  de  persécution  qu'il  fit  souffrir 
à  l'Eglise.  Il  en  entretint  les  divisions;  il  exclut 
les  chrétiens,  non-seulement  des  honneurs, 
mais  des  études;  et,  en  imitant  la  sainte  dis- 
cipline de  l'Eglise,  il  crut  tourner  contre  elle 
ses  propres  armes.  Les  supplices  furent  mé- 
nagés, et  ordonnés  sous  d'autres  prétextes  que 
celui  de  la  religion.  Les  chrétiens  demeurèrent 
fidèles  à  leur  empereur.  Mais  la  gloire ,  qu'il 
cherchoit  trop,  le  fit  périr;  il  fut  tué  dans  la     363. 
Perse  ,  où  il  s'étoit  engagé  témérairement.  Jo- 
vien,  son  successeur,  zélé  chrétien,  trouva  les 
affaires  désespérées,  et  ne  vécut  que  pour  con- 
clure une  paix  honteuse.  Après  lui,  Valenti-     364. 
nien  fit  la  guerre  en  grand  capitaine  :  il  y     366. 
mena  son  fils  Gratien  dès  sa  première  jeu-     367. 
nesse,  maintint  la  discipline  militaire,  battit     368- 
les  Barbares ,  fortifia  les  frontières  de  l'em-     J°'# 
pire  ,  et  protégea  en  Occident  la  foi  de  Nicée.     etc. 
Valens,  son  frère,  qu'il  fit  son  collègue,  la 
persécutait  en  Orient,  et,  ne  pouvant  gagner 
ni  abattre  saint  Basile  et  saint  Grégoire  de 
Nazianze,  il  désespéroit  de  la  pouvoir  vaincre. 
Quelquesariens  joignirent  de  nouvelles  erreurs 
aux  anciens  dogmes  de  la  secte.  Aè'rius,  prêtre 


ïio  Discours  sun  l'Histoire 

Ans    arien ,  est  noté  dans  les  écrits  des  saints  pères, 


âeJ.C 


"EPiph.hàr.  comme  l'auteur  d'une  nouvelle  hérésie,  pour 
7bÀug. har. avoir  égalé  la  prêtrise  à  fépiscopat ,  et  avoir 
63,  jugé  inutiles  les  prières  et  les  oblations  que 

toute  lEglise  faisoit  pour  les  morts.  Une  troi- 
sième erreur  de  cet  hérésiarque,  étoit  de  comp- 
ter parmi  les  servitudes  de  la  loi,  l'obser- 
vance de  certains  jeûnes  marqués,  et  de  vou- 
loir que  le  jeûne  fût  toujours  libre.  Il  vivoit 
encore  quand  saint  Epiphane  se  rendit  cé- 
lèbre par  son  histoire  des  hérésies,  où  il  est 
réfuté  avec  tous  les  autres.  Saint  Martin  fut 
375.  fait  évècrue  de  Tours,  et  remplit  tout  l'univers 
du  bruit  de  sa  sainteté  et  de  ses  miracles , 
durant  sa  vie,  et  après  sa  mort.  Valentinien 
mourut  après  un  discours  violent  qu'il  fit  aux 
ennemis  de  f  empire  :  son  impétueuse  colère  , 
qui  le  faisoit  redouter  des  autres ,  lui  fut  fatale 
à  lui-même.  Son  successeur  Gratien  vit  sans 
envie  l'élévation  de  son  jeune  frère  Valenti- 
nien II ,  qu'on  fit  empereur ,  encore  qu'il  n'eût 
que  neuf  ans.  Sa  mère  Justine,  protectrice 
des  ariens,  gouverna  durant  son  bas  âge.  On 
voit  ici,  en  peu  d'années,  de  merveilleux  évé- 
t77.  nemens  ,  la  révolte  des  Goths  contre  Valens  : 
378.  ce  prince  quitter  les  Perses,  pour  réprimer  les 
rebelles  :  Gratien  accourir  à  lui,  après  avoir 
remporté  une  victoire  signalée  sur  les  Alle- 
mands. Valens,  qui  veut  vaincre  seul ,  préci- 
pite le  combat ,  où  il  est  tué  auprès  d'Andri- 
nople.  Les  Goths  victorieux,  le  brûlent  dans 
un  village  où  il  s  étoit  retiré.  Gratien ,  accablé 
vq.  d'affaires  ,  associe  à  l'empire  le  grand  Théo- 
dose, et  lui  laisse  l'Orient.  Les  Goths  sonfe 


Universellf.  III 

vaincus  :  tous  les  Barbares  sont  tenus  en  anî 
crainte;  et,  ce  que  Théodose  n'estimoit  pas 
moins,  les  hérétiques  macédoniens,  quinioient 
la  divinité  du  Saint-Esprit ,  sont  condamnés 
au  concile  de  Constantinople.  Il  ne  s'y  trouva  3g,, 
que  l'Eglise  grecque.  Le  consentement  de  tout 
TOccident,  et  du  pape  saint  Damase,  le  fit 
appeler  second  concile  général.  Pendant  que 
Théodose  gouvernoit  avec  tant  de  force  et  tant 
de  succès  ,  Gratien  ,  qui  nétoit  pas  moins 
vaillant  ni  moins  pieux,  abandonné  de  ses 
troupes  toutes  composées  d'étrangers ,  fut  im-  383. 
mole  au  tyran  Maxime.  L'Eglise  et  l'empire 
pleurèrent  ce  bon  prince.  Le  tyran  régna  dans 
les  Gaules,  et  sembla  se  contenter  de  ce  par- 
tage. L'impératrice  Justine  publia,  sous  le  386* 
nom  de  son  fils,  des  édits  en  faveur  de  l'aria-  38*v 
nisme. Saint  Ambroise,  évèque  de  Milan,  ne 
lui  opposa  que  la  saine  doctrine ,  les  prières 
et  la  patience,  et  sut ,  par  de  telles  armes,  non- 
seulement  conserver  à  l'Eglise  les  basiliques 
que  les  hérétiques  vouloient  occuper ,  mais  en- 
core lui  gagner  le  jeune  empereur.  Cependant 
Maxime  remue ,  et  Justine  ne  trouve  rien  de 
plus  fidèle  que  le  saint  évèque ,  qu'elle  traitoit 
de  rebelle.  Elle  l'envoie  au  tyran  que  ses  dis- 
cours ne  peuvent  fléchir.  Le  jeune  Valentinien 
est  contraint  de  prendre  la  fuite ,  avec  sa  mère. 
Maxime  se  rend  maitre  à  Rome ,  où  il  rétablit 
les  sacrifices  des  faux  dieux ,  par  complaisance 
pour  le  sénat ,  presque  encore  tout  païen. 
Après  qu'il  eut  occupé  tout  l'Occident,  et  38s. 
dans  le  temps  qu'il  se  croyoit  le  plus  paisible, 
Théodose ,  assisté  desFrancsf  le  défit  dans  là 


ii2         Discours  sur  l'Histoire 
^y»     Pannonie ,  l'assiégea  dans  Aquilée ,  et  le  laissa 
tuer  par  ses  soldats.  Maître  absolu  des  deux 
empires,  il  rendit  celui  d'Occident  à  Valenti- 
nien ,  qui  ne  le  garda  pas  long-temps.  Ce  jeune 

39».  prince  éleva  et  abaissa  trop  Arbogaste ,  un 
capitaine  des  Francs,  vaillant,  désintéressé, 
mais  capable  de  maintenir  par  toutes  sortes 
de  crimes  le  pouvoir  qu'il  s'étoit  acquis  sur 
les  troupes.  Il  éleva  le  tyran  Eugène,  qui  ne 
savoit  que  discourir,  et  tua  Valentinien,  qui 
ne  vouloit  plus  avoir  pour  maître  le  superbe 
Franc.  Ce  coup  détestable  fut  fait  dans  les 
Gaules,  auprès  de  Vienne.  Saint  Ambroise, 
que  le  jeune  empereur  avoit  mandé  pour  re- 
cevoir de  lui  le  baptême ,  déplora  sa  perte ,  et 
espéra  bien  de  son  salut.  Sa  mort  ne  demeura 

894.  pas  impunie.  Un  miracle  visible  donna  la  vic- 
toire à  Théodose  sur  Eugène ,  et  sur  les  faux 
dieux  dont  ce  tyran  avoit  rétabli  le  culte.  Eu- 
gène fut  pris  ;  il  fallut  le  sacrifier  à  la  ven- 
geance publique,  et  abattre  la  rébellion  par  sa 
mort.  Le  fier  Arbogaste  se  tua  lui-même  , 
plutôt  que  d'avoir  recours  à  la  clémence  du 
vainqueur,  que  tout  le  reste  des  rebelles  ve- 
noit  d'éprouver.  Théodose,  seul  empereur, 
fut  la  joie  et  l'admiration  de  tout  l'univers.  II 
appuya  la  religion;  il  fit  taire  les  hérétiques; 
il  abolit  les  sacrifices  impurs  des  païens;  il 
corrigea  la  mollesse ,  et  réprima  les  dépenses 

390.  superflues.  Il  avoua  humblement  ses  fautes , 
et  il  en  fit  pénitence.  Il  écouta  saint  Ambroise, 
célèbre  docteur  de  l'Eglise ,  qui  le  reprenoit 
de  sa  colère,  seul  vice  d'un  si  grand  prince. 
Toujours  victorieux ,  jamais  il  ne  fit  la  guerre 


Universelle.  ïi3 

que  par  nécessité.  Il  rendit  les  peuples  heu-     *^ 
reux,  et  mourut  en  paix,  plus  illustre  par  sa 
foi  que  par  ses  victoires.  De  son  temps,  saint     395. 
Jérôme,  prêtre,  retiré  dans  la  sainte  grotte  de     386. 
Bethléem  ,   entreprit  des  travaux   immenses     387. 
pour  expliquer  l'Ecriture,  en  lut  tous  les  inter- 
prètes ,  déterra  toutes  les  histoires  saintes  et 
profanes  qui  la  peuvent  éclaircir,  et  composa 
sur  l'original  hébreu  la  version   de  la  Bible 
que  toute  l'Eglise  a  reçue  sous  le  nom  de  VuU 
gâte.  L'empire,  qui  paroissoit  invincible  sous 
Théodose,  changea  tout-à-coup  sous  ses  deux 
fils.  Arcade  eut  l'Orient ,  et  Honorius  l'Occi- 
dent. Tous  deux  gouvernés  par  leurs  minis- 
tres, ils   firent  servir  leur  puissance  à  des 
intérêts  particuliers.  Bufin  et  Eutrope,  suc- 
cessivement favoris  d'Arcade  ,   et  aussi  mé- 
chans  l'un  que  l'autre,  périrent  bientôt  ;  et  les     39*. 
affaires  n'en  allèrent  pas  mieux  sous  un  prince     ^9. 
foible.SafemmeEudoxeluifit  persécuter  saint     ^ 
Jean  Chrisostôme,  patriarche  de  Constanti- 
nople,  et  la  lumière  de  l'Orient.  Le  pape  saint 
Innocent,  et  tout  l'Occident,  soutinrent  ce 
grand  évèque  contre  Théophile ,  patriarche 
d'Alexandrie,  ministre  des  violences  de  l'im- 
pératrice. L'Occident  étoit  troublé  par  l'inon-4o6ets«iv. 
dation  des  Barbares. Badagaise,goth  et  païen, 
ravagea  l'Italie.  Les  Vandales,  nationgothique 
et  arienne ,  occupèrent  une  partie  de  la  Gaule, 
et  se  répandirent  dans  l'Espagne.  Alaric,  roi 
des  Visigoths,  peuples  ariens,  contragnit  Ho- 
norius à  lui  abandonner  ces  grandes  provinces 
déjà  occupées  par  les  Vandales.  Stilicon  ,  em- 
barrassé de  tant  de  Barbares,  les  bat,   les 


n4  Discours  sur  l'Histoire 

ans  ménage,  s'entend  et  rompt  avec  eux,  sacrifie 
tout  à  son  intérêt,  et  conserve  néanmoins  Fem- 
pire  qu'il  avoit  dessein  d'usurper.  Cependant 
4°8-  Arcade  mourut,  et  crut  l'Orient  si  dépourvu 
de  bons  sujets,  qu'il  mit  son  fils  Théodose, 
âgé  de  huit  ans,  sous  la  tutelle  d'Isdegerde, 
roi  de  Perse.  Mais  Pulchérie,  sœur  du  jeune 
empereur,  se  trouva  capable  des  grandes  af- 
faires. L'empire  de  Théodose  se  soutint  par  la 
prudence  et  la  piété  de  cette  princesse.  Celui 
d'Honorius  sembloit  proche  de  sa  ruine.  Il  fit 
mourir  Stilicon ,  et  ne  sut  pas  remplir  la  place 
4o9-  d'un  si  habile  ministre.  La  révolte  de  Cons- 
4»o.  tantin ,  la  perte  entière  de  la  Gaule  et  de  l'Es- 
pagne, la  prise  et  le  sac  de  Rome  par  les  armes 
d'Alaric  et  des  Visîgoths,  furent  la  suite  de  la 
mort  de  Stilicon.  Ataulphe,  plus  furieux  qu'A- 
laric ,  pilla  Rome  de  nouveau ,  et  il  ne  songeoit 
qu'à  abolir  le  nom  romain  :  mais,  pour  le 
bonheur  de  l'empire ,  il  prit  Placidie ,  sœur  de 
l'empereur.  Cette  princesse  captive ,  qu'il 
4,3.     épousa ,  l'adoucit.  Les  Goths  traitèrent  avec 

414.  les  Romains ,  et  s'établirent  en  Espagne ,  en  se 

415.  réservant  dans  les  Gaules  les  provinces  qui 
tiroient  vers  les  Pyrénées.  Leur  roi  Vallia 
conduisit  sagement  ces  grands  desseins,  L'Es- 
pagne montra  sa  constance;  et  sa  foi  ne  s'altéra 
pas  sous  la  domination  de  ces  ariens.  Cepen- 
dant les  Bourguignons,  peuples  germains, 
occupèrent  le  voisinage  du  Rhin  ,  d'où  peu  à 
peu  ils  gagnèrent  le  pays  qui  porte  encore  leur 
nom.  Les  Francs  ne  s'oublièrent  pas.  Résolus 
de  faire  de  nouveaux  efforts  pour  s'ouvrir  les 

4ao>    Gaules ,  ils  élevèrent  à  la  royauté  Pharamond, 


déJ.  C. 


Universelle.  i  i  5 

fils  de  Marcomir  ;  et  la  monarchie  de  France  ,  as* 
la  plus  ancienne  et  la  plus  noble  de  toutes  celles 
qui  sont  au  monde,  commença  sous  lui.  Le 
malheureux  Honorius  mourut  sans  enfans,  et  4a3. 
sans  pourvoir  à  l'empire.  Théodose  nomma  434, 
empereur  son  cousin  Valentinien  III ,  fils  de 
Placidie  et  de  Constance  son  second  mari ,  et 
le  mit ,  durant  son  bas  âge  ,  sous  la  tutelle  de 
sa  mère  ,  à  qui  il  donna  le  titre  d'impératrice. 
En  ces  temps,  Célestius  et  Pelage  nièrent  le  4»». 
péché  originel ,  et  la  grâce  par  laquelle  nous  413. 
sommes  chrétiens.  Malgré  leurs  dissimulations,  416. 
les  conciles  d'Afrique  les  Condamnèrent.  Les 
papes  saint  Innocent  et  saint  Zozime  ,  que  le 
pape  saint  Célestin  suivit  depuis ,  autorisèrent  417. 
la  condamnation,  et  l'élendirent  par-tout  l'uni- 
vers. Saint  Augustin  confondit  ces  dangereux 
hérétiques  ,  et  éclaira  toute  l'Eglise  par  ses 
admirables  écrits.  Le  même  père ,  secondé  de 
saint  Prosper  son  disciple ,  ferma  la  bouche 
aux  demi-pélagiens,  qui  attribuoient  le  com- 
mencement de  la  justification  et  de  la  foi  aux 
seules  forces  du  libre  arbitre.Un  siècle  si  mal- 
heureux à  l'empire,  et  où  il  s'éleva  tant  d'hé- 
résies, ne  laissa  pas  d'être  heureux  au  chris- 
tianisme.Nul  troublene  l'ébranla,  nullehérésie 
ne  le  corrompit.  L'Eglise,  féconde  en  grandi 
hommes,  confondit  toutes  les  erreurs.  Après 
les  persécutions,  Dieu  se  plut  à  faire  éclater 
la  gloire  de  ses  martyrs;  toutes  les  histoires 
et  tous  les  écrits  sont  pleins  des  miracles  que 
leur  secours  imploré  et  leurs  tombeaux  ho- 
norés opéroient  par  toute  la  terre.  Vigilance, 
qui  s'opposoit  à  des  sentimens  si  reçus,  réfuté    ^ 


1 16  Discours  sur  l'Histoire 

ans     par  saint  Jérôme,  demeura  sans  suite.  La  foi 
fï*r'0f;    chrétienne  s'affermissoit  et  s'étendoit  tous  les 
CGenmf.lL')OUTS'  Mais  l'empire  d'Occident  n'en  ponvoit 
^script.    pluS0  Attaqué  par  tant  d'ennemis,  il  fut  encore 
4a7.     affoibli  par  les  jalousies  de  ses  généraux.  Par 
les  artifices  d'Aétius ,  Boniface ,  comte  d'Afri- 
que, devint  suspect  à  Placidie.  Le  comte  mal- 
traité fit  venir  d: Espagne  Genséric  et  les  Van- 
dales que  les  Goths  en  chnssoient,  et  se  repentit 
trop  tard  de  les  avoir  appelés.  L'Afrique  fut 
ôtée  à  l'empire.  L'Eglise  souffrit  des  maux 
inouis  par  la  violence  de  ces  ariens,  et  vit 
4a9.     couronner  une  infinité  de  martyrs.  Deux  fu- 
rieuses hérésies  s'élevèrent.  Nestorius,  patriar- 
che de  Gonstantinople  divisa  la  Personne  de 
Jésus-Christ;  et  vingt  ans  après,  Eutychès , 
abbé,  en  confondit  les  deux  natures.  Saint 
Cyrille,  patriarche  d'Alexandrie,  s'opposa  à 

430.  Nestorius ,  qui  fut  condamné  par  le  pape  saint 

431.  Célestin.  Le  concile  d'Ephèse,  troisième  gé- 
cdnc.Èp'hn^ra^  en  exécution  de  cette  sentence,  déposa 
act.  i.  ^«Nestorius,  et  confirma  le  décret  de  saint  Cé- 

depos.   Nés-,         .  '  ,  ,  .,  . 

*or.  lestin,  que  les  evequesdu  concile  appellent  leur 

père  dans  leur  définition.  La  sainte  Vierge  fut 
reconnue  pour  la  Mère  de  Dieu,  et  la  doctrine 
de  saint  Cyrille  fut  célébrée  par  toute  la  terre. 
Théodose,  après  quelques  embarras,  se  soumet 

448.  au  concile ,  et  bannit  Nestorius.  Eutychès , 
qui  ne  put  combattre  cette  hérésie  qu'en  se 
jetant  dans  un  autre  excès,  ne  fut  pas  moins 
fortement  rejeté.  Le  pape  saint  Léon-le-Grand 
le  condamna,  et  le  réfuta  tout  ensemble  par 
une  lettre  qui  fut  révérée  dans  tout  l'univers. 

#r.    Le  concile  de  Chalcédoine,  quatrième  général, 


Universelle.  117 

où  ce  grand  pape  tenoit  la  première  place, 
autant  par  sa  doctrine  que  par  l'autorité  de  son 
siège,  anathématisa  Eutychès,  et  Dioscore 
patriarche  d'Alexandrie ,  son  protecteur.  La 
lettre  du  concile  à  saint  Léon,  fait  voir  que  ce  _ RfL»-  ?• 
pape  v  presidoit  par  ses  légats,  comme  le  cher  ad  Léon. 

\     1       J    V  *ï   ;  \/T  '    j.      Conc.  Put; 

a  ses  membres.  L  empereur  Marcien  assista  3, 
lui-même  à  cette  grande  assemblée,  à  l'exem- 
ple de  Constantin ,  et  en  reçut  les  décisions 
avec  le  même  respect.  Un  peu  auparavant, 
Pulchérie  l'avoit  élevé  à  l'empire ,  en  l'épou- 
sant. Elle  fut  reconnue  pour  impératrice  après 
la  mort  de  son  frère,  qui  n'avoit  point  laissé 
de  fils.  Mais  il  falloit  donner  un  maître  à  l'em- 
pire :  la  vertu  de  Marcien  lui  procura  cet 
honneur.  Durant  le  temps  de  ces  deux  con- 
ciles, Théodoret  évêque  de  Cyr,  se  rendit 
célèbre  ;  et  sa  doctrine  seroit  sans  tache ,  si  les 
écrits  violens  qu'il  publia  contre  saint  Cyrille 
n'avoient  eu  besoin  de  trop  grands  éclaircis- 
semens.  11  les  donna  de  bonne  foi ,  et  fut 
compté  parmi  les  évèques  orthodoxes.  Les 
Gaules  commençoientà  reconnoitrelesFrancs. 
Aétius  les  avoit  défendus  contre  Pharamond 
et  contre  Clodion-le-chevelu.  Mais  Mérovée 
fut  plus  heureux ,  et  y  fit  un  plus  solide  éta- 
blissement ,  à  peu  près  dans  le  même  temps 
que  les  Anglais,  peuples  saxons,  occupèrent 
la  Grande  -  Bretagne.  Us  lui  donnèrent  leur 
nom ,  et  y  fondèrent  plusieurs  royaumes,  Ce- 
pendant les  Huns,  peuples  des  Palus  Méotides , 
désolèrent  tout  l'univers  avec  une  armée  im- 
mense ,  sous  la  conduite  d'Attila  leur  roi ,  le 
plus  affreux  de  tous  les  hommes.  Aétius ,  qui 


n6  Discours  sur  l'Histoire 

ans     par  saint  Jérôme,  demeura  sans  suite.  La  foi 
Htl'on.'    chrétienne  s'affermissoit  et  s'étendoit  tous  les 
'cln™/.'1' )OUTS*  Mais  l'empire  d'Occident  n'en  pouvoit 
descript.    plus.  Attaqué  par  tant  d'ennemis,  il  fut  encore 
4M     aifoibli  par  les  jalousies  de  ses  généraux.  Par 
les  artifices  d'Aétius ,  Bonifare ,  comte  d'Afri- 
que, devint  suspect  à  Placidie.  Le  comte  mal- 
traité fit  venir  d'ftspagne  Genséric  et  les  Van- 
dales que  les  Goths  en  chassoient,  et  se  repentit 
trop  tard  de  les  avoir  appelés.  L'Afrique  fut 
ôtée  à  l'empire.  L'Eglise  souffrit  des  maux 
inouis  par  la  violence  de  ces  ariens,  et  vit 
4a9.     couronner  une  infinité  de  martyrs.  Deux  fu- 
rieuses hérésies  s'élevèrent.  Nestorius,  patriar- 
che de  Gonstantinople  divisa  la  Personne  de 
Jésus-Christ  ;  et  vingt  ans  après ,  Eutychès  , 
abbé,  en  confondit  les  deux  natures.  Saint 
Cyrille,  patriarche  d'Alexandrie,  s'opposa  à 
43o.     Nestorius ,  qui  fut  condamné  par  le  pape  saint 
43l>     Célestin.  Le  concile  d'Ephèse,  troisième  gé- 
cdnl' Epk.n^râ^ •)  en  exécution  de  cette  sentence,  déposa 
act.l'sent. Nestorius,  et  confirma  le  décret  de  saint  Cé- 

depos.   ries-,         .  '  ,  -,  .,  11  1 

tor.  lestin,  quêtes  evequesdu  conçue  appellent  leur 

père  dans  leur  définition.  La  sainte  Vierge  fut 
reconnue  pour  la  Mère  de  Dieu,  et  la  doctrine 
de  saint  Cyrille  fut  célébrée  par  toute  la  terre. 
Théodose,  après  quelques  embarras,  se  soumet 
448-  au  concile ,  et  bannit  Nestorius.  Eutychès , 
qui  ne  put  combattre  cette  hérésie  qu'en  se 
jetant  dans  un  autre  excès,  ne  fut  pas  moins 
fortement  rejeté.  Le  pape  saint  Léon-le-Grand 
le  condamna,  et  le  réfuta  tout  ensemble  par 
une  lettre  qui  fut  révérée  dans  tout  l'univers. 
#r.    Le  concile  de  Chalcédoine5  quatrième  général, 


Universelle.  117 

où  ce  grand  pape  tenoit  la  première  place, 
autant  par  sa  doctrine  que  par  l'autorité  de  son 
siège,  anathématisa  Eutychès,  et  Dioscore 
patriarche  d'Alexandrie ,  son  protecteur.  La 
lettre  du  concile  à  saint  Léon,  fait  voir  que  ce  . R'7;"-  ?> 

,    •   1     •  1  f  11      rSyn.  Chalg. 

pape  y  presidoit  par  ses  légats,  comme  le  chef  ad  Léon. 

K    L       J    V  \   ;  \i\  •  '    1      Conc.  Parti 

a  ses  membres.  L  empereur  Marcien  assista^ 
lui-même  à  cette  grande  assemblée,  à  l'exem- 
ple de  Constantin  ,  et  en  reçut  les  décisions 
avec  le  même  respect.  Un  peu  auparavant, 
Pulchérie  l'avoit  élevé  à  l'empire,  en  l'épou- 
sant. Elle  fut  reconnue  pour  impératrice  après 
la  mort  de  son  frère,  qui  n'avoit  point  laissé 
de  fils.  Mais  il  falloit  donner  un  rnaitre  à  l'em- 
pire :  la  vertu  de  Marcien  lui  procura  cet 
honneur.  Durant  le  temps  de  ces  deux  con- 
ciles, Théodoret  évêque  de  Cyr,  se  rendit 
célèbre  ;  et  sa  doctrine  seroit  sans  tache ,  si  les 
écrits  violens  qu'il  publia  contre  saint  Cyrille 
n'avoient  eu  besoin  de  trop  grands  éclaircis- 
semens.  11  les  donna  de  bonne  foi ,  et  fut 
compté  parmi  les  évêques  orthodoxes.  Les 
Gaules  commençoient  à  reconnoitreles  Francs, 
Aétius  les  avoit  défendus  contre  Pharamond 
et  contre  Clodion-Je-chevelu.  Mais  Mérovée 
fut  plus  heureux ,  et  y  fit  un  plus  solide  éta- 
blissement ,  à  peu  près  dans  le  même  temps 
que  les  Anglais,  peuples  saxons,  occupèrent 
la  Grande  -  Bretagne.  Us  lui  donnèrent  leur 
nom  ,  et  y  fondèrent  plusieurs  royaumes.  Ce- 
pendant les  Huns,  peuples  des  Palus  Méotides , 
désolèrent  tout  l'univers  avec  une  armée  im- 
mense ,  sous  la  conduite  d'Attila  leur  roi ,  le 
plus  affreux  de  tous  les  hommes.  Aétius ,  qui 


deJ.  C 


120  Discours  sur  l'Histoire 

Ans    et  les  Hernies  furent  contraints  de  tout  aban- 
donner. Théodoric  ,  outre  l'Italie,  tenoit  en- 

494.  core  la  Provence.  De  son  temps ,  saint  Benoît , 
retiré  en  Italie  dans  un  désert,  commençoit 
dès  ses  plus  tendres  années  à  pratiquer  les 
saintes  maximes  dont  il  composa  depuis  cette 
belle  règle  que  tous  les  moines  d'Occident 
reçurent  avec  le  même  respect  que  les  moines 
d'Orient  ont  pour  celle  de  saint  Basile.  Les 
Romains  achevèrent  de  perdre  les  Gaules 
par  les  victoires  de  Clovis,  fils  de  Childéric. 

695.  Il  gagna  aussi  sur  les  Allemands  la  bataille  de 
Tolbiac,  par  le  vœu  qu'il  fit  d'embrasser  la 
religion  chrétienne,  à  laquelle  Clotilde  sa 
femme  ne  cessoit  de  le  porter.  Elle  étoit  de 
la  maison  de  Bourgogne,  et  catholique  zélée, 
encore  que  sa  famille  et  sa  nation  fût  arienne. 
Clovis,  instruit  par  saint  Vaast,  fut  baptisé  à 
Reims ,  avec  ses  Français ,  par  saint  Rcmi , 
évêque  de  cette  ancienne  métropole.  Seul  de 
tous  les  princes  du  monde,  il  soutint  la  foi 

5o6.     catholique,  et  mérita  le  titre  de  très-chrétien 

hor-j.  à  ses  successeurs.  Par  la  bataille  où  il  tua  de 
sa  propre  main  Alaric ,  roi  des  Visigoths , 
Tolose  et   l'Aquitaine  furent  jointes  à  son 

5o8.  royaume.  Mais  la  victoire  des  Ostrogoths  l'em- 
pêcha de  tout  prendre  jusqu'aux  Pyrénées;  et 
ta  fin  de  son  règne  ternit  la  gloire  des  com- 

6l0.  mencemens.  Ses  quatre  enfans  partagèrent  le 
royaume ,  et  ne  cessèrent  d'entreprendre  les 
uns  sur  les  autres,  Anastase  mourut  frappé  de 

£»8.  la  foudre.  Justin,  de  basse  naissance,  mais  ha- 
bile et  très-catholique,  fut  fait  empereur  par 
le  sénat.  Il  se  soumit,  avec  tout  son  peuple, 

aux 


E 


Universelle.  121 

aux  décrets  du  pape  saint  Hormisdas,  et  mit      ans 
fin  aux  troubles  de  l'Eglise  d'Orient.  De  son      &L 
temps,  Boè'ce ,  homme  célèbre  par  sa  doctrine 
aussi  bien  que  par  sa  naissance,  et  Symmaque 
son  beau-père,  tous  deux  élevés  aux  thaiges 
les  plus  éminentes,  furent  immolés  aux  jalou- 
sies  de  Théodoric,  qui  les  soupçonna  sans 
sujet  de  conspirer  contre  l'état.  Le  roi,  trou- 
blé de  son  crime,  crut  voir  la  tète  de  Sym- 
maque dansun  plat  qu'on  lui  servoit,  et  mourut 
quelque  temps  après.  Amalasonte ,  sa  fille  et 
mère  d  Atalaric,  qui  devenoit  roi  par  la  mort 
de  son  aïeul,  est  empêchée  par  les  Goths  de 
faire  instruire  le  jeune  prince  comme  méritoit 
sa  naissance  ;  et ,  contrainte  de  l'abandonner 
aux  gens  de  son  âge  ,  elle  voit  qu'il  se  perd, 
sans  pouvoir  y  apporter  de  remède.  L'année 
d'après ,  Justin  mourut,  après  avoir  associé  à      6*7* 
l'empire  son  neveu  Justinien  ,  dont  le  long 
règne  est  célèbre  par  les  travaux  de  Tribo- 
nien ,  compilateur  du  droit  romain ,  et  par  les 
exploits  de  Bélisaire  et  de  l'eunuque  Narsès. 
Ces  deux  fameux  capitaines  réprimèrent  les      $*<)■ 
Perses,  défirent  les  Ostrogoths  et  les  Van-      5^e'c- 
dales  ,  rendirent   à  leur   maître    l'Afrique ,      53^ 
l'Italie  et  Rome.  Mais  l'empereur,  jaloux  de      Va- 
leur gloire,  sans  vouloir  prendre  part  à  leurs      563' 
travaux,  les  embarassoit  toujours  plus  qu'il 
ne  leur  donnoit  d'aisance.  Le  royaume   de 
France  s'augmentoit.  Après  une  longue  guerre, 
Childebert  et  Clotaire,  enfansde  Clovis,  con-      $&. 
quirent  le  royaume    de  Bourgogne  ;   et    en 
même  temps  immolèrent   à  leur  ambition  les 
enfans  mineurs  de  leur  frère  Clodomir,  dont 
Tome  L  F 


i'i%  Discours  sur  i/Histoire 

â  m  s  ils  partagèrent  entre  eux  le  royaume.  Quel- 
que temps  après  ,  et  pendant  que  Bélisaire 
attaquoit  si  vivement  les  Ostrogoths  ,  ce  qu'ils 
avoient  clans  les  Gaules  fut  abandonné  aux 
Français.  La  France  s'étendoit  alors  beaucoup 
au-delà  du  Rhin;  mais  les  partages  des  prin- 
ces, qui  faisoient  autant  de  royaumes,  l'empê- 
choient  d'être  réunie  sous  une  même  domina- 
tion. Ses  principales  parties  furent  la  Neustrie, 
c'est-à-dire ,  la  France  occidentale  ;  et  TAus- 
trasie  ,  c'est-à-dire  ,  la  France  orientale.  La 

553-  même  année  que  Rome  fut  reprise  par  Narsès , 
Justinien  fit  tenir  à  Constantinople  le  cin- 
quième concile  général ,  qui  confirma  les  pré- 
cédens,  et  condamna  quelques  écrits  favorables 
à  Nestorius.  C'est  ce  qu'on  appeloit  les  trois 
chapitres,  à  cause  des  trois  auteurs,  déjà  morts 
il  y  avoit  long-temps ,  dont  il  s'agissoit  alors. 
On  condamna  la  mémoire  et  les  écrits  de 
Théodore  ,  évèque  de  Mopsueste ,  une  lettre 
d'Ibas,  évêque  d'Edesse ,  et,  parmi  les  écrits 
de  Théodore,  ceux  qu'il  avoit  composés  contre 
saint  Cyrille.  Les  livres  d'Origène ,  qui  trou- 
bioient  tout  l'Orient  depuis  un  siècle ,  furent 
aussi  réprouvés.  Ce  concile  ,  commencé  avec 
de  mauvais  desseins,  eut  une  heureuse  conclu- 
sion ,  et  fut  reçu  du  saint  siège  qui  s'y  étoit 

553.  opposé  d'abord.  Deux  ans  après  le  concile  , 
Narsès ,  qui  avoit  ôté  l'Italie  aux  Goths ,  la 
défendit  contre  les  Français,  et  remporta  une 
pleine  victoiresurBucelin,  général  des  troupes 
d'Austrasie.  Malgré  tous  ces  avantages,  l'Italie 

^8  ne  demeura  guère  aux  enpereurs.  Sous  Justin 
II ,  neveu  de  Justinien  ,  et  après  la  mort  de 


Universelle.  12S 

Narsès,  le  royaume  de  Lombardie  fut  fondé      a»^ 
par  Alboïn.  11  prit  Milan  et  Pavie  :  Rome  et      %o. 
Ravenne  se  sauvèrent  à  peine  de  ses  mains  ; 
et  les  Lombards  firent  souffrir  aux  Romains 
des  maux  extrêmes.  Rome  fut  mal  secourue      M- 
par  ses  empereurs,  que  les  Avares,  nation  scy- 
thique ,  les  Sarrasins ,  peuples  d'Arabie ,  et  les 
Perses  plus  que  tous  les  autres,  tourmenioient 
de  tous  côtés  en  Orient.  Justin,  qui  ne  croyoit 
que  lui-même  etsespassions,  fut  toujours  battu 
par  les  Perses  et  par  leur  roi  Chosroës.  Il  se 
troubla  de  tant  de  pertes,  jusqu'à  tomber  en 
frénésie.  Sa  femme  Sophie  soutint  l'empire. Le 
malheureux  prince  revint  trop  tard  à  son  bon      579> 
sens  ,  et  reconnut  en  mourant  la  malice  de 
ses  flatteurs.  Après  lui,  Tibère  II,  qu'il  avoit 


S80. 


nommé  empereur ,  réprima  les  ennemis ,  sou-  58i. 
lagea  les  peuples,  et  s'enrichit  parses  aumônes. 
Les  victoires  de  Maurice,  cappadocien  ,  gé- 
néral de  ses  armées,  firent  mourir  de  dépit  le 
superbe  Chosroës.  Elles  furent  récompensées 
de  l'empire  que  Tibère  lui  donna  en  mourant ,  587. 
avec  sa  fille  Constantine.  En  ce  temps,  l'am- 
bitieuse Frédegonde  ,  femme  du  roi  Chilpéric 
I,  mettoit  toute  la  France  en  combustion ,  et 
ne  cessoit  d'exciter  des  guerres  cruelles  entre 
les  rois  Français.  Au  milieu  des  malheurs  de 
Tltalie  ,  et  pendant  que  Rome  étoit  affligée  5^ 
d'une  peste  épouvantable,  saint  Grégoire-le- 
Grand  fut  élevé  malgré  lui  sur  le  siège  de  saint 
Pierre.  Ce  grand  pape  apaise  la  peste  par  ses 
prières,  instruit  les  empereurs ,  et  tout  en- 
semble leur  fait  rendre  l'obéissance  qui  leur 
est  due  ;  console  l'Afrique  et  la  fortifie  :  con- 

F  2 


124  Discours  sur  l'Histoire 
dAN£  firme  en  Espagne  les  Visigoths  convertis  de 
l arianisme  ,  et  Récarède  le  catholique  ,  qui 
venoit  de  rentrer  au  sein  de  l'Eglise  ;  convertit 
l'Angleterre  ;  réforme  la  discipline  dans  la 
France,  dont  il  exalte  les  rois  toujours  ortho- 
doxes au-dessus  de  tous  les  rois  de  la  terre  ; 
fléchit  les  Lombards  ;  sauve  Rome  et  l'Italie 
que  les  empereurs  ne  pouvoient  aider;  réprime 
l'orgueil  naissant  des  patriarches  de  Constan- 
tinople;  éclaire  toute  l'Eglise  parsa-doctrine; 
gouverne  l'Orient  et  l'Occident  avec  autant 
de  vigueur  que  d'humilité;  et  donne  au  monde 
un  parfait  modèle  du  gouvernement  écclé- 

st.  t  siastique.  L'histoire  de  l'Eglise  n'a  rien  de  plus 
beau  que  I  entrée  du  saint  moine  Augustin 
dans  le  royaume  de  Kent ,  avec  quarante  de 
ses  compagnons,  qui  ,  précédés  de  la  croix  et 
de  l'image  du  grand  roi  Notre-Seigneur  Jésus- 
Christ  ,  faisoient  des  vœux  solennels  pour  la 
conversion  de  l'Angleterre.  Saint  Grégoire , 
**&*'$' V1  ^es  av°iï  envoyés,  les  instruisoit  par  des 
iâd.fc  ■  '  lettres  vraiment  apostoliques ,  et  apprenoit  à 
saint  Augustin  à  trembler  parmi  les  miracles 
continuels  que  Dieu  faisoit  par  son  ministère. 
Berthe ,  princesse  de  France ,  attira  au  chris- 
tianisme le  roi  Edhilbert,  son  mari.  Les  rois 
de  France  et  la  reine  Brunehault  protégèrent 
la  nouvelle  mission.  Les  évèques  de  France 
entrèrent  dans  cette  bonne  oeuvre ,  et  ce  furent 
eux  qui ,  par  l'ordre  du  pape ,  sacrèrent  saint 

<oi-      Augustin.  Le  renfort  que  saint  Grégoire  en- 
voya au  nouvel  évêque  produisit  de  nouveaux 

6o**      fruits  ,  et  l'Eglise  anglicane  prit   sa  forme. 
L'empereur  Maurice  ,  ayant  éprouvé  la  fidé- 


Universelle.  125 

lité  du  saint  pontife  ,  se  corrigea  par  ses  avis ,     ans 
et  reçut  de  lui  cette  louange  si  digne  d'un 
prince  chrétien ,  que  la  bouche  des  hérétiques 
n'osoit  s'ouvrir   de  son  temps.  Un  si  pieux      601. 
empereur  fit  pourtant  une  grande  faute.  Un 
nombre  infini  de  Romains  périrent  entre  les 
mains  des  Barbares  ,  faute  d'être  rachetés  à  un 
écu  par  tète.  On  voit  incontinent  après  les 
remords  du  bon  empereur;  la  prière  qu'il  fait 
à  Dieu  de  le  punir  en  ce  monde  plutôt  qu'en 
l'autre  ;  la  révolte  de  Phocas ,  qui  égorge  à  ses      603. 
yeux  toute  sa  famille  :  Maurice  tué  le  dernier , 
ei  ne  disant  autre  chose"  parmi  tous  ses  maux, 
que  ce  verset  du  psalmiste  :  Vous  êtes  juste  ,  p^«- "8. 
0  Seigneur  !  et  tous  vos  jugemens  sont  droits. 
Phocas  ,   élevé  à  l'empire  par  une  action  si 
détestable  ,  tâcha  de  gagner  les  peuples,  en 
honorant  le  saint  siège,  dont  il  confirma  les      «<>& 
privilèges.  Mais  sa  sentence  étoit  prononcée, 
liérachus ,  proclamé  empereur   par  l'armée      6l°- 
d'Afrique  ,  marcha  contre  lui.  Alors  Phocas 
éprouva  que  souvent  les  débauches  nuisent 
plus  aux  princes  que  les  cruautés;  et  Polhin  , 
dont  il  avoit  débauché  la  femme,  le  livra  à 
Héraclius  qui  le  fit  tuer.  La  France  vit ,  un 
peu  après  ,  une  tragédie  bien  plus  étrange.  La 
reine  Brunehault,  livrée  à  Clothaire  II,  fut      614. 
immolée  à  l'ambition  de  ce  prince;  sa  mémoire 
fut  déchirée  ;  et  sa  vertu ,  tant  louée  par  le 
pape  saint  Grégoire ,  a  peine  encore  à  se  dé- 
fendre. L'empire  cependant  étoit  désolé.  Le 
roi  de  Perse  Chosroës  II,  sous  prétexte  de 
venger  Maurice  ,  avoit  entrepris  de  perdre 
Phocas.  Il  poussa  ses  conquêtes  sous  Héra- 

F  3 


126         Discours  sur  l'Histoire 
a  n  s     clius.  On  vit  l'empereur  battu ,  et  la  vraie  croix 
e62o."    enlevée  par  les  infidèles;  puis ,  par  un  retour 
£*;      admirable,  Héraclius  cinq  fois  vainqueur,  la 
Jg       Perse  pénétrée  par  les  Romains  ,  Chosroës  tué 
fo6.      par  son  fils,  et  la  sainte  croix  reconquise. 
Pendant  que  la  puissance  des  Perses  étoit  si 
bien  réprimée  ,  un  plus  grand    mal   s'éleva 
contre  1  empire  et  contre  toute  la  chrétienté. 
4aa.      Mahomet  s'érigea  en  prophète  parmi  les  Sar- 
rasins :  il  fut  chassé  de  la  Mecque  par  les  siens. 
A  sa  fuite  commence  la  fameuse  hégire,  d'où 
les   mahométans  comptent  leurs  années,  Le 
faux  prophète  donna  ses  victoires  pour  toute 
marque  de  sa  mission.  Il  soumit  en  neuf  ans 
toute  l'Arabie,  de  gré  ou  de  force,  et  jeta  les 
ca9.      fondemens  de  l'empire  des  califes.  A  ces  maux 
se  joignit  l'hérésie  des  monothélites ,  qui ,  par 
une  bizarrerie  presque  inconcevable,  en  re- 
connoissant  deux  natures  en  Notre-Seîgneur  , 
n'y  vouloient  reconnoitre  qu'une   seule   vo- 
lonté. L'homme,  selon  eux,  n'y  vouloit  lier?  ; 
et  il  n'y  avoit  en  Jésus-Christ  que  la  seule 
volonté  du  Verbe.  Ces  hérétiques  cachoier.t 
leur  venin  sous  des  paroles  ambiguës  :  un  faux 
amour  de  la  paix  leur  fit  proposer  qu'on  ne 
parlât  ni  d'une  ni  de  deux  volontés.  Ils  impo- 
sas,     sèrent,  par  ces  artifices ,  au  pape  Honorius  i , 
qui  entra  avec  eux  dans  un  dangereux  ména- 
gement ,  et  consentit  au  silence  où  le  men- 
songe et  la  vérité  furent  également  supprimés. 
639.      Pour  comble   de  malheur  ,    quelque   temps 
après,  l'empereur  Héraclius  entreprit  de  dé- 
cider la  question  de  son  autorité,  et  proposa 
son  ecthèse ,  ou  exposition  favorable  aux  mo- 


•  Universelle.  127 

nothélites  :  mais  les  artifices  des  hérétiques  fu-    ^J  ^ 
rent  enfin  découverts.  Le  pape  Jean  IV  con-     640. 
damna  l'ecthèse.  Constant  ,  petit-fils  d'Héra-      t» 
clius ,  soutint  ledit  de  son  aïeul  par  le  sien 
appelé  type.  Le  saint  siège  et  le  pape  Théodore 
s'opposent  à  cette  entreprise  :  le  pape  S.  Martin 
I  assemble  le  concile  deLatran,  où  il  anathé- 
matise  le  type  et  les  chefs  des  monothélites. 
Saint  Maxime,  célèbre  par  tout  l'Orient  pour 
sa  piété  et  sa  doctrine  ,  quitte  la  cour  infectée 
de  la  nouvelle  hérésie,  reprend  ouvertement 
les  empereurs  qui  avoient  osé  prononcer  sur 
les  questions  de  la  foi  ,  et  souffre  des   maux 
infinis  pour  la  religion  catholique.  Le  pape      65°- 
traîné  d'exil  en  exil ,   et  toujours  durement      "*• 
traité  par  l'empereur  ,  meurt  enfin  parmi  les 
souffrances,  sans  se  plaindre  ni  se  relâcher  de 
ce  qu'il  doit  à  son  ministère.   Cependant  îa 
nouvelle  église  anglicane,  fortifiée  par  les  soins 
des  papes  Boniface  V  et  Honorius ,  se  rendoit 
illustre  par  toute  la  terre.    Les   miracles  y 
abondoient  avec  les  vertus,  comme  dans  les 
temps  des  apôtres;  et  il  n'y  avoit  rien  de  plus 
éclatant  que  la  sainteté  de  ses  rois.  Eduin  era-      Uf* 
brassa ,  avec  tout  son  peuple ,  la  foi  qui  lui 
avoit  donné  la  victoire  sur  ses  ennemis  ,  et 
convertit  ses  voisins.  Oswalde  servit  d'inter-      634. 
prête  aux  prédicateurs  de  l'évangile;  et ,  re- 
nommé par  ses  conquêtes ,  il  leur  préféra  la 
gloire  d'être  chrétien.  Les  Merciens  furent 
convertis  par  le  roi  deNorthumberland  Osuin:      655. 
leurs  voisins   et  leurs  successeurs   suivirent 
leurs  pas;  et  leurs  bonnes  œuvres  furent  im- 
menses. Tout  périssoit  en  Orient.  Pendant  que 

F  4 


128         Discours  sur  i/Histqire 
ans     les  empereurs  se  consument  dans  les  disputes 
634.  '    de  religion  et  inventent  des  hérésies ,  les  Sar- 
tfà\      rasins  pénètrent  l'empire;  ils  occupent  la  Syrie 
*37'      et  IaPalestine;  la  sainte  Cité  leur  est  assujettie; 
la  Perse  leur  est  ouverte  par  ses  divisions,  et 
ils  prennent  ce  grand  royaume  sans  résistance. 
*47.      Ils  entrent  en  Afrique  ,  en  état   d'en  faire 
64».      bientôt  une  de  leurs  provinces  :  Pile  de  Chypre 
leur  obéit  ;  et  ils  joignent ,  en  moins  de  trente 
ans,  toutes  ces  conquêtes  à  celles  de  Mahomet. 
L'Italie,  toujours  malheureuse  et  abandonnée, 
gémissoit  sous  les  armes  des  Lombards:  Cons- 
tant désespéra  de  les  chasser,  et  se  résolut  à 
ravager  ce  qu'il  ne  put  défendre.  Plus  cruel 
663.      que  les  Lombards  mêmes  ,  il  ne  vint  à  Rome 
que  pour  en  piller  les  trésors  :  les  églises  ne 
s'en  sauvèrent  pas  :  il  ruina  la  Sardaigne  et  la 
Sicile  ;  et,  devenu  odieux  à  tout  le  monde  ,  il 
668.      périt  de  la  main  des  siens.  Sous  son  fils  Cons- 
fc7>.      tantin  Pogonat,  c'est-à-dire,  le  barbu  ,  les 
672.      Sarrasins  s'emparèrent  de  la  Cilicie  et  de  la 
678.      Lycie.  Constantinople  assiégée  ne  fut  sauvée 
que  par  un  miracle.  Les  Bulgares  ,   peuples 
venusde  l'embouchure  du\Volga,se  joignirent 
à  tant  d'ennemis  dont  l'empire  étoit  accablé  , 
occupèrent  cette  partie  de  la  Thrace  appelée 
depuis  Bulgarie  ,  qui  étoit  l'ancienne  Mysie, 
L'Eglise  anglicane enfantoitdenouvellesLgli- 
ses;  et  saint  Wilfrid,  évêqne  d'Yorck,  chassé 
t8o.      de  son  siège  ,  convertit  la  Frise.  Toute  l'Eglise 
reçut  une  nouvelle  lumière  par  le  concile  de 
Constantinople  ,  sixième  général  ,  où  le  pape 
St.  Agathon  présida  par  ses  légats,  et  expliqua 
ïa  foi  catholique  par  une  lettre  admirable.  Le 


Universelle.  i  29 

concile  frappa  d'analhème  un  évêque  célèbre  a» 
par  sa  doctrine ,  un  patriarche  d'Alexandrie, 
quatre  patriarches  de  Constantinople  ,  c'est- 
à-dire  ,  tous  les  auteurs  de  la  secte  des  mo- 
nothélites  ,  sans  épargner  le  pape  Honorius , 
qui  les  avoit  ménagés.  Après  la  mort  d'Aga- 
thon ,  qui  arriva  durant  le  concile  ,  le  pape 
saint  Léon  II  en  confirma  les  décisions  ,  et  en 
reçut  tous  les  anathèmes.  Constantin  Pogonat, 
imitateur  du  grand  Constantin  el  de  Marcien  , 
entra  au  concile  à  leur  exemple  ;  et ,  comme 
il  y  rendit  les  mêmes  soumissions ,  il  y  fut 
honoré  des  mêmes  titres  d'orthodoxe ,  de  reli- 
gieux, de  pacifique  empereur,  et  de  restau- 
rateur de  la  religion.  Son  fils  Justinien  II  lui 
succéda  encore  enfant.  De  son  temps,  la  foi  685* 
s'étendoit  et  éclatoit  vers  le  Nord.  Saint  Ki-  ^ 
lien,  envoyé  par  le  pape  Conon,  prêcha  l'évan- 
gile dans  la  Franconie.  Du  temps  du  pape 
Serge,  Céadual  ,  un  des  rois  d'Angleterre, 
vint  reconnoître  en  personne  l'Eglise  romaine, 
d'où  la  foi  avoit  passé  en  son  île  ;  et ,  après 
avoir  reçu  le  baptême  par  les  mains  du  pape, 
il  mourut  selon  qu'il  l'avoit  lui-même  désiré. 
La  maison  de  Clovis  étoit  tombée  dans  une 
foiblesse  déplorable  :  de  fréquentes  minorités 
avoient  donné  occasion  de  jeter  les  princes 
dans  une  mollesse  dont  ils  ne  sortoient  point 
étant  majeurs.  De  là  sort  une  longue  suite  de 
rois  fainéans  ,  qui  navoîent  que  le  nom  de  roi,' 
et  laissoient  tout  le  pouvoir  aux  maires  du' 
palais.  Sous  ce  titre  ,  Pépin  Hérisïeï  gouverna*  (*& 
tout,  et  éleva  sa  maison  à  de  plus  hautes  es- 
pérances. Par  son  autorité,  et  après  le  martyre1     695. 

F  b'   '  :  :  ; 


i3o         Discours  sur  l'Histoire. 

i  ■  *  s  de  saint  Vigbert ,  la  foi  s'établit  dans  la  Frise , 
que  la  France  venoit  d'ajouter  à  ses  conquêtes. 
Saint  Swibert,  saint  Wiliebrod  ,  et  d'autres 
hommes  apostoliques  répandirent  l'évangile 
dans  les  provinces  voisines.  Cependant  la  mi- 
norité de  Justinien  s'étoit  heureusement  pas- 

6<?4-      sée  :  les  victoires  de  Léonce  avoient  abattu  les 

696.  Sarrasins  ,  et  rétabli  la  gloire  de  l'empire  en 
Orient.  Mais  ce  vaillant  capitaine ,  arrêté  in- 
justement ,  et  relâché  mal-à-propos,  coupa 
le  nez  à  son  maitre,  et  le  chassa.  Ce  rebelle 
souffrit  un  pareil  traitement  de  Tibère,  nommé 
Absimare  ,   qui    lui-même   ne    dura    guère. 

7°2-      Justinien  rétabli  fut  ingrat  envers  ses  amis  ; 

711-  et  en  se  vengeant  de  ses  ennemis  ,  il  s'en  fit  de 
plus  redoutables  ,  qui  le  tuèrent.  Les  images 
de  Philippique,  son  successeur,  ne  furent  pas 
reçues  dans  Rome,  à  cause  qu'il  favorisoitles 
monothélites,  et  se  déclaroit  ennemi  du  con- 

?»3-  cile  sixième.  On  élu  ta  Constantinopîe  Anastase 
II,  prince  catholique,  et  on  creva  les  yeux  à 
Philippique.  En  ce  temps,  les  débauches  du 
roi  Roderic  ou  Rodrigue  firent  livrer  l'Es- 
pagne aux  Maures;  c'est  ainsi  qu'on  appeloit 
les  Sarrasins  d'Afrique.  Le  comte  Julien,  pour 
venger  sa  fille  dont  Roderic  abusoit ,  appela 
ces  infidelles.  Ils  viennent  avec  des  troupes 
immenses  :  ce  roi  périt  :  l'Espagne  est  soumise , 
et  l'empire  des  Goths  y  est  éteint.  L'Eglise 
d'Espagne  fut  mise  alors  à  une  nouvelle 
épreuve;  mais,  comme  elle  s'étoit  conservée 
sous  les  ariens ,  les  mahométans  ne  purent 
l'abattre.  Ils  la  laissèrent  d'abord  avec  assez 
de  liberté;  mais ,  dans  les  siècles  suivans,  il 


î 


716. 


Universelle.  j3i 

fallut  soutenir  de  grands  combats  ;  et  la  chas-  a  »  s 
teté  eut  ses  martyrs  ,  aussi  bien  que  la  foi , 
sous  la  tyrannie  d'une  nation  aussi  brutale 
qu'infidelle.  L'empereur  Anastase  ne  dura 
uère.  L'armée  força  Théodose  III  à  prendre  71s» 
a  pourpre.  Il  fallut  combattre  :  le  nouvel  em- 
pereur gagna  la  bataille,  et  Anastase  fut  mis 
dans  un  monastère.  Les  Maures ,  maîtres  de 
l'Espagne  ,  espéroient  s'étendre  bientôt  au- 
delà  des  Pyrénées;  mais  Charles  Martel,  des- 
tiné à  les  réprimer ,  s'étoit  élevé  en  France, 
et  avoit  succédé ,  quoique  bâtard ,  au  pouvoir 
de  son  père  Pépin  Hénstel ,  qui  laissa  l'Aus- 
trasie  à  sa  maison  comme  une  principauté  sou- 
veraine ,  et  le  commandement  en  Neustrie  par 
la  charge  de  maire  du  palais.  Charles  réunit 
tout  par  sa  valeur.  Les  affaires  d'Orient  étoient 
brouillées.  Léon  Isaurien,  préfet  d'Orient ,  ne 
reconnut  pas  Théodose  ,  qui  quitta  sans  répu- 
gnance l'empire  qu'il  n'avoit  accepté  que  par 
force  ;  et  retiré  à  Ephèse  ,  ne  s'occupa  plus 
que  des  véritables  grandeurs.  Les  Sarrasins  718. 
reçurent  de  grands  coups  durant  l'empire  de 
Léon.  Us  levèrent  honteusement  le  siège  de  7*9- 
Constantinople.  Pelage,  qui  se  cantonna  dans 
les  montagnes  d'Astui  ie  avec  ce  qu'il  y  avoit 
de  plus  résolu  parmi  les  Goths ,  après  une 
victoire  signalée  ;  opposa  à  ces  infidèles  un 
nouveau  royaume,  par  lequel  ils  dévoient  un 
jour  être  chassés  de  l'Espagne.  Malgré  les 
efforts  et  l'armée  immense  d'Abdérame  leur 
général ,  Charles  Martel  gagna  sur  eux  la  fa-  7*$. 
meuse  bataille  de  Tours.  Il  y  périt  un  nombre 
infini  de  ces  infidelles,  et  Abdérame  lui-même 

F  6' 


4e  J.  C 


%Zz  Discours  sur  l'Histoire 
ans  y  demeura  sur  la  place.  Cette  victoire  fu$ 
suivie  d'autres  avantages  par  lesquels  Charles 
arrêta  les  Maures  ,  et  étendit  le  royaume  jus- 
qu'aux Pyrénées.  Alors  les  Gaules  n'eurent 
presque  rien  qui  n'obéit  aux  Français;  et  tous 
reconnoissoient  Charles  Martel.  Puissant  en 
paix,  en  guerre,  et  maître  absolu  du  royaume, 
il  régna  sous  plusieurs  rois  qu'il  fit  et  défit  à 
sa  fantaisie ,  sans  oser  prendre  ce  grand  titre. 
La  jalousie  des  seigneurs  Français  vouloit  être 
'33.  ainsi  trompée.  La  religion  s'établissoit  en  Al- 
lemagne. Le  prêtre  saint  Boniface  convertit 
ces  peuples,  et  en  fut  fait  évêque  par  le  pape 
Grégoire  II  qui  l'y  avoit  envoyé.  L'empire 
étoit  alors  assez  paisible  :  mais  Léon  y  mit  le 
7*6.  trouble  pour  long-temps.  Il  entreprit  de  ren- 
verser comme  des  idoles  les  images  de  Jésus- 
Christ  et  de  ses  saints.  Comme  il  ne  put 
attirer  à  ses  sentimens  saint  Germain ,  patriar- 
che de  Constantinople ,  il  agit  de  son  autorité; 
et,  après  une  ordonnance  du  sénat,  on  lui  vit 
d'abord  briser  une  image  de  Jésus -Christ, 
qui  étoit  posée  sur  la  grande  porte  de  l'église 
de  Constantinople.  Ce  fut  par  là  que  com- 
mencèrent les  violences  des  iconoclastes,  c'est- 
à-dire  ,  des  brise-images.  Les  autres  images  r 
que  les  empereurs  ,  les  évêques  et  tous  les 
fidèles  avoient  érigées  depuisla  paix  de  l'Eglise 
dans  les  lieux  publics  et  particuliers ,  furent 
aussi  abattues.  A  cespectacle,  lepeuple  s'émut, 
Les  statues  de  l'empereur  furent  renversées  en 
divers  endroits.  Il  se  crut  outragé  en  sa  per- 
sonne :  on  lui  reprocha  un  semblable  outrage 
c[ii;il  faisoit  à  Jjesus-Christ  et  à  ses  saints  , 


Universelle.  i33 

et  que,  de  son  aveu  propre,  l'injure  faite  à  ans 
l'image  retomboit  sur  l'original.  L'Italie  passa 
encore  plus  avant,  l'impiété  de  l'empereur  fut 
cause  qu'on  lui  refusa  les  tributs  ordinaires , 
Luitprand  ,  roi  des  Lombards  ,  se  servit  du 
même  prétexte  pour  prendre  Ravenne ,  rési- 
dence des  exarques:  onnommoit  ainsi  les  gou- 
verneurs que  les  empereurs  envoyoient  en 
Italie.  Le  pape  Grégoire  II  s'opposa  au  ren- 
versement des  images  ;  maïs ,  en  même  temps , 
il  s'opposoit  aux  ennemis  de  l'empire,  et  tà- 
choit  de  retenir  les  peuples  dans  l'obéissance. 
La  paix  se  fit  avec  les  Lombards  ,  et  l'empe-  730. 
reur  exécuta  son  décret  contre  les  images  plus 
violemment  que  jamais.  Mais  le  célèbre  Jean 
de  Damas  lui  déclara  qu'en  matière  de  religion 
il  ne  connoissoit  de  décrets  que  ceux  de  l'E- 
glise ,  et  sou  fFrit  beaucoup.  L'empereur  chassa 
de  son  siège  le  patriarche  saint  Germain,  qui 
mourut  en  exil ,  âgé  de  90  ans.  Un  peu  après , 
les  Lombards  reprirent  les  armes  ;  et ,  dans  les  739* 
maux  qu'ils  faisoient  souffrir  au  peuple  ro-  74°" 
main  ,  ils  ne  furent  retenus  que  par  l'autorité 
de  Charles  Martel,  dont  le  pape  Grégoire  II 
avoit  imploré  l'assistance. Le  nouveau  royaume 
d'Espagne,  qu'on  appeloit,  dans  les  premiers 
temps  le  royaume  d'Oviède,  s'augmentoitpar 
Iesvictoireset  par  la  conduite  d'Alphonse,  gen- 
dre de  Pelage,  qui ,  à  l'exemple  de  Récarède 
dont  il  étoit  descendu,  prit  le  nom  de  catholi- 
que, Léon  mourut,  et  laissa  l'empire,  aussi  bien  74*. 
que  l'Eglise,  dans  une  grande  agitation.  Ar- 
tabaze,  préteur  d'Arménie,  se  fit  proclamer 
empereur  au  lieu  de  Constantin  Copronyme  J 


i34  Discours  sur  i/Histoire 
ans  fils  de  Léon  ,  et  rétablit  les  images.  Après  la 
mort  de  Charles  Martel ,  Luitprand  menaça 
Rome  de  nouveau  :  l'exarchat  de  Ravenne  fut 
en  péril ,  et  FItaiie  dut  son  salut  à  la  prudence 
du  pape  saint  Zacharie.  Constantin  ,  embar- 

742.  rassé  dans  l'Orient,  ne  songeoit  qu'à  s'établir  : 

743.  il  battit  Artabaze,  prit  Constantinople  ,  et  la 
remplit  de  supplices.  Les  deux  enfans  de  Char- 

747-  les  Martel ,  Carloman  et  Pépin  ,  avoient  suc- 
cédé à  la  puissance  de  leur  père;  mais  Carlo- 
man ,  dégoûté  du  siècle  ,  au  milieu  de  sa 
grandeur  et  de  ses  victoires ,  embrassa  la  vie 
monastique.  Par  ce  moyen  ,  son  frère  Pépin 
réunit  en  sa  personne  toute  la  puissance.  Il  sut 
la  soutenir  par  un  grand  mérite,  et  prit  le 

752.  dessein  de  s'élever  à  la  royauté.  Childéric , 
le  plus  misérable  de  tous  les  princes,  lui  en 
ouvrit  le  chemin,  et  joignit  à  la  qualité  de  fai- 
néant celle  d'insensé.  Les  Français,  dégoûtés 
de  leurs  fainéans,  et  accoutumés  depuis  tant 
de  temps  à  la  maison  de  Charles  Martel , 
féconde  en  grands  hommes  ,  n'étoient  plus 
embarrassés  que  du  serment  qu'ils  avoient 
prêté  à  Childéric.  Sur  la  réponse  du  pape 
Zacharie,  ils  se  crurent  libres,  et  d'autant  plus 
dégagés  du  serment  qu'ils  avoient  prêté  à  leur 
roi ,  que  lui  et  ses  devanciers  sembloient,  de- 
puis deux  cents  ans ,  avoir  renoncé  au  droit 
qu'ils  avoient  de  leur  commander,  en  laissant 
attacher  tout  le  pouvoir  à  la  charge  de  maire 
du  palais.  Ainsi  Pépin  fut  mis  sur  le  trône  ,  et 
le  nom  de  roi  fut  réuni  avec  l'autorité.  Le 
pape  Etienne  Iï  trouva  dans  le  nouveau  roi  le 
même  zèle  que  Charles  Martel  avoit  eu  pour 


tfa 


Universelle.  i3j 

îe  saint  siège  contre  les  Lombards.  Après  avoir      a  ns 
vainement  imploré  le  secours  de  l'empereur  , 
il  se  jeta  entre  les  bras  des  Français.  Le  roi  le      754. 
reçut  en  France  avec  respect ,  et  voulut  être 
sacré  et  couronné  de  sa  main.  En  même  temps 
il  passa  les  Alpes,  délivra  Rome  et  l'exarchat 
de  Ravenne  ,  et  réduisit  Astolphe  ,  roi  des 
Lombards,  à  une  paix  équitable.  Cependant 
l'empereur  faisait  la  guerre  aux  images.  Pour 
s'appuyer  de  l'autorité  ecclésiastique ,  il  as- 
sembla un  nombreux  concile  à  Constantinople.  c°nc-  N«*- 
On  n'y  vit  pourtant  point  paroitre  ,  selon  la 
coutume,  ni  les  légats  du  saint  siège,  ni  les 
évêques,  ou  les  légats  des  autres  sièges  patriar- 
caux. Dans  ce  concile,  non-seulement  ou  COU-  Ibid.defru 
damna  comme  idolâtre  tout  l'honneur  rendu  cTp.'**' 
aux  images  en  mémoire  des  originaux  ,  mais 
encore  on  y  condamna  la  sculpture  et  la  pein- 
ture ,  comme  des  arts  détestables.  C'étoit  l'opi- 
nion des  Sarrasins ,  dont  on  disoit  que  Léon 
avoit  suivi  les  conseils  quand  il  renversa  les 
images.  II  ne  parut  pourtant  rien  contre  les 
reliques.  Le  concile  deCopronyme  ne  défendit  md.Psn- 
pas  de  les  honorer,  et  il  irappa  danatheme™*.  ix  « 
ceux  qui  refusoient  d'avoir  recours  aux  prières 
de  la  sainte  Vierge  et  des  Saints.  Les  catholi- 
ques ,  persécutés  pour  l'honneur  qu'ils  ren- 
voient aux  images ,  répondoient  à  l'empereur, 
qu'ils  aimoient    mieux    endurer  toute  sorte 
d'extrémités ,  que   de  ne  pas  honorer  Jésus- 
Christ   jusque   dans   son   ombre.  Cependant 
Pépin  repassa  les  Alpes ,  et  châtia  l'infidelle 
Astolphe,  qui  refusoit  d'exécuter  le  traité  de 
paix.  L'Eglise  romaine   ne  reçut  jamais  un      755. 
plus  beau  don  que  celui  que  lui  fit  alors  ce 


i36  Discours  sur  l'Histoire 

ans  pieux  prince.  Il  lui  donna  les  villes  reconquises 
sur  les  Lombards  ,  et  se  moqua  de  Copronyme 
qui  les  redemandoit,  lui  qui  n'avoit  pu  les 
défendre.  Depuis  ce  temps,  les  empereurs  fu- 
rent peu  reconnus  dans  Rome:  ils  y  devinrent 
méprisables  par  leur  foiblesse  ,  et  odieux  par 
leurs  erreurs.  Pépin  y  fut  regardé  comme 
protecteur  du  peuple  romain  et  de  fEglise 
romaine.  Cette  qualité  devint  comme  héré- 
ditaire à  sa  maison  et  aux  rois  de  France. 
Charlemagne  ,  fils  de  Pépin,  la  soutint  avec 
77a.  autant  de  courage  quedepiété.Lepape  Adrien 
eut  recours  à  lui  contre  Didier,  roi  des  Lom- 
bards, qui  avoit  pris  plusieurs  villes,  et  me- 
773.  naçoit  toute  l'Italie.  Charlemagne  passa  les 
774-  Alpes.  Tout  fléchit:  Didier  fut  livré  :  les  rois 
Lombards,  ennemis  de  Rome  et  des  papes, 
furent  détruits  :  Charlemagne  se  fit  couronner 
roi  d'Italie ,  et  prit  le  titre  de  roi  des  Français 
et  des  Lombards.  En  même  temps  il  exerça 
dans  Rome  même  l'autorité  souveraine  en 
qualité  de  patrice,  et  confirma  au  saint  siège 
les  donations  du  roi  son  père.  Les  empereurs 
avoient  peine  à  résister  aux  Bulgares,  et  sou- 
tenaient vainement  contre  Charlemagne  les 
7»o-  Lombards  dépossédés.  La  querelle  des  images 
duroit  toujours.  Léon  FV*,  fils  de  Copronyme , 
sembloït  d'abord  s'être  adouci:  mais  il  renou- 
vela la  persécution  aussitôt  qu'il  se  crut  le 
maître.  Il  mourut  bientôt.  Son  fils  Constantin, 
âgé  de  dix  ans  ,  lui  succéda  et  régna  sous  la 
784-  tutelle  de  l'impératrice  Irène  sa  mère.  Alors 
les  choses  commencèrent  à  changer  de  face. 
Pauîj  patriarche  deConstantinople,  déclara 


de  J.  C. 


Il 


Universelle.  137 

sur  la  fin  de  sa  vie,  qu'il  avoit  combattu  les  a»s. 
images  contre  sa  conscience,  et  se  retira  dans 
un  monastère  ,  où  il  déplora ,  en  présence  de 
l'impératrice  ,  le  malheur  de  l'Eglise  de  Cons- 
tantinople,  séparée  des  quatre  sièges  patriarr 
eaux,  et  lui  proposa  la  célébration  d'un  con- 
cile universel  comme  Tunique  remède  d'un  si 
randmal.Taraise,  son  successeur, soutint  que 
a  question  n' avoit  pas  été  jugée  dans  l'ordre, 
parce  qu'on  avoit  commencé  par  une  ordon- 
nance de  l'empereur,  qu'un  concile  tenu  contre 
les  formes  avoit  suivi  ;  au  lieu  qu'en  matière 
de  religion,  c'est  au  concile  à  commencer,  et 
aux  empereurs  à  appuyer  le  jugement  de 
l'Eglise.  Fondé  sur  cette  raison ,  il  n'accepta 
le  patriarcat  qu'à  condition  qu'on  tiendroit  le 
concile  universel  :  il  fut  commencé  à  Cons-  „  7^. 

1  1  TVT*      /         t  Conc.  Nie. 

tantinopte ,  et  continue  a  INicee.  JLe  pape  y  ".a«.7. 
envoya  ses  légats  :  le  concile  des  iconoclastes 
fut  condamné  :  ils  sont  détestés  comme  gens 
qui ,  à  l'exemple  des  Sarrasins  ,  accusoient  les 
chrétiens  d'idolâtrie.  On  décida  que  les  images 
seroient  honorées  en  mémoire  et  pour  l'amour 
des  originaux;  ce  qui  s'appelle  dans  le  concile 
culte  relatif  9  adoration  et  salutation  hono- 
raire 9  qu'on  oppose  au  culte  suprême ,  et  à 
l'adoration  de  latrie ,  ou  d'entière  sujétion  , 
que  le  concile  réserve  à  Dieu  seul.  Outre  les 
légats  du  saint  siège  ,  et  la  présence  du  pa- 
triarche de  Constantinople ,  il  y  parut  des 
légats  des  autres  sièges  patriarcaux,  opprimés 
alors  par  les  infidèles.  Quelques-uns  leur  ont 
contesté  leur  mission  :  mais  ce  qui  n'est  pas 
contesté ,  c'est  que ,  loin  de  les  désavouer , 


ï38  Discours  sur  l'Histoire 

tous  ces  sièges  ont  accepté  le  concile  sans  qu'il 
y  paroisse  de  contradiction ,  et  il  a  été  reçu 
par  toute  l'Eglise.  Les  Français,  environnés 
d'idolâtres  ou  de  nouveaux  chrétiens  dont  ils 
craignoient  débrouiller  les  idées,  et  d'ailleurs 
embarrassés  du  terme  équivoque  d'adoration, 
hésitèrent  long-temps.  Parmi  toutes  les  ima- 
ges ,  ils  ne  vouloient  rendre  d'honneur  qu'à 
celle  de  la  croix,  absolument  différente  des 
figures  que  les  païens  croyoient  pleines  de  di- 
vinité. Ils  conservèrent  pourtant  en  lieu  ho- 
norable, et  même  dans  les  églises,  les  autres 
images ,  et  détestèrent  les  iconoclastes.  Ce  qui 
resta  de  diversité  ne  fit  aucun  schisme.  Les 
Français  connurent  enfin  que  les  pères  de 
Nicée  ne  demandoient,  pour  les  images,  que 
le  même  genre  de  culte,  toutes  proportions 
gardées,  qu'ils  rendoient  eux-mêmes  aux  re- 
liques, au  livre  de  l'évangile,  et  à  la  croix; 
et  ce  concile  fut  honoré  par  toute  la  chré- 
tienté, souslenom  de  septièmeconcile  général. 
Ainsi,  nous  avons  vu  les  sept  conciles  géné- 
raux ,  que  l'Orient  et  l'Occident  ,  l'Eglise 
grecque  et  l'Eglise  latine  reçoivent  avec  une 
égale  révérence.  Les  empereurs  convoquoient 
ces  grandes  assemblées  ,  par  l'autorité  sou- 
veraine qu'ils  avoient  sur  tous  les  évêques, 
ou  du  moins  sur  les  principaux ,  d'où  dépen- 
doient  tous  les  autres ,  et  qui  étoient  alors 
sujets  de  l'empire.  Les  voitures  publiques  leur 
étoient  fournies  par  l'ordre  des  princes.  Ils 
assembloient  les  conciles  en  Orient ,  où  ils 
faisoient  leur  résidence,  et  y  envoyoient  or- 
dinairement des  commissaires  pour  maintenir 


Universelle.  1^9 

J'ordre.  Les  évêques ,  ainsi  assemblés  ,  por- 
toienl  avec  eux  l'autorité  du  Saint-Esprit  et 
la  tradition  desEgJises.  Dès  l'origine  du  chris- 
tianisme ,  il  y  avoit  trois  sièges  principaux 
qui  précédoient  tous  les  autres;  celui  de  Rome, 
celui  d'Alexandrie  et  celui  d'Antioche.  Le 
concile  de  Nicée  avoit  approuvé  que  l'évêque  ££*;**; 
de  la  Cité  sainte  eût  le  même  rang.  Le  se-  concs'c.p. 
cond  et  le  quatrième  concile  élevèrent  le  siège  àonï'.chài- 
de  Constantinople  ,  et  voulurent  qu'il  fût  le" 
second.  Ainsi  il  se  fit  cinq  sièges  que,  dans 
la  suite  des  temps ,  on  appela  patriarcaux. 
La  préséance  leur  étoit  donnée  dans  le  con- 
cile. Entre  ces  sièges,  le  siège  de  Rome  étoit 
toujours  regardé  comme  le  premier ,  et  le 
concile  de  Nicée  régla  les  autres  sur  celui-là.  t£™£  N,f- 
Il  y  avoit  aussi  des  évêques  métropolitains , 
qui  éloient  les  chefs  des  provinces  et  qui  pré- 
cédoient les  autres  évêques.  On  commença 
assez  tard  à  les  appeler  archevêques  ;  mais  leur 
autorité  n'en  étoit  pas  moins  reconnue.  Quand 
le  concile  étoit  formé  ,  on  proposoit  1  Ecri- 
ture sainte;  on  lisoit  les  passages  des  anciens 
pères ,  témoins  de  la  tradition  :  céloit  la  tra- 
dition qui  interprétoit  l'Ecriture  :  on  croyoit 
que  son  vrai  sens  étoit  celui  dont  les  siècles 
passés  étoient  convenus  ,  et  nul  ne  croyoit 
avoir  droit  de  l'expliquer  autrement.  Ceux 
qui  refusoient  de  se  soumettre  aux  décisions 
du  concile  étoient  frappés  d'anathème.  Après 
avoir  expliqué  la  foi ,  on  régloit  la  discipline 
ecclésiastique,  et  on  dressoit  les  canons,  c'est- 
à-dire,  les  règles  de  l'Eglise.  On  croyoit  que 
la  foi  ne  changeoit  jamais  ,  et  qu'encore  que 


140  Discouas  sur  i/Histoibe 

4jNc  'a  discipline  pût  recevoir  divers  changemens, 
selon  les  temps  et  selon  les  lieux ,  il  falloit 
tendre,  autant  qu'on  pouvoit,  à  une  parfaite 
imitation  de  f  antiquité.  Au  reste ,  les  papes 
n'assistèrent  que  par  leurs  légats  aux  premiers 
conciles  généraux;  mais  ils  en  approuvèrent 
la  doctrine ,  et  il  n'y  eut  dans  l'Eglise  qu'une 
seule  foi. 

787.  Constantin  et  Irène  firent  religieusement 

exécuter  les  décrets  du  VIIe  concile:  mais  le 
reste  de  leur  conduite  ne  se  soutint  pas.  Le 
jeune  prince  ,  à  qui  sa  mère  fit  épouser  une 
femme  qu'il  n'aimoit  point,  s' emportait  à  des 
amours  déshonnètes;  et,  las  d'obéir  aveuglé- 
ment à  une  mère  si  impérieuse  ,  il  tàchoit  de 
l'éloigner  des  affaires ,  où  elle  se  maintenoit 
malgré  lui.  Alphonse  le  chaste  régnoit  enEs- 

793.  pagne.  La  continence  perpétuelle  que  garda 
ce  prince  lui  mérita  ce  beau  titre,  et  le  rendit 
digne  d'affranchir  FEspagne  de  l'infâme  tribut 
de  cent  filles,  que  son  oncle  Mauregat  avoit 
accordé  aux  Maures.  Soixante  et  dix  mille  de 
ces  infidelles,  tués  dans  une  bataille,  avecMu- 
gait  leur  général,  firent  \oir  la  valeur  d'Al- 
phonse. Constantin  tâchoit  aussi  de  se  signaler 
contre  les  Bulgares ,  mais  les  succès  ne  ré-. 

795.  pondoient  pas  à  son  attente.  Il  détruisit  à  la 
fin  tout  le  pouvoir  d'Irène,  et,  incapable  de 
se  gouverner  lui-même  autant  que  de  souffrir 
j'empire  d'autrui ,  il  répudia  sa  femme  Marie , 
pour  épouser  T  héodote  ,  qui  étoit  à  elle.  Sa 

796.  mère  irritée,  fomenta  les  troubles  que  causa 
un  si  grand  scandale.  Constantin  périt  par  ses 
artifices.  Elle  gagna  le  peuple  en  modérant 


Universelle.  141 

des  impôts ,  et  mit  dans  ses  intérêts  les  moines  ans 
avec  le  clergé ,  par  une  piété  apparente.  En- 
fin elle  fut  reconnue  seule  impératrice.  Les 
Romains  méprisèrent  ce  gouvernement ,  et 
se  tournèrent  à  Charlemagne,  qui  subjuguoit 
les  Saxons ,  réprimoit  les  Sarrasins,  détrui- 
soit  les  hérésies,  protégeoit  les  papes,  attiroit 
au  christianisme  les  nations  infidelles ,  réta- 
blissoit  les  sciences  et  la  discipline  ecclésiasti- 
que ,  assembloit  de  fameux  conciles  où  sa  pro- 
fonde doctrine  étoit  admirée ,  et  faisoit  ressen- 
tir non-seulement  à  la  France  et  à  l'Italie  , 
mais  à  1  Espagne ,  à  l'Angleterre  ,  à  la  Ger- 
manie ,  et  par-tout ,  les  effets  de  sa  piété  et 
de  sa  justice. 

Enfin  ,  l'an  800  de  Notre-Seigneur  ,  ce  ^J^mî- 
grand  protecteur  de  Rome  et  de  1  Italie,  ôtfgne.oui'é- 
pour  mieux  dire ,  de  toute  l'Eglise  et  de  toute  dVnouîS11 
la  chrétienté,  élu  empereur  par  les  romains" 
sans  qu'il  y  pensât,  et  couronné  par  le  pape 
Léon  III,  qui  avoit  porté  le  peuple  Romain 
à  ce  choix ,  devint  le  fondateur  du  nouvel 
empire  et  de  la  grandeur  temporelle  du  saint 
siège. 

Voila  ,  Monseigneur  ,  les  douze  époques 
que  j'ai  suivies  dans  cet  abrégé.  J'ai  attaché  à 
chacune  d'elles  les  faits  principaux  qui  en  dé- 
pendent. Vous  pouvez  maintenant ,  sans  beau- 
coup de  peine  ,  disposer ,  selon  l'ordre  des 
temps,  les  grands  événemens  de  l'histoire  an- 
cienne ,  et  les  ranger ,  pour  ainsi  dire  ,  cha- 
cun sous  son  étendard. 

Je  n'ai  pas  oublié  dans   cet  abrégé  cette 


empire. 
800. 


142  Discours  sur  l'Histoire 
célèbre  division  que  font  les  chronologistes 
de  la  durée  du  monde  en  sept  âges.  Le  com- 
mencement de  chaque  âge  nous  sert  d'épo- 
que :  si  j'y  en  mêle  quelques  autres  ,  c'est 
afin  que  les  choses  soient  plus  distinctes ,  et 
que  l'ordre  des  temps  se  développe  devant 
vous  avec  moins  de  confusion. 

Quand  je  vous  parle  de  l'ordre  des  temps, 
je  ne  prétends  pas,  Monseigneur,  que  vous 
vous  chargiez  scrupuleusement  de  toutes  les 
dates ,  encore  moins  que  vous  entriez  dans 
toutes  les  disputes  des  chronologistes ,  où  le 
plus  souvent  il  ne  s'agit  que  de  peu  d'an- 
nées. La  chronologie  contentieuse ,  qui  s'ar- 
rête scrupuleusement  à  ces  minuties  ,  a  son 
usage  sans  doute;  mais  elle  n'est  pas  votre 
objet ,  et  sert  peu  à  éclairer  l'esprit  d'un  grand 
prince.  Je  n'ai  point  voulu  rafiner  sur  cette 
discussion  des  temps  ;  et  parmi  les  calculs  déjà 
faits ,  j'ai  suivi  celui  qui  m'a  paru  le  plus  vrai- 
semblable, sans  m'engager  à  le  garantir. 

Que,  dans  la  supputation  qu'on  fait  des 
années  depuis  le  temps  de  la  création  jus- 
qu'à Abraham,  il  faille  suivre  les  Septante  qui 
font  le  monde  plus  vieux,  où  l'Hébreu  qui  le 
fait  plus  jeune  de  plusieurs  siècles  ;  encore  que 
l'autorité  de  l'original  hébreu  semble  devoir 
l'emporter,  c'est  une  chose  si  indifférente  en 
elle-même ,  que  l'Eglise ,  qui  a  suivi  avec  saint 
Jérôme  la  supputation  de  l'hébreu  dans  notre 
vulgate,  a  laissé  celle  des  Septante  dans  son 
martyrologe.  En  effet,  qvi'importe  à  l'histoire 
de  diminuer  ou  de  multiplier  des  siècles  vides, 
où  aussi  bien  l'on  n'a  rien  à  raconter  ?  N'est- 


Universelle.  i  43 

ce  pas  assez  que  les  temps  où  les  dates  sont 
importantes,  aient  des  caractères  fixes,  et  que 
la  distribution  en  soit  appuyée  sur  des  fonde- 
mens  certains  ?  Et  quand  même ,  dans  ces 
temps,  il  y  auroit  delà  dispute  pour  quel- 
ques années,  ce  ne  seroit  presque  jamais  un 
embarras.  Par  exemple,  qu'il  faille  mettre  de 
quelques  années plustôt  ou  plus  tard,  ou  la  fon- 
dation de  Rome ,  ou  la  naissance  de  Jésus- 
Christ;  vous  avez  pu  reconnoître  que  cette 
diversité  ne  fait  rien  à  la  suite  des  histoires, 
ni  à  l'accomplissement  des  conseils  de  Dieu. 
Vous  devez  éviter  les  anachronismesquibrouil- 
lent  Tordre  des  affaires ,  et  laisser  disputer  des 
autres  entre  les  savans. 

Je  né  veux  pas  non  plus  charger  votre  mé- 
moire du  compte  des  olympiades ,  quoique  les 
Grecs  qui  s'en  servent ,  les  rendent  nécessaires 
à  fixer  les  temps.  Il  faut  savoir  ce  que  c'est , 
afin  d'y  avoir  recours  dans  le  besoin  ;  mais 
au  reste,  il  suffira  de  vous  attacher  aux  dates 
que  je  vous  propose,  comme  les  plus  simples 
et  les  plus  suivies  ,qui  sont  celles  du  monde 
jusqu'à  Rome ,  celles  de  Rome  jusqu'à  Jésus- 
Christ  ,  et  celles  de  Jésus-Christ  dans  toute 
la  suite. 

Mais  le  vrai  dessein  de  cet  abrégé  n'est  pas 
de  vous  expliquer  l'ordre  des  temps ,  quoi- 
qu'il soit  absolument  nécessaire  pour  lire  toute 
les  histoires ,  et  en  montrer  le  rapport.  Je  vous 
ai  dit  ,  Monseigneur  ,  que  mon  principal 
objet  est  de  vous  faire  considérer  dans  l'ordre 
des  temps  la  suite  du  peuple  de  Dieu  et  celle 
des  grands  empires. 


i44         Discours  sur  l'Histoire 

Ces  deux  choses  roulent  ensemble  dans  ce 
grand  mouvement  des  sièclesoù  elles  ont,  pour 
ainsi  dire ,  un  même  cours  :  mais  il  est  besoin , 
pour  les  bien  entendre,  de  les  détacher  quel- 
quefois l'une  de  l'autre ,  et  de  considérer  tout 
ce  qui  convient  à  chacune  d'elles. 


SECONDE 


Universelle.  143 

SECONDE  PARTIE. 

La  suite  de  la  Religion. 


Our-tout,  la  religion  et  la  suite  du  peuple».    ^. 

-r~v  •  •  i  /     #        1  11  création 

de  Dieu ,  considérée  de  cette  sorte,  est  le  plusetIes  Pre- 
grand  et  le  plus  utile  de  tous  les  objets  qu'on 
puisse  proposer  aux  hommes.  Il  est  beau  de  se 
remettre  devant  les  yeux  les  états  différens  du 
peuple  de  Dieu  sous  la  loi  de  nature  et  sous  les 
patriarches;  sousMoïseetsous  laloiécrite;  sous 
David  et  sous  les  prophètes  ;  depuis  le  retour 
de  la  captivité  jusqu'à  Jésus-Christ;  et  enfin 
sous  Jésus-Christ  même ,  c'est-à-dire ,  sous  la 
loi  de  grâce  et  sous  l'Evangile  :  dans  les  siè- 
cles qui  ont  attendu  le  Messie,  et  dans  ceux 
où  il  a  paru  ;  dans  ceux  où  le  culte  de  Dieu 
a  été  réduit  à  un  seul  peuple,  et  dans  ceux 
où ,  conformément  aux  anciennes  prophéties , 
il  a  été  répandu  par  toute  la  terre;  dans  ceux 
enfin  où  les  hommes ,  encore  infirmes  et  gros- 
siers ,  ont  eu  besoin  d'être  soutenus  par. des 
châtimens  temporels,  et  dans  ceux  où  les 
fidèles  mieux  instruits,  ne  doivent  plus  vivre 
que  par  la  foi,  attachés  aux  biens  éternels, 
et  souffrant ,  dans  l'espérance  de  les  posséder , 
tous  les  maux  qui  peuvent  exercer  leur  pa- 
tience. 

Assurément ,  Monseigneur  ?  on  ne  peut 
Tome  I,  G 


i46  Discours  sur  l'Histoire 

rien  concevoir  qui  soit  plus  cligne  de  Dieu? 
que  de  s'être  premièrement  choisi  un  peuple 
qui  fût  un  exemple  palpable  de  son  éternelle 
providence;  un  peuple  dont  la  bonne  ou  la 
mauvaise  fortune  dépendit  de  la  piété ,  et  dont 
Tétat  rendit  témoignage  à  la  sagesse  et  à  la 
justice  de  celui  qui  le  gouvernoit.  C'est  par 
où  Dieu  a  commencé ,  et  c'est  ce  qu'il  a  fait 
voir  dans  le  peuple  Juif.  Mais,  après  avoir 
établi  par  tant  de  preuves  sensibles  ce  fon- 
dement immuable,  que  lui  seul  conduit  à  sa 
volonté  tous  les  événemens  de  la  vie  présente, 
il  étoit  temps  d'élever  les  hommes  à  de  plus 
hautes  pensées,  et  d'envoyer  Jésus-Christ, 
à  qui  il  étoit  réservé  de  découvrir  au  nou- 
veau peuple  ramassé  de  tous  les  peuples  du 
monde ,  les  secrets  de  la  vie  future. 

Vous  pouvez  suivre  aisément  l'histoire  de 
ces  deux  peuples ,  et  remarquer  comme  Jésus- 
Christ  fait  l'union  de  l'un  et  l'autre  ,  puis- 
que ,  ou  attendu  ,  ou  donné  ,  il  a  été  dans  tous 
les  temps  la  consolation  et  l'espérance  des  en- 
fans  de  Dieu. 

Voilà  donc  la  religion  toujours  uniforme, 
ou  plutôt  toujours  la  même  dès  l'origine  du 
monde  :  on  y  a  toujours  reconnu  le  même 
Dieu  comme  auteur,  et  le  même  Christ  comme 
sauveur  du  genre  humain. 

Ainsi ,  vous  verrez  qu'il  n'y  a  rien  de  plus 
ancien  parmi  les  hommes  que  la  religion  que 
vous  professez ,  et  que  ce  n'est  pas  sans  raison 
que  vos  ancêtres  ont  mis  leur  plus  grande 
gloire  à  en  être  les  protecteurs. 

Quel  témoignage  n'est-ce  pas  de  sa  vérité  ? 


Universelle.  147 

de  voir  que ,  dans  les  temps  où  les  histoires 
profanes  n'ont  à  nous  conter  que  des  fables, 
outoutauplusdesfaitsconfusetàdemi-oubliés, 
l'Ecriture,  c'est-à-dire,  sans  contestation,  le 
plus  ancien  livre  qui  soit  au  monde,  nous  ra- 
mène par  tant  d'événemens  précis,  et  par  la 
suite  même  des  choses,  à  leur  véritable  prin- 
cipe, c'est-à-dire,  à  Dieu,  qui  a  tout  fait; 
et  nous  marque  si  distinctement  la  création 
de  l'univers,  celle  de  l'homme  en  particulier, 
le  bonheur  de  son  premier  état,  les  causes  de 
ses  misères  et  de  ses  foiblesses ,  la  corruption 
du  monde  et  le  déluge ,  l'origine  des  arts  et 
celle  des  nations,  la  distribution  des  terres, 
enfin  la  propagation  du  genre  humain ,  et 
d'autres  faits  de  même  importance,  dont  les 
histoires  humaines  ne  parlent  qu'en  confusion  , 
et  nous  obligent  à  chercher  ailleurs  les  sources 
certaines  'i 

Que  si  l'antiquité  de  la  religion  lui  donne 
tant  d'autorité,  sa  suite,  continuée  sans  in- 
terruption et  sans  altération  durant  tant  de 
siècles,  et  malgré  tant  d'obstacles  survenus, 
fait  voir  manifestement  que  la  main  de  Dieu 
la  soutient. 

Qu'y  a-t-il  de  plus  merveilleux  que  de  la 
voir  toujours  subsister  sur  les  mêmes  fonde- 
mens  des  les  commencemens  du  monde ,  sans 
queni  l'idolâtrieetrimpiétéqui  l'environnoient 
de  toutes  parts,  ni  les  tyrans  qui  l'ont  persé- 
cutée ,  ni  les  hérétiques  et  les  infidèles  qui 
ont  tâché  de  la  corrompre ,  ni  les  lâches  qui 
l'ont  trahie,  ni  ses  sectateurs  indignes  qui  l'ont 
déshonorée  par  leurs  crimes,  ni  enfin  la  Ion- 


i48  Discours  sur  l'Histoire 

gueur  des  temps,  qui  seule  suffit  pour  abattre 
toutes  les  choses  humaines,  aient  jamais  été 
capables,  je  ne  dis  pas  de  l'éteindre,  mais  de 
l'altérer. 

Si  maintenant  nous  venons  à  considérer 
quelle  idée  cette  religion ,  dont  nous  révérons 
l'antiquité,  nous  donne  de  son  objet,  c'est-à- 
dire,  du  premier  Etre,  nous  avouerons  qu'elle 
est  au-dessus  de  toutes  les  pensées  humaines, 
et  digne  d'être  regardée  comme  venue  de  Dieu 
même. 

Le  Dieu  qu'ont  toujours  servi  les  Hébreux 
et  les  Chrétiens ,  n'a  rien  de  commun  avec  les 
divinités  pleines  d'imperfections,  et  même  de 
vices ,  que  le  reste  du  monde  adoroit.  Notre 
Dieu  est  un,  infini,  parfait,  seul  digne  de 
venger  les  crimes  et  de  couronner  la  vertu , 
parce  qu'il  est  seul  la  sainteté  même. 

Il  est  infiniment  au-dessus  de  cette  cause 
première  et  de  ce  premier  moteur  ques  les  phi- 
losophes ont  connu ,  sans  toutefois  l'adorer. 
Ceux  d'entre  eux  qui  ont  été  le  plus  loin  , 
nous  ont  proposé  un  Dieu  qui ,  trouvant  une 
matière  éternelle  et  existante  par  elle-même 
aussi  bien  que  lui,  l'a  mise  en  œuvre,  et  l'a 
façonnée  comme  un  artisan  vulgaire,  contraint 
dans  son  ouvrage  par  cette  matière  et  par  ses 
dispositions  qu'il  n'a  pas  faites  ;  sans  jamais 
pouvoir  comprendre  que  si  la  matière  est  d'elle- 
même,  elle  n'a  pas  dû  attendre  sa  perfection 
d'une  main  étrangère;  et  que  si  Dieu  est  infini 
et  parfait,  il  n'a  eu  besoin,  pour  faire  tout 
ce  qu'il  vouloit,  que  de  lui-même  et  de  sa  vo- 
lonté toute-puissante.  Mais  le  Dieu  de  nos 


Universelle.  149 

pères,  le  Dieu  d'Abraham ,  le  Dieu  dont  Moïse 
nous  a  écrit  les  merveilles,  n'a  pas  seulement 
arrangé  le  monde ,  il  l'a  fait  tout  entier  dans 
sa  matière  et  dans  sa  forme.  Avant  qu'il  eût 
donné  l'être,  rien  ne  l'avoit  que  lui  seul.  Il 
nous  est  représenté  comme  celui  qui  fait  tout , 
et  qui  fait  tout  par  sa  parole,  tant  à  cause  qu'il 
fait  tout  par  sa  raison  ,  qu'à  cause  qu'il  fait 
tout  sans  peine,  et  que  pour  faire  de  si  grands 
ouvrages,  il  ne  lui  en  coûte  qu'un  seul  mot, 
c'est-à-dire,  qu'il  ne  lui  en  coûte  que  de  le 
vouloir. 

Et,  pour  suivre  l'histoire  de  la  création, 
puisque  nous  l'avons  commencée,  Moïse  nous 
a  enseigné  que  ce  puissant  architecte,  à  qui  les 
choses  coûtent  si  peu  ,  a  voulu  les  faire  à  plu- 
sieurs reprises,  et  créer  l'univers  en  six  jours , 
pour  montrer  qu'il  n'agit  pas  avec  une  né- 
cessité ,  ou  par  une  impétuosité  aveugle  , 
comme  se  le  sont  imaginé  quelques  philoso- 
phes. Le  soleil  jette  d'un  seul  coup,  sans  se 
retenir,  tout  ce  qu'il  a  de  rayons  ;  mais  Dieu  , 
qui  agit  par  intelligence  et  avec  une  souveraine 
liberté  ,  applique  sa  vertu  où  il  lui  plait  et 
autant  qu'il  lui  plaît  :  et  comme  ,  en  faisant  le 
monde  par  sa  parole ,  il  montre  que  rien  ne  le 
peine  ;  en  le  faisant  à  plusieurs  reprises ,  il  fait 
voir  qu'il  est  le  mailre  de  sa  matière,  de  son 
action  ,  de  toute  son  entreprise,  et  qu'il  n'a  , 
en  agissant ,  d'autre  règle  que  sa  volonté 
toujours  droite  par  elle-même. 

Cette  conduite  de  Dieu  nous  fait  voir  aussi 
que  tout  sort  immédiatement  de  sa  main.  Les 
peuples  et  les  philosophes,  qui  ont  cru  que  la 

G  3 


i5o  Discours  sur  l'Histoire 

terre,  mêlée  avec  l'eau  ,  et  aidée ,  si  vous  vou- 
iez, de  la  chaleur  du  soleil,  avoit  produit 
d'elle-même ,  par  sa  propre  fécondité  ,  les 
plantes  et  les  animaux ,  se  sont  grossièrement 
trompés.  L/JËcriture  nous  a  fait  entendre  que 
les  élémens  sont  stériles,  si  la  parole  de  Dieu 
ne  les  rend  féconds.  Ni  la  terre,  ni  l'eau, 
ni  l'air  n'auroient  jamais  eu  les  plantes  ni  les 
animaux  que  nous  y  voyons,  si  Dieu,  qui  en 
avoit  fait  et  préparé  la  matière  ,  ne  l'avoit 
encore  formée  par  sa  volonté  toute-puissante , 
et  n'avoit  donné  à  chaque  chose  les  semences 
propres  pour  se  multiplier  dans  tous  les  siè- 
cles. 

Ceux  qui  voient  les  plantes  prendre  leur 
naissance  et  leur  accroissement  par  la  chaleur 
du  soleil,  pourroient  croire  qu'il  en  est  le  créa- 
teur. Mais  l'Ecriture  nous  fait  voir  la  terre 
revêtue  d'herbes  et  de  toute  sorte  de  plantes 
avant  que  le  soleil  ait  été  créé,  afin  que  nous 
concevions  que  tout  dépend  de  Dieu  seul. 

11  plut  à  ce  grand  ouvrier  de  créer  la  lu- 
mière avant  même  que  de  la  réduire  à  la  forme 
qu'il  lui  a  donnée  dans  le  soleil  et  dans  les 
astres,  parce  qu'il  vouloit  nous  apprendre  que 
ces  grands  et  magnifiques  luminaires ,  dont  on 
nous  a  voulu  faire  des  divinités ,  n'avoient  par 
eux-mêmes  ni  la  matière  précieuse  et  écla- 
tante dont  ils  ont  été  composés,  ni  la  forme 
admirable  à  laquelle  nous  les  voyons  réduits. 

Enfin  le  récit  de  la  création ,  tel  qu'il  est 
fait  par  Moïse ,  nous  découvre  ce  grand  se- 
cret de  la  véritable  philosophie,  qu'en  Dieu 
seul  réside  la  fécondité  et  la  puissance  absolue, 


Universelle.  i5i 

Heureux,  sage,  tout-puissant,  seul  suffisant 
à  lui-même,  il  agit  sans  nécessité,  comme  il 
agit  sans  besoin  ;  jamais  contraint  ni  embar- 
rassé par  sa  matière ,  dont  il  fait  ce  qu'il  veut , 
parce  qu'il  lui  a  donné,  par  sa  seule  volonté, 
le  fond  de  son  être.  Par  ce  droit  souverain , 
il  la  tourne,  il  la  façonne,  il  la  meut  sans 
peine;  tout  dépend  immédiatement  de  lui.  Et 
si ,  selon  l'ordre  établi  dans  la  nature ,  une 
chose  dépend  de  l'autre;  par  exemple,  la  nais- 
sance et  l'accroissement  des  plantes ,  de  la  cha- 
leur du  soleil;  c'est  à  cause  que  ce  même  Dieu , 
qui  a  fait  toutes  les  parties  de  l'univers  ,  a 
voulu  les  lier  les  unes  aux  autres ,  et  faire 
éclater  sa  sagesse  par  ce  merveilleux  enchaî- 
nement. 

Mais  tout  ce  que  nous  enseigne  l'Ecriture 
sainte  sur  la  création  de  l'univers ,  n'est  rien 
en  comparaison  de  ce  qu'elle  dit  de  la  création 
de  l'homme. 

Jusqu'ici  Dieu  avoit  tout  fait  en  com- 
mandant :  Que  la  lumière  soit;  que  le firma-  Ger-"-  »• 
ment  s'étende  au  milieu  des  eaux  ;  que  les  eaux 
se  refirent;  que  la  terre  soit  découverte ,  et 
qu'elle  germe  ;  qu'il  y  ait  de  grands  luminaires 
qui  partagent  le  four  et  la  nuit;  que  les  oiseaux 
et  les  poissons  sortent  du  sein  des  eaux  ;  que  la 
terre  produise  les  animaux  selon  leurs  espèces 
différentes.  Mais,  quand  il  s'agit  de  produire 
l'homme,  Moïse  lui  fait  tenir  un  nouveau  lan- 
gage :  Faisons  l homme ,  dit-il ,  à  notre  image  '*«*.»6. 
et  ressemblance. 

Ce  n'est  plus  cette  parole  impérieuse  et  do- 
minante ;  c'est  une  parole  plus  douce  ,  quoi- 

G  4 


i52  Discours  sur  l'Histoire 

que  non  moins  efficace.  Dieu  tient  conseil  en 
lui-même  ;  Dieu  s'excite  lui-même ,  comme 
pour  nous  faire  voir  que  Fouvrage  qu'il  va 
entreprendre  surpasse  tous  les  ouvrages  qu'il 
avoit  faits  jusqu'alors. 

Faisons  l'homme.  Dieu  parle  en  lui-même; 
il  parle  à  quelqu'un  qui  fait  comme  lui,  à 
quelqu'un  dont  l'homme  est  la  créature  et 
limage  :  il  parle  à  un  autre  lui-même;  il  parle 
à  celui  par  qui  toutes  choses  ont  été  faites,  à 
Soan.v.  19.  celui  qui  dit,  dans  son  évangile  :  Tout  ce  que 
le  Père  fait ,  le  Fils  le  fait  semblablement.  En 
parlant  à  son  Fils ,  ou  avec  son  Fils,  il  parle  en 
même  temps  avec  l'Esprit  tout-puissant ,  égal 
et  coéternel  à  l'un  et  à  l'autre. 

C'est  une  chose  inouie ,  dans  tout  le  langage 
de  l'Ecriture ,  qu'un  autre  que  Dieu  ait  parlé 
de  lui-même  en  nombre  pluriel  :  Faisons. 
Dieu  même  dans  l'Ecriture,  ne  parle  ainsi  que 
deux  ou  trois  fois,  et  ce  langage  extraordi- 
naire commence  à  paroitre  lorsqu'il  s^agit  de 
créer  l'homme. 

Quand  Dieu  change  de  langage ,  et  en  quel- 
que façon  de  conduite,  ce  n'est  pas  qu'il  change 
en  lui-même  :  mais  il  nous  montre  qu^il  va 
commencer,  suivant  des  conseils  éternels,  un 
nouvel  ordre  de  choses. 

Ainsi  l'homme,  si  fort  élevé  au-dessus  des 
autres  créatures  dont  Moïse  nous  avoit  décrit 
la  génération,  est  produit  d'une  façon  toute 
nouvelle.  La  Trinité  commence  à  se  déclarer 
en  faisant  la  créature  raisonnable,  dont  les 
opérations  intellectuelles  sont  une  image  im- 


Universelle.  i53 

parfaite  de  ces  éternelles  opérations  par  les- 
quelles Dieu  est  fécond  en  lui-même. 

La  parole  de  conseil  dont  Dieu  se  sert, 
marque  que  la  créature  qui  va  être  faite, 
est  la  seule  qui  peut  agir  par  conseil  et  par 
intelligence.  Tout  le  reste  n'est  pas  moins  ex- 
traordinaire. Jusque-là,  nous  n'avions  point 
vu ,  dans  l'histoire  de  la  Genèse  ,  le  doigt  de  Gènes,  il 
Dieu  appliqué  sur  une  matière  corruptible.7" 
Pour  former  le  corps  de  1  homme,  lui-même 
prend  de  la  terre  ;  et  cette  terre ,  arrangée 
sous  une  telle  main ,  reçoit  la  plus  belle  figure 
qui  ait  encore  paru  dans  le  monde. 

Cette  attention  particulière,  qui  paroit  en 
Dieu  quand  il  fait  l'homme,  nous  montre 
qu'il  a  pour  lui  un  égard  particulier,  quoi- 
que d'ailleurs  tout  soit  conduit  immédiatement 
p.ar  sa  sagesse. 

Mais  la  manière  dont  il  produit  l'ame ,  est 
beaucoup  plus  merveilleuse.  Il  ne  la  tire  point 
de  la  matière,  il  l'inspire  d'en  haut;  c'est  un 
souffle  de  vie  qui  vient  de  lui-même. 

Quand  il  créa  les  bêtes ,  il  dit  :  Que  l'eau 
produise  des  poissons  ;  et  il  créa  de  cette 
sorte  les  monstres  marins,  et  toute  ame  vi- 
vante et  mouvante  qui  devoit  remplir  les  eaux. 
Il  dit  encore  :  Que  la  terre  produise  toute  ame  md.i.%Q, 
vivante ,  les  bêtes  à  quatre  pieds  >  et  les  rep- a4' 
tiles. 

C'est  ainsi  que  dévoient  naître  ces  âmes  vi- 
vantes d'une  vie  brute  et  bestiale,  à  qui  Dieu 
ne  donne  pour  toute  action  que  des  mouvez 
mens  dépendans  du  corps.  Dieu  les  tire  du 
sein  des  eaux  et  de  la  terre.  Mais  cette  ame  , 

G  5 


ï54  Discours  sur  l'Histoire 

dontlaviedevoit  être  uneimitationdelasienne, 
qui  devoit  vivre  comme  lui  de  raison  et 
d'intelligence;  qui  lui  devoit  être  unie  en  le 
contemplant  et  en  l'aimant;  et  qui ,  pour  cette 
raison,  étoit  faite  à  son  image,  ne  pouvoit  être 
tirée  de  la  malière.  Dieu,  en  façonnant  la 
matière,  peut  bien  former  un  beau  corps  : 
mais,  en  quelque  sorte  qu'il  la  tourne  et  la 
façonne,  jamais  il  n'y  trouvera  son  image  et 
sa  ressemblance.  L/ame ,  faite  à  son  image 
et  qui  peut  être  heureuse  en  le  possédant , 
doit  être  produite  par  une  nouvelle  créa- 
tion :  elle  doit  venir  d'en  haut;   et  c'est  ce 

Gènes,  n.  que  signifie  ce  souffle  de  pie,  que  Dieu  tire  de 

7'  sa  bouche. 

Souvenons-nous  que  Moïse  propose  aux 
hommes  charnels,  par  des  images  sensibles, 
des  vérités  pures  et  intellectuelles.  Ne  croyons 
pas  que  Dieu  souffle  à  la  manière  des  ani- 
maux. Ne  croyons  pas  que  notre  ame  soit  un 
air  subtil,  ni  une  vapeur  déliée.  Le  souffle 
que  Dieu  inspire  ,  et  qui  porte  en  lui-même 
limage  de  Dieu,  n'est  ni  air,  ni  vapeur.  Ne 
croyons  pas  que  notre  ame  soit  une  portion 
de  la  nature  divine,  comme  l'ont  rêvé  quel- 
ques philosophes.  Dieu  n'est  pas  un  tout  qui 
se  partage.  Quand  Dieu  auroit  des  parties, 
elles  ne  seroient  pas  faites:  car  le  créateur, 
l'être  incréé  ne  seroit  pas  composé  de  créa- 
iures.L'ame  est  faite,  et  tellement  faite,  qu'elle 
n'est  rien  de  la  nature  divine,  mais  seulement 
une  chose  faite  à  l'image  et  ressemblance  de 
Ja  nature  divine,  une  chose  qui  doit  toujours 
demeurer  unie  à  celui  qui  Ta  formée  :  c'est  ce 


Universelle.  i55 

que  veut  dire  ce  souffle  divin  ;  c'est  ce  que 
nous  représente  cet  esprit  de  vie. 

Voilà  donc  l'homme  formé.  Dieu  forme  en- 
core de  lui  la  compagne  qu'il  lui  veut  donner. 
Tous  les  hommes  naissent  d'un  seul  mariage  , 
afin  d'être  à  jamais ,  quelque  dispersés  et  mul- 
tipliés qu'ils  soient ,  une  seule  et  même  famille. 

Nos  premiers  parens,  ainsi  formés,  sont 
mis  dans  ce  jardin  délicieux,  qui  s'appelle  le 
Paradis.  Dieu  se  devoit  à  lui-même  de  rendre 
son  image  heureuse. 

Il  donne  un  précepte  à  l'homme,  pour  lui 
faire  sentir  qu'il  a  un  maître  ;  un  précepte  at- 
taché à  une  chose  sensihle,  parce  que  l'homme 
étoit  fait  avec  des  sens;  un  précepte  aisé, 
parce  qu'il  vouloit  lui  rendre  la  vie  commode, 
tant  qu'elle  seroit  innocente. 

Liiomme  ne  garde  pas  un  commandement 
d'une  si  facile  observance.  Il  écoute  l'esprit 
tentateur,  et  il  s'écoute  lui-même,  au  lieu 
d'écouter  Dieu  uniquement.  Sa  perte  est  iné- 
vitable :  mais  il  la  faut  considérer  dans  son 
origine  ,  aussi  bien  que  dans  ses  suites. 

Dieu  avoit  fait  au  commencement  ses  anges , 
esprits  purs  et  séparés  de  toute  matière.  Lui , 
qui  ne  fait  rien  que  de  bon,  les  avoit  tous 
créés  dans  la  sainteté  ;  et  ils  pouvoient  assurer 
leur  félicité,  en  se  donnant  volontairement  à 
leur  créateur.  Mais  tout  ce  qui  est  tiré  du 
néant  est  défectueux.  Une  partie  de  ces  anges 
se  laissa  séduire  à  l'amour-propre.  Malheur  à 
la  créature  qui  se  plaît  en  elle-même,  et  non 
pas  en  Dieu  !  Elle  perd  en  un  moment  tous 
ses  dons.  Etrange  effet  du  péché  !  ces  esprits 

G  6 


ï56  Discours  sur  l'Histoire 

lumineux  devinrent  esprits  de  ténèbres  :  ils 
n'eurent  plus  de  lumières  qui  ne  se  tournas- 
sent en  ruses  malicieuses.  Une  inaligne  envie 
prit  en  eux  la  place  de  la  charité;  leur  gran- 
deur naturelle  ne  fut  plus  qu'orgueil  ;  leur 
félicité  fut  changée  en  la  triste  consolation 
de  se  faire  des  compagnons  dans  leur  misère , 
et  leurs  bienheureux  exercices  au  misérable 
emploi  de  tenter  les  hommes.  Le  plus  parfait 
de  tous,  qui  avoit  aussi  été  le  plus  superbe, 
se  trouva  le  plus  mal-faisant  comme  le  plus 
Psaim.vw. malheureux.  L'homme,  que  Dieu  avoit  mis 
un  peu  au-dessous  des  anges  \  en  l'unissant  à 
un  corps ,  devint  à  un  esprit  si  parfait  un  objet 
de  jalousie  :  il  voulut  l'entraîner  dans  sa  ré- 
bellion ,  pour  ensuite  l'envelopper  dans  sa 
perte.  Ecoutons  comme  il  lui  parle,  et  péné- 
trons le  fond  de  ses  artifices.  Il  s'adresse  à 
Eve ,  comme  à  la  plus  f  oible  ;  mais ,  en  la  per- 
sonne d'Eve,  il  parle  à  son  mari  aussi  bien 

Gènes. m. qu'à  elle.  Pourquoi  Dieu  cous  a-t-il  fait  cette 

a*  défense?  S'il  vous  a  faits  raisonnables,  vous 

devez  savoir  la  raison  de  tout;  ce  fruit  n'est 

nid  4  Pas  un  P°ison?  vous  nen  mourrez  pas.  Voilà 
par  où  commence  l'esprit  de  révolte.  On  rai- 
sonne sur  le  précepte,  et  l'obéissance  est  mise 

ihd.b.  en  doute.  Vous  serez  comme  des  dieux ,  libres 
et  indépendans  ,  heureux  en  vous-mêmes  , 
sages  par  vous-mêmes  :  cous  saurez  te  bien 
et  le  mal;  rien  ne  vous  sera  impénétrable. 
C'est  par  ces  motifs  que  l'esprit  s'élève  contre 
Tordre  du  créateur,  et  au-dessus  de  la  règle. 
Eve,  à  demi-gagnée,  regarda  le  fruit,  dont 

md,  6.     la  beauté  promettait  2172  goût  excellent.  Voyant 


Universelle.  i$7 

que  Dieu  avoit  uni  en  l'homme  l'esprit  et  le 
corps,  elle  crut  qu'en  faveur  de  l'homme  il 
pourrait  bien  encore  avoir  attaché  aux  plantes 
des  vertus  surnaturelles,  et  des  dons  intellec- 
tuels aux  objets  sensibles.  Après  avoir  mangé 
de  ce  beau  fruit,  elle  en  présenta  elle-même 
à  son  mari.  Le  voilà  dangereusement  attaqué. 
L'exemple  et  la  complaisance  fortifient  la  ten- 
tation ;  il  entre  dans  les  sentimens  du  tentateur 
si  bien  secondé  ;  une  trompeuse  curiosité ,  une 
flatteuse  pensée  d'orgueil ,  le  secret  plaisir 
d'agir  de  soi-même  et  selon  ses  propres  pen- 
sées ,  l'attire  et  l'aveugle  ;  il  veut  faire  une 
dangereuse  épreuve  de  sa  liberté;  et  il  goûte , 
avec  le  fruit  défendu ,  la  pernicieuse  douceur 
de  contenter  son  esprit  :  les  sens  mêlent  leur 
attrait  à  ce  nouveau  charme;  il  les  suit,  il  s'y 
soumet ,  et  il  s'en  fait  Je  captif,  lui  qui  en  étoit 
le  maître. 

En  même  temps  tout  change  pour  lui.  La 
terre  ne  lui  rit  plus  comme  auparavant  ;  il  n'en 
aura  plus  rien  que  par  un  travail  opiniâtre:  le 
ciel  n'a  plus  cet  air  serein  :  les  animaux,  qui 
lui  étoient  tous,  jusqu'aux  plus  odieux  et  aux 
plus  farouches,  un  divertissement  innocent, 
prennent  pour  lui  des  formes  hideuses  :  Dieu  Gènes. m. 
qui  avoit  tout  fait  pour  son  bonheui ,  lui 
tourne  en  un  moment  tout  ert  supplice.  11 
se  fait  peine  à  lui-même,  lui  qui  s'étoit  tant 
aimé.  La  rébellion  de  ses  sens  lui  fait  remar- 
quer en  lui  je  ne  sais  quoi  de  honteux.  Ce 
n'est  plus  ce  premier  ouvrage  du  créateur  où 
tout  étoit  beau  ;  le  péché  a  fait  un  nouvel  ou^ 
vrage  qu'il  faut  cacher.  L'homme  ne  peut  plus 


i58  Discours  sur  l'Histoire 

supporter  sa  honte,  et  voudroit  pouvoir  la 
couvrir  à  ses  propres  yeux.  Mais  Dieu  lui  de- 
vient encore  plus  insupportable.  Ce  grand 
Dieu,  qui  l'avoit  fait  à  sa  ressemblance,  et 
qui  lui  avoit  donné  des  sens  comme  un  se- 
cours nécessaire  à  son  esprit,  se  plaisoit  à  se 
montrer  à  lui  sous  une  forme  sensible:  l'homme 
Gènes,  m.  ne  peut  plus  souffrir  sa  présence.  11  cherche 
le  fond  des  forêts  pour  se  dérober  à  celui  qui 
faisoit  auparavant  tout  son  bonheur.  Sa  cons- 
cience l'accuse  avant  que  Dieu  parle.  Ses 
malheureuses  excuses  achèvent  de  le  confon- 
dre. Il  faut  qu'il  meure;  le  remède  d'immor- 
talité lui  est  ôté;  et  une  mort  plus  affreuse, 
qui  est  celle  de  l'ame ,  lui  est  figurée  par  cette 
mort  corporelle  à  laquelle  il  est  condamné. 

Mais  voici  notre  sentence  prononcée  dans 
la  sienne.  Dieu  qui  avoit  résolu  de  récom- 
penser son  obéissance  dans  toute  sa  postérité  , 
aussitôt  qu'il  s'est  révolté ,  le  condamne  et  le 
frappe ,  non-seulement  en  sa  personne ,  mais 
encore  dans  tous  ses  enfans  ,  comme  dans  la 
plus  vive  et  la  plus  chère  partie  de  lui-même  : 
nous  sommes  tous  maudits  dans  notre  prin- 
cipe ;  notre  naissance  est  gâtée  et  infectée 
dans  sa  source. 

N'examinons  point  ici  ces  règles  terribles 
de  la  justice  divine  ,  par  lesquelles  la  race 
humaine  est  maudite  dans  son  origine.  Ado- 
rons les  jugemens  de  Dieu  ,  qui  regarde  tous 
les  hommes  comme  un  seul  homme  dans  celui 
dontil  veuttouslesfaire  sortir.Regardons-nous 
aussi  comme  dégradés  dans  notre  père  rebelle, 
comme  flétris  à  jamais  par  la  sentence  qui  le 


Universelle.  1^9 

condamne,  comme  bannis  avec  lui  et  exclus 
du  Paradis  où  il  devoit  nous  faire  naître. 

Les  rè'gles  de  la  justice  humaine  nous  peu- 
vent aider  à  entrer  dans  les  profondeurs  de 
la  justice  divine,  dont  elles  sont  une  ombre; 
mais  elles  ne  peuvent  pas  nous  découvrir  le 
fond  de  cet  abîme.  Croyons  que  la  justice 
aussi  bien  que  la  miséricorde  de  Dieu ,  ne 
veulent  pas  être  mesurées  sur  celles  des  hom- 
mes ,  et  qu'elles  ont  toutes  deux  des  effets 
bien  plus  étendus  et  bien  plus  intimes. 

Mais  pendant  que  les  rigueurs  de  Dieu  sur 
le  genre  humain  nous  épouvantent,  admirons 
comme  il  tourne  nos  yeux  à  un  objet  plus 
agréable.  Sous  la  figure  du  serpent,  dont  le 
rampement  tortueux  étoit  une  vive  image  des 
dangereuses  insinuations  et  des  détours  falla- 
cieux de  l'esprit  malin,  Dieu  fait  voir  à  Eve 
notre  mère  son  ennemi  vaincu,  et  lui  montre 
cette  semence  bénie  par  laquelle  son  vain- 
queur devoit  avoir  la  tête  écrasée,  c'est-à-  Gènes. ni. 
dire,  devoit  voir  son  orgueil  dompté  et  son  *  '  ' 
empire  abattu  par  toute  la  terre. 

Cette  semence  bénite  étoit  Jésus-Christ, 
fils  d'une  vierge;  ce  Jésus-Christ  en  qui  seul 
Adam  n'avoit  point  péché,  parce  qu'il  devoit 
sortir  d'Adam  d'une  manière  divine,  conçu 
non  de  l'homme,  mais  du  Saint-Esprit. 

Mais  avant  que  de  nous  donner  le  Sauveur, 
il  falloit  que  le  genre  humain  connût,  par  une 
longue  expérience,  le  besoin  qu'il  avoit  d'un 
tel  secours.  L'homme  fut  donc  laissé  à  lui- 
même  :  ses  inclinations  se  corrompirent ,  ses 


i6V         Discours  sur  l'Histoire 
débordemens  allèrent  à  l'excès,  et  l'iniquité 
couvrit  toute  la  face  de  la  terre. 

Alors  Dieu  médita  une  vengeance  dont  il 
voulut  que  le  souvenir  ne  s'éteignit  jamais 
parmi  les  hommes  :  c'est  celle  du  déluge  uni- 
versel ,  dont  en  effet  la  mémoire  dure  encore 
dans  toutes  les  nations,  aussi  bien  que  celle 
des  crimes  qui  l'ont  attiré. 

Que  les  hommes  ne  pensent  plus  que  le 
monde  va  tout  seul ,  et  que  ce  qui  a  été  sera 
toujours  de  lui-même.  Dieu  qui  a  tout  fait, 
et  par  qui  tout  subsiste ,  va  noyer  tous  les  ani- 
maux avec  tous  les  hommes ,  c'est-à-dire ,  qu'il 
va  détruire  la  plus  belle  partie  de  son  ouvrage. 

Il  n'avoit  besoin  que  de  lui-même  pour  dé- 
truire ce  qu'il  avoit  fait  d'une  parole  ;  mais  il 
trouve  plus  digne  de  lui  de  faire  servir  ses 
créatures  d'instrument  à  sa  vengeance,  et  il 
appelle  les  eaux  pour  ravager  la  terre  cou- 
verte de  crimes. 

Il  s'y  trouva  pourtant  un  homme  juste. 
Dieu ,  avant  que  de  le  sauver  du  déluge  des 
eaux,  l'avoit  préservé  par  sa  grâce  du  déluge 
de  Tiniquité.  Sa  famille  fut  réservée  pour  re- 
peupler la  terre  qui  n'alloit  plus  être  qu'une 
immense  solitude.  Par  les  soins  de  cet  homme 
juste.  Dieu  sauve  les  animaux,  afin  que 
l'homme  entende  qu'ils  sont  faits  pour  lui ,  et 
soumis  à  son  empire  par  leur  créateur. 

Le  monde  se  rerîouvelle,  et  la  terre  sort 
encore  une  fois  du  sein  des  eaux;  mais,  dans 
ce  renouvellement ,  il  demeure  une  impression 
éternelle  de  la  vengeance  divine.  Jusqu'au  dé- 
luge, toute  la  nature  étoit  plus  forte  et  plus 


Universelle.  ï6i 

vigoureuse.  Par  cette  immense  quantité  d'eaux 
que  Dieu  amena  sur  la  terre,  et  par  le  long 
séjour  qu'elles  y  firent ,  les  sucs  qu'elle  enfer- 
moit  furent  altérés;  l'air,  chargé  d'une  humi- 
dité excessive,  fortifia  les  principes  de  cor- 
ruption; et,  la  première  constitution  de  l'uni- 
vers se  trouvant  afFoiblie  ,  la  vie  humaine ,  qui 
se  poussoit  jusqu'à  près  de  mille  ans ,  se  dimi- 
nua peu  à  peu,  les  herbes  et  les  fruits  n'eurent 
plus  leur  première  force,  et  il  fallut  donner 
aux  hommes  une  nourriture  plus  substantielle 
dans  la  chair  des  animaux. 

Ainsi  dévoient  disparoitre  et  s'effacer  peu  à 
peu  les  restes  de  la  première  institution  ;  et  la 
nature  changée  avertissoit  l'homme  que  Dieu 
n'étoit  plus  le  même  pour  lui ,  depuis  qu'il 
avoit  été  irrité  par  tant  de  crimes. 

Au  reste ,  cette  longue  vie   des  premiers    Mamth. 

ht       j        °i  1         J  1     Beros.  Hes- 

ommes,  marquée  dans  les  annales  du  peuple  tuiNlc.Da- 

de  Dieu ,  n'a  pas  été  inconnue  aux  autres  peu- âjiïdjoïtph. 

pies,  et  leurs  anciennes  traditions  en  ont  con-ant-,Li-"': 

serve  la  mémoire.    JLa    mort    qui  ë  avançoit^- 

fit  sentir  aux   hommes  une  vengeance  plus 

prompte;  et  comme  tous  les  jours  ils  s'en- 

fonçoient  de  plus  en  plus  dans  le  crime,  il 

falloit  qu'ils  fussent  aussi,  pour  ainsi  parler, 

tous  les  jours  plus  enfoncés  dans  le  supplice. 

Le  seul  changement  des  viandes  leur  pou- 
voit  marquer  combien  leur  état  alloit  s'em- 
pirant,  puisqu'en  devenant  plus  foibles,  ils 
devenoient  en  même  temps  plus  voraces  et 
plus  sanguinaires. 

Avant  le  temps  du  déluge,  la  nourriture 
que  les  hommes  prenoient  sans  violence  dana 


162  Discours  sur  i/Histoire 

les  fruits  qui  tomboient  d'eux-mêmes,  et  dans 
les  herbes  qui  aussi  bien  séchoient  si  vite,  étoit 
sans  doute  quelque  reste  de  la  première  inno- 
cence j  et  de  la  douceur  à  laquelle  nous  étions 
formés.  Maintenant,  pour  nous  nourrir,  il 
faut  répandre  du  sang ,  malgré  l'horreur  qu'il 
nous  cause  naturellement;  et  tous  les  rafïine- 
mens  dont  nous  nous  servons  pour  couvrir  nos 
tables,  suffisent  à  peine  à  nous  déguiser  les 
cadavres  qu'il  nous  faut  manger  pour  nous 
assouvir. 

Mais  ce  n'est  que  la  moindre  partie  de  nos 
malheurs.  La  vie,  déjà  raccourcie,  s'abrège 
encore  par  les  violences  qui  s'introduisent  dans 
Je  genre  humain.  L'homme  qu'on  voyoit  dans 
les  premiers  temps  épargner  la  vie  des  bêtes  , 
s'est  accoutumé  à  n'épargner  plus  la  vie  de  ses 
semblables.  C'est  en  vain  que  Dieu  défendit , 
aussitôt  après  le  déluge  ,  de  verser  le  sang  hu- 
main; en  vain  pour  sauver  quelque  vestige  de 

G<nes.  ix.  la  première  douceur  de  notre  nature,  en  per- 
mettant de  manger  de  la  chair  des  bêtes,  il 
en   avoit  réservé  le  sang.  Les   meurtres   se 

nu.  ir.multiplièrent  sans  mesure.  11  est  vrai  qu'avant 

8'  le  déluge  Gain  avoit  sacrifié  son  frère  à  sa 

Di4.i8.  jalousie.  Lamech,  sorti  de  Caïn,  avoit  fait  le 
second  meurtre;  et  on  peut  croire  qu'il  s'en 
fit  d'autres,  après  ces  damnables  exemples. 
Mais  les  guerres  n'étoient  pas  encore  inven- 
tées. Ce  fut  après  le  déluge  que  parurent  ces 
ravageurs  de  provinces ,  que  l'on  a  nommés 
conquérans,  qui,  poussés  par  la  seule  gloire 
du  commandement,  ont  exterminé  tant  d'in- 

iud.  x.  q.  nocens.  Nemrod  ,  maudit  rejeton  de  Cham 


Universelle.  i63 

maudit  par  son  père,  commença  à  faire  la 
guerre  seulement  pour  s'établir  un  empire. 
Depuis  ce  temps,  l'ambition  s'est  jouée,  sans 
aucune  borne,  de  la  vie  des  hommes  :  ils  en 
sont  venus  à  ce  point  de  s'entre-tuer  sans  se 
haïr  :  le  comble  de  la  gloire  ,  et  le  plus  beau  de 
tous  les  arts,  a  été  de  se  tuer  les  uns  les  autres. 

Voilà  les  commeneemens  du  monde,  tels 
que  l'histoire  de  Moïse  nous  les  représente  : 
commeneemens  heureux  d'abord ,  pleins  en- 
suite de  maux  infinis  ;  par  rapport  à  Dieu  qui 
fait  tout,  toujours  admirables:  tels  enfin  que 
nous  apprenons,  en  les  repassant  dans  notre 
esprit,  à  considérer  l'univers  et  le  genre  hu- 
main toujours  sous  la  main  du  créateur,  tiré 
du  néant  par  sa  parole  ,  conservé  par  sa  bonté, 
gouverné  par  sa  sagesse,  puni  par  sa  justice  9 
délivré  par  sa  miséricorde,  et  toujours  assu- 
jetti à  sa  puissance. 

Ce  n'est  pas  ici  l'univers  tel  que  l'ont  conçu 
les  philosophes;  formé,  selon  quelques-uns, 
par  un  concours  fortuit  des  premiers  corps  ; 
ou  qui,  selon  les  plus  sages,  a  fourni  sa  ma- 
tière à  son  auteur;  qui  par  conséquent  n'en 
dépend  ni  dans  le  fond  de  son  être  ,  ni  dans 
son  premier  état,  et  qui  l'astreint  à  certaines 
lois  que  lui-même  ne  peut  violer. 

Moïse,  et  nos  anciens  pères  dont  Moïse  a 
recueilli  les  traditions,  nous  donnent  d'autres 
pensées.  Le  Dieu  qu'il  nous  a  montré  a  bien 
une  autre  puissance  :  il  peut  faire  et  défaire 
ainsi  qu'il  lui  plait;  il  donne  des  lois  à  la  na- 
ture, et  les  renverse  quand  il  veut. 

Si ,  pour  se  faire  connoitre  dans  le  temps 


i64  Discours  sur  l'Histoire 

que  la  plupart  des  hommes  Pavoient  oublié,  il 
a  fait  des  miracles  étonnans,  et  a  forcé  la 
nature  à  sortir  de  ses  lois  les  plus  constantes  , 
il  a  continué  par-là  à  montrer  qu'il  en  éloit  le 
maître  absolu ,  et  que  sa  volonté  est  le  seul  lien 
qui  entretient  l'ordre  du  monde. 

C'est  justement  ce  que  les  hommes  avoient 
oublié  :  la  stabilité  d'un  si  bel  ordre  ne  servoit 
plus  qu'à  leur  persuader  que  cet  ordre  avoit 
toujours  été,  et  qu'il  étoit  de  soi-même;  par 
où  ils  étoient  portés  à  adorer  ou  le  monde  en 
général ,  ou  les  astres ,  les  élémens ,  et  enfin 
tous  ces  grands  corps  qui  le  composent.  Dieu 
donc  a  témoigné  au  genre  humain  une  bonté 
digne  de  lui,  en  renversant  dans  des  occasions 
éclatantes  cet  ordre  qui  non-seulement  ne 
les  frappoit  plus,  parce  qu'ils  y  étoient  accou- 
tumés, mais  encore  qui  les  portoit,  tant  ils 
étoient  aveuglés,  à  imaginer  hors  de  Dieu 
l'éternité  et  l'indépendance. 

L'histoire  du  peuple  de  Dieu  ,  attestée  par 
sa  propre  suite,  et  par  la  religion  tant  de 
ceux  qui  l'ont  écrite,  que  de  ceux  qui  l'ont 
Conservée  avec  tant  de  soin ,  a  gardé ,  comme 
dans  un  fidèle  registre,  la  mémoire  de  ces 
miracles ,  et  nous  donne  par  là  l'idée  véritable 
de  l'empire  suprême  de  Dieu  maître  tout  puis- 
sant denses  créatures-,  soit  pour  les  tenir  sujettes 
aux  lois  générales  qu'il  a  établies,  soit  pour 
leur  en  donner  d'autres ,  quand  il  juge  qu'il  est 
nécessaire  de  réveiller  par  quelque  coup  sur- 
prenant le  genre  humain  endormi. 

Voilà  le  Dieu  que  Moïse  nous  a  proposé 
dans  ses  écrits,  comme  le  seul  qu'il  falloit 


Universelle.  i65 

servir  :  voilà  le  Dieu  que  les  patriarches  ont 
adoré  avant  Moïse  :  en  un  mot,  le  Dieu  d'A- 
braham, d'Isaac  et  de  Jacob,  à  qui  notre  père 
Abraham  a  bien  voulu  immoler  son  fils  uni- 
que; dont  Melchisédech  ,  figure  de  Jésus- 
Christ,  étoit  le  pontife;  à  qui  notre  père  Noé 
a  sacrifié  en  sortant  de  l'arche  ;  que  le  juste 
Abel  avoit  reconnu  en  lui  offrant  ce  qu'il  avoit 
de  plus  précieux;  que  Seth,  donné  à  Adam  à 
la  place  d'Abel ,  avoit  fait  connoitre  à  ses  en- 
fans,  appelés  aussi  les  enfansdeDieu;  qu'Adam 
même  avoit  montré  à  ses  descendans  comme 
celui  des  mains  duquel  il  s'étoit  vu  récemment 
sorti ,  et  qui  seul  pouvoit  mettre  tin  aux  maux 
de  sa  malheureuse  postérité. 

La  belle  philosophie,  que  celle  qui  nous 
donne  des  idées  si  pures  de  l'auteur  de  notre 
être  !  La  belle  tradition ,  que  celle  qui  nous 
conserve  la  mémoire  de  ses  œuvres  magnifi- 
ques !  Que  le  peuple  de  Dieu  est  saint,  puis- 
que, par  une  suite  non  interrompue  depuis 
l'origine  du  monde  jusqu'à  nos  jours ,  il  a  tou- 
jours conservé  une  tradition  et  unephilosophie 
si  sainte  ! 

Mais,  comme  le  peuple  de  Dieu  a  pris  sous  Abraham, 
le  patriarche  Abraham  une  forme  plus  réglée ,  J;"ej>atriâr" 
il  est  nécessaire ,  Monseigneur  ,  de  vous  arrê- 
ter un  peu  sur  ce  grand  homme. 

Il  naquit  environ  35o  ans  après  le  déluge, 
dans  un  temps  où  la  vie  humaine,  quoique 
réduite  à  des  bornes  plus  étroites,  étoit  encore 
très-longue.  Noé  ne  faisoit  que  de  mourir, 
Sem  son  fils  aîné  vivoit  encore ,  et  Abraham 
a  pu  passer  avec  lui  presque  toute  sa  vie. 


i66         Discours  sur  l'Histoire 

Représentez- vous  donc  le  monde  encore 
nouveau  ,  et  encore  ,  pour  ainsi  dire  ,  tout 
trempé  des  eaux  du  déluge,  lorsque  les  hom- 
mes, si  près  de  l'origine  des  choses,  n'avoient 
besoin,  pour  connoitre  l'unité  de  Dieu  et  le 
service  qui  lui  étoit  dû,  que  de  la  tradition  qui 
s'en  étoit  conservée  depuis  Adam  et  depuis 
Noé,  tradition  d'ailleurs  si  conforme  aux  lu- 
mières de  la  raison ,  qu'il  sembloit  qu'une  vé- 
rité si  claire  et  si  importante  ne  pût  jamais 
être  obscurcie,  ni  oubliée  parmi  les  hommes. 
Tel  est  le  premier  état  de  la  religion  qui  dure 
jusqu'à  Abraham ,  où ,  pour  connoitre  les 
grandeurs  de  Dieu ,  les  hommes  n'avoient  à 
consulter  que  leur  raison  et  leur  mémoire. 

Mais  la  raison  étoit  foible  et  corrompue; 
et,  à  mesure  qu'on  s'éloignoit  de  l'origine  des 
choses ,  les  hommes  bi  ouilloient  les  idées  qu'ils  ■ 
avoient  reçues  de  leurs  ancêtres.  Les  enfans 
indociles  ou  mal  appris,  n'en  vouloient  plus 
croire  leurs  grands-pères  décrépits ,  qu'ils  ne 
connoissoient  qu'à  peine  après  tant  de  géné- 
rations; le  sens  humain  abruti  nepouvoit  plus 
s'élever  aux  choses  intellectuelles  ;  et  les 
hommes  ne  voulant  plus  adorer  que  ce  qu^ils 
voyoient  ,  l'idolâtrie  se  répandoit  par  tout 
l'univers. 

L'esprit  qui  avoit  trompé  le  premier  hom- 
me, goûtoit  alors  tout  le  fruit  de  sa  séduc- 
tion ,  et  voyoit  l'effet  entier  de  cette  parole  : 
Vous  serez  comnie  des  dieux.  Dès  le  moment 
qu'il  la  proféra,  il  songeoit  à  confondre  en 
l'homme  l'idée  de  Dieu  avec  celle  de  la  créa- 
ture, et  à  diviser  un  nom  dont  la  majesté  con- 


Universelle.  167 

siste  à  être  incommunicable.  Son  projet  lui 
réussissoit.  Les  hommes  ensevelis  dans  la  chair 
et  dans  le  sang,  avoient  pourtant  conservé  une 
idée  obscure  de  la  puissance  divine,  qui  se 
soutenoit  par  sa  propre  force  ;  mais  qui ,  brouil- 
lée avec  les  images  venues  par  leurs  sens ,  leur 
faisoil  adorer  toutes  les  choses  où  il  parois- 
soitquelque  activité  etquelquepuissance.  Ainsi 
le  soleil  et  les  astres  qui  se  faisoient  sentir  de 
si  loin,  le  feu  et  les  élémens  dont  les  effets 
étoient  si  universels,  furent  les  premiers  ob- 
jets de  l'adoration  publique.  Les  grands  rois, 
les  grands  conquérans  qui  pouvoient  tout  sur 
la  terre,  et  les  auteurs  des  inventions  utiles  à 
la  vie  humaine,  eurent  bientôt  après  les  hon- 
neurs divins.  Les  hommes  portèrent  la  peine 
de  s'être  soumis  à  leurs  sens  :  les  sens  déci- 
dèrent de  tout,  et  firent,  malgré  la  raison, 
tous  les  dieux  qu'on  adora  sur  la  terre. 

Que  l'homme  parut  alors  éloigné  de  sa  pre- 
mière institution,  et  que  l'image  de  Dieu  y 
étoit  gâtée  !  Dieu  pouvoit-il  l'avoir  fait  avec 
ces  perverses  inclinations  qui  se  déclaroient 
tous  les  jours  de  plus  en  plus?  Et  cette  pente 
prodigieuse  qu'il  avoit  à  s'assujettir  à  toute 
autre  chose  qu'à  son  Seigneur  naturel ,  ne 
monlroit-elle  pas  trop  visiblement  la  main 
étrangère  par  laquelle  l'œuvre  de  Dieu  avoit 
été  si  profondément  altérée,  dans  l'esprit  hu- 
main, qu'à  peine  pouvoit-on  y  en  reconnoitre 
quelque  trace?  Poussé  par  cette  aveugle  im- 
pression qui  le  dominoit,  il  s'enfonçoit  dans 
1  idolâtrie ,  sans  que  rien  pût  le  retenir.  Un  sj. 
grand  mal  faisoit  des  progrès  étranges.  De 


168  Discours  sur  l'Histoire 

peur  qu'il  n'infectât  tout  le  genre  humain, 
et  n'éteignit  tout-à-fait  la  connoissance  de 
Dieu,  ce  grand  Dieu  appela  d'en  haut  son 
serviteur  Abraham  ,  dans  la  famille  duquel  il 
vouloit  établir  son  culte  et  conserver  l'an- 
cienne croyance,  tant  de  la  création  de  l'uni- 
vers, que  de  la  providence  particulière  avec 
laquelle  il  gouverne  les  choses  humaines. 

Abraham  a  toujours  été  célèbre  dans  l'O- 
rient. Ce  ne  sont  pas  seulement  les  Hébreux  qui 
Gen.  xvi. le  regardent  comme  leur  père,  les  Iduméens 
ibid.xvn.se  glorifient  de  la  même  origine.  Ismaël,  fils 
jo^.ant.  d'Abraham,    est    connu    parmi    les   Arabes 
*• l3,        comme  celui  d'où  ils  sont  sortis.  La  circonci- 
sion leur  est  demeurée  comme  la  marque  de 
leur  origine,  et  ils  l'ont  reçue  de  tout  temps  , 
non  pas  au  huitième  jour ,  à  la  manière  des 
Gen.xxv.  Juifs ,  mais  à  treize  ans,  comme  l'Ecriture 
Jpui jfsel'hrxons  apprend  qu'elle  fut  donnée  à  leur  père 
aBèrlslàHe-  Ismaèl  :  coutume  qui  dure  encore  parmi  les 
^.p^.Mahométans.  D'autres  peuples  arabes  se  res- 
yjl-  ^souviennent  d'Abraham  et  de  Céthura>  et  ce 
s.  'et  nÈus\  sont  les  mêmes  que  l'Ecriture  fait  sortir  tle  ce 
fÎôP  17'.  i%.  mariage.  Ce  patriarche  étoit  chaldéen  ;  et  ces 
Ïiilik  peuples,  renommés  pour  leurs  observations 
?Ïj?hÏî; astronomiques,  ont  compté  Abraham  comme 
vniv.  w«-un  (|e  leurs  plus  savans  observateurs.  Les  his- 


/^•««p'toriens  de  Syrie  l'ont  fait  roi  de  Damas,  quoi- 
s.'VW. que  étranger,  et  venu  des  environs  de  Baby- 
Mï'it  lone;  et  ils  racontent  qu'il  quitta  le  royaume 
de  Damas  pour  s'établir  dans  le  pays  des  Cha- 
nanéens,  depuis  appelé  Judée.  Mais  il  vaut 
mieux  remarquer  ce  que  l'histoire  du  peuple 
de  Dieu  nous  rapporte  de  ce  grand  homme. 

Nous 


Universelle.  169 

Nous  avons  vu  qu'Abraham  suivoit  le  genre 
de  vie  que  suivirent  les  anciens  hommes  avant 
que  tout  l'univers  eût  été  réduit  en  royaumes. 
Il  régnoit  dans  sa  famille,  avec  laquelle  il 
embrassoit  cette  vie  pastorale  tant  renommée 
pour  sa  simplicité  et  son  innocence  ;  riche  en  g™,  xiil 
troupeaux,  en  esclaves  et  en  argent,  mais  g,;,  xjv. 
sans  terres  et  sans  domaines;  et  toutefois  i\*xXxni. 
vivoit  dans  un  royaume  étranger ,  respecté  ,6- 
et  indépendant  comme  un  prince.  Sa  piété  et 
sa  droiture  protégée  de  Dieu  ,  lui  attiroit  ce 
respect.  Il  traitoit  d'égal  avec  les  rois  qui  re- 
cherchoient  son  alliance;  et  c'est  de  là  qu'est 
venue  l'ancienne  opinion  qui  l'a  lui-même  fait 
roi.  Quoique  sa  vie  fût  simple  et  pacifique,  'ÛGen.xir. 
savoit  faire  la  guerre,  mais  seulement  pour 
défendre  ses  alliés  opprimés.  Il  les  défendit , 
et  les  vengea  par  une  victoire  signalée  :  il  leur 
rendit  toutes  leurs  richesses  reprises  sur  leurs 
ennemis,  sans  réserver  autre  chose  que  la 
dime  qu'il  .offrit  à  Dieu ,  et  la  part  qui  ap- 
partenoit  aux  troupes  auxiliaires  qu'il  avoit 
menées  au  combat.  Au  reste,  après  un  si 
grand  service,  il  refusa  les  présens  des  rois 
avec  une  magnanimité  sans  exemple,  et  ne 
put  souffrir  qu'aucun  homme  se  vantât  d'avoir 
enrichi  Abraham.  Il  ne  vouloit  rien  devoir 
qu'à  Dieu  qui  le  protégeoit ,  et  qu'il  suivoit 
seul  avec  une  foi  et  une  obéissance  parfaite. 

Guidé  par  cette  foi,  il  avoit  quitté  sa  terre 
natale  pour  venir  au  pays  que  Dieu  lui  mon- 
troit.  Dieu,  qui  l'avoit  appelé,  et  qui  l'avoit 
rendu  digne  de  son  alliance,  la  conclut  à  ces 
conditions. 

Tome  I.  H 


170  Discours  sur  l'Histoire 

xrhXU'      ^  'n*  déclara  <ï11  d  ser°il  Ie  Dieu  de  lui  et 
de  ses  enfans;  c'est-à-dire,  qu'il  seroit  leur 
protecteur,  et  qu'ils  le  serviroient  comme  le 
seul  Dieu  créateur  du  ciel  et  de  la  terre. 
nid.  H  lui  promit  une  terre  (ce  fut  celle  de 

Chanaan)  pour  servir  de  demeure  fixe  à  sa 
postérité,  et  de  siège  à  la  religion. 
G?*,  xn.  Il  n'avoit  point  cPenfans,  et  sa  femme  Sara 
XFn.t9?'étoit  stérile.  Dieu  lui  jura,  par  soi-même  et 
par  son  éternelle  vérité ,  que  de  lui  et  de  cette 
femme  naîtroit  une  race  qui  égaleroit  les 
étoiles  du  ciel  et  le  sable  de  la  mer. 

Mais  voici  l'article  le  plus  mémorable  de 
la  promesse  divine.  Tous  les  peuples  se  pré- 
Gen.  xn.  cipitoient  dans  l'idolâtrie.  Dieu  promit  au  saint 
X  '  patriarche,  qu'en  lui  et  en  sa  semence  toutes  ces 
nations  aveugles  qui  oublioient  leur  créateur, 
seroient  bénies,  c'est-à-dire,  rappelées  à  sa 
connoissance,  où  se  trouve  la  véritable  bé- 
nédiction. 

Par  cette  parole ,  Abraham  est  fait  le  père 
de  tous  les  croyans ,  et  sa  postérité  est  choisie 
pour  être  la  source  d'où  la  bénédiction  doit 
s'étendre  par  toute  la  terre. 

En  cette  promesse  étoit  enfermée  la  venue 
du  Messie  tant  de  fois  prédit  à  nos  pères, 
mais  toujours  prédit  comme  celui  qui  devoit 
être  le  Sauveur  de  tous  les  gentils  et  de  tous 
les  peuples  du  monde. 

Ainsi  ce  germe  béni  promis  à  Eve ,  devint 

aussi  le  germe  et  le  rejeton  d'Abraham. 

Tel  est  le  fondement  de  l'alliance;  telles  en 

Gaes.    sont  les  conditions.  Abraham  en  reçut  la  mar- 

xylL      que  dans  la  circoncision,  cérémonie  dont  le 


Universelle.  171 

propre  effet  étoit  de  marquer  que  ce  saint 
homme  appartenoit  à  Dieu  avec  toute  sa  fa- 
mille. 

Abraham  étoit   sans  enfans  quand  Dieu 
commença  à  bénir  sa  race.  Dieu  le  laissa  plu-  G^XIt- 
sieurs  années  sans  lui  en  donner.  Après,  il  eut  xvi.z.  \. 
Ismael,  qui  devoit  être  père  d  un  grand  peu-xx*.  13. 
pie ,  mais  non  pas  de  ce  peuple  élu  tant  promis 
à  Abraham.  Le  père   du  peuple  élu   devoit 
sortir  de  lui  et  de  sa  femme  oara,  qui  étoit 
stérile.  Enfin  treize  ans  après  Ismaël ,  vint    Gènes. 
cet  enfant  tant  désiré:   il  fut  nommé  Isaac,XXIa* 
c'est-à-dire,  ris,  enfant  de  joie,  enfant  de 
miracle,    enfant  de  promesse,    qui   marque 
par  sa  naissance  que  les  vrais  enfans  de  Dieu 
naissent  de  la  grâce. 

Il  étoit  déjà  grand,  ce  béni  enfant,  et  danse*». xxii* 
un  âge  où  son  père  pouvoit  espérer  d'en  avoir 
d'autres  enfans,  quand  tout-à-coup  Dieu  lui 
commanda  de  l'immoler.  A  quelles  épreuves 
la  foi  est-elle  exposée  !  Abraham  mena  ïsaac 
à  la  montagne  que  Dieu  lui  avoit  montrée  ; 
et  il  alloit  sacrifier  son  fils  en  qui  seul  Dieu 
lui  promettait  de  le  rendre  père  et  de  son 
peuple  et  du  Messie.  Isaac  présentoit  le  sein 
à  l'épée  que  son  père  tenoik  toute  prête  à 
frapper.  Dieu,  content  de  l'obéissance  du  père 
et  du  fils,  n'en  demanda  pas  davantage.  Après 
que  ces  deux  grands  hommes  ont  donné  au 
monde  une  image  si  vive  et  si  belle  de  l'obla- 
tion  volontaire  de  Jésus-Christ  ,  et  qu'ils 
ont  goûté  en  esprit  les  amertumes  de  sa  croix  , 
ils  sont  jugés  vraiment  dignes  d'èlre  ses  an- 
cêtres. La  fidélité  d'Abraham  fait  voir  quec«.  xxn. 

11 2       is 


172  Discours  sur  l'Histoire 

Dieu  lui  confirme  toutes  ses  promesses,  et 
bénit  de  nouveau ,  non-seulement  sa  famille  [ 
mais  encore ,  par  sa  famille ,  toutes  les  nations 
de  l'univers. 

En  effet,  il  continua  sa  protection  à  Isaac 

son  fils,  et  à  Jacob  son  petit-fils,  lis  furent 

ses   imitateurs,    attachés    comme    lui   à    la 

croyance  ancienne,  à  l'ancienne  manière  de 

vie  ,   qui  étoit  la  vie  pastorale  ,  à  l'ancien 

gouvernement  du  genre  humain,  où  chaque 

père  de  famille  étoit  prince  dans  sa  maison. 

Ainsi ,  dans  les  changemens  qui  s'introdui- 

soient  tous  les  jours  parmi  les  hommes,  la 

sainte  antiquité  revivoit  dans  la  religion  et 

dans  la  conduite  d'Abraham  et  de  ses  enfans. 

Aussi  Dieu  réitéxa-t-il  à  Isaac  et  à  Jacob 

Gtn.xxir.  les  mêmes  promesses  qu'il  avoit  faites  à  Abra- 

l?xxvm\  ham  ;  et,  comme  il  s'étoit  appelé  le  Dieu  d'A- 

l4'  braham ,  il  prit  encore  le  nom  de  Dieu  d'I- 

saac ,  et  de  Dieu  de  Jacob. 

Sous  sa  protection  ,  ces  trois  grands  hom- 
mes commencèrent  à  demeurer  dans  la  terre 
de  Chanaan,  mais  comme  des  étrangers,  et 
Act.  vu. 5. sans  y  posséder  un  pied  de  terre,  jusqu'à  ce 
que  la  famine  attira  Jacob  en  Egypte,  où  ses 
enfans  multipliés  devinrent  bientôt  un  grand 
peuple,  comme  Dieu  l'avoit  promis. 

Au  reste,  quoique  ce  peuple  que  Dieu 
faisoit  naître  dans  son  alliance ,  dût  s'étendre 
par  la  génération,  et  que  la  bénédiction  dût 
suivre  le  sang,  ce  grand  Dieu  ne  laissa  pas 
d'y  marquer  l'élection  de  sa  grâce.  Car,  après 
avoir  choisi  Abraham  du  milieu  des  nations , 
parmi  les  enfans  d'Abraham  il  choisit  Isaac , 


Universelle.  îjo 

et,  des  deux  jumeaux  d'Isaac,  il  choisit  Ja- 
cob ,  à  qui  il  donna  le  nom  d'Israël. 

Jacob  eut  douze  enfans  ,  qui  furent  les 
douze  patriarches  auteurs  des  douze  tribus. 
Tous  dévoient  entrer  dans  l'alliance  ;  mais 
Juda  fut  choisi  parmi  tous  ses  frères  pour  être 
le  père  des  rois  d'Israël ,  et  le  père  du  Messie 
tant  promis  à  ses  ancêtres, 

Le  temps  devoit  venir  que  dix  tribus  étant 
rétranchées  du  peuple  de  Dieu  pour  leur  infi- 
délité, la  postérité  d'Abraham  ne  conserveroit 
son  ancienne  bénédiction,  c'est-à-dire  la  reli- 
gion ,  la  terre  de  Chanaan ,  et  l'espérance  du  Mes- 
sie, qu'en  laseule  tribu  de  Judaqui  devoit  don- 
ner le  nom  au  reste  des  Israélites  qu'on  appela 
Juifs,  et  à  tout  le  pays  qu'on  nomma  Judée. 

Ainsi  l'élection  divine  paroit  toujours  , 
même  dans  ce  peuple  charnel ,  qui  devoit  se 
conserver  par  la  propagation  ordinaire. 

Jacob  vit  en  esprit  le  secret  de  cette  élec-  '  Ge„. 
tion.  Comme  il  étoit  prêt  à  expirer,  et  que  ses 
enfans,  autour  de  son  lit,  demandoient  la  bé- 
nédiction d'un  si  bon  père ,  Dieu  lui  découvrit 
l'état  des  douze  tribus  quand  elles  seroient 
dans  la  terre  promise  :  il  l'expliqua  en  peu  de 
paroles,  et  ce  peu  de  paroles  renferment  des 
mystères  innombrables. 

Quoique  tout  ce  qu'il  dit  des  frères  de  Juda 
soit  expliqué  avec  une  maguificence  extraor- 
dinaire ,  et  ressente  un  homme  transporté 
hors  de  lui-même  par  l'esprit  de  Dieu ,  quand 
il  vient  à  Juda,  il  s'élève  encore  plus  haut. 
Juda,  dit-il,  tes  frères  te  loueront  ;  ta  main  nid.  s. 
sera  sur  le  col  de  tes  ennemis  ;  les  enfans  de"seq' 

H  3 


174  Discours  sur  l'Histoire 

ton  père  se  prosterneront  devant  toi.  Juda 
est  un  jeune  lion.  Mon  fils ,  tu  es  allé  au 
butin.  Tu  tes  reposé  comme  un  lion  et  comme 
une  lionne.  Qui  osera  le  réveiller  ?  Le  sceptre 
(c'est-à-dire  l'autorité)  ne  sortira  point  de 
Juda ,  et  on  çerra  toujours  des  capitaines  et 
des  magistrats  \  ou  des  juges  nés  de  sa  race . 
jusqu'à  ce  que  vienne  celui  qui  doit  être  envoyé , 
et  qui  sera  l'attente  des  peuples  ;  ou  ,  comme 
porte  une  autre  leçon ,  qui  peut  -  être  n'est 
pas  moins  ancienne ,  et  qui  au  iond  ne  diffère 
pas  de  celle-ci ,  jusqu'à  ce  que  vienne  celui  à 
qui  les  choses  sont  réservées  ;  et  le  reste  , 
comme  nous  venons  de  le  rapporter. 

La  suite  de  la  prophétie  regarde  à  la  lettre 
la  contrée  que  la  tribu  de  Juda  devoit  occu- 
per dans  la  terre  sainte.  Mais  les  dernières 
paroles  que  nous  avons  vues ,  en  quelque  fa- 
çon qu'on  les  veuille  prendre,  ne  signifient 
autre  chose  que  celui  qui  devoit  être  l'Envoyé 
de  Dieu  ,  le  ministre  et  l'interprète  de  ses  vo- 
lontés, l'accomplissement  de  ses  promesses,  et 
le  Roi  du  nouveau  peuple  ,  c'est-à-dire ,  le 
Messie  ou  l'Oint  du  Seigneur. 

Jacob  n^n  parle  expressément  qu'au  seul 
Juda,  dont  ce  Messie  devoit  naitre;  il  com- 
prend, dans  la  destinée  de  Juda  seul,  la  des- 
tinée de  toute  la  nation,  qui  après  sa  disper- 
sion ,  devoit  voir  les  restes  des  autres  tribus 
réunies  sous  les  étendards  de  Juda. 

Tous  les  termes  de  la  prophétie  sont  clairs, 
il  n'y  a  que  le  mot  de  sceptre  que  l'usage  de 
notre  langue  nous  pourroit  faire  prendre  pour 
la  seule  royauté  ;  au  lieu  que  dans  la  langue 


I 


Universelle.  175 

sainte,  il  signifie,  en  général,  la  puissance, 
l'autorité ,  la  magistrature.  Cet  usage  du  mot 
de  sceptre  se  trouve  à  toutes  les  pages  de  PE^- 
criture  :  il  paroît  même  manifestement  dans 
la  prophétie  de  Jacob  ;  et  le  patriarche  veut 
dire  qu'aux  jours  du  Messie  toute  autorité  ces- 
sera dans  la  maison  de  Juda ,  ce  qui  emporte 
la  ruine  totale  d'un  état. 

Ainsi  les  temps  du  Messie  sont  marqués  ici 
ar  un  double  changement.  Par  le  premier , 
e  royaume  de  Juda  et  du  peuple  Juif  est  me- 
nacé de  sa  dernière  ruine.  Par  le  second ,  il 
doit  s'élever  un  nouveau  royaume,  non  pas 
d'un  seul  peuple,  mais  de  tous  les  peuples, 
dont  le  Messie  doit  être  le  chef  et  l'espé- 
rance. 

Dans  le  style  de  l'Ecriture,  le  peuple  Juif   h.  lxv. 
est  appelé  en  nombre  singulier,  et  par  èxcél«-x'ai.°ra' 
lence ,  le  peuple  ou  le  peuple  de  Dieu;  et  quand  Hlx'.t 
on  trouve  les  peuples ,  ceux  qui  sont  exercés Jf^f'4, 
dans  les  Ecritures,  entendent  les  autres  peu- 
ples qu'on  voit  aussi  promis  au  Messie  dans  la 
prophétie  de  Jacob. 

Cette  grande  prophétie  comprend  en  peu 
de  paroles  toute  l'histoire  du  peuple  Juif  et 
du  Christ  qui  lui  est  promis.  Elle  marque  toute 
la  suite  du  peuple  de  Dieu ,  et  l'effet  en  dure 
encore. 

Aussi  ne  prétends-je  pas  vous  en  faire  un 
commentaire  :  vous  n'en  aurez  pas  besoin  , 
puisqu'en  remarquant  simplement  la  suite  du 
peuple  de  Dieu ,  vous  verrez  le  sens  de  l'ora- 
cle se  développer  de  lui-même  ,  et  que  les 
6euls  événemens  en  seront  les  interprêtes. 

H  4 


ij6  Discours  sur  l'Histoire 

iii.  Après  la  mort  de  Jacob ,  le  peuple  de  Dieu 

Moïse,  la  j         A  xt,  s  r      1      1 

loi  écrite,  demeura  en  .Egypte  jusqu  au  temps  de  la  mis- 
lucuonroduSIon  de  Moïse,  c'est-à-dire,   environ  deux 

peuple  dans  rpn4s  anç 
la  terre  pro-CerilS  dnS» 

"■"*•  Ainsi  il  se  passa  quatre  cent  trente  ans  avant 

que  Dieu  donnât  à  son  peuple  la  terre  qu'il  lui 
avoit  promise. 

Il  vouloit  accoutumer  ses  élus  à  se  fier  à  sa 
promesse ,  assurés  qu'elle  s'accomplit  tôt  ou 
tard,  et  toujours  dans  les  temps  marqués  par 
son  éternelle  providence. 

Gtnes.  xv.  Les  iniquités  des  Amorrhéens ,  dont  il  leur 
vouloit  donner  et  la  terre  et  les  dépouilles , 
n'étoient  pas  encore ,  comme  il  le  déclare  à 
Abraham,  au  comble  où  il  les  attendoit  pour 
les  livrer  à  la  dure  et  impitoyable  vengeance 
qu'il  vouloit  exercer  sur  eux  par  les  mains  de 
son  peuple  élu. 

nid.  Il  falloit  donner  à  ce  peuple  le  temps  de  se 

multiplier,  afin  qu'il  fût  en  état  de  remplir 
la  terre  qui  lui  étoit  destinée,  et  de  l'occuper 
par  force,  en  exterminant  ses  habitans  mau- 
dits de  Dieu.  11  vouloit  qu'ils  éprouvassent  en 
Egypte  une  dure  et  insupportable  captivité  *, 
afin  qu'étant  délivrés  par  des  prodiges  inouis , 
ils  aimassent  leur  libérateur,  et  célébrassent 
éternellement  ses  miséricordes. 

Voilà  l'ordre  des  conseils  de  Dieu  ,  tels  que 
lui-même  nous  les  a  révélés,  pour  nous  ap- 
prendre à  le  craindre,  à  l'adorer,  à  l'aimer,  à 
l'attendre  avec  foi  et  patience. 

Le  temps  étant  arrivé,  il  écoute  les  cris  de 
son  peuple  cruellement  affligé  par  les  Egyp- 


Universelle.  177 

tiens,  et  il  envoie  Moïse  pour  délivrer  ses  en- 
fans  de  leur  tyrannie. 

Il  se  fait  connoitre  à  ce  grand  homme  plus 
qu'il  n'avoit  jamais  fait  à  aucun  homme  vi- 
vant. Il  lui  apparoit  d'une  manière  également  Exot.  m. 
magnifique  et  consolante  :  il  lui  déclare  qu'il 
est  celui  qui  est.  Tout  ce  qui  est  devant  lui 
n'est  qu'une  ombre.  Je  suis ,  dit-il ,  celui  qui  nid.  14. 
suis  :  l'être  et  la  perfection  m'appartiennent 
à  moi  seul.  Il  prend  un  nouveau  nom  qui  dé- 
signe l'être  et  la  vie  en  lui  comme  dans  leur 
source  ;  et  c'est  ce  grand  nom  de  Dieu ,  ter- 
rible, mystérieux,  incommunicable,  sous  le- 
quel il  veut  dorénavant  être  servi. 

Je  ne  vous  raconterai  pas  en  particulier  les 
plaies  de  l'Egypte  ,  ni  l'endurcissement  de 
Pharaon,  ni  le  passage  de  la  mer  Rouge,  ni 
la  fumée ,  les  éclairs ,  la  trompette  résonnante, 
le  bruit  effroyable  qui  parut  au  peuple  sur  le 
mont  Sinaï.  Dieu  y  gravoit  de  sa  main,  sur 
deux  tables  de  pierre,  les  préceptes  fonda- 
mentaux de  la  religion  et  de  la  société  :  il  dic- 
toit  le  reste  à  Moïse  à  haute  voix.  Pour  main-  Ex0<t. 
tenir  cette  loi  dans  sa  vigueur,  il  eut  ordre SVxîf 
de  former  une  assemblée  vénérable  de  sep- 
tante conseillers,  qui  pouvoit  être  appelée  le 
sénat  du  peuple  de  Dieu ,  et  le  conseil  perpé- 
tuel de  la  nation.  Dieu  parut  publiquement, 
et  fit  publier  sa  loi  en  sa  présence ,  avec  une 
démonstration  étonnante  de  sa  majesté  et  de 
sa  puissance. 

Jusque-là  Dieu  n'avoit  rien  donné  par  écrit 

?ui  put  servir  de  règle  aux  hommes.  Les  en- 
ans  d'Abraham  avoient  seulement  la  circon- 

H  5 


178  Discours  sur  l'Histoire 

cision  et  les  cérémonies  qui  l'accompa- 
gnoient,  pour  marque  de  l'alliance  que  Dieu 
avoit  contractée  avec  cette  race  élue.  Ils 
étoient  séparés  par  cette  marque  des  peuples 
qui  adoroient  les  fausses  divinités;  au  reste, 
ils  se  conservoient  dans  l'alliance  de  Dieu  par 
le  souvenir  qu'ils  avoient  des  promesses  faites 
à  leurs  pères ,  et  ils  étoient  connus  comme  un 
peuple  qui  servoit  Je  Dieu  d'Abraham ,  d'Isaac 
et  de  Jacob.  Dieu  étoit  si  fort  oublié,  qu'il 
falloit  le  discerner  par  le  nom  de  ceux  qui 
avoient  été  ses  adorateurs  ,  et  dont  il  étoit 
aussi  le  protecteur  déclaré. 

Ce  grand  Dieu  ne  voulut  point  abandonner 
plus  long-temps  à  la  seule  mémoire  des  hom- 
mes le  mystère  de  la  religion  et  de  son  al- 
liance. Il  étoit  temps  de  donner  de  plus  fortes 
barrières  à  l'idolâtrie  qui  inondoit  tout  le  genre 
humain  ,  et  aehevoit  d'y  éteindre  les  restes  de 
la  lumière  naturelle. 

L'ignorance  et  l'aveuglement  s'étoient  pro- 
digieusement accrus  depuis  le  temps  d'Abra- 
ham. De  son  temps ,  et  un  peu  tipi  es ,  la  con- 
noissance  de  Dieu  paroissoit  encore  dans  la 
Palestine  et  dans  l'Egypte.  Melchisédec,  roi 
♦h.xiv.  de  Salem ,  étoit  le  pontife  du  Dieu  très-haut , 
'*9'      qui  a  fait  le  ciel  et  la  terre.  Abimélec,  roi 
ae  Gérare,  et  son  successeur  de  même  nom  , 
cen. xxi.craignoient  Dieu,  juroient  en  son  nom,  et 
xxvi.28.admiroient  sa  puissance.  Les  menaces  de  ce 
*<>«!.xii.  grand  Dieu  étoient  redoutées  par  Phnraon,  roi 
17. 1*.      d'Egypte  ;  mais ,  dans  le  temps  de  Moïse,  ces 
nations  s'étoient  perverties.  Le  vrai  Dieu  n'é- 
toit  plus  connu  en  Egypte  comme  le  Dieu  de 


Universelle.  179 

tous  les  peuples  de  l'univers,  mais  comme  leExoi.y.i. 


3 


Dieu  des  ^Hébreux.  On  adoroit  jusqu'aux  bêtes  g*    ^ 
el  jusqu'aux  reptiles.  Tout  étoit  Dieu,  excepté  fo*odm 
Dieu  même;  et  le  monde  que  Dieu  avoit  fait 
pour  manifester  sa  puissance  ,  sembloit  être 
devenu  un  temple  d'idoles.  Le  genre  humain 
s'égara  jusqu'à  adorer  ses  vices  et  ses  passions; 
et  il  ne  faut  pas  s'en  étonner.  Il  n'y  avoit  point 
de  puissance  plus  inévitable,  ni  plus  tyranni- 
ue  que  la  leur.  L'homme,  accoutumé  à  croire 
ivin  tout  ce  qui  étoit  puissant,  comme  il  se 
sentoit  entraîné  au  vice  par  une  force  invin- 
cible ,  crut  aisément  que  cette  force  étoit  hors 
de  lui ,  et  s'en  fit  bientôt  un  Dieu.  C'est  par  l/vù.xx. 
là  que  l'amour  impudique  eut  tant  d'autels,  eta* 3* 
que  des  impuretés,  qui  font  horreur,  com- 
mencèrent à  être  mêlées  dans  les  sacrifices. 

La  cruautéy  entra  en  même  temps  :  l'homme 
coupable,  qui  étoit  troublé  par  le  sentiment 
de  son  crime ,  et  regardoit  la  divinité  comme 
ennemie  ,  crut  ne  pouvoir  l'apaiser  par  les 
victimes  ordinaires.  Il  fallut  verser  le  sang 
humain  avec  celui  des  bêtes  :  une  aveugle 
frayeur  poussoit  les  pères  à  immoler  leurs  en- 
fans,  et  à  les  brûler  à  leurs  dieux  au  lieu 
d'encens.  Ces  sacrifices  étoient  communs  dès 
le  temps  de  Moïse  ,  et  ne  faisoient  qu'une 
partie  de  ces  horribles  iniquités  des  Amor- 
rhéens,  dont  Dieu  commit  la  vengeance  aux 
Israélites. 

Mais  ils  n'étoient  pas  particuliers  à  ces  peu-  hercd.  mi. 
pies.  On  sait  que,  dans  tous  les  peuples  du  Gaii!\\' 
monde,  sans  en  excepter  aucun,  les  nommesi^p^; 
ont  sacrifié  leurs  semblables  ;  et  il  n'y  a  point  **\*k% 

H  6 


1S0  Discours  sur  l'Histoire 

■Porph  de  eu  d'endroits  sur  la  terre  où  on  n'ait  servi  de 
joli  derei.  ces  tristes  et  affreuses  divinités ,  dont  la  haine 
Get.  etc.     implaca]3le  p0ur  le  genre  humain  exigeoit  de 
telles  victimes. 

Au  milieu  de  tant  d'ignorances,  l'homme 
vint  à  adorer  jusqu'à  l'œuvre  de  ses  mains.  Il 
crut  pouvoir  renfermer  l'esprit  divin  dans  des 
statues,  et  il  oublia  si  profondément  que  Dieu 
l'avoit  fait ,  qu'il  crut  à  son  tour  pouvoir  faire 
un  dieu.  Qui  le  pourrait  croire,  si  l'expérience 
ne  nous  faisoit  voir  qu'une  erreur  si  stupide  et 
si  brutale  n'étoit  pas  seulement  la  plus  uni- 
verselle, mais  encore  la  plus  enracinée  et  la 
plus  incorrigible  parmi  les  hommes?  Ainsi  il 
faut  reconnoitre,  à  la  confusion  du  genre  hu- 
main ,  que  la  première  des  vérités,  celle  que 
le  monde  prêche,  celle  dont  l'impression  est 
la  plus  puissante,  étoit  la  plus  éloignée  de  la 
vue  des  hommes.  La  tradition  qui  la  conser- 
voit  dans  leurs  esprits,  quoique  claire  encore 
et  assez  présente  ,  si  on  y  eût  été  attentif, 
étoit  prête  à  s'évanouir  :  des  fables  prodigieu- 
ses, et  aussi  pleines  d'impiété  que  d'extrava- 
gance, prenoient  sa  place.  Le  moment  étoit 
venu  où  la  vérité.,  mal  gardée  dans  la  mémoire 
des  hommes ,  ne  pouvoit  plus  se  conserver  sans 
être  écrite ,  et  Dieu  ayant  résolu  d'ailleurs  de 
former  son  peuple  à  la  vertu  par  des  lois  plus 
expresses  et  en  plus  grand  nombre,  il  résolut 
en  même  temps  de  les  donner  par  écrit. 

Moïse  fut  appelé  à  cet  ouvrage.  Ce  grand 
homme  recueillit  l'histoire  des  siècles  passés; 
celle  d'Adam  ,  celle  de  Noé, celle  d'Abraham  , 
celle  d'Isaac,  celle  de  Jacob,  celle  de  Joseph, 


Universelle.  181 

ou  plutôt  celle  de  Dieu  même  et  de  ses  faits 
admirables. 

Il  ne  lui  fallut  pas  déterrer  de  loin  les  tra- 
ditions de  ses  ancêtres.  Il  naquit  cent  ans  après 
la  mort  de  Jacob.  Les  vieillards  de  son  temps 
avoient  pu  converser  plusieurs  années  avec  ce 
saint  patriarche  :  la  mémoire  de  Joseph ,  et  des 
merveilles  que  Dieu  avoit  faites  par  ce  grand 
ministre  des  rois  d'Egypte ,  étoit  encore  ré- 
cente. La  vie  de  trois  ou  quatre  hommes  re- 
montoit  jusqu'à  Noé ,  qui  avoit  vu  les  enfans 
d'Adam ,  et  touchoit ,  pour  ainsi  parler ,  à 
l'origine  des  choses. 

Ainsi  les  traditions  anciennes  du  genre  hu- 
main ,  et  celles  de  la  famille  d'Adam ,  n'é- 
toient  pas  mal  aisées  à  recueillir  :  la  mémoire 
en  étoit  vive;  et  il  ne  faut  pas  s'étonner  si 
Moïse,  dans  sa  Genèse,  parle  des  choses  ar- 
rivées dans  les  premiers  siècles  comme  de 
choses  constantes ,  dont  même  on  voyoit  en- 
core et  dans  les  peuples  voisins  et  dans  la 
terre  de  Chanaan  ,  des  monumens  remar- 
quables. 

Dans  le  temps  qu'Abraham,  Isaac  et  Jacob 
avoient  habité  cette  terre ,  ils  y  avoient  érigé 
par-tout  des  monumens  des  choses  qui  leur 
étoient  arrivées.  On  y  montroit  encore  les 
lieux  où  ils  avoient  habité  ;  les  puits  qu'ils 
avoient  creusés  dans  ces  pays  secs,  pour  abreu- 
ver leur  famille  et  leurs  troupeaux  ;  les  mon- 
tagnes où  ils  avoient  sacrifié  à  Dieu ,  et  où  il 
leur  étoit  apparu;  les  pierres  qu'ils  avoient 
dressées  ou  entassées  pour  servir  de  mémo- 
rial à  la  postérité  ;  les  tombeaux,  où  reposoient 


182  Discours  sur  l'Histoire 

leurs  cendres  bénies.  La  mémoire  de  ces 
grands  hommes  étoit  récente,  non-seulement 
dans  tout  le  pays  ,  mais  encore  dans  tout 
l'Orient ,  où  plusieurs  nations  célèbres  n'ont 
jamais  oublié  qu'elles  venoient  de  leur  race. 

Ainsi ,  quand  le  peuple  Hébreu  entra  dans 
la  terre  promise,  tout  y  célébroit  leurs  an- 
cêtres; et  les  villes  et  les  montagnes,  et  les 
pierres  mêmes,  y  parloient  de  ces  hommes 
merveilleux  ,  et  des  visions  étonnantes  par 
lesquelles  Dieu  les  avoit  confirmés  dans  l'an- 
cienne et  véritable  croyance. 

Ceux  qui  connoissent  tant  soit  peu  les  an- 
tiquités, savent  combien  les  premiers  temps 
étoient  curieux  d'ériger  et  de  conserver  de 
tels  monumens,  et  combien  la  postérité  rete- 
noit  soigneusement  lesoccasionsqui  les  avoient 
fait  dresser.  C'étoit  une  des  manières  d'écrire 
l'histoire.  On  a  depuis  façonné  et  poli  les 
pierres,  et  les  statues  ont  succédé  après  les 
colonnes,  aux  masses  grossières  et  solides  que 
les  premiers  temps  érigeoient. 

On  a  même  de  grandes  raisons  de  croire 
que  ,  dans  la  lignée  où  s'est  conservée  la  con- 
noissance  de  Dieu ,  on  conservoit  aussi  par 
écrit  des  mémoires  des  anciens  temps  :  car 
les  hommes  n'ont  jamais  été  sans  ce  soin.  Du 
moins  est-il  assuré  qu'il  se  faisoit  des  canti- 
ques que  les  pères  apprenoient  à  leurs  enfans  ; 
cantiques  qui',  se  chantant  dans  les  fêtes  et 
dans  les  assemblées,  y  perpétuoient  la  mé- 
moire des  actions  les  plus  éclatantes  des  siè- 
cles passés. 

De  là  est  née  la  poésie ,  changée  dans  la 


Universelle.  i83 

suite  en  plusieurs  formes,  dont  la  plus  an- 
cienne se  conserve  encore  dans  les  odes  et  dans 
les  cantiques  employés  par  tous  les  anciens, 
et  encore  à  présent  par  les  peuples  qui  n'ont 
pas  l'usage  des  lettres ,  à  louer  la  divinité  et  les 
grands  hommes. 

Le  style  des  ces  cantiques,  hardi,  extraor- 
dinaire ,  naturel  toutefois  en  ce  qu'il  est  propre 
à  représenter  la  nature  dans  ses  transports , 
qui  marche  pour  cette  raison  par  de  vives  et 
impétueuses  saillies ,  affranchi  des  liaisons 
ordinaires  que  recherche  le  discours  uni ,  ren- 
fermé d'ailleurs  dans  des  cadences  nombreu- 
ses qui  en  augmentent  la  force ,  surprend 
l'oreille,  saisit  l'imagination  ,  émeut  le  cœur, 
et  s'imprime  plus  aisément  dans  la  mémoire. 

Parmi  tous  les  peuples  du  monde,  celui  où 
de  tels  cantiques  ont  été  le  plus  en  usage,  a 
été  le  peuple  de  Dieu.  Moïse  en  marque  unfa,  xxi. 
grand  nombre  qu'il  désigne  par  les  premiers  a'?  „7." l8" 
vers,  parce  que  le  peuple  savoit  le  reste. Lui- 
même  en  a  fait  deux  de  cette  nature.  Le  pre-  EXOd.  xv. 
mier  nous  met  devant  les  yeux  le  passage 
triomphant  de  la  mer  rouge,  et  les  ennemis 
du  peuple  de  Dieu,  les  uns  déjà  noyés,  et 
les  autres  à  demi-vaincus  par  la  terreur.  Par    rwwu 
le  second,  Moïse  confond  l'ingratitude   <Juxxxil- 
peuple ,  en  célébrant  les  bontés  et  les  mer- 
veilles de  Dieu.  Les  siècles  suivans  l'ont  imité. 
C'étoit  Dieu  et  ses  œuvres  merveilleuses  qui 
faisoient  le  sujet  des  odes  quJils  ont  composées. 
Dieu  les  inspiroit  lui-même,  et  il  n'y  a  pro- 
prement que  le  peuple  de  Dieu  où  la  poésie  soit 
^ciiue  par  enthousiasme. 


i84         Discours  sur  l'Histoire 

Jacob  avoit  prononcé  dans  ce  langage 
mystique,  les  oracles  qui  contenoient  la  des- 
tinée de  ses  enfans  ,  afin  que  chaque  tribu 
retint  plus  aisément  ce  qui  la  touchoit,  et 
apprit  à  louer  celui  qui  n'étoit  pas  moins  ma- 
gnifique dans  ses  prédictions,  que  fidèle  à  les 
accomplir. 

Voilà  les  moyens  dont  Dieu  s'est  servi  pour 
conserver  jusqu'à  Moïse  la  mémoire  des  choses 
passées.  Ce  grand  homme,  instruit  par  tous 
ces  moyens ,  et  élevé  au-dessus  par  le  Saint- 
Esprit  ,  a  écrit  les  oeuvres  de  Dieu  avec  une 
exactitude  et  une  simplicité  qui  attirent  la 
croyance  et  l'admiration,  non  pas  à  lui,  mais 
à  Dieu  même. 

Il  a  joint  aux  choses  passées,  qui  conte- 
noient l'origine  et  les  anciennes  traditions  du 
peuple  de  Dieu  ,  les  merveilles  que  Dieu  fai- 
soit  actuellement  pour  sa  délivrance.  De  cela 
il  n'allègue  point  aux  Israélites  d'autres  té- 
moins que  leurs  yeux.  Moïse  ne  leur  conte 
point  des  choses  qui  se  soient  passées  dans  des 
retraites  impénétrables  et  dans  des  antres 
profonds  ;  il  ne  parle  point  en  l'air  :  il  parti- 
cularise et  circonstancié  toutes  choses  , 
comme  un  homme  qui  ne  craint  point  d'être 
démenti.  Il  fonde  toutes  leurs  lois  et  toute 
leur  république  sur  les  merveilles  qu'ils  ont 
vues.  Ces  merveilles  n'étoient  rien  moins  que 
la  nature  changée  tout-à-coup  en  diiférentes 
occasions,  pour  les  délivrer  et  pour  punir  leurs 
ennemis;  la  mer  séparée  en  deux,  la  terre 
entr'ouverte ,  un  pain  céleste  9  des  eaux  abon- 
dantes tirées  d'un   rocher  par  un  coup  de 


Universelle.  ï85 

verge,  le  ciel  qui  leur  donnoit  un  signal  vi- 
sible pour  marquer  leur  marche,  et  d'autres 
miracles  semblables  qu'ils  ont  vu  durer  qua- 
rante ans. 

Le  peuple  d'Israël  n'étoit  pas  plus  intelli- 
gent ni  plus  subtil  que  les  autres  peuples,  qui , 
s'étant  livrés  à  leurs  sens,  ne  pouvoient  con- 
cevoir un  Dieu  invisible.  Au  contraire,  il  étoit 
grossier  et  rébelle  autant  ou  plus  qu'aucun 
autre  peuple.  Mais  ce  Dieu ,  invisible  dans 
sa  nature,  se  rendoit  tellement  sensible  par 
de  continuels  miracles,  et  Moïse  les  inculquoit 
avec  tant  de  force ,  qu'à  la  fin  ce  peuple  char- 
nel se  laissa  toucher  de  l'idée  si  pure  d'un 
Dieu  qui  faisoit  tout  par  sa  parole  ,  d'un  Dieu 
qui  n'étoit  qu'esprit  ,  que  raison  et  intelli- 
gence. 

De  cette  sorte ,  pendant  que  l'idolâtrie ,  si 
fort  augmentée  depuis  Abraham  ,  couvroit 
toute  la  surface  de  la  terre,  la  seule  postérité 
de  ce  patriarche  en  étoit  exempte.  Leurs  en- 
nemis leur  rendoient  ce  témoignage;  et  les 
peuples  où  la  vérité  de  la  tradition  n'étoit 
pas  encore  tout-à-fait  éteinte ,  s'écrioient  avec 

étonnement  :  On  ne  voit  point  d'idole  en  Ja-  „   *»«• 

»  »  ..         .    .     j  ..   XXIII.  ai. 

coo  ;  on  ny  voit  point  de  présages  supersli-™^. 

tieux  ;  on  n'y  voit  point  de  divinations  ,  ni 
de  sortilèges  ;  c'est  un  peuple  qui  se  fie  au 
Seigneur  son  Dieu ,  dont  la  puissance  est  in- 
vincible. 

Pour  imprimer  dans  les  esprits  l'unité  de 
Dieu,  et  la  parfaite  uniformité  qu'il  deman- 
doit  dans  son  culte.  Moïse  répète  souvent  que£™'  xn. 
dans  la  terre  promise,  ce  Dieu  unique  choi-xvi.'xvii. 


186  Discours  sur  l'Histoire 
siroit  un  lieu  dans  lequel  seul  se  feroient  les 
fêtes, les  sacrifices,  et  tout  le  service  public. 
En  attendant  ce  lieu  désiré  ,  durant  que  le 
peuple  erroit  dans  le  désert ,  Moïse  construi- 
sit le  tabernacle  ,  temple  portatif,  où  les  en- 
fans  d'Israël  présentaient  leurs  vœux  au  Dieu 
qui  avoit  fait  le  ciel  et  la  terre ,  et  qui  ne  dé- 
daignoit  pas  de  voyayer  pour  ainsi  dire  avec 
eux ,  et  de  les  conduire. 

Sur  ce  principe  de  religion ,  sur  ce  fonde- 
ment sacré,  étoit  bâtie  toute  la  loi;  loi  sainte, 
juste  ,  bienfaisante  ,  honnête  ,  sage  ,  pré- 
voyante et  simple  ,  qui  lioit  la  société  des 
hommes  entre  eux  par  la  sainte  société  de 
l'homme  avec  Dieu. 

A  ces  saintes  institutions,  il  ajouta  des  cé- 
rémonies majestueuses,  des  fêtes  qui  rappe- 
loient  la  mémoire  des  miracles  par  lesquels  le 
peuple  d'Israël  avoit  été  délivré,  et,  ce  qu'au- 
xxviii.  cun  autre  législateur  n'avoit  osé  faire  ,  des 
assurances  précises  que  tout  leur  réussiroit 
tant  qu'ils  vivroient  soumis  à  la  loi ,  au  lieu 
que  leur  désobéissance  seroit  suivie  d'une 
manifeste  et  inévitable  vengeance.  11  falloit 
être  assuré  de  Dieu  pour  donner  ce  fonde- 
ment à  ses  lois;  et  l'événement  a  justifié  que 
Moïse  n'avoit  pas  parlé  de  lui-même. 

Quant  à  ce  grand  nombre  d'observances 
dont  il  a  chargé  les  Hébreux  ,  encore  que 
maintenant  elles  nous  paroissent  superflues  , 
elles  étoient  alors  nécessaires  pour  séparer  le 
peuple  de  Dieu  des  autres  peuples ,  et  ser- 
voient  comme  de  barrière  à  l'idolâtrie,  de  peur 


Ptvt  tron 

xxvn 


tic 


Universelle.  187 

qu'elle  n'entraînât  ce  peuple  choisi  avec  tous 
les  autres. 

Pour  maintenir  la  religion  et  toutes  les  tra- 
ditions du  peuple  de  Dieu  ,  parmi  les  douze 
tribus  une  tribu  est  choisie ,  à  laquelle  Dieu 
donne  en  partage ,  avec  les  dimes  et  les  obla- 
tions  ,  le  soin  des  choses  sacrées.  Lévi  et  ses 
enfans  sont  eux  -  mêmes  consacrés  à  Dieu 
comme  la  dime  de  tout  le  peuple.  Dans  Lévi , 
Aaron  est  choisi  pour  être  souverain  pontife; 
et  le  sacerdoce  est  rendu  héréditaire  dans  sa 
famille. 

Ainsi  les  autels  ont  leurs  ministres,  la  loi  a 
ses  défenseurs  particuliers  ;  et  la  suite  du 
peuple  de  Dieu  est  justifiée  par  la  succession 
de  ses  pontifes ,  qui  va  sans  interruption  de- 
puis Aaron  le  premier  de  tous. 

Mais ,  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  beau  dans 
cette  loi ,  c'est  qu'elle  préparoit  la  voie  à  une 
loi  plus  auguste ,  moins  chargée  de  cérémo- 
nies, et  plus  féconde  en  vertus. 

Moïse  ,  pour  tenir  le  peuple  dans  l'attente 
de  cette  loi ,  leur  confirme  la  venue  de  ce 
grand  prophète  qui  devoit  sortir  d'Abraham  , 
d'îsaac  et  de  Jacob.  Dieu,  dit-il,  cous  *ù^xyÏÏl5ï 
ci  fera ,  du  milieu  de  votre  nation  et  du  nombres- 
de  vos  jrères ,  un  prophète  semblable  à  moi: 
écoutez-le.  Ce  prophète  semblable  à  Moïse  , 
législateur  comme  lui,  qui  peut-il  être  sinon 
le  Messie ,  dont  la  doctrine  devoit  un  jour 
régler  et  sanctifier  tout  l'univers  ? 

Jusqu'à  lui  il  ne  devoit  point  s'élever  en 
tout  Israël  un  prophète  semblable  à  Moïse  /XxxïvT 
à  qui  Dieu  parlât  face  à  face ,  et  qui  donnât 


188  Discours  sun  l'Histoire 

des  lois  à  son  peuple.  Aussi  jusqu'aux  temps 
du  Messie  ,  le  peuple,  dans  tous  les  temps  et 
dans  toutes  les  difficultés,  ne  se  fonde  que  sur 
Moïse.  Comme  Rome  révéroit  les  lois  de  Ro- 
mulus  ,  de  Numa  et  des  douze  tables;  comme 
Athènes  recouroit  à  celles  de  Solon  ;  comme 
Lacédémone  conservoit  et  1  especloit  celles  de 
Lycurgue ,  le  peuple  Hébreu  alléguoit  sans 
cesse  celles  de  Moïse.  Au  reste ,  le  législateur 
yavoit  si  bien  réglé  toutes  choses,  que  jamais 
on  n'a  eu  besoin  d'y  rien  changer.  C'est  pour- 
quoi le  corps  du  droit  judaïque  n'est  pas  un 
recueil  de  diverses  lois  faites  dans  des  temps 
et  dans  des  occasions  différentes.  Moïse , 
éclairé  de  l'esprit  de  Dieu ,  avoit  tout  prévu. 
On  ne  voit  point  d'ordonnances  ni  de  David, 
ni  de  Salomon,  ni  de  Josaphat,  ou  d'Ezéchias  , 
quoique  tous  très-zélés  pour  la  justice.  Les 
bons  princes  n'avoient  qu'à  faire  observer  la 
*'cReg'U '1°'  ^e  Moïse,  et  se  contentoient  d'en  recom-< 
mander  l'observance  à  leurs  successeurs.  Y 
3.  xîïâ^* ajouter,  ou  en  retrancher  un  seul  article,  étoit 
ttc  un  attentat  que  le  peuple  eût  regardé  avec 

horreur.  On  avoit  besoin  de  la  loi  à  chaque 
moment,  pour  régler  non-seulement  les  fêtes , 
les  sacrifices ,  les  cérémonies ,  mais  encore 
toutes  les  autres  actions  publiques  et  particu- 
lières, les  jugemens,  les  contrats,  les  maria- 
ges, les  successions,  les  funérailles,  la  forme 
même  des  habits,  et  en  général  tout  ce  qui 
regarde  les  mœurs.  Il  n'y  avoit  point  d'autre 
livre  où  l'on  étudiât  les  préceptes  de  la  bonne 
vie.  Il  falloit  le  feuilleter  et  le  méditer  nuit 
et  jour,  en  recueillir  des  sentences,  les  avoir 


Universelle.  i  8g 

toujours  devant  les  yeux.  C'étoit  là  que  les 
enfans  apprenoient  à  lire.  La  seule  règle  d'é- 
ducation qui  étoit  donnée  à  leurs  parens,  étoit 
de  leur  apprendre ,  de  leur  inculquer,  de  leur 
faire  observer  cette  sainte  loi ,  qui  seule  pou- 
voit  les  rendre  sages  dès  l'enfance.  Ainsi  elle 
devoit  être  entre  les  mains  de  tout  le  monde. 
Outre  la  lecture  assidue  que  chacun  en  devoit 
faire  en  particulier,  on  en  faisoit  tous  les  sept  Devteron. 
ans ,  dans  l'année  solennelle  de  la  rémission  et  a.  klT. 
du  repos,  une  lecture  publique,  et  comme  une  vlllx718- 
nouvelle  publication  à  la  fête  des  tabernacles, 
où  tout  le  peuple  étoit  assemblé  durant  huit 
jours.  Moïse  fit  déposer  ,  auprès  de  l'arche  , 
l'original  du  Deutéronome  :  c'étoit  un  abrégé  Deuerm. 
de  toute  la  loi.  Mais  de  peur  que,  dans  la 
suite  des  temps ,  elle  ne  fût  altérée  par  la  ma- 
lice ou  par  la  négligence  des  hommes  ,  outre 
les  copies  qui  couroient  parmi  le  peuple  ,  on 
en  faisoit  des  exemplaires  authentiques  ,  qui , 
soigneusement  revus  et  gardés  par  les  prêtres 
et  les  lévites,  tenoient  lieu  d'originaux.  Les 
rois  (  car  Moïse  avoit  bien  prévu  que  ce  peuple 
voudroit  enfin  avoir  des  rois  comme  tous  les 
autres)  ,  les  rois,  dis-je,  étoient  obligés,  par 
une  loi  expresse  du  Deutéronome ,  à  recevoir  Demtron. 
des  mains  des  prêtres  un  de  ces  exemplaires  si XVI1' l8* 
religieusement  corrigés ,  afin  qu'ils  le  trans- 
crivissent ,  et  le  lussent  toute  leur  vie.  Les 
exemplaires  ainsi  revus  par  autorité  publique, 
étoient  en  singulière  vénération  à  tout  le  peu- 
ple :  on  les  regardoit  comme  sortis  immédia- 
tement des  mains  de  Moïse ,  aussi  purs  et 
aussi  entiers  que  Dieu  les  lui  avoit  dictés.  Un 


190  Discours  sur  l'Histoire 

ancien  volume  de  cette  sévère  et   religieuse 
correction  ayant  été  trouvé  dans  la  maison  du 
4.  R<s-     Seigneur  sous  le  règne  de  Josias  (et  peut- 
xxn  8*    être  étoit-ce  l'original  même  que  Moïse  avoit 
ixxîv!*'  hit  mettre  auprès  de  l'arche)  ,  excita  la  piété 
J4-  etc.      Je  ce  saint  roi ,  et  lui  fut  une  occasion  de 
porter  ce  peuple  à  la  pénitence.  Les  grands 
effets  qu'a  opéré  dans  tous  les  temps  la  lec- 
ture publique  de  cette  loi,  sont  innombrables. 
ILn  un  mot,  c'étoit  un  livre  parfait, qui,  étant 
joint  par  Moïse  à  l'histoire  du  peuple  de  Dieu  , 
lui  apprenoit  tout  ensemble  son  origine ,  sa 
religion,  sa  police  ,  ses  mœurs  ,  sa  philoso- 
phie ,  tout  ce  qui  sert  à  régler  la  vie ,  tout 
ce  qui  unit  et  forme  la  société,  les  bons  et  les 
mauvais  exemples ,  la  récompense  des  uns ,  et 
les  chàtimens  rigoureux  qui  avoient  suivi  les 
autres. 

Par  cette  admirable  discipline,  un  peuple 
sorti  d'esclavage  ,  et  tenu  quarante  ans  dans 
un  désert,  arrive  tout  formé  à  la  terre  qu'il 
xxxiron "doit  occuper.  Moïse  le  mène  à  la  porte  ,  et , 
averti  de  sa  fin  prochaine,  il  commet  ce  qui 
reste  à  faire  à  Josué.  Mais  ,  avant  que  de 
mourir,  il  composa  ce  long  et  admirable  can- 
Dtvteron.  tique  qui  commence  par  ces  paroles  :  O  deux , 
xxxn-  écoutez  ma  voix  ;  que  la  terre  prête  Voreille 
aux  paroles  de  ma  bouche.  Dans  ce  silence 
de  toute  la  nature,  il  parle  d'abord  au  peuple 
avec  une  force  inimitable  ;  et  prévoyant  ses 
infidélités,  il  lui  en  découvre  l'horreur.  Tout 
d'un  coup  il  sort  de  lui-même,  comme  trou- 
vant tout  discours  humain  au  -  dessous  d'un 
sujet  si  grand  ;  il  rapporte  ce  que  Dieu  dit ,  et 


Universelle.  191 

le  fait  parler  avec  tant  de  hauteur  et  tant  de 
bonté,  qu'on  ne  sait  ce  qu'il  inspire  le  plus, 
ou  la  crainte  et  la  confusion ,  ou  [amour  et  la 
confiance, 

Tout  le  peuple  apprit  par  cœur  ce  divin  x£™''™- 
cantique,  par  ordre  de  Dieu  et  de  Moïse.  Ce 32. 
grand  homme  après  cela  mourut  content , 
comme  un  homme  qui  n'avoit  rien  oublié  pour 
conserver  parmi  les  siens  la  mémoire  des  bien- 
faits et  des  préceptes  de  Dieu.  Il  laissa  ses 
enfans  au  milieu  de  leurs  citoyens,  sans  au- 
cune distinction  et  sans  aucun  établissement 
extraordinaire.  11  a  été  admiré  non-seulement 
de  son  peuple  ,  mais  de  tous  les  peuples  du 
monde  ;  et  aucun  législateur  n'a  jamais  eu  un 
si  grand  nom  parmi  les  hommes. 

On  tient  qu'il  a  écrit  le  livre  de  Job.  La 
sublimité  des  pensées  et  la  majesté  du  style 
rendent  cette  histoire  digne  de  Moïse.  De  peur 
que  les  Hébreux  ne  s'enorgueillissent,  en  s'at- 
tribuant  à  eux  seuls  la  grâce  de  Dieu  ,  il  étoit 
bon  de  leur  faire  entendre  que  ce  grand  Dieu 
avoit  ses  élus ,  même  dans  la  race  d'Esati. 
Quelle  doctrine  étoit  plus  importante  ?  Et 
quel  entrelien  plus  utile  pouvoit  donner  Moïse 
au  peuple  affligé  dans  le  désert,  que  celui  de 
la  patience  de  Job,  qui ,  livré  entre  les  mains 
de  Satan  pour  être  exercé  par  toutes  sortes  de 
peines,  se  voit  privé  de  ses  biens,  de  ses  en- 
fans  et  de  toute  consolation  sur  la  terre;  in^ 
continent  après,  frappé  d'une  horrible  ma- 
ladie, et  agité  au-dedans  par  la  tentation  du 
blasphème  et  du  désespoir,  qui  néanmoins ,  en 
demeurant  fermerait  voir  qu'une  ame  fidelle , 


192  Discours  sur  l'Histoire 
soutenue  du  secours  divin  ,  au  milieu  des 
épreuves  les  plus  effroyables  ,  et  malgré  les 
plus  noires  pensées  que  l'esprit  malin  puisse 
job.  xiii. suggérer,  sait  non-seulement  conserver  une 
'f-ïW** confiance  invincible,  mais  encore  s'élever, 

i5.XYI.ai.  »    î  i  i 

xix. 25.  par  ses  propres  maux,  a  la  plus  haute  con- 
templation ,  et  reconnoître  dans  les  peines 
qu'elle  endure,  avec  le  néant  de  l'homme,  le 
suprême  empire  de  Dieu  et  sa  sagesse  infinie , 
Voilà  ce  qu'enseigne  le  livre  de  Job.  Pour 
garder  le  caractère  du  temps,  on  voit  la  foi 
du  saint  homme  couronnée  par  des  prospérités 
temporellesimais  cependant  le  peuple  de  Dieu 
apprend  à  connoitre  quelle  est  la  vertu  des 
souffrances ,  et  à  goûter  la  grâce  qui  devoit  un 
jour  être  attachée  à  la  croix. 
Exod. il.     Moïse  l'avoit  goûtée,  lorsqu'il  préféra  les 

io.  u.  iô.  souflfrances  et  l'ignominie   qu'il  falloit  subir 

avec  son  peuple ,  aux  délices  et  à  l'abondance 

Heb.  xi.de  la  maison  du  roi  d'Egypte.  Dès-lors,  Dieu 

a.,.  »  .a  .  j^.  ^  gOUter  jes  opprobres  de  Jésus-Christ.  U 
les  goûta  encore  davantage  dans  sa  fuite  pré- 
cipitée ,  et  dans  son  exil  de  quarante  ans.  Mais 
il  avala  jusqu'au  fond  le  calice  de  Jésus- 
Christ,  lorsque,  choisi  pour  sauver  ce  peuple  , 

mm.  xiv.il  lui  en  fallut  supporter  les  révoltes  conti- 
nuelles ,  «où  sa  vie  étoit  en  péril.  Il  apprit  ce 
qu'il  en  coûte  à  sauver  les  enfans  de  Dieu  , 
et  fit  voir  de  loin  ce  qu'une  plus  haute  déli- 
vrance devoit  un  jour  coûter  au  Sauveur  du 
monde. 

Ce  grand  homme  n'eut  pas  même  la  con- 
solation d'entrer  dans  la  terre  promise  :  il  la 
vit  seulement  du  haut  d'une  montagne,  et 

n'eut 


Universelle.  ïg3 

n'eut  point  de  honte  d'écrire  qu'il  en  étoit  ex-  Nvm.  xx. 
cîus  par  un  péché  qui ,  tout  léger  qu'il  paroît,90, 
mérita  d'être  châtié  si  sévèrement  dans  un 
homme  dont  la  grâceétoitsi  éminente.  Moïse 
servit  d'exemple  à  la  sévère  jalousie  de  Dieu , 
et  au  jugement  qu'il  exerce  avec  une  si  terrible 
exactitude  sur  ceux  que  ses  dons  obligent  à 
une  fidélité  plus  parfaite. 

Mais  un  plus  haut  mystère  nous  est  montré 
dans  l'exclusion  de  Moïse.  Ce  sage  législa- 
teur ,  qui  ne  fait ,  par  tant  de  merveilles  ,  que 
de  conduire  les  enfans  de  Dieu  dans  le  voi- 
sinage de  leur  terre  ,  nous  sert  lui-même  de 
preuve  que  sa  loi  ne  mené  rien  à  la  perfection ,  «<*• Vn- 
et  que,  sans  nous  pouvoir  donner  l'accom- 
plissement des  promesses  ,  elle  nous  les  fait 
saluer  de  loin ,  ou  nous  conduit ,  tout  au  plus  ,  i0lb{i!- XL 
comme  à  la  porte  de  notre  héritage.  C'est  un 
Josué ,  c'est  un  Jésus  ,  car  c'étoit  le  vrai  non 
de  Josué  ,  qui  par  ce  nom  et  par  son  office 
représentoit  le  Sauveur  du  monde  :  c'est  cet 
homme  si  fort  au-dessous  de  Moïse  en  toutes 
choses,  et  supérieur  seulement  par  le  nom  qu'il 
porte  ,  c'est  lui ,  dis-je ,  qui  doit  introduire  le 
peuple  de  Dieu  dans  la  Terre-Sainte. 

Par  les  victoires  de  ce  grand  homme  ,  de- 
vant qui  le  Jourdain  retourne  en  arrière  ,  les 
murailles  de  Jéricho  tombent  d'elles-mêmes  , 
et  le  soleil  s'arrête  au  milieu  du  ciel  ;  Dieu 
établit  ses  enfans  dans  la  terre  de  Chanaan  , 
dont  il  chasse,  par  lemême  moyen,  despeuples 
abominables.  Par  la  haine  qu'il  donnoit  pour 
eux  à  ses  fidèles  ,  il  leur  inspiroit  un  extrême 
éloignement  de  leur  impiété  ;  et  le  châtiment 
Tome  /.  I 


194         Discours  sur  l'Histoire 
qu'il  en  fit  par  leur  ministère  les  remplit  eux- 
mêmes  de  crainte  pour  la  justice  divine  dont 
Procop.  uh. ils  exécutoient  les  décrets.  Une  partie  de  ces 
Vand.  hel' peuples  que  Josué  chassa  de  leur  terre,  s'éta- 
blirent en  Afrique  ,  où  on  trouva  long-temps 
après  ,  dans  une  inscription  ancienne  ,  le  mo- 
nument de  leur  fuite  et  des  victoires  de  Josué. 
Après  que  ces  victoires  miraculeuses  eurent 
misles  Israélites  en  possession  delaplus  grande 
jos.  xni.  partie  de  la  terre  promise  à  leurs  pères ,  Josué, 
X1iw"3'et  Eléazar  souverain  pontife  ,   avec  les  chefs 
xxxiv53 *^es  à°uze  tribus  ,  leur  en  firent  le  partage  , 
ly    XIV  selon  la  loi  de  Moïse  ,  et  assignèrent  à  la  tribu 
xv.'       'de  Juda  le  premier  et  le  plus  grand  lot.  Dès  le 
ç.'vii.ia."  temps  de  Moïse  ,   elle  s'étoit  élevée  au-dessus 
i'plT.v.2.  des  autres  en  nombre  ,    en  courage  et  en  di- 
gnité. Josué  mourut ,  et  le  peuple  continua  la 
jud.  1. 1.  a.  conquête  de  la  Terre-Sainte.  Dieu  voulut  que 
la  tribu  de  Juda  marchât  à  la  tête  ,  et  déclara 
qu'il  avoit  livré  le  pays  entre  ses  mains.  En 
Uiâ.  4.  s.  effet ,  elle  défit  les  Chananéens  ,  et  prit  Jéru- 
salem ,  qui  devoit  être  la  Cité  sainte  et  la  ca- 
pitale du  peuple  de  Dieu.  C'étoit  l'ancienne 
Salem,  où  Mechisédech  avoit  régné  du  temps 
Hibr.  vu.  d'Abraham  ;  Melchisédech ,  ce  roi  de  justice , 
(  car  c'est  ce  que  veut  dire  son  nom  )  et  en 
même  temps  roi  de  paix ,  puisque  Salem  veut 
dive  paix ,  qu'Abraham  avoit  reconnu  pour  le 
plus  grand  pontife  qui  fut  au  monde,  comme 
si  Jérusalem  eût  été  dès -lors  destinée  à  être 
Jud,  1.  21.  une  ville  sainte  et  le  chef  delà  Religion.  Cette 
ville  fut  donnée  d'abord  aux  enfans  de  Ben- 
jamin ,  qui ,  foibles  et  en  petit  nombre  ,   ne 
jurent  chasser  les  Jébuséens ,  anciens  habi- 


Universelle.  rc)!> 

tans  du  pays,  et  demeurèrent  parmi  eux.  Sous 
Jes  juges ,  le  peuple  de  Dieu  est  diversement 
traité  ,  selon  qu'il  fait  bien  ou  mal.  Après  la 
mort  des  vieillards  qui  avoient  vu  les  miracles 
de  la  main  de  Dieu  ,  la  mémoire  de  ces  grands 
ouvrages  s'affoiblit,  et  la  pente  universelle  du 
genre  humain  entraine  le  peuple  à  l'idolâtrie. 
Autant  de  fois  quJil  y  tombe  ,  il  est  puni  :  au- 
tant de  fois  qu'il  se  repent ,  il  est  délivré.  La 
foi  de  la  Providence,  et  la  vérité  des  promesses 
et  des  menaces  de  Moïse  se  confirment  de  plus 
en  plus  dans  le  cœur  des  vrais  fidèles.  Mais 
Dieu  préparoit  encore  de  plus  grands  exem- 
ples. Le  peuple  demanda  un  roi ,  et  Dieu  lui 
donna  Saùh,  bientôt  réprouvé  pour  ses  péchés: 
il  résolut  enfin  d'établir  une  famille  royale 
d'où  le  Messie  sortiroit  ,  et  il  la  choisit  dans 
Juda.  David  ,  un  jeune  berger  sorti  de  cette Xy,R'^ 
tribu  ,  le  dernier  des  enfans  de  Jessé  ,  dont 
son  père  ni  sa  famille  ne  connoissoit  pas  le 
mérite,  mais  que  Dieu  trouva  selon  son  cœur, 
fut  sacré  par  Samuel  dans  Bethléem  ,  sa 
patrie. 

Ici  le  peuple  de  Dieu  prend  une  forme  plus      iv. 
auguste.  La  royauté  est  affermie  dans  la  mai-roTt'  i" 
son  de  David.  Cette  maison  commence  parprophste5, 
deux  rois  de  caractères  différens,"mais  admi- 
rables tous  deux.  David  ,    belliqueux  et  con- 
Îuérant ,   subjugue  les  ennemis  du  peuple  de 
)ieu  ,  dont  il  fait  craindre  les  armes  par  tout 
l'Orient  ;  et  Salomon ,  renommé  par  sa  sagesse 
au-dedans  et  au-dehors,  rend  ce  peuple  heu- 
reux par  une  paix  profonde.  Mais  la  suite  de 
la  religion  nous  demande  ici  quelques  remar- 

I  a 


196         Discours  Sun  i/Histoire 

ques  particulières  sur  la  vie  de  ces  deux  grands 

rois. 

David  régna  d'abord  sur  Juda ,  puissant  et 
victorieux  ;  et  ensuite  il  fut  reconnu  partout 
2.  mg.  v.  Israël.  Il  prit  sur  les  Jébuséens  la  forteresse 
il  Par.  xi.  de  Sion ,  qui  étoit  la  citadelle  de  Jérusalem. 
' 7' 8*      Maître  de  cette  ville  ,  il  y  établit ,  par  ordre 
de  Dieu  ,  le  siège  de  la  royauté  et  celui  de  la 
».  par.  n.  religion.  Sion  fut  sa  demeure  ;  il  bâtit  autour, 
et  la  nomma  la  Cité  de  David.  Joab ,   fils  de 
sa  sœur,  bâtit  le  reste  de  la  ville  ;  et  Jérusa- 
lem prit  une  nouvelle  forme.  Ceux  de  Juda 
occupèrent  tout  le  pays  :  et  Benjamin  ,  petit 
en  nombre  ,  y  demeura  mêlé  avec  eux. 

L'arche  d'alliance  bâtie  par  Moïse ,  où  Dieu 
reposoit  sur  les  chérubins ,  et  où  les  deux  ta- 
aReg.  iv.bles  du  décalogue  étoient  gardées  ,   n'avoit 
point  de  place  fixe.  David  la  mena  en  triomphe 
dans  Sion  ,   qu'il  avoit  conquise  par  le  tout- 
puissant  secours  de  Dieu ,  afin  que  Dieu  régnât 
dans  Sion  ,    et  qu'il  y  fût  reconnu  comme  le 
protecteur  de  David  ,  de  Jérusalem  et  de  tout 
1  p^. xvi. le  royaume.  Mais  le  tabernacle  ,  où  le  peuple 
39  XXIa9  avoit  servi  Dieu  dans  le  désert,   étoit  encore 
à  Gabaon  ;   et  c'étoit  là  que  s'offroient  les  sa- 
crifices, sur  l'autel  que  Moïse  avoit  élevé.  Ce 
n'étoit  qu'en  attendant  qu'il  y  eût  un  temple 
où  l'autel  fût  réuni  avec  l'arche  ,   et  où  se  fit 
a  Reg.    tout  le  service.Quand  David  eut  défait  tous  ses 
v"Lpur.    ennemis ,  et  qu'il  eut  poussé  les  conquêtes  du 
XVne'g.    PeuP^e  de  Dieu  jusqu'à  l'Euphrate  ,   paisible 
XX.IV~&  et  victorieux  ,    il  tourna  toutes  ses  pensées  à 
xxiietseq.i  établissement  du  culte  divin  ;  et,  sur  la  même 
"vuH'io?1"'  montagne  où  Abraham  ,  prêt  à  immoler  son 


Universelle.  197 

fils  unique  ,  fut  retenu  par  la  main  d'un  ange, 
il  désigna ,  par  ordre  de  Dieu  ,  le  lieu  du 
temple. 

Il  en  fit  tous  les  dessins  ;  il  en  amassa  les 
riches  et  précieux  matériaux  ;  il  y  destina  les 
dépouilles  des  peuples  et  des  rois  vaincus.Mais 
ce  temple,  qui  devoit  être  disposé  par  le  con- 
quérant ,  devoit  être  construit  par  le  pacifique. 
Salomon  le  bâtit  sur  le  modèle  du  tabernacle.^^J 
L'autel  des  holocaustes  ,  l'autel  desparfums,*^™ 
le  chandelier  d'or,  les  tables  des  pains  de  pro-  vii. 
position,  tout  le  reste  des  meubles  sacrés  du 
temple ,  fut  pris  sur  des  pièces  semblables  que 
Moïse  avoit  fait  faire  dans  le  désert.  Salomon 
n'y  ajouta  que  la  magnificence  et  la  grandeur. 
L'arche  ,  que  l'homme  de  Dieu  avoit  cons- 
truite, fut  posée  dans  le  Saint  des  Saints,  lieu 
inaccessible  ,  symbole  de  l'impénétrable  ma- 
jesté de  Dieu  et  du  ciel  interdit  aux  hommes, 
jusqu'à  ce  que  Jésus-Christ  leur  en  eût  ouvert 
l'entrée  par  son  sang.  Au  jour  de  la  dédicace 
du  temple  ,  Dieu  y  parut  dans  sa  majesté.  Il 
choisit  ce  lieu  pour  y  établir  son  nom  et  son 
culte.  Il  y  eut  défense  de  sacrifier  ailleurs. 
L'unité  de  Dieu  fut  démontrée  par  l'unité  de 
son  temple.  Jérusalem  devint  une  cité  sainte, 
image  de  l'Eglise  où  Dieu  devoit  habiter 
comme  dans  son  véritable  temple  ,  et  du  ciel 
où  il  nous  rendra  éternellement  heureux  par 
la  manifestation  de  sa  gloire. 

Après  que  Salomon  eut  bâti  le  temple  ,   il    a.  P>*. 
bâtit  encore  le  palais  des  rois ,  dont  l'architec- 
ture étoit  digne  d'un  si  grand  prince. Sa  maison 
de  plaisance,  qu'on  appela  le  Bois  du  Liban  , 

I  3 


198  Discours  sur  l'Histoire 
étoit  également  superbe  et  délicieuse.  Le  pa- 
lais ,  qu'il  éleva  pour  la  reine  ,  fut  une  nou- 
velle décoration  à  Jérusalem.  Tout  étoit  grand 
*  dans  ces  édifices  ;  les  salles,  les  vestibules,  les 
galeries  ,  les  promenoirs  ,  le  trône  du  roi  ,  et 
le  tribunal  où  il  rendoit  la  justice  :  le  cèdre 
fut  le  seul  bois  qu'il  employa  dans  ces  ouvra- 
ges. Tout  y  reluisoit  d'or  et  de  pierreries.  Les 
citoyens  et  les  étrangers  admiroient  la  majesté 
des  rois  d'Israël.  Le  reste  répondoit  à  cette 
magnificence  ,  les  villes  ,  les  arsenaux  ,    les 

3.  P".  x.  chevaux  ,   les  chariots  ,   la  garde  du  prince. 

vÎjjuÎa.  Le  commerce ,  la  navigation  et  le  bon  ordre , 
avec  une  paix  profonde ,  avoient  rendu  Jéru- 
salem la  plus  riche  ville  de  l'Orient.  Le 
royaume  étoit  tranquille  et  abondant  :  tout  y 
représentoitla  gloire  céleste.  Dans  les  combats 
de  David,  on  voyoit  les  travaux  par  lesquels 
il  la  falloit  mériter  ;  et  on  voyoit  dans  le 
règne  de  Salomon  ,  combien  la  jouissance  en 
étoit  paisible. 

Au  reste  ,  l'élévation  de  ces  deux  grands 
rois,  et  de  la  famille  royale  ,  fut  l'effet  d'une 
élection  particulière.  David  célèbre  lui-même 
la  merveille  de  cette  élection  par  ces  paroles  : 

xx\ïnp^ieu  a  cn0^  les  PT'inces  dans  la  tribu  de 
&.  4  Juda,  Dans  la  maison  de  Juda  ,  //  a  choisi 
la  maison  de  mon  père.  Parmi  les  en/ans 
de  mon  père  ,  //  lui  a  plu  de  m' élire  roi  sur 
tout  son  peuple  d'Israël  ;  et  ,  parmi  mes 
en/ans  (  car  le  Seigneur  m'en  a  donné  plu- 
sieurs )  il  a  choisi  Salomon  ,  pour  être 
assis  sur  le  trône  du  Seigneur  et  régner  sur 
Israël. 


Universelle.  199 

Cette  élection  divine  avoit  un  objet  plus 
haut  que  celui  qui  paroit  d'abord.  Ce  Messie, 
tant  de  fois  promis  comme  le  fils  d'Abraham  , 
devoit  aussi  être  le  fils  de  David  et  de  tous 
les  rois  de  Juda.  Ce  fut  en  vue  du  Messie,  et 
de  son  règne  éternel,  que  Dieu  promit  à  Da- 
vid que  son  trône  subsisteroit  éternellement, 
Salomon,  choisi  pour  lui  succéder,  étoit  des- 
tiné à  représenter  la  personne  du  Messie. 
C'est  pourquoi  Dieu  dit  de  lui  :  Je  serai  son  y|j  Ry. 
père  ,  il  sera  mon  fils  ;  chose  qu'il  n'a;iama,sxiIf "^ 
dite,  avec  cette  force,  d'aucun  roi  ni  d'aucun 
homme. 

Aussi ,  du  temps  de  David ,  et  sous  les  rois 
ses  enfans  ,  le  mystère  du  Messie  se  déclare- 
t-il  plus  que  jamais  ,  par  des  prophéties  ma- 
gnifiques et  plus  claires  que  le  soleil. 

David  l'a  vu  de  loin,  et  l'a  chanté  dans  ses 
pseaumes  avec   une   magnificence    que  rien 
n'égalera  jamais.  Souvent  il  ne  pensoit  qu'à 
célébrer  la  gloire  de  Salomon  son  fils;  et  tout 
d'un  coup  ravi  hors  de  lui-me.raeet  transporté 
bien  loin  au-delà,   il  a  vu  celui  gui  est  plus  ai •>«}. vi. 
que  Salomon  en  gloire  aussi  bien  qu  en  sagesse.  ps.  lxxjl 
Le  Messie  lui  a  paru  assis  sur  un  trône  plus5'11- l7' 
durable  que  le  soleil  et  que  la  lune.  Il  a  vu 
à  ses  pieds  toutes  les  nations  vaincues  ,    et 
ensemble  bénies  en  lui  ,    conformément  à  la 
promesse  faite  à  Abraham.  Il  a  élevé  sa  vue 
plus  haut  encore  :  il  l'a  vu  dans  les  lumières*"*- <* 
des  saints  et  devant  l'aurore ,  sortant  éternel- 
ment  du  sein  de  son  Père ,  pontife  éternel ,  et 
sans  successeur ,  ne  succédant  aussi  à  per- 
sonne ,  créé  extraordinairement  ,  non  selon 

I  4 


20o         Discours  sur  l'Histoire 
l'ordre  d'Aaron  :  mais  selon  l'ordre  de  Mel- 
chisédech  ,  ordre  nouveau  que  la  loi  ne  con- 
noissoit  pas.  11  l'a  vu  assis  à  la  droite  de  Dieu. 
regardant  du  plus  haut  des  eieux  ses  ennemis 
abattus.  11  est  étonné  d'un  si  grand  spectacle; 
et  ravi  de  la  gloire  de  son  fils  ,  il  l'appelle  son 
Seigneur. 
Pt,  xnv.      11  l'a  vu  Dieu  ,   que  Dieu  avoit  oint  pour  îe 
3.  <♦.  5.  o.  7.  £a jre  r(igner  sur  toute  la  terre  par  sa  douceur , 
par  sa  vérité  et  par  sa  justice.  Il  a  assisté  en 
esprit  au  conseil  de  Dieu  ,    et  a  ouï   de  la 
propre  bouche  du  Père  éternel  ,'  cette  parole 
Ps.  11.  y.  7.  qu'il  adresse  à  son  Fils  unique:  Je  t'ai  engendré 
aujourd'hui ,    à  laquelle  Dieu  joint   la  pro- 
messe d'un  empire  perpétuel  ,  qui  s'étendra 
sur  tous  les  Gentils  ,    et  n'aura  point  d'autres 
Uid.  1.  a.  bornes  que  celles  du  monde.  Les  peuples  fré- 
missent en  vain  :  les  rois  et  les  princes  font  des 
complots  inutiles.  Le  Seigneur  se  rit  du  haut 
des  cieux  de  leurs  projets  insensés ,  et  établir. 
nid.iotetc malgré  eux  l'empire  de  son  Christ.  Il  l'établi! 
sur  eux -mêmes  ;    et  il  faut  qu'ils  soient  les 
premiers  sujets  de  ce  Christ  dont  ils  vouloie?)! 
secouer  le  joug.  Et ,    encore  que  le  règne  d<* 
ce  grand  Messie  soit  souvent  prédit  dans  les 
Ecritures  sous  des  idées  magnifiques ,  Dieu 
n'a  point  caché  à  David  les  ignominies  de  ce 
béni  fruit  de  ses  entrailles.  Cette  instruction 
étoit  nécessaire  au  peuple  de  Dieu.  Si  ce  peu- 
ple ,  encore  infirme ,  avoit  besoin  d'être  attiré 
par  des  promesses  temporelles,  il  ne  falloit 
pourtant  pas  lui  laisser  regarder  les  grandeurs 
humaines   comme  sa   souveraine    félicité    et 
comme  son  unique  récompense  :  c'est  pour- 


Universelle.  201 

quoi  Dieu  montre  de  loin  ce  Messie  ,  tant 
promis  et  tant  désiré  ,    le  modèle  de  la  per- 
fection et  l'objet  de  ses  complaisances  ,  abîmé 
dans  la  douleur.  La   croix  paroit  à  David 
comme  le  trône  véritable  de  ce  nouveau  Roi. 
Il  voit  ses  mains  et  ses  pieds  percés  ,  tous  ses   Ps.  xxi. 
os  marqués  sur  sa  peau  par  tout  le  poids  de ,7' l8 19* 
son  corps  violemment  suspendu  ,  ses  hahiis  p ,-.i  xvm. 
partagés ,   sa  robe  jetée  au  sort  >  sa  langue™ 
abreuvée  de  fiel  et  de  vinaigre  ,  ses  ennemis    ps.  xxi. 
frémissant  autour  de  lui  et  s3 assouvissant  del\i33aly17' 
son  sang.  Mais  il  voit  en  même  temps  les 
glorieuses  suites  de  ses  humiliations  ;  tous  lès  M*.**  *?, 
peuples  de  la   terre  se  ressouvenir   de  leur'tseq' 
Dieu  y  oublié  depuis  tant  de  siècles;  les  pau- 
vres venir  les  premiers  à  la  table  du  Messie  , 
et  ensuite  les  rie  lies  et  les  puis  sans  ;    tous 
l adorer  et  le  bénir  :  lui ,  présidant  dans  la 
grande  et  nombreuse  Eglise  9   c'est-à-dire, 
dans  l'assemblée  des  nations  converties  ,    et  y 
annonçant  à  ses  frères  le  nom  de  Dieu  et  ses 
vérités  éternelles.  David, qui  a  vu  ces  choses, 
a  reconnu  ,  en  les  voyant ,   que  le  royaume 
de  son  fils  n'étoit  pas  de  ce  monde.  11  ne  s'en 
étonne  pas  ,  car  il  sait  que  le  monde  passe  ; 
et  un  prince,  toujours  si  humble  sur  le  trône, 
voyoit  bien  qu'un  trône  n'étoit  pas  un  bien  où 
se  dussent  terminer  ses  espérances. 

Les  autres  prophètes  n'ont  pas  moins  vu  le 
mystère  du  Messie.  Il  n'y  a  rien  de  grand  ni 
de  glorieux  qu'ils  n'aient  dit  de  son  règne. 
L'un  voit  Bethléem  ,    la  plus  petite  ville  de muh.v.*. 
Juda  ,   illustrée  par  sa  naissance  ;  et  en  même* 
temps  ,  élevé  plus  haut ,  il  voit  une  autre  nais- 

1  5 


no2         Discours  sur  l'Histoire 
sancc  par  laquelle  il  sort  de  toute  éternité  du 
sein  de  son  Père  :  l'autre  voit  la  virginité  de 
u.  vu.  14.  sa  Mère  ,  un  Emmanuel ,    un  Dieu  avec  nous 
u.  ix. 6.  sortir  de  ce  sein  virginal ,  et  un  enfant  admi- 
rable qu'il  appelle  Dieu.  Celui-ci  le  voit  entrer 
Ma\.\\\.\. dans  son  temple  :  cet  autre  le  voit  glorieux 
1*.  xi.  10.  dans  son  tombeau  où  la  mort  a  été  vaincue. 
'9*      En  publiant  ses  magnificences  ,  ils  ne  taisent 
zaeh.  xl  pas  ses  opprobres.  Us  l'ont  vu  vendu  à  son  peu- 
ple ;  ils  ont  su  le  nombre  et  l'emploi  des  trente 
pièces  d'argent  dont  il  a  été  acheté.  En  même 
temps  qu'ils  font  vu  grand  et  élevé  ,   ils  font 
h.  m.  13.  vu  méprisé  et  méconnaissable  au  milieu  des 
Ulh        /tommes;  Vétonnement  du  monde  autant  par 
sa  bassesse  que  par  sa  grandeur  :   le  dernier 
des  hommes  :   l'homme  de  douleur  chargé  de 
tous  nos  péchés  ;  bienfaisant  ,   et  méconnu  ; 
défiguré  par  ses  plaies  ,    et  par  Ici  guérissant 
les  nôtres  ;    traité  comme  un  criminel  ;  mené 
au  supplice  avec  des  médians  ;  et  se  livrant , 
comme  un  agneau  innocent ,  paisiblement  à  la 
mort  ;  une  longue  postérité  naitre  de  lui  par 
ce  moyen  ,  et  la  vengeance  déployée  sur  son 
jfen.  ix. peuple  incrédule.  Afin  que  rien  ne  manquât 
à  la  prophétie  ,  ils  ont  compté  les  années  jus- 
qu'à sa  venue;  et,  à  moins  que  de  s'aveugler, 
il  n'y  a  plus  moyen  de  le  méconnoitre. 

Non  -  seulement  les  prophètes  voyoient 
Jésus  -  Christ  ,  mais  encore  ils  en  étoient 
ia  figure  ,  et  représentoient  ses  mystères  , 
principalement  celui  de  la  croix.  Presque 
tous  ,  ils  ont  souffert  persécution  pour  la  jus- 
tice ,  et  nous  ont  figuré  dans  leurs  souffrances 
l'innocence  et  la  vérité  persécutée  en  Notre- 


Universelle.  2o3 

Seigneur.  On  voitElie  et  Elisée  toujours  me- 
nacés. Combien  de  fois  lsaïe  a-t-il  été  la  risée 
du  peuple  et  des  rois  ,  qui  à  la  fin,  comme 
porte  la  tradition  constante  des  Juifs  ,  Pont 
immolé  à  leur  fureur  ?  Zacharie  ,  fils  de 
Joïada  ,  est  lapidé  ;  Ezéchiel  paroit  toujours 
dans  l'affliction  ;  les  maux  de  Jérémie  sont 
continuels  et  inexplicables  ;  Daniel  se  voit 
deux  fois  au  milieu  des  lions.  Tous  ont  été 
contredits  et  maltraités  ;  et  tous  nous  ont  fait 
voir  par  leur  exemple,  que,  si  l'infirmité  de 
l'ancien  peuple  demandoit  en  général  d'être 
soutenu  par  des  bénédictions  temporelles  , 
néanmoins  les  forts  d'Israël ,  et  les  hommes 
d'une  sainteté  extraordinaire,  étoient  nourris 
dès-lors  du  pain  d'afïliclion  ,  et  buvoient  par 
avance  ,  pour  se  sanctifier  ,  dans  le  calice 
préparé  au  Fils  de  Dieu  ;  calice  d'autant  plus 
rempli  d'amertume ,  que  la  personne  de  Jésus- 
Christ  étoit  plus  sainte. 

Mais  ,  ce  que  les  prophètes  ont  vu  le  plus 
clairement ,  et  ce  qu'ils  ont  aussi  déclaré  dans 
les  termes  les  plus  magnifiques ,  c'est  la  béné- 
diction répandue  sur  les  Gentils  par  le  Messie. 
Ce  rejeton  de  Jessé  et  de  David  a  paru  au  lxi«>; 
saint  prophète  lsaïe  ,  comme  un  signe  donné 
de  Dieu  aux  peuples  et  aux  Gentils,  afin  qu'ils 
V invoquent.  L'homme  de  douleur  ,   dont  les 
plaies  dévoient  faire  notre  gu frison  ,    étoit  w.  lit.  j.v 
choisi  pour  laver  les  Gentils  par  une  sainte* iXiUlL 
aspersion  ,  qu'on  reconnoit  dans  son  sang  et 
dans  le  baptême.  Les  rois  9  saisis  de  respect 
en   sa  présence  ,      n  osent  ouvrir  la  bouche 
devant  lui»  Ceux  qui  n'ont  jamais  oui  parler 

I  6' 


204  Discours  sur  l'Histoire 
de  lui ,  le  voient  ;  et  ceux  à  qui  il  étoil  inconnu , 
h.  lv.  4.  sont  appelés  pour  le  contempler.  C'est  le  té- 
moin donné  aux  peuples ,  c'est  le  chef  et  le 
précepteur  des  Gentils,  Sous  lui  un  peuple  in- 
connu se  joindra  au  peuple  de  Dieu  ,  et  les 
u .lxii.  Gentils  y  accourront  de  tous  côtés.  C'est  le 
Juste  de  S  ion  qui  s'élèvera  comme  une  lumière; 
c'est  son  Sauveur  qui  sera  allumé  comme  un 
flambeau.  Les  gentils  verront  ce  juste  ,  et  tous 
les  rois  connoîtront  cet  Homme  tant  célébré 
dans  les  prophéties  de  Sion. 

Le  voici  mieux  décrit  encore  ,  et  avec  un 
caractère  particulier.  Un  Homme  d'une  dou- 
ceur  admirable  ,    singulièrement    choisi  de 
i.1/*"];  Dieu ,  et  l'objet  de  ses  complaisances  ,  déclare 
s.xùx.ô.aux  Gentils  leur  jugement  :  les  îles  attendent 
sa  loi.  C'est  ainsi  que  les  Hébreux  appellent 
l'Europe  et  les  pays  éloignés.  Il  ne  fera  aucun 
bruit  :  à  peine  l'entendra-t-on  ,  tant  il  sera 
doux  et  paisible.  Une  foulera  pas  aux  pieds 
un  roseau  brisé ,  ni  n'éteindra  un  reste  fumant 
de  toile  brûlée.  Loin  d^accabler  les  infirmes  et 
les  pécheurs  ,  sa  voix  charitable  les  appellera , 
et  sa  main  bienfaisante  sera  leur  soutien.  Il 
ouvrira  les  jeux  des  aveugles ,  et  tirera  les 
captifs  de  leur  prison.  Sa  puissance  ne  sera 
pas  moindre  que  sa  bonté.  Son  caractère  essen- 
tiel est  de  joindre  ensemble  la  douceur  avec 
Fefficace  :  c'est  pourquoi  cette  voix  si  douce 
passera   en  un  moment  d'une  extrémité  du 
monde  à  l'autre  ;  et  sans  causer  aucune  sédi- 
tion parmi  les  hommes  ,   elle  excitera  toute  la 
terre.  7/  n'est  ni  rebutant ,   ni  impétueux  ;  et 
celui  que  l'on  connoissoit  à  peine  ,   quand  il 


Universelle.  2o5 

ëtoit  dans  la  Judée  ,  ne  sera  pas  seulement  le 
fondement  de  l'alliance  du  peuple,  mais  encore 
la  lumière  de  tous  les  Gentils.  Sous  son  règne    h.  xrx. 
admirable  ,  les  Assyriens  et  les  Egyptiens  ne%k' a5, 
seront  plus  avec  les  Israélites   qu'un    même 
peuple  de  Dieu.  Tout  devient  Israël  ,    tout* •  **». 
devient  saint.  Jérusalem  n'est  plus  une  ville  lxi.\.  i. 
particulière;  c'est  l'image"  d'une  nouvelle  so-  Lxii.  î.a. 
ciété  où  tous  les  peuples  se  rassemblent  :  l'Eu-  'jjcv.  1 2, 
rope  ,  l'Afrique  et  l'Asie  reçoivent  des  prédi-  ^xvi.  i9. 
cateurs  dans  lesquels  Dieu  a  mis  son  signe  , 20- "• 
afin  qu'ils  découvrent  sa  gloire  aux  Gentils, 
Les  élus  ,   jusqu'alors  appelés  du  nom  dls- 
raël ,  auront  un  autre  nom   où  sera  marqué 
l'accomplissement  des  promesses ,  et  un  amen 
bienheureux.  Les  prêtres  et  les  lévites  ,   qui 
jusqu'alors  sortoient  d'Aaron  ,  sortiront  doré- 
navant du  milieu  de  la  gentilité.  Un  nouveau  Mahch.  t 
sacrifice  plus  pur  et  plus  agréable  que  les  an-10'1*1* 
ciens,  sera  substitué  à  leur  place;  et  on  saura 
pourquoi  David  avoit  célébré  un  pontife  d'un 
nouvel  ordre.  Le  Juste  descendra  du  ciel  comme    ps.  cix, 
une  rosée ,  la  terre  produira  son  germe  ,    et  ce  Ï£.ï£v"  8' 
sera  le  Sauveur  avec  lequel  on  verra  naître  la 
justice.  Le  ciel  et  la  terre  s'uniront  pour  pro- 
duire ,  comme  par  un  commun  enfantement , 
celui  qui  sera  tout  ensemble  céleste  et  terres- 
tre :  de  nouvelles^idées  de  vertu  paroîtrontau 
monde  dans  ses  exemples  et  dans  sa  doctrine; 
et  la  grâce  qu'il  répandra  ,  les  imprimera  dans 
les  cœurs.  Tout  change  par  sa  venue  ;  et  Dieu 
jure  par  lui-même  que  tout  genou  fléchira  de- 
vant lui ,  et  que  toute  langue  reconnoîtra  sa 
souveraine  puissance. 


2o6  Discours  sur  l'Histoire 
-  Voilà  une  partie  des  merveilles  que  Dieu  a 
montrées  aux  prophètes  sous  les  rois  enfans  de 
David ,  et  à  David  avant  tous  les  autres.  1  ous 
ont  écrit  par  avance  l'histoire  du  Fils  de  Dieu, 
qui  devoit  aussi  être  fait  le  fils  d'Abraham  et 
de  David.  Cest  ainsi  que  tout  est  suivi  dans 
l'ordre  des  conseils  divins.  Ce  Messie  ,  montré 
de  loin  comme  le  fils  d'Abraham  ,  est  encore 
montré  de  plus  près  comme  le  fils  de  David. 
Un  empire  éternel  lui  est  promis  :  la  connois- 
sance  de  Dieu  répandue  partout  l'univers,  est 
marquée  comme  le  signe  certain  et  comme  le 
fruit  de  sa  venue  :  la  conversion  des  Gentils  , 
et  la  bénédiction  detous  les  peuples  du  monde, 

Ï ►remise  depuis  si  long-temps  à  Abraham  ,   à 
saac  et  à  Jacob  ,   est  de  nouveau  confirmée  , 
et  tout  le  peuple  de  Dieu  vit  dans  cette  attente. 
a.R^.vii.      Cependant  Dieu  continue  à  le  gouverner 
L'rÏ"  ix.  d'une  manière  admirable.  Il  fait  un  nouveau 
1  p"fvn.  pacte  avec  David  ,  et  s'oblige  de  le  protéger  , 
uetseq.    \u[  ei  jes  rois  ses  descendans  ,    s'ils  marchent 
dans  les   préceptes   qu'il  leur  a  donnés  par 
Moïse  ;  sinon  ,  il  leur  dénonce  de  rigoureux 
s.  neg.  xi.chàtimens.  David  ,  qui  s'oublie  pour  un  peu 
'  "  "*'  de  temps ,  les  éprouve  le  premier  ;  mais  ayant 
réparé  sa  faute  par  sa  pénitence ,  il  est  comblé 
de  biens ,  et  proposé  comme  le  modèle  d'un 
roi  accompli.  Le  trône   est  affermi  dans   sa 
maison.  Tant  que  Saîomon  son  fils  imite  sa 
s.  Rtg.  xi.piété  ,  il  est  heureux  :  il  s'égare  dans  sa  vieil- 
lesse, et  Dieu  ,  qui  l'épargne  pour  l'amour  de 
son  serviteur  David,  lui  dénonce  qu'il  le  pu- 
nira  en  la  personne  de  son  fils.  Ainsi  il   fait 
voir  aux  pères  que ,  selon  l'ordre  secret  de  ses 


Universelle.  207 

jugemens  ,  il  fait  durer  après  leur  mort  leurs 
récompenses  ou  leurs  châtimens,  et  il  les  tient 
soumis  à  ses  lois  par  leur  intérêt  le  plus  cher, 
c'est-à-dire  ,  par  l'intérêt  de  leur  famille.  En 
exécution  de  ses  décrets ,  Roboam ,  téméraire  s.Reg.xu. 
par  lui-même  ,  est  livré  à  un  conseil  insensé  : 
sonroyaumeestdiminuéde  dixtribus.  Pendant 
que  ces  dix  tribus  rebelles  et  schismatiques 
se  séparent  de  leur  Dieu  et  de  leur  roi  ,  les 
enfans  de  Juda ,  fidèles  à  Dieu  et  à  David 
qu'il  avoit  choisi ,  demeurent  dans  l'alliance 
et  dans  la  foi  d'Abraham.  Les  lévites  se  joi- 
gnent à  eux  avec  Benjamin  :  le  royaume  du 
peuple  de  Dieu  subsiste ,  par  leur  union  ,  sous 
le  nom  de  royaume  de  Juda  ;  et  la  loi -de  Moïse 
s'y  maintient  dans  toutes  ses  observantes. 
Malgré  les  idolâtries  et  la  corruption  effroya- 
ble des  dix  tribus  séparées  ,  Dieu  se  souvient 
de  son  alliance  avec  Abraham  ,  lsaac  et  Jacob. 
Sa  loi  ne  s'éteint  pas  parmi  ces  rebelles  :  il  ne 
cesse  de  les  rappeler  à  la  pénitence  par  des  mi- 
racles innombrables,  et  par  les  continuelsaver- 
tissemens  qu'il  leur  envoie  par  ses  prophètes. 
Endurcis  dans  leur  crime  ,  il  ne  les  peut  plusxi'1f?'j?'- 
supporter,  et  les  chasse  de  la  Terre  promise  .,««3. 
sans  espérance  d'y  être  jamais  rétablis. 

Cependant  l'histoire  de  Tobie  ,  arrivée  en 
ce  même  temps  et  durant  les  commencemens 
de  la  captivité  des  Israélites,  nous  fait  voir  t0j.i. $. 
la  conduite  des  élus  de  Dieu  qui  restèrent  dans6' 7* 
les  tribus  séparées.  Ce  saint  homme  ,  en  de- 
meurant parmi  eux  avant  la  captivité  ,  sut 
non-seulement  se  conserver  pur  des  idolâtries 
de  ses  frères  ,  mais  encore  pratiquer  la  loi  et 


2o8        Discours  sur  l'Histoire 
adorer  Dieu  publiquement  dans  le  temple  de 
Jérusalem  ,  sans  que  les  mauvais  exemples  ni 
Toi.  h.  îa.  la  crainte  l'en  empêchassent.  Captif  et  persé- 
cuté à  Ninive  ,  il  persista  dans  sa  piété  avec  sa 
famille  ;  et  la  manière  admirable  dont  lui  et  son 
fils  sont  récompensés  de  leur  foi ,  même  sur  la 
terre  ,  montre  que ,  malgré  la  captivité  et  la 
persécution  ,  Dieu  avoit  des  moyens  secrets  de 
faire  sentir  à  ses  serviteurs  les  bénédictions  de 
la  loi ,  en  les  élevant  toutefois  ,  par  les  maux 
qu'ils  avoient  à  souffrir,  à  de  plus  hautes  pen- 
sées. Par  les  exemples  deTobie  et  par  ses  saints 
avertissemens,  ceux  d'Israël  étoient  excités  à 
reconnoitre  ,  du  moins  sous  la  verge,  la  main 
de  Dieu  qui  les  châtioit  ;  mais  presoue  tous 
demeuroient  dans  l'obstination.  Ceux  de  Juda, 
loin   de  profiter  des  châtimehs  d'Israël ,    en 
imitent  les  mauvais  exemples.  Dieu  ne  cesse 
de  les  avertir   par    ses  prophètes   qu'il  leur 
4;  R'/r.    envoie  coup  sur  coup  ,  s' éveillant  la  nuit  et  se 
xxni.  36.  levant  dès  le  matin  ,   comme  il  dit  lui-même  , 
K'.  Pamiip.  pour  marquer  ses  soins  paternels.  Rebuté  de 
fwm1'    ^eur  ingratitude ,  il  s'émeut  contre  eux  ,   et 
xxix.  j9.  Jes  menace  de  les  traiter  comme  leurs  frères 
rebelles. 

Il  n'y  a  rien  de  plus  remarquable ,   dans 

l'histoire  du  peuple  de  Dieu  ,  que  ce  ministère 

xxvSïf"    °-es  ProPn^tes*  On  voit  des  hommes  séparés 

k,       '    du  reste  du  peuple  par  une  vie  retirée  et  par 

Ixi'x.  %  un  habit  particulier  :  ils  ont  des  demeures  où 
Vxx!  a'.on  les  voit  vivre  dans  une  espèce  de  commu- 
Zach.xm.  nauté  sous  un  supérieur  que  Dieu  leur  don- 
li'xi'l  X"no't*  Leur  vie  pauvre  et  pénitente  étoit  la 
*•        9  figure  de  la  mortification  qui  devoit  être  an- 


Universelle.  209 

noncée  sous  l'Evangile.  Dieu  se  communiquoit   *x<g. 
à  eux  d'une  façon  particulière ,  et  faisoit  écla-4.  ktg'.n. 
ter  aux  yeux  du  peuple  cette  merveilleuse fs'i'vf'îï 
communication  ;   mais  jamais  elle  n'écIaloit38VIï,a* 
avec  tant  de  force  ,  que  durant  les  temps  de 
désordre  ,  où  il  sembloit  que  l'idolâtrie  alloit 
abolir  la  loi  de  Dieu.  Durant  ces  temps  mal- 
heureux ,   les  prophètes  faisoient  retentir  de 
tous  côtés  ,  et  de  vive  voix  et  par  écrit ,  les 
menaces  de  Dieu ,  et  le  témoignage  qu'ils  rén-*x^jjM'; 
doient  à  sa  vérité.  Les  écrits  qu'ils  faisoienlxxSv',8' 
étoient  entre  les  mains  de  tout  le  peuple  ,  et  16. 

.  /  ,       r-       r        '     /     Jer.  XXII. 

soigneusement  conserves  en  mémoire  perpe-  &,.  xxvi. 
tuelle  aux  siècles  futurs.  Ceux  du  peuple  quixxxvi. 
demeuroient  fidèles  à  Dieu  s'unissoient  à  eux:  xkxvi?' 
et  nous  voyons  même  qu'en  Israël,  où  régnoit *zEsd 
l'idolâtrie,  ce  qu'il  y  avoit  de  fidèles  celé-  Dan.  ïx.'  2! 
broit  avec  les  prophètes  le  sabbat  et  les  fêtes  %!  '*' 
établies  par  la  loi  de  Moïse.  C'étoient  eux  qui 
encourageoient  les  gens  de  bien  à  demeurer 
fermes  dans  l'alliance.   Plusieurs   d'eux  ont 
souffert  la  mort  ;  et  on  a  vu  ,  à  leur  exemple  , 
dans  les  temps  les  plus  mauvais  ,  c'est-à-dire  , 
dans  le  règne  même  de  Manassès  ,  une  infinité  x£i\Re^' 
de  fidèles  répandre  leur  sang  pour  la  vérité  , 
en  sorte  qu'elle  n'a  pas  été  un  seul  moment 
sans  témoignage. 

Ainsi  la  société  du  peuple  de  Dieu  subsistoit 
toujours  ;  les  prophètes  y  demeuroient  ;  un 
grand  nombre  de  fidèles  persistoit  hautement 
dans  la  loi  de  Dieu  avec  eux  et  avec  les  prêtres  Evch. 
en/ans  de  Sadoc ,  qui  ,  comme  dit  Ezéchiel  9XUV* l5# 
dans  les  temps  d'égarement  avoient  toujours 
observé  les  cérémonies  du  sanctuaire. 


210         Discours  sur  l'Histoire 

Cependant ,  malgré  les  prophètes  ,  maigre 
les  prêtres  fidèles  et  le  peuple  uni  avec  eux 
dans  l'observance  de  la  loi ,  l'idolâtrie  qui  avoit 
ruiné  Israël  ,  entraînait  souvent  dans  Juda 
même,   et  les  princes  et  le  gros  du  peuple. 
Quoique  les  rois  oubliassent  le  Dieu  de  leurs 
pères  ,  il  supporta  long-temps  leurs  iniquités, 
à  cause  de  David  son  serviteur.  David  est 
toujours  présent  à  ses  yeux.  Quand  les  rois  , 
enfans  de  David,  suivent  les  bons  exemples  de 
leur  père ,  Dieu  fait  des  miracles  surprenans  en 
leur  faveur  ;  mais  ils  sentent ,  quand  ils  dégé- 
nèrent ,  la  force  invincible  de  sa  main  ,  oui 
s'appesantit  sur  eux.  Les  rois  d'Egypte  ,   les 
rois  de  Syrie  ,  et  sur-tout  les  rois  d'Assyrie 
et   de  Babylone  ,   servent  d'instrument  à  sa 
vengeance.  L'impiété  s'augmente  ,    et  Dieu 
suscite  en  Orient  un  roi  plus  superbe  et  plus 
redoutable  que  tous  ceux  qui   avoient  paru 
jusqu'alors  :  c'est  Nabuchodonosor  ,    roi  de 
Babylone  ,   le  plus  terrible  des  conquérans. 
3*r.  xxv.  11  le  montre  de  loin  aux  peuples  et  aux  rois  , 
"cèZech.     comme  le  vengeur  destiné  à  les  punir.  Il  ap- 
xxvi.  etc.  procne  5  et  la  frayeur  marche  devant  lui.  Il 
4. Rtg.    prend  une  première  fois  Jérusalem,  et  trans- 
iKir*    porte  à  Babylone  une  partie  de  ses  habitans. 
xxxvi!>'  Jsji  ceux  qui  restent  dans  le  pays,  ni  ceux  qui 
sont  transportés  ,  quoiqu'avertis ,   les  uns  par 
Jérémie  ,    les  autres  par  Ezéchiel  ,    ne  font 
pénitence.  Ils  préfèrent  à  ces  saints  prophètes 
jer.  xiv.  des  prophètes  qui  leur  pr échoient  des  illusions , 
*v  et  les  flattoient  dans  leurs  crimes.  Le  vengeur 

revient  en  Judée  ,  et  le  joug  de  Jérusalem 
est  aggravé  ,   mais  elle  n'est  pas  tout-à-fait 


Universelle.  211 

détruite.  Enfin  l'iniquité  vient  à  son  comble;  x£^<<- 
l'orgueil  croit  avec  la  foiblesse  ;  et  Nabucho- 
donosor  met  tout  en  poudre. 

Dieu  n'épargna  pas  son  sanctuaire.  Ce  beau  4-  R<s- 
temple,  l'ornement  du  monde,  qui  devoit  être 
éternel  si  les  enfans  d'Israël  eussent  persévéré 
dans  la  piété  ,  fut  consumé  par  le  feu  des 
Assyriens.C'étoit  en  vain  que  les  Juifs  disoient 
sans  cesse  ,  le  temple  de  Dieu  ,  le  temple  de  fa>  vu. 
Dieu  ,  le  temple  de  Dieu  est  parmi  nous  , 
comme  si  ce  temple  sacré  eût  dû  les  protéger 
tout  seul.  Dieuavoit  résolu  de  leur  faire  voir 
qu'il  n'étoit  point  attaché  à  un  édifice  de 
pierre  ;  mais  qu'il  vouloit  trouver  des  cœurs 
fidèles.  Ainsi  il  détruisit  le  temple  de  Jérusa- 
lem ,  il  en  donna  le  trésor  au  pillage  ;  et  tant 
de  riches  vaisseaux  consacrés  par  des  rois 
pieux  ,  furent  abandonnés  à  un  roi  impie. 

Mais  la  chute  du  peuple  de  Dieu  devoit  être 
l'instruction  de  tout  l'univers.  Nous  voyons  , 
en  la  personne  de  ce  roi  impie ,  et  ensemble 
victorieux  ,  ce  que  c'est  que  les  conquérans. 
Ils  ne  sont ,  pour  la  plupart,  que  des  instru- 
mens  de  la  vengeance  divine.  Dieu  exerce  par 
eux  sa  justice ,  puis  il  l'exerce  sur  eux-mêmes. 
Nabuchodonosor,  revêtu  de  la  puissance  di- 
vine ,  et  rendu  invincible  par  ce  ministère , 
punit  tous  les  ennemis  du  peuple  de  Dieu. 
Il  ravage  les  Iduméens  ,  les  Ammonites  et 
les  Moabites  ;  il  renverse  les  rois  de  Syrie  ; 
l'Egypte  ,  sous  le  pouvoir  de  laquelle  la  Judée  4-  R<*. 
avoit  tant  de  fois  gémi  ,  est  la  proie  de  ce  roi  ' 7l 
superbe,  et  lui  devient  tributaire  ;  sa  puissance 
n'est  pas  moins  fatale  à  la  Judée  même  ,  qui 


212  Discours  sur  l'Histoire 
ne  sait  pas  profiter  des  délais  que  Dieu  lui 
donne.  Tout  tombe  ,  tout  est  abattu  par  la 
justice  divine  ,  dont  Nabuchodonosor  est  le 
ministre  :  il  tombera  a  son  tour;  et  Dieu  ,  qui 
emploie  la  main  de  ce  prince  pour  châtier  ses 
enfans  et  abattre  ses  ennemis  ,  le  réserve  à  sa 
propre  main  toute-puissante. 

Il  n'a  pas  laissé  ignorer  à  ses  enfans  la  des- 
tinée de  ce  roi  qui  les  châtioit  ,  et  de  l'em- 
pire des  Chaldéens  sous  lequel  ils  dévoient 
être  captifs.  De  peur  qu'ils  ne  fussent  surpris 
de  la  gloire  des  impies  et  de  leur  règne  orgueil- 
leux, les  prophètes  leur  en  dénonçoient  la 
j^xin.  courte  durée.  Isaïe  ,  qui  a  vu  la  gloire  de 
xlv".  Nabuchodonosor  et  son  orgueil  insensé  long- 
xLvïi.  temps  avant  sa  naissance  ,  a  prédit  sa  chute 
xLvm.  S0U(}aine  et  celle  de  son  empire.  Babylone 
n'étoit  presque  rien  ,  quand  ce  prophète  a  vu 
sa  puissance ,  et  ,  un  peu  après  ,  sa  ruine. 
Ainsi  les  révolutions  des  villes  et  des  empires 
qui  tourmentoient  le  peuple  de  Dieu ,  ou  pro- 
fitaient de  sa  perte  ,  étoient  écrites  dans  ses 
prophéties.  Ces  oracles  étoient  suivis  d'une 
prompte  exécution  :  et  les  Juifs,  si  rudement 
châtiés  ,  virent  tomber  avant  eux  ,  ou  avec 
eux  ,  ou  un  peu  après ,  selon  les  prédictions 
de  leurs  prophètes,  non-seulement  Samarie, 
l'Idumée,  Gaza,  Ascalon,  Damas,  les  villes 
des  Ammonites  et  des  Moabites  leurs  per- 
pétuels ennemis  ;  mais  les  capitales  des  grands 
empires  ;  mais  Tyr  ,  la  maitresse  de  la  mer  ; 
mais  Tanis  ;  mais  Memphis  ;  mais  Thèbes  a 
cent  portes  ,  avec  toutes  les  richesses  de  son 
Sésostris  ;  mais  Ninive   même  ,  le  siège  des 


Universelle.  210 

rois  d'Assyrie  ses  persécuteurs  \  mais  la  su- 
perbe Babylone  ,  victorieuse  de  toutes  les  au- 
tres, et  riche  de  leurs  dépouilles. 

Il  est  vrai  que  Jérusalem  périt  en  même 
temps  par  ses  péchés  ;  mais  Dieu  ne  la  laissa 
pas  sans  espérance.  Isaïe  ,  qui  avoit  prédit  sa  ^xliv; 
perte, avoit  vu  son  glorieux  rétablissement,  et 
lui  avoit  même  nommé  Cyrus,  son  libérateur, 
deux  cents  ans  avant  qu'il  fût  né.  Jérémie  ,  f"\  xxv* 
dont  les  prédictions  avoient  été  si  précises  xxix.  10. 
pour   marquer   à  ce  peuple  ingrat  sa  perte 
certaine  ,  lui  avoit  promis  son  retour  après 
soixante  et  dix  ans  de  captivité.  Durant  ces 
années  ,   ce  peuple  abattu  étoit  respecté  dans 
ses  prophètes  :  ces  captifs  prononçoient  aux 
rois  et  aux  peuples  leurs  terribles  destinées. 
Nabuchodonosor,  qui  vouloii  se  faire  adorer, 
adore  lui-même  Daniel ,   étonné  des  secrets  0™.  11. 46. 
divins  qu'il  lui  découvroit  :  il  apprend  de  lui  Dan.  îv.  1. 
sa  sentence  bientôt  suivie  de  l'exécution.  Ce    Di&tf.- 
prince  victorieux  triomphoit  dans  Babylone  , 
dont  il  fit  la  plus  grande  ville  ,  la  plus  forte 
et  la  plus  belle  que  le  soleil  eût  jamais  vue. 
C'étoit  là  que  Dieu  Tattendoit  pour  foudroyer    Jwg. 
son  orgueil.  Heureux  et  invulnérable  ,   pour 
ainsi  parler  ,   à  la  tête  des  armées  et  durant 
tout  le  cours  de  ses  conquêtes ,  il  devoit  périr 
dans  sa  maison  ,   selon  l'oracle   d'Ezéchiel.  J&pch. 
Lorsau'admirant  sa  grandeur  et  la  beauté  de 
Babylone ,  il  s'élève  au-dessus  de  l'humanité , 
Dieu  le  frappe  ,   lui  ôte  l'esprit ,  et  le  range 
parmi  les  bêtes.  Il  revient  au  temps  marqué 
>ar  Daniel ,  et  reconnoit  le  Dieu  du  ciel  qui    ***.rv, 
ui  avoit  fait  sentir  sa  puissance  \  mais  ses 3t' 


l 


2i4  Discours  sur  l'Histoire 
successeurs  ne  profilent  pas  de  son  exemple. 
Les  affaires  de  Babylone  se  brouillent  ,  et  le 
temps  marqué  par  les  prophéties  pour  le  ré- 
tablissement de  Juda  arrive  parmi  tous  ces 
Herod.  i. 1.  troubles.  Cyrus  paroit  à  la  tète  des  Mèdes  et 

nniï\'lac  ^es  Perses  :  tout  c^e  à  ce  redoutable  con- 
Padag.      quérant.  Il  s'avance  lentement  vers  les  Chal- 

déens,  et  sa  marche  est  souvent  interrompue. 

Les  nouvelles  de  sa  venue  viennent  de  loin  à 
Jer.  li.  46.  loin  comme  avoit  prédit  Jérémie  :  enfin  il  se 

Herod.  I.  I.    ,  .  .  jj     ,       .     r  ,  . 

Xenoph.ub.  détermine.  Dabylone  souvent  menacée  par  les 

ada*'  prophètes ,  et  toujours  superbe  et  impénitente, 

voit  arriver  son  vainqueur  qu'elle  méprise. 

4ristot.ni.  Ses  richesses,  ses  hautes  murailles ,  son  peuple 

Poht.  3.  i        î  î      •  i  •     •  •  r  .    ^ 

innombrable,  sa  prodigieuse  enceinte  qui  en- 
fermoit  tout  un  grand  pays  ,  comme  l'attes- 
tent tous  les  anciens,  et  ses  provisions  infinies, 
lui  enflent  le  cœur.  Assiégée  durant  un  long- 
temps sans  sentir  aucune  incommodité  ,  elle 
se  rit  de  ses  ennemis  et  des  fossés  que  Cyrus 
creusoit  autour  d'elle  :  on  n'y  parie  que  de 
festins  et  de  réjouissances.  Son  roi  Baltazar  , 
Dan.v.  petit-fils  de  Nabuchodonosor  ,  aussi  superbe 
que  lui,  mais  moins  habile  ,  fait  une  fête  so- 
lennelle à  tous  les  seigneurs.  Cette  fête  est  cé- 
lébrée avec  des  excès  inouis.  Baltazar  fait  ap- 
porter les  vaisseaux  sacrés  enlevés  du  temple 
de  Jérusalem  ,  et  mêle  la  profanation  avec  le 
luxe.  La  colère  de  Dieu  se  déclare  :  une  main 
céleste  écrit  des  paroles  terribles  sur  la  mu- 
raille de  la  salle  où  se  faisoit  le  festin.  Daniel 
en  interprète  le  sens  ;  et  ce  prophète  ,  qui 
avoit  prédit  la  chute  funeste  de  l'aïeul ,  lait 
voir  encore  au  petit-fils  la  foudre  qui  va  partir 


Universelle.  2  i  5 

pour  l'accabler.  En  exécution  du  décret  de 
Dieu  ,  Cyrus  se  fait  tout-à-coup  une  ouver- 
ture dans    Babylone.   L'Euphrate   détourné 
dans  les  fossés  qu'il  lui  préparoit  depuis  long- 
temps ,  lui  découvre  son  lit  immense:  il  entre 
par  ce  passage  imprévu.  Ainsi  fut  livrée  en 
proie  aux  Me  des  ,   aux  Perses  ,  et  à  Cyrus  ,  j/xxî!1». 
comme  a  voient  dit  les  prophètes ,  cette  superbe  xtvï. 
Babylone.  Ainsi  périt  avec  elle  le  royaume  des^Lvu.^ 
Chaldéens  ,    qui  avoit  détruit  tant  d'autres  as.'    ' 
royaumes  ;  et  le  marteau  ,  qui  avoit  brise  tout  iô/Ît- 
l' univers  ,  fut  brisé  lui-même.  Jérémie  X avoit  3"'    ' a3* 
bien  prédit.  Le  Seigneur  rompit  la  verge  dont 
il  avoit  frappé  tant  de  nations.  Isaïe  l'avoilj*-  xlv-5- 
prévu.  Les  peuples  ,  accoutumés  au  joug  des 
rois  chaldéens  ,  les  voient  eux-mêmes  sous  le 
joug  :  Vous  voilà  ,   dirent-ils  ,  blessés  comme   Ibid- 10- 
nous  :  vous  êtes  devenus  semblables  à  nous  , 
vous  qui  disiez  dans  votre  cœur  :  J'élèverai 
mon  trône  au  -  dessus  des  astres  ,   et  je  serai 
semblable  au  Très  -  Haut.  C'est  ce  qu'avoit1*-  xxi.g. 
prononcé  le  même  Isaïe.  Elle  tombe  ,    elle 
tombe  ,   comme  l'avoit  dit  ce  prophète,  cette  Js.xlvi.u 
grande  Babylone  ,   et  ses  idoles  sont  brisées* 
Bel  est  renversé  ;   et  Nabo  ,   son  grand  dieu  , 
d'où  les  rois  prenoient  leur  nom  ,  tombe  par 
terre  :  car  les  Pers.es  ,  leurs  ennemis  ,  adora- 
teurs du  soleil ,  ne  souffroient  point  les  idoles 
ni  les  rois  qu'on  avoit  fait  dieux.  Mais  com- 
ment périt  cette  Babylone  ?  comme  les  pro- 
phètes l'a\oient  déclaré.  Ses  eaux  furent  des-  J".  l.  3g. 
séchées  ,   comme  avoit  prédit  Jérémie  ,  pour 
donner  passage   à  son  vainqueur  :  enivrée ,  /".  l.  34. 
endormie  ,  trahie  par  sa  propre  joie  ,  selon  le    '  9 


2iG        Discours  sur  l'Histoire 
même  prophète,  elle  se  trouva  au  pouvoir  de 
ses  ennemis  ,  et  prise  comme  dans  un  filet , 
sans  le  savoir.  On  passe  tous  ses  habitans  au 

isl'b  i*1"'  ^  ^e  ^P^e  :  car  Ies  Mèdes  ,  ses  vainqueurs , 
Jer.'-L.'zi. comme  avoit  dit  Isaïe  ,  ne  cherchoient  ni  l'or 
37'43'  ni  l'argent,  mais  la  vengeance,  mais  à  assou- 
vir leur  haine  par  la  perte  d'un  peuple  cruel, 
que  son  orgueil  faisoit  l'ennemi  de  tous  les 
u T xl vil*  P euP^es  ^u  monde.  Les   courriers  venoieni  , 
M.i3.i4.i&  l'un  sur  l'autre  ,  annoncer  au  roi  que  l'ennemi 
'^' enlroit   dans  la   ville.   Jérémie    l'avoit   ainsi 
marqué.  Ses  astrologues  ,  en  qui  elle  croyoit, 
et  qui  lui  promettoient  un  empire  éternel ,  ne 
ij.xlvhi.  purent  la  sauver  de  son  vainqueur.  C'est  Isaïe 
*°'jer.  l.  s. et  Jérémie  qui  l'annoncent  d'un  commun  ac- 
X £!*«&.  cord.  Dans  cet  effroyable  carnage  ,  les  Juifs, 
avertis  de  loin  ,   échappèrent  seuls  au  glaive 
du  victorieux.  Cyrus  ,  devenu  par  cette  con- 
quête le  maitre  de  tout  l'Orient,  reconnoit 
dans  ce  peuple  tant  de  fois  vaincu  ,  je  ne  sais 
quoi  de  divin.  Ravi  des  oracles  qui  avoient 
prédit  ses  victoires ,  il  avoue  qu'il  doit  son 
».  pAràiip.  empire  au  Dieu  du  ciel  que  les  Juifs  servoient, 
xxxvi.    et  s]gna|e  |a  première  année  de  son  règne  par 
i.E«f.i.a.je  rétablissement  de  son  temple   et  de  son 
peuple. 

Qui  n'admireroit  ici  la  Providence  divine 
si  évidemment  déclarée  sur  les  Juifs  et  sur  les 
Chaldéens,  sur  Jérusalem  et  sur  Babylone  ? 
Dieu  les  veut  punir  toutes  deux  ;  et ,  afin  qu'on 
n'ignore  pas  que  c'est  lui  seul  qui  le  fait ,  il  se 
plait  à  le  déclarer  par  cent  prophéties.  Jéru- 
salem et  Babylone  ,  toutes  deux  menacées 
dans  le  même  temps  et  par  les  mêmes  pro- 
phètes. 


UnIVEPl  SELLE.  21 7 

phètes,tombentl'uneaprèsl'autredans  letemps 
marqué.  Mais  Dieu  découvre  ici  le  grand 
secret  des  deux  chàtimens  dont  il  se  sert  :  un 
châtiment  de  rigueur  sur  les  Chaldéens  ;  un 
châtiment  paternel  sur  les  Juifs  ,  qui  sont  ses 
enfans.  L/orgueil  des  Chaldéens  (  c'étoit  le 
caractère  de  la  nation  et  l'esprit  de  tout  cet 
empire  )  est  abattu  sans  retour.  Le  superbe  jer.L.s,. 
est  tombé ,  et  ne  se  relèvera  pas  ,  disoit  Jéré-33, 4°* 
mie  :  et  Isaïe  avant  lui  ,  Babylone  la  gto-is.xm.19. 
rieuse  ,  dont  les  Chaldéens  insolens  s'enor- 
gueillissoient ,  a  été  faite  comme  Sodome  et 
comme  Gomorrhe ,  à  qui  Dieu  n'a  laissé  au- 
cune ressource.  Il  n'en  est  pas  ainsi  des  Juifs  : 
Dieu  les  a  châtiés  comme  des  enfans  désobéis- 
sans ,  qu'il  remet  dans  leur  devoir  par  le  châ- 
timent ,  et  puis ,  touché  de  leurs  larmes  ,  il 
oublie  leurs  fautes.  Ne  crains  point ,  ô  Jacob ,  jw.xlvi. 
dit  le  Seigneur,  parce  que  je  suis  avec  toi,  Je%%* 
te  châtierai  avec  justice ,  et  ne  te  pardonnerai 
pas  comme  si  tu  clois  innocent  ;  mais  je  ne  te 
détruirai  pas  comme  je  détruirai  les  nations 
parmi  lesquelles  je  fai  dispersé.  C'est  pour- 
quoi Babylone,  ôtée  pour  jamais  aux  Chal- 
déens, est  livrée  à  un  autre  peuple  ;  et  Jé- 
rusalem ,  rétablie  par  un  changement  mer- 
veilleux ,  voit  revenir  ses  enfans  de  tous 
côtés. 

Ce  fut  Zorobabel ,  de  la  tribu  de  Juda  et  du 
sang  des  rois ,  qui  les  ramena  de  captivité. 
Ceux  de  Juda  reviennent  en  foule  ,  et  rem- 
plissent tout  le  pays.  Les  dix  tribus  dispersées 
se  perdent  parmi  les  gentils,  à  la  réserve  de 
ceux  qui ,  sous  le  nom  de  Juda  et  réunis  sous 
Tome  L  K 


tk. 


a.Esdr.l.S.  „ 

vin.  ix.  4 


218  Discours  sur  l'Histoire 

ses  étendards, rentrèrent  dans  Ja  terre  de  leurs 

pères. 

Cependant  l'autel  se  redresse  ,  le  temple  se 
rebâtit,  les  murailles  de  Jérusalem  sont  rele- 
vées. La  jalousie  des  peuples  voisins  est  répri- 
mée par  les  rois  de  Perse,  devenus  les  protec- 
teurs du  peuple  de  Dieu.  Le  pontife  rentre  en 
exercice  avec  tous  les  prêtres  qui  prouvèrent 
leur  descendance  parles  registres  publics  :  les 
Es.h.  11.  autres  sont  rejetés.  Esdras  ,  prêtre  lui-même 
et  docteur  de  la  loi,  et  Néhémias,  gouverneur, 
réforment  tous  les  abus  que  la  captivité  avoit 
introduits,  et  font  garder  la  loi  dans  sa  pureté. 
Le  peuple  pleure  avec  eux  les  transgressions 
qui  lui  avoient  attiré  ces  grands  chàtimens,  et 
reconnoit  que  Moïse  les  avoit  prédits.Tous  en- 
semble lisent  dans  les  saints  livres  les  menaces 
de  l'homme  de  Dieu  :  ils  en  voient  l'accomplis- 
3 -Ènfr.i.».  sèment  :  l'oracle  de  Jérémie,  et  le  retour  tant 
promis  après  les  70  ans  de  captivité ,  les  éton- 
ne et  les  console  :  ils  adorent  les  jugemens 
de  Dieu,  et,  réconciliés  avec  lui  ,  ils  vivent 
en  paix. 

Dieu ,  qui  fait  tout  en  son  temps  ,  avoit 
choisi  celui-ci  pour  faire  cesser  les  voies  ex- 
traordinaires, c'est-à-dire,  les  prophéties, 
dans  son  peuple  désormais  assez  instruit.  Il 
restoit  environ  cinq  cents  ans  jusqu'aux  jours 
du  Messie.  Dieu  donna  à  la  majesté  de  son 
Fils  de  faire  taire  les  prophètes  durant  tout  ce 
temps  \  pour  tenir  son  peuple  en  attente  de 
celui  qui  devoit  être  l'accomplissement  de 
tous  leurs  oracles. 

Mais ,  vers  la  fin  des  temps  où  Dieu  avoit 


Universelle.  2itj 

résolu  de  mettre  fin  aux  prophéties ,  il  sem- 
bloit  qu'il  vouloit  répandre  toutesseslumières, 
et  découvrir  tous  les  conseils  de  sa  providence; 
tant  il  exprima  clairement  les  secrets  des  temps 
à  venir. 

•  Durant  la  captivité ,  et  sur-tout  vers   les 
temps  qu'elle  alloit  finir ,  Daniel ,  révéré  pour  p™  h  m. 

'  ,    ,  \  i  •     r  ï  m  a  V.\  IU.17. 

sa  pieté,  même  par  les  rois  mncleles,  et  em- 
ployé pour  sa  prudence  aux  plus  grandes 
affaires  de  leur  état ,  vit  par  ordre ,  à  diverses  u.  11.  vu. 
fois  et  sous  des  figures  différentes ,  quatre  mo-  xi.  "  '  * 
narchies  sous  lesquelles  dévoient  vivre  les  Is- 
raélites. 11  les  marque  par  leurs  caractères 
propres.  On  voit  passer,  comme  un  torrent,  J^'n 


l'empire  d'un  roi  des  Grecs  :  c'étoît  celui 
d'Alexandre.  Par  sa  chute,  on  voit  établir  un 
autre  empire  moindre  que  le  sien  ,  et  affoibli  aaH- VIIL 
par  ses  divisions.  C'est  celui  de  ses  succes- 
seurs ,  parmi  lesquels  il  y  en  a  quatre  marqués 
dans  la  prophétie:  Antipater,  Séleucus,  rto- 
lomée  et  Antigonus  sont  visiblement  désignés. 
U  est  constant  par  l'histoire  qu'ils  furent  plus 
puissans  que  les  autres  ,  et  les  seuls  dont  la 
puissance  ait  passée  à  leurs  enfans.  On  voit  irf.xi. 
leurs  guerres,  leurs  jalousies  et  leurs  alliances 
trompeuses  ;  la  dureté  et  l'ambition  des  rois  de 
Syrie  ;  l'orgueil  et  les  autres  marques  qui  dé-    HM^1 

•  \        •       1  ï,...  •  ,     *    ,  ,     ï  .45.  VU.  iâ* 

signent  Antioenusl  illustre,implacableennemi  14.37. 
du  peuple  de  Dieu;  la  brièveté  de  son  règne  , 
et  la  prompte  punition  de  ses  excès.  On  voit 
riaitre  enfin  sur  la  fin ,  et  comme  dans  !e  sein 
de  ces  monarchies,le  règnes///  Fils  de  l'homme, 
A  ce  nom  vous  reconnoissez  Jésus  -  Christ  ; 
mais  ce  règne  du  Fils  de  l'homme  est  encore 

K    3 


220  Discours  sur  l'Histoire 

appelé  le  règne  des  saints  du  Très-Haut, ,T ou  s 
les  peuples  sont  soumis  à  ce  grand  et  pacifi- 
que royaume  :  l'éternité  lui  est  promise,  et  il 
doit  être  le  seul  dont  la  puissance  ne  passera 
pas  à  un  autre  empire. 

Quand  viendra  ce  Fils  de  l'homme  ,  et  ce 
Christ  tant  désiré  ,  et  comment  il  accomplira 
l'ouvrage  qui  lui  est  commis,  c'est-à-dire,  la 
rédemption  du  genre  humain  ,  Dieu  le  dé- 
couvre manifestement  à  Daniel.  Pendant  qu'il 
est  occupé  de  la  captivité  de  son  peuple  dans 
Babylone  ,  et  des  soixante  et  dix  ans  dans  les- 
quels Dieu  a  voit  voulu  la  renfermer;  au  milieu 
Vm.  ix.  des  vœux  qu'il  fait  pour  la  délivrance  de  ses 
*o.  etc.  frères ,  il  est  tout-à-coup  élevé  à  des  mystères 
plus  hauts.  Il  voit  un  autre  nombre  d'années, 
et  une  autre  délivrance  bien  plus  importante  . 
Au  lieu  des  septante  années  prédites  par  Jé- 
rémie,  il  voit  septante  semaines ,  à  commencer 
depuis  Fordonnance  donnée  par  Artaxerxe  à 
la  longue  main  ,  la  vingtième  année  de  son 
règne,  pour  rebâtir  la  ville  de  Jérusalem.  Là 
est  marquée  en  termes  précis  ,  sur  la  fin  de 
nu.  14.  ces  semaines ,  la  rémission  des  péchés ,  le  règne 
éternel  de  la  justice  ,  P entier  accomplissement 
des  prophéties  ,  et  l'onction  du  Saint  des 
saints.  Le  Christ  doit  faire  sa  charge ,  et  pa- 
rqitre  comme  conducteur  du  peuple  après  69 
semaines.  Après  69  semaines  (  car  le  pro- 
ie/?, as  26.  phète  le  répète  encore  )  le  Christ  doit  être 
mis  à  mort:  il  doit  mourir  de  mort  violente  , 
il  faut  qu'il  soit  immolé  ,  pour  accomplir  les 
mystères.  Une  semaine  est  marquée  entre  les 
autres,  et  c'est  la  dernière  et  la  soixante  et 


Universelle.  221 

dixième  :  c'est  celle  où  le  Christ  sera  immolé ,    Dan.  rx. 
où  l'alliance  sera  confirmée  ,  et  au  milieu  de  *7' 
laquelle  l'hostie  et  les  sacrifices  seront  abolis  ; 
sans  doute  par  la  mort  du  Christ  ,  car  c'est 
ensuite  de  la  mort  du  Christ  que  ce  change- 
ment est  marqué.  Après  cette  mort  du  Christ md.it.*;. 
et  l'abolition  des  sacrifices  ,   on  ne  voit  plus 
qu'horreur  et  confusion  ,  on  voit  la  ruine  de 
la  Cité  sainte  et  du  sanctuaire  ;  un  peuple  et 
un   capitaine    qui  vient  pour  tout   perdre  ; 
V abomination  dans  le  temple  ;  la  dernière  et 
irrémédiable  désolation  du  peuple  ingrat  en- 
vers son  Sauveur. 

Nous  avons  vu  que  ces  semaines  ,  réduites 
en  semaines  d'années ,  selon  l'usage  de  l'Ecri- 
ture, font  490  ans,  et  nous  mènent,  précisé- 
ment depuis  la  vingtième  année  d'Artaxerxe, 
à  la  dernière  semaine  ;  semaine  pleine  de  mys- 
tères ,  où  Jésus-Christ  immolé  met  fin  par  sa 
mort  aux  sacrifices  de  la  loi ,  et  en  accomplit 
les  figures.  Les  doctes  font  différentes  sup- 
putations pour  faire  cadrer  ce  temps  au  juste. 
Celle  que  je  vous  ai  proposée  est  sans  em- 
barras. Loin  d'oLscurcir  la  suite  de  l'histoire 
des  rois  de  Perse ,  elle  l'éclaircit  ;  quoiqu'il  n'y 
auroit  rien  de  fort  surprenant,  quand  il  se 
trouveroit  quelque  incertitude  dans  les  dates 
de  ces  princes  :  et  huit  ou  neuf  ans  au  plus  , 
dont  on  pourroit  disputer  sur  un  compte  de 
490  ans  ,  ne  feront  jamais  une  importante 
question.  Mais  pourquoi  discourir  davantage  ? 
I)ieu  a  tranché  la  difficulté  ,  s'il  y  en  avoit , 
par  une  décision  qui  ne  souffre  aucune  répli- 
que. Un  événement  manifeste  nous  met  au- 

K  3 


222  Discours  sur  l'Histoire 

dessus  de  tous  les  raiïînemens  des  chronolo- 
gistes  ;  et  la  ruine  totale  des  Juifs ,  qui  a  suivi 
de  si  près  la  mort  de  Notre-Seigncur  ,  fait 
entendre  aux  moins  clair-voyans  1  accomplis- 
sement de  la  prophétie. 

11  ne  reste  plus  qurà  vous  en  faire  remar- 
quer une  circonstance.  Daniel  nous  découvre 
■un  nouveau  mystère.  L'oracle  de  Jacob  nous 
àvoit  appris  que  le  royaume  de  Juda  devoit 
Cesser  à  la  venue  du  Messie  ;  mais  il  ne  nous 
«iisoit  pas  que  cette  mort  seroit  la  cause  de 
la  chute  de  ce  royaume.  Dieu  a  révélé  ce 
secret  important  à  Daniel  \  et  il  lui  déclare  , 
comme  vous  voyez,  que  la  ruine  des  Juifs 
sera  la  suite  de  la  mort  du  Christ  et  de  leur 
méconnoissance.  Marquez,  s'il  vous  plaît ,  cet 
endroit  :  la  suite  des  événemens  vous  en  fera 
bientôt  un  beau  commentaire. 

Vous  voyez  ce  que  Dieu  montra  au  pro- 
phète Daniel ,  un  peu  devant  les  victoires  de 
Cyrus  et  le  rétablissement  du  temple.  Du 
temps  qu'il  se  bâtissoit,  il  suscita  les  prophètes 
Aggee  et  Zacharie  :  et,  incontinent  après,  il 
envoya  Malachie,  qui  devoit  fermer  les  pro- 
phéties de  l'ancien  peuple. 

Que  n'a  pas  vu  Zacharie?  On  diroit  que  le 
livre  des  décrets  divins  étoit  ouvert  à  ce  pro- 
phète ,  et  qu'il  y  ait  lu  toute  l'histoire  du 
peuple  de  Dieu  depuis  la  captivité. 
Zach.xiv.  Les  persécutions  des  rois  de  Syrie  ,  et  les 
guerres  qu'ils  font  à  Juda,  lui  sont  découvertes 
dans  toute  leur  suite.  Il  voit  Jérusalem  prise 
et  saccagée  ;  un  pillage  effroyable  et  des  dé- 
sordres infinis  \  le  peuple  en  fuite  dans  le  dé- 


Universelle.  223 

sert,  incertain  de  sa  condition ,  entre  la  mort 
et  la  vie  ;  à  la  veille  de  sa  dernière  désolation, 
une  nouvelle  lumièrelui  paroilre  tout-à-coup. 
Les  ennemis  sont  vaincus;  les  idoles  sont  ren- 
versées dans  toute  la  Terre  sainte:  on  voit  la 
paix  et  l'abondance  dans  la  ville  et  dans  le 
pays ,  et  le  temple  est  révéré  dans  tout  l'Orient. 

Une  circonstance  mémorable  de  ces  guerres  zathXft. 
est  révélée  au  prophète  ;  c'est  que  Jérusalem  li*' 
devoit  être  trahie  par  ses  enfans ,  et  que  , 
parmi  ses  ennemis  ,  il  se  trouveroit  beaucoup 
de  Juifs. 

Quelquefois  il  voitunelongue  suite  de  pros-    Zaciïx. 
pérîtes  :  Juda  est  rempli  deforce;  les  royaumes  *zach.  x, 
qui  l'ont  oppressé  sont  humiliés  ;  les  voisins16^  „, 
qui  n'ont  cessé  de  le  tourmenter  sont  punis;    zach.ix. 
quelques-uns  sont  convertis  et  incorporés  auj*?.'!.'*' 
peuple  de  Dieu.  Le  prophète  voit  ce  peuple 
comblé  des  bienfaits  divins,  parmi  lesquels  il 
leur  compte  le  triomphe  aussi  modeste  que 
glorieux  du  Roi  pauvre ,  du  Roi  pacifique ,  du 
Roi  Sauveur ,   qui  entre  ,  monté  sur  un  âne  ; 
dans  sa  cille  de  Jérusalem. 

Après  avoir  raconté  les  prospérités ,  il  re~  Zaà.xî. 
prend  ,  dès  l'origine  ,  toute  la  suite  des  maux. 
il  voit  tout  d'un  coup  le  feu  dans  le  temple  ; 
tout  le  pays  ruiné  avec  la  ville  capitale  ;  des 
meurtres  ,  des  violences ,  un  roi  qui  les  auto- 
rise. Dieu  a  pitié  de  son  peuple  abandonné  ;  il 
s'en  rend  lui-même  le  pasteur,  et  sa  protec- 
tion le  soutient.  A  la  lin  il  s'allume  de^  guerres 
civiles  ,  et  les  affaires  vont  en  décadence.  Le  jmj. 
temps  de  ce  changement  est  désigné  par  un 
caractère  certain  ;  et  trois  princes  dégradés 

K  4 


224  Discours  sur  l'Histoire 

en  un  même  mois  en  marquent  le  commen- 
cement. 

Au  milieu  de  ces  malheurs ,  paroit  encore 
un  plus  grand  malheur.  Un  peu  après  ces  di- 
visions, et  dans  les  temps  de  la  décadence  , 
Dieu  est  acheté  trente  deniers  par  son  peuple 
ingrat;  et  le  prophète  voit   tout,   jusqu'au 
Zach.  xi.  champ  du  potier  ou  du  sculpteur  auquel  cet 
xb.  16.  »7:  argent  est  employé.  De  là  suivent  d'extrêmes 
désordres  parmi  lespasteursdu  peuple;  enfin  ils 
sont  aveuglés,  et  leur  puissance  est  détruite. 
Que  dirai-je  de  la  merveilleuse  vision  de 
Zcich.xm.  Zacharie  ,   qui  voit  le  pasteur  frappé  et  les 
ètch.  xu.  brebis  dispersées  ?  Que  dirai-je  du  regard 
que  jette  le  peuple  sur  son  Dieu  qu'il  a  percé , 
et  des  larmes  que  lui  fait  verser  une  mort  plus 
lamentable  que  celle  d'un  fils  unique  et  que 
celle  de  Josias  '(   Zacharie  a  vu  toutes  ces 
choses  :  mais  ce  qu'il  a  vu  de  plus  grand  , 
Za6h.\\.z.  c'est  le  Seigneur  envoyé  par  le  Seigneur  pour 
9' i0'  "'    habiter  dans  Jérusalem  ,  d'où  il  appelle  les 
Gentils  pour  les  agréger  à  son  peuple  ,  et  de- 
meurer au  milieu  deux. 
i.Esdr.m.     Aggée  dit  moins  de  choses;  mais  ce  qu'il 
*2°  dit  est  surprenant.  Pendant  qu'on  bâtit  le  se- 

cond temple  ,  et  que  les  vieillards  qui  avoient 
vu  le  premier  ,  fondent  en  larmes ,  en  com- 
parant la  pauvreté  de  ce  dernier  édifice  avec 
Age.  11.  7. la  magnificence  de  l'autre  ,  le  prophète  ,  qui 
8  *  10'  voit  plus  loin  ,  publie  la  gloire  du  second  tem- 
ple, et  le  préfère  au  premier.  Il  explique  d'où 
viendra  la  gloire  de  cette  nouvelle  maison  ; 
c'est  que  le  Désiré  des  Gentils  arrivera  ;  ce 
Messie  ,  promis  depuis  deux  mille  ans  et  dèe 


Universelle.  225 

l'origine  du  monde  ,  comme  le  Sauveur  des 
Gentils,  paroitra  dans  ce  nouveau  temple.  La 
paix  y  sera  établie  ;  tout  V univers  ému  rendra 
témoignage  à  la  venue  de  son  Rédempteur;  il 
n'y  a  plus  qu'un  peu  de  temps  à  l'attendre,  et 
les  temps  destinés  à  cette  attente  sont  dans 
leur  dernier  période. 

Enfin  le  temple  s'achève  ,  les  victimes  y 
sont  immolées;  mais  les  Juifs  avares  y  offrent 
des  hosties  défectueuses.  Malachie  ,qui  les  en 
reprend,  est  élevé  à  une  plus  haute  considé- 
ration; et,  à  l'occasion  des  offrandes  immondes 
des  Juifs,  il  voit  Yoffrande  toujours  pure  et  Mai.  1.  Mi 
jamais  souillée  gui  sera  présentée  à  Dieu  ,  non 
plus  seulement  comme  autrefois  dans  le  temple 
de  Jérusalem  ,  mais  depuis  le  soleil  levant 
jusqu'au  couchant  ;  non  plus  par  les  Juifs  , 
mais  par  les  Gentils  ,  parmi  lesquels  il  prédit 
que  le  nom  de  Dieu  sera  grand. 

Il  voit  aussi  ,  comme  Aggée  j  la  gloire  du 
second  temple  ,  et  le  Messie  qui  l'honore  de 
sa  présence  :  mais  il  voit ,  en  même  temps , 
que  le  Messie  est  le  Dieu  à  qui  ce  temple  est 
dédié.  J'envoie  mon  ange,  dit  le  Seigneur  ^Md.m.z. 
pour  me  préparer  les  voies  ;  et  incontinent 
cous  verrez  arriver  dans  son  saint  temple  le 
Seigneur  que  vous  cherchez  ,  et  l'Ange  de  l'Al- 
liance que  vous  désirez. 

Un  ange  est  un  envoyé  :  mais  voici  un  en- 
voyé d'une  dignité  merveilleuse  ,  un  envoyé 
qui  a  un  temple  :  un  envoyé  qui  est  Dieu  ,  et 
qui  entre  dans  le  temple  comme  dans  sa  propre 
demeure  ;  un  envoyé  désiré  par  tout  le  peuple, 
qui  vient  faire  une  nouvelle  alliance  .  et  qui 

K  S 


ïï6  Discours  sur  l'Histoibe 
est  appelé ,  pour  cette  Maison,  l'Ange  de  FAI- 
liance  ou  du  Testament. 
r.îai  m.  C'étoit  donc  dans  le  second  temple  que  ce 
'  ' v  •  6*  I)ieu  ,  envoyé  de  Dieu  ,  devoit  paroitre ,  mais 
un  autre  envoyé  précède ,  et  lui  prépare  les 
voies.  Là  nous  voyons  le  Messie  précédé  par 
son  précurseur  Le  caractère  de  ce  précurseur 
est  encore  montré  au  prophète.  Ce  doit  être 
un  nouvel  Elie,  remarquable  par  sa  sainteté  , 
par  l'austérité  de  sa  vie,  par  son  autorité  et 
par  son  zèle. 

Ainsi  le  dernier  prophète  de  l'ancien  peuple 
marque  le  premier  prophète  qui  devoit  venir 
après  lui,  c'est-à-dire,  cet  Elie ,  précurseur 
du  Seigneur  qui  devoit  paroître.  Jusqu'à  ce 
temps,  le  peuple  de  Dieu  n'avoit  point  à  at- 
tendre de  prophète  ;  la  loi  de  Moïse  lui  de- 
voit suffire  ;  et  c'est  pourquoi  Malachie  finit 
Ma?,  m.  par  ces  mots:  Souvenez-vous  de  la  loi  que 
fui  donnée  sur  le  mont  Horeb  à  Moïse  mon 
serviteur ,  pour  tout  Israël.  Je  vous  enverrai 
le  prophète  Elie  ,  qui  unira  les  cœurs  des 
pères  avec  le  cœur  des  enj'ans ,  qui  montrera  à 
e.éux-ci  ce  qu'ont  attendu  les  autres. 

A  cette  loi  de  Moïse  ,  Dieu  avoit  joint  les 
prophètes  qui  avoient  parlé  en  conformité  , 
et  l'histoire  du  peuple  de  Dieu  faite  par  les 
mêmes  prophètes  ,  dans  laquelle  étoient  con- 
firmées ,  par  des  expériences  visibles ,  les  pro- 
messes et  les  menaces  de  la  loi.  Tout  étoit 
soigneusement  écrit  ,  tout  étoit  digéré  par 
l'ordre  des  temps  ;  et  voilà  ce  que  Dieu  laissa 
pour  l'instruction  de  son  peuple,  quand  il  fit 
cesser  les  prophéties. 


Universelle.  227 

De  telles  instructions  firent  un  grand  chan-^  J^ 
gement  dans  les  mœurs  des  Israélites.  Ils  n'a- du  second. 
voient  plus  besoin  ni  d'apparition  ,  ni  de  pré-temp  *' 
diction  manifeste  j  ni  de  ces  prodiges  inouïs 
que  Dieu  faisoit  si  souvent  pour  leur  salut. 
Les  témoignages  qu'ils  avoient  reçus  leursuf- 
fisoient  ;  et  leur  incrédulité  ,  non-seulement 
convaincue  par  l'événement ,  mais  encore  si 
souvent  punie  ,  les  avoit  enfin  rendus  dociles. 
C'est  pourquoi  ,  depuis  ce  temps,  on  ne  les 
voit  plus  retourner  à  l'idolâtrie,  à  laquelle  ils 
étoient  si  étrangement  portés.  Ils  s'étoient 
trop  mal  trouvés  d'avoir  rejeté  le  Dieu  de 
leurs  pères.  Ils  se  souvenoient  toujours  de  Na- 
Luchodonosor  ,  et  de  leur  ruine  si  souvent 
prédite  dans  toutes  ses  circonstances,  et  tou- 
tefois plutôt  arrivée  qu'elle  n'avoit  été  crue. 
Ils  n'étoient  pas  moins  en  admiration  de  leur 
rétablissement  fait ,  contre  toute  apparence  , 
dans  le  temps  et  par  celui  qui  leur  avoit  éié 
marqué.  Jamais  ils  ne  voyoient  le  second 
temple  sans  se  souvenir  pourquoi  le  premier 
avoit  été  renversé  ,  et  comment  celui-ci  avoit 
été  rétabli  :  ainsi  ils  se  confirmoient  dans  la 
foi  de  leurs  écritures,  auxquelles  tout  leur  état 
iendoii  témoignage. 

On  ne  vit  plus  parmi  eux  de  faux  prophètes. 
Ils  s'étoient  défaits  tout  ensemble  de  la  pente 
qu'ils  avoient  à  les  croire,  et  de  celle  qu'ils 
avoient  à  l'idolâtrie.  Zacharie  avoit  prédit ,  zach.  xm. 
par  un  môme  oracle,  aue  ces  deux  choses  leur*'3'**5 
arriveraient.  Sa  prophétie  eut  un  manifeste 
accomplissement.  Les  faux  prophètes  cessèrent 
sous  le  second  temple  :  le  peuple  ,  rebuté  de 

K  6' 


228  Discours  sur  l'Histoire 

leurs  tromperies,   n'étoit  plus  en  état  de  les 
écouter.  Les  vrais  prophètes  de  Dieu  étoient 
lus  et  relus  sans  cesse:  il  ne  leur  falloit  point 
de  commentaire,  et  les  choses  qui  arri voient 
tous  les  jours,  en  exécution  de  leurs  prophé- 
ties ,  en  étoient  de  trop  fidèles  interprètes. 
i*. xh.  ii.     En  effet,  tous  leurs  prophètes  leur  avoient 
xii3i.  18.  promis  une  paix  profonde.  On  lit  encore  avec 
S.  k)U2*;  j^re ia  belle  peinture  que  font  lsaïe  et  Ezéchiel 
ïV.uvî".^8  bienheureux  temps  qui  dévoient  suivre  la 
captivité  de  Babylone.  Toutes  les  ruines  sont 


JLV.  etc. 


*xxvi.    réparées  ,  les  villes  et  les  bourgades  sont  ma- 

xxxvin.     Kc         '  ,      .         ,  *>, 

».  13.  13  gnihquement  rebâties  ,  Je  peuple  est  mnom- 

*T  Erable  ,  les  ennemis  sont  à  bas  ,  l'abondance 

est  dans  les  villes  et  dans  la  campagne  ;  on  y 
voit  la  joie  ,  le  repos,  et  enfin  tous  les  fruits 
*r..XLvi.  d'une  longue  paix.  Dieu  promet  de  tenir  son 
**  peuple  dans  une  durable  et  parfaite  tranquil- 

lité :  ils  en  jouirent  sous  les  rois  de  Perse. Tant 
que  cet  empire  se  soutint ,  les  favorables  dé- 
crets de  Cyrus ,   qui  en  étoit  le  fondateur  , 
assurèrent  le  repos  des  Juifs.  Quoiqu'ils  aient 
été  menacés  de  leur  dernière  ruine  sous  As- 
suérus,  quel  qu'il  soit,  Dieu,  fléchi  par  leurs 
-Est?,  iv.  larmes  ,  changea  tout-à-coup  le  cœur  du  roi  , 
vniVîx.  et  **ra  une  vengeance  éclatante  d'Aman  leur 
xxvfTla  enneroi.  Hors  de  cette  conjoncture ,  qui  passa 
»7j  XL. '9.  si  vite,  ils  furent  toujours  sans  crainte.  Ins- 
«t.  '       'traits  par  leurs  prophètes  à  obéir  aux  rois  à 
qui  Dieu  les  avoit  soumis,  leur  fidélité  fut 
inviolable.  Aussi  furent-ils  toujours  doucement 
traités.   A  la  faveur  d'un  tribut  assez  léger 
qu'ils  payoient  à  leurs  souverains  ,  qui  étoient 
plutôt  leurs  prolecteurs  que  leurs  niaitrestiTs 


Universelle.  22g 

vivoient  selon  leurs  propres  lois.  La  puissance 
sacerdotale  fut  conservée  en  son  entier  :  les 

Eontifes  conduisoient  le  peuple  :  le  conseil  pu- 
lic  ,  établi  premièrement  par  Moïse  ,   avoit 
toute  son  autorité  ,  et  ils  exerçoient  entr'eux 
la  puissance  de  vie  et  de  mort ,  sans  que  per- 
sonne  se  mèlàt  de  leur  conduite.  Les  rois»-E«*.vn. 
l'ordonnoient  ainsi.  La  ruine  de  l'empire  des idseph.ata. 
Perses  ne  changea  point  leurs  affaires.  Alexan-  COnuAp. 
dre  respecta  leur  temple  ,  admira  leurs  pro- 
phéties, et  augmenta  leurs  privilèges,  llseurent 
un  peu  à  souffrir  sous  ses  premiers  successeurs. 
Ptolomée,  fils  de  Lagus,  surprit  Jérusalem  ,    wd.Ant. 
et  emmena  en  Egypte  cent  mille  captifs  ;  mais  c*,«.%'.  ' 
il  cessa  bientôt  de  les  haïr.  Lui-même  les  fit 
citoyens  d'Alexandrie,  capitale  de  son  royau- 
me, ou  plutôt  il  leur  confirma  le  droit  qu'A- 
lexandre leur  y  avoit  déjà  donné;  et  ne  trou- 
vant rien  dans  tout  son  état  de  plus  fidèle 
que  les  Juifs,  il  en  remplit  ses  armées,  et  leur 
confia  ses  places  les  plus  importantes.  Si  les    nid.An$. 
Lagides  les  considérèrent,  ils  furent  encore  cont*A% 
mieux  traités  des  Séleucides    sous  l'empire 
desquels  ils  vivoient.  Séleucus  Nicanor  ,  chef 
de  cette  famille,  les  établit  dans  Antioche;  et 
Aniiochus-le-dieu,  son  petit-fils  ,  les  ayant 
fait  recevoir  dans  toutes  les  villes  de  l'Asie 
mineure,  nous  les  avons  vus  se  répandre  dans 
toute  la  Grèce,  y  vivre  selon  leur  loi  ,   et  y 
jouir  des  mêmes  droits  que  les  autres  citoyens, 
comme  ils  faisoient  dans  Alexandrie  et  dans 
Antioche.  Cependant  leur  loi  est  tournée  en    j0^pn. 
grec  par  les  soins  de  Ptolomée  Philadelphe  ,ar&ïï!\. 
roi  d'Egypte.  La  religion  judaïque  est  connue^-  corJ* 


s3o  Discours  sur  l'Histoire 
parmi  les  Gentils;  le  temple  de  Jérusalem  est 
enrichi  par  les  dons  des  rois  et  des  peuples  ; 
les  Juifs  vivent  en  paix  et  en  liberté  sous  la 
puissance  des  rois  de  Syrie  ,  et  ils  n'avoient 
guère  goûté  une  telle  tranquillité  sous  leurs 
propres  rois. 

Elle  sembloit  devoir  être  éternelle,  s'ils  ne 
l'eussent  eux-mêmes  troublée  par  leurs  dis- 
sentions. Il  y  avoit  trois  cents  ans  qu'ils  jouis- 
soient  de  ce  repos  tant  prédit  par  leurs  pro- 
phètes, quand  l'ambition  et  les  jalousies  qui 
se  mirent    parmi    eux  les  pensèrent  perdre. 
t.Mach.i.  Quelques-uns  des  plus  puissans  trahirent  leur 
"i.'?w!Si.  peuple  pour  flatter  les  rois  ,  ils  voulurent   se 
lu'.  i\V'iô.' rendre  illustres  à  la  manière  des  Grecs,   et 
16.  eu.      préférèrent  celte  vaine  pompe  à  la  gloire  solide 
que  leur  acquéroit  parmi  leurs  citoyens  1  ob- 
servance des  lois  de  leurs  ancêtres.  Us  célé- 
brèrent des  jeux  comme  les  gentils.  Cette  nou- 
veauté éblouit  les  yeux  du  peuple;  et  l'idolâ- 
trie ,  revêtue  de  cette  magnificence  ,  parut 
belle  à  beaucoup  de  Juifs.  A  ces  changemens  , 
se  mêlèrent  les  disputes  pour  le  souverain  sa- 
cerdoce ,  qui  étoit  la  dignité  principale  de  la 
nation.  Les  ambitieux  s'attachoient  aux  rois  de 
Syrie  pour  y  parvenir,  et  celte  dignité  sacrée 
fut  le  prix  de  la  flatterie  de  ces  courtisans.  Les 
jalousies  et  les  divisions  des  particuliers  ne 
tardèrent  pas  à  causer,  selon  la  coutume,  de 
grands  malheurs  à  tout  le  peuple.  Antiochus 
l'illustre,  roi  de  Syrie,  conçut  le  dessein  de 
perdre  ce  peuple  divisé,  pour  profiter  de  ses 
Dm.  vu.  richesses.  Ce  prince  parut  alors  avec  tous  les 
J?ioS iT Ï."  caractères  que  Daniel  avoit  marqués  :  ambi- 

»o-  24.  a5. 


Universelle.  soi 

tieux  ,  avare.,  artificieux,  cruel,  insolent  ,xP^.^. 
impie,  insensé  ,  enflé  de  ses  victoires,  et  puisxxxi/!,, 
irrité  de  ses  pertes.  Il  entre  dans  Jérusalem  !£"X."*. 
en  état  de  tout  entreprendre  :  les  factions  desx- 
Juifs  ,  et  non  pas  ses  propres  forces  ,  l'enhar- 
dissoient  ;   et  Daniel  l'avoit  ainsi  prévu.  Il  pJn.  viu. 
exerce  des  cruautés  inouies  :  son  orgueil  Tern-  **• 
porte  aux  derniers  excès,  et  il  vomit  des  blas- 
phèmes contre  le  Très-Haut ,  comme  favoit 
prédit  le  même  prophète.  En  exécution  de  ces  Dan-  vu. 
prophéties,  et  à  cause  des  péchés  du  peuple,  vin!  as.' 

\       k  ,  '.  ,         r  i        T        Dan.  y,m- 

la  force  lui   est  donnée  contre   le  sacrifice  „.  ia.  13. 
perpétuel.  11  profane  le  temple  de  Dieu  que14, 
les  rois  ses  ancêtres  avoient  révéré  :  il  le  pille , 
et  répare,  par  les  richesses  qu'il  y  trouve,  les 
ruines  de  son  trésor  épuisé.  Sous  prétexte  éè)-Mach.i. 
rendre  conformes   les  mœurs  de  ses  sujets,    t.Mach. 
et  en  effet  pour  assouvir  son  avarice  en  pillant 
toute  la  Judée,  il  ordonne  aux  Juifs  d'adorer 
les  mêmes  dieux  que  les  Grecs  :  sur-tout  il 
veut  qu'on  adore  Jupiter  olympien,  dont  il 
place  l'idole  dans  le  temple  même  ;  et  plus 
impie  que  Nabuchodonosor ,  il  entreprend  de 
détruire  les  fêtes  ,  la  loi  de  Moïse  ,  les  sacri- 
fices ,  la  religion  ,  et  tout  le  peuple.  Mais  les 
succès  de  ce  prince  avoient  leurs  bornes  mar-- 
quées  par  les  prophéties.  Mathathias  s'oppose 
à  ses  violences  ,  et  réunit  les  gens  de   bien. 
Judas  Machabée  son  fils ,  avec  une  poignée  Dan.  vii. 
de  gens,  fait  des  exploits  inouis,  et  purifie  leît 
temple    de   Dieu  trois  ans  et  demi  après  sa  Pr0Tiïb.'de 
profanation  ,  comme  avoit  prédit  Daniel.  B £/Vîfvî! 
poursuit  les  Iduméens  et  tous  les  autres  gentils11- 
qui  se  joignent  à  Antiochus  ;  et,  leur  ayant 


232  Discours  sur  l'Histoire 

pris  leurs  meilleures  places,  il  revient  victo- 
ix.ixin.rieux   et  humble,   tel  que  Pavoit  vu  Isaïe  , 
iv/7ô' v.  chantant  les  louanges  de  Dieu  ,  qui  avoit  livré 
3^  «6.  as.  en  ses  mains  les  ennemis  de  son  peuple  ,  et 
encore  tout  rouge  de  leur  sang.  II   continue 
ses  victoires  ,  malgré  les  armées  prodigieuses 
d«j«.  vin.  des   capitaines   d'Antiochus.    Daniel   n'avoit 
,4'  donné  que  six  ans   à  ce  prince  impie  pour 

tourmenter  le  peuple  de  Dieu  ;  et  voilà  qu'au 
terme  préfix ,  il  apprend  à  Ecbatane  les  faits 
i.  Mach.  héroïques  de  Judas.  Il  tombe  dans  une  pro- 
vi.  a.  ix.  foncje  mélancolie,  et   meurt,  comme  avoit 
prédit  le  saint  prophète  ,  misérable  ,    mais 
Dan.  vin. non  de  main  d'homme,  après  avoir  reconnu  , 
aS*  mais  trop  tard  ,  la  puissance  du  Dieu  d'Is- 

raël. 

Je  n'ai  plus  besoin  de  vous  raconter  de 
quelle  sorte  ses  successeurs  poursuivirent  la 
guerre  contre  la  Judée  ,  ni  la  mort  de  Judas 
son  libérateur ,  ni  les  victoires  de  ses   deux 
frères  Jonathas   et  Simon  ,    successivement 
souverains  pontifes  ,  dont  la  valeur  rétablit  la 
gloire  ancienne  du  peuple  de  Dieu.  Ces  trois 
grands  hommes  virent  les  rois  de  Syrie  et  tous 
les  peuples  conjurés  contr'eux  ;   et  ,  ce  qui 
étoit  de  plus  déplorable,  ils  virent  à  diverses 
fois  ceux  de  Juda  même  armés  contre  leur 
patrie  et  contre  Jérusalem  :  chose  inouïe  jus- 
qu'alors, mais  expressément  marquée  par  les 
Zach.xrv. prophètes.  Au  milieu  de  tant  de  maux,  la 
4 •  *r  ,  i  confiance  qu'ils  eurent  en  Dieu  les  rendit  in- 
xa.  ix.  xi.  trépides  et  invincibles.  Le  peuple  tut  toujours 
xvf/"  a    heureux  sous  leur  conduite;  et  enfin,  du  ternes 
ivM22h<tdc  Simon  ,  affranchi  du  joug  des  gentils ,  il 


f. 


Universelle.  233 

se  soumit  à  lui  et  à  ses  enfans  ,  du  consente- 
ment des  rois  de  Syrie. 

Mais  Facte  par  lequel  le  peuple  de  Dieu 
transporte  à  Simon  toute  la  puissance  publi- 
que ,  et  lui  accorde  les  droits  royaux ,  est 
remarquable.  Le  décret  porte  qu'il  en  jouira    ^.Mach. 

1        .  .  ,  .,   /      •  i    y  5  •/  •  XIV.  41. 

lui  et  sa  postérité  jusqu  a  ce  qu  il  çienne  un 
fidèle  et  véritable  prophète. 

Le  peuple ,  accoutumé  dès  son  origine  à  un 
ouvernement  divin  ,  et  sachant  que  ,  depuis 
e  temps  que  David  avoit  été  mis  sur  le  trône 
par  ordre  de  Dieu  ,  la  souveraine  puissance 
appartenoit  à  sa  maison ,  à  qui  elle  devoit  être 
à  la  fin  rendue  au  temps  du  Messie  ,  mit  ex- 
pressément cette  restriction  au  pouvoir  qu'il 
donna  à  ses  pontifes  ,  et  continua  de  vivre 
sous  eux  dans  l'espérance  de  ce  Christ  tant  de 
fois  promis. 

C'est  ainsi  que  ce  royaume  absolument  libre 
usa  de  son  droit,  et  pourvut  à  son  gouver- 
nement. La  postérité  de  Jacob  ,  par  la  tribu 
de  Juda  et  par  les  restes  qui  se  rangèrent 
sous  ses  étendards  ,  se  conserva  en  corps 
d'état ,  et  jouit  indépendamment  et  paisible- 
ment de  la  terre  qui  lui  avoit  été  assignée. 

En  vertu  du  décret  du  peuple  dont  nous 
venons  de  parler,  Jean  Hircan,fils  de  Simon, 
succéda  à  son  père.  Sous  lui  les  Juifs  s'agran-    F^ech. 
dissent  par  des  conquêtes  considérables.  Ils^i'5354* 
soumettent  Samarie   (  Ezéchiel   et  Jérémie.JrXXX1, 
l'avoient  prédit)  ,  ils  dorhptent  les  Iduméens,*;**"*-*- 
les  Philistins  ,  et  les  Ammonites  leurs  perpé-  £«****• ant- 

1  •  1  1  .1  X11I.  8.  17. 

tuels  ennemis;  et  ces  peuples  embrassent  leur  18. 
religion  (  Zacharie  l'avoit  marqué  ).  Enfin  ,1.? 


Zach.lX. 

tu. 


234  Discours  sur  l'Histoire 

malgré  la  haine  et  la  jalousie  des  peuples  qui 
les  environnent ,  sous  l'autorité  de  leurs  pon- 
tifes qui  deviennent  enfin  leurs  rois ,  ils  fon- 
dent le  nouveau  royaume  des  Asmonéens  ou 
des  Machabées  ,  plus  étendu  que  jamais ,  si  on 
en  excepte  les  temps  de  David  et  de  Salomon. 
Voilà  en  quelle  manière  le  peuple  de  Dieu 
subsista  toujours  parmi  tant  de  changemens  ; 
et  ce  peuple  tantôt  châtié  et  tantôt  consolé 
dans  ses  disgrâces,  par  les  différenstraitemens 
qu'il  reçoit  selon  ses  mérites,  rend  un  témoi- 
gnage public  à  la  Providence  qui  régit  le 
monde. 

Mais,  en  quelque  état  qu'il  fût ,  il  vivoit 
toujours  en  attente  des  temps  du  Messie  ,  où 
il  attendoit  de  nouvelles  grâces  plus  grandes 
que  toutes  celles  qu'il  avoit  reçues  :  et  il  n'y 
a  personne  qui  ne  vo\e  que  cette  foi  du  Messie 
et  de  ses  merveilles,  qui  dure  encore  aujour- 
d  hui  parmi  les  Juifs,  leur  est  venue  de  leurs 
patriarches  et  de  leurs  prophètes,  dès  l'ori- 
Joseph.  i.n*ne  ^e  leur  nation.  Car,  dans  cette  longue 
cont-APion- suite  d'années  où  eux-mêmes  reconnoissoient 
que  ,  par  un  conseil  de  la  Providence  ,  il  ne 
s'élevoit  plus  parmi  eux  aucun  prophète  ,  et 
que  Dieu  ne  leur  faisoit  point  de  nouvelles 
prédictions  ni  de  nouvelles  promesses,  cette 
foi  du  Messie  qui  devoit  venir  étoit  plus  vive 
que  jamais.  Elle  se  trouva  si  bien  établie  , 
quand  le  second  temple  fut  bâti ,  qu'il  n'a  plus 
fallu  de  prophète  pour  y  confirmer  le  peuple. 
Ils  vivoient  sous  la  foi  des  anciennes  prophé- 
ties qu'ils  avoient  vu  s'accomplir  si  précisé- 
ment à  leurs  yeux  en  tant  de  chefs  :  le  reste  > 


Universelle.  235 

depuis  ce  temps,  ne  leur  a  jamais  paru  dou- 
teux, et  ils  n'avoient  point  de  peine  à  croire 
que  Dieu,  si  fidèle  en  tout,  n'accomplit  en- 
core en  son  temps  ce  qui  regardoit  le  Mes-* 
sie ,  c'est-à-dire,  la  principale  de  ses  pro- 
messes et  le  fondement  de  toutes  les  autres. 

En  effet,  toute  leur  histoire,  tout  ce  qui  leur 
arrivoit  de  jour  en  jour,  netoit  qu'un  per- 
pétuel développement  des  oracles  que  le  Saint- 
Esprit  leur  avoit  laissés.  Si ,  rétablis  dans  leur 
terre  après  la  captivité  ,  ils  jouirent  durant 
3oo  ans  d'une  paix  profonde  ;  si  leur  temple 
fut  révéré  et  leur  religion  honorée  dans  tout 
l'Orient  ;  si  enfin  leur  paix  fut  troublée  par 
leurs  disseniions  ;  si  ce  superbe  roi  de  Syrie  fit 
des  efforts  inouïs  pour  les  détruire  ;  s'il  pré- 
valut quelque  temps;  si  un  peu  après  il  fut 
puni  ;  si  la  religion  judaïque  et  tout  le  peuple 
de  Dieu  fut  relevé  avec  un  éclat  plus  mer- 
veilleux que  jamais  ,  et  le  royaume  de  Juda 
accru  sur  la  fin  des  temps  par  de  nouvelles 
conquêtes  :  vous  avez  vu  ,  Monseigneur  ,  que 
tout  cela  se  trouvoil  écrit  dans  leurs  prophè- 
tes. Oui,  tout  y  étoit  marqué,  jusqu'au  temps 
que  dévoient  durer  les  persécutions,  jusqu'aux 
lieux  ou  se  donnèrent  les  combats,  jusqu'aux 
terres  qui  dévoient  être  conquises. 

Je  vous  ai  rapporté  en  gros  quelque  chose 
de  ces  prophéties  :  le  détail  seroit  la  matière 
d'un  plus  long  discours.  Je  ne  veux  \ous 
donner  ici  qu'une  première  teinture  de  ces 
vérités  importantes,  qu'on  reconnoît  d'autant 
plus  qu'on  entre  plus  avant  dans  le  partieu- 
rcmarquerai  seulement  ici  que   les 


plus  quJ 
lier.  Je 


236         Discours  sur  l'Histoire 
prophéties  du  peuple  de  Dieu  ont  eu  ,  durant 
tous  ces  temps,  un  accomplissement  si  mani- 
feste ,  que  depuis,  quand  les  païens  mêmes  , 
Porph.  ^ quand  un  Porphyre,  quand  un  Julien  l'apos- 
id.  Porph.  tat,  ennemis  d  ailleurs  des  Lcntures,ont  voulu 
'cyuhhfy. donner  des  exemples  de  prédictions  prophé- 
h7n}'inJu~  tiques,  ils  les  ont  été  chercher  parmi  les  Juifs. 
Et  je  puis  même  vous  dire  avec  vérité,  que 
si  durant  cinq  cents  ans  le  peuple  de  Dieu 
fut  sans  prophète  ,  tout  l'état  de  ces  temps 
étoit  prophétique  :  l'œuvre  de  Dieu  s'achemi- 
noit ,  et  les  voies  se  préparoient  insensible- 
ment à  Tentier  accomplissement  des  anciens 
oracles. 

Le  retour  de  la  captivité  deBabylone  n'étoit 
qu'une  ombre  de  la  liberté  et  plus  grande  et 
plus  nécessaire ,  que  le  Messie  devoit  apporter 
aux  hommes  captifs  du  péché.  Le  peuple  dis- 
persé en  divers  endroits;  dans  la  haute  Asie, 
dans  l'Asie  mineure  ,  dans  l'Egypte,  dans  la 
Grèce  même  ,  commençoit  à  faire  éclater 
parmi  les  Gentils  le  nom  et  la  gloire  du  Dieu 
d'Israël.  Les  Ecritures,  qui  dévoient  un  jour 
être  la  lumière  du  monde  ,  furent  mises  dans 
la  langue  la  plus  connue  de  l'univers  :  leur 
antiquité  est  reconnue.  Pendant  que  le  temple 
est  révéré,  et  les  Ecritures  répandues  parmi 
les  Gentils  ,  Dieu  donne  quelque  idée  de  leur 
conversion  future  ,  et  en  jette  de  loin  les  fon- 
démens. 

Ce  qui  se  passoit  même  parmi  les  Grecs 
étoit  une  espèce  de  préparation  à  la  connois- 
sance  de  la  vérité.  Leurs  philosophes  connu- 
rent que  le  monde  ctoil  régi  par  un  Dieu  bien 


Universelle.  2^7 

différent  de  ceux  que  le  vulgaire  adoroit ,  et 
qu'ils  servoient  eux-mêmes  avec  le  vulgaire. 
Les  histoires  grecques  font  foi  que  cette  phi- 
losophie venoit  d'Orient,  et  des  endroits  où 
les  Juifs  avoientété  dispersés. Mais  de  quelque 
endroit  qu'elle  soit  venue,  une  vérité  si  im- 
portante répandue  parmi  les  Gentils,  quoique 
combattue  ,  quoique  mal  suivie  même  par 
ceux  qui  l'enseignoient  ,  commençoit  à  ré- 
veiller le  genre  humain  ,  et  fournissoit  par 
avance  des  preuves  certaines  à  ceux  qui  dé- 
voient un  jour  le  tirer  de  son  ignorance. 

Comme  toutefois  la  conversion  de  la  genti- 
lité  étoit  une  œuvre  réservée  au  Messie ,  et 
le  propre  caractère  de  sa  venue  ,  l'erreur  et 
l'impiété  prévaloient  par-tout.  Les  nations  les 
plus  éclairées  et  les  plus  sages ,  les  Chaldéens , 
les  Egyptiens ,  les  Phéniciens ,  les  Grecs  ,  les 
Romains,  étoient  les  plus  ignorans  et  les  plus 
aveugles  sur  la  religion  :  tant  il  est  vrai  qu'il 
y  faut  être  élevé  par  une  grâce  particulière 
et  par  une  sagesse  plus  qu'humaine.  Qui  ose- 
roit  raconter  les  cérémonies  des  dieux  im- 
mortels et  leurs  mystères  impurs  'i  Leurs 
amours  ,  leurs  cruautés  ,  leurs  jalousies  ,  et 
tous  leurs  autres  excès  ,  étoient  le  sujet  de 
leurs  fêtes ,  de  leurs  sacrifices  ,  des  hymnes 
qu'on  leur  chantoit,  et  des  peintures  que  l'on 
consacroit  dans  leurs  temples.  Ainsi  le  crime 
étoit  adoré  et  reconnu  nécessaire  au  culte 
des  dieux.  Le  plus  grave  des  philosophes  dé-  vut.u 
fend  de  boire  avec  excès  ,  si  ce  n'étoit  dans  ef!' 
les  fêtes  de  Bacchus  et  à  l'honneur  de  ce  dieu. 
Ln  autre,  après  avoir  sévèrement  blâmé  toutes prQ\'li  YlL 


2 38  Discours  sur  l'Histoire 

les  images  mal-honnêtes,  en  excepte  celles  des 
dieux  qui  vouloient  être  honorés  par  ces  infa- 
Baruch.vi.mïes.  On  ne  peut  lire  ,  sans  étonnement  ,  les 
HmS.'f'i.  honneurs  qu'il  falloit  rendre  à  Vénus  ,  et  les 
snab.  i.  is.  prostitutions  qui  étoient  établies  pourPadorer. 
La  Grèce ,  toute  polie  et  toute  sage  qu'elle 
étoit  9  avoit  reçu  ces  mystères  abominables. 
Athen.  hb.JJans  les  affaires  pressantes  ,  les  particuliers 
et  les  républiques  vouoient  à  Vénus  des  courti- 
sanes ;  et  la  Grèce  ne  rougissoit  pas  d  attribuer 
son  salut  aux  prières  quelles  faisoient  à  leur 
déesse.  Après  la  défaite  de  Xerxès  et  de  ses 
formidables  armées,  on  mit  dans  le  temple  un 
tableau  où  étoient  représentés  leurs  vœux  et 
leurs  processions  ,  avec  cette  inscription  de 
Simonides,  poète  fameux  :  Celles-ci  ont  prié 
la  déesse  Vénus  qui ,  pour  V amour  d'elles  ,  a 
sauvé  la  Grèce, 

S'il  falloit  adorer  l'amour ,  ce  devoit  être 
du  moins  l'amour  honnête  :  mais  il  n'en  étoit 
pas  ainsi.  Solon  ,  qui  le  pourroit  croire  ,  et 
qui  attendroit  d'un  si  grand  nom  une  si  grande 
fW*  infamie?  Solon  ,  dis— je  ,  établit  à  Athènes  le 
temple  de  Vénus  la  prostituée  ,  ou  de  l'amour 
impudique.  Toute  la  Grèce  étoit  pleine  de 
temples  consacrés  à  ce  dieu  ,  et  l'amour  con- 
jugal n'en  avoit  pas  un  dans  tout  le  pays. 

Cependant  ils  détestoient  l'adultère  dans  les 
hommes  et  dans  les  femmes:  la  société  conju- 
gale étoit  sacrée  parmi  eux.  Mais  quand  ils 
s'appliquoient  à  la  religion  ,  ils  paroissoient 
comme  possédés  par  un  esprit  étranger ,  et 
leur  lumière  les  abandonnoit. 

La  gravité  romaine  n'a  pas  traité  la  religion 


F 


Universelle.  209 

lus  sérieusement ,  puisqu'elle  eonsacroit  à 
'honneur  des  dieux  les  impuretés  du  théâtre 
et  les  sanglans  spectacles  des  gladiateurs  , 
c'est-à-dire  ,  tout  ce  qu'on  pouvoit  imaginer 
de  plus  corrompu  et  de  plus  barbare. 

Mais  je  ne  sais  si  les  folies  ridicules  qu'on 
mèloit  dans  la  religion  ,  n'étoient  pas  encore 
plus  pernicieuses  ,  puisqu'elles  lui  attiroient 
tant  de  mépris.  Pouvoit-on  garder  le  respect 
qui  est  dû  aux  choses  divines  ,  au  milieu  des 
impertinences  que  contenoient  les  fables,  dont 
la  représentation  ou  le  souvenir  faisoient  une 
si  grande  partie  du  culte  divin  ?  Tout  le  ser- 
vice public  n'étoit  qu'une  continuelle  profa- 
nation ,  ou  plutôt  une  dérision  du  nom  de 
Dieu  :  et  il  îalloit  bien  quJil  y  eût  quelque 
puissance  ennemie  de  ce  nom  sacré,  qui,  ayant 
entrepris  de  le  ravilir  ,  poussât  les  hommes  à 
l'employer  dans  des  choses  si  méprisables  ,  et 
même  à  le  prodiguer  à  des  sujets  si  indignes. 
11  est  vrai  que  les  philosophes  avoient  à  la 
fin  reconnu  qu'il  y  avoit  un  autre  Dieu  que 
ceux  que  levulgaire  adoroit  :  mais  ils  n'osoient 
l'avouer.  Au  contraire,  Socrate  donnoit  pour  Xenoph. 
maxime  qu'il  failoit  que  chacun  suivit  la  reli-™ 
gion  de  son  pays.  Platon,  son  disciple  ,  qui  plcw.^. 
voyoit  la  Grèce  et  tous  les  pays  du  monde 
remplis  d'un  culte  insensé  et  scandaleux  ,  ne 
laisse  pas  de  poser  comme  un  fondement  de 
«a  république ,  quil  ne  Jaut  jamais  rien  chan- 
ger dans  la  religion  qu'un  trouve  établie  ,  et 
fue  c'est  avoir  perdu  le  sens  que  d'y  penser. 
)es  philosophes  si  graves,  et  qui  ont  dit  de  si 
belles  choses  sur  la  nature  divine  ,  n'ont  osé 


240  Discours  sur  i/Histoire 

s'opposer  à  l'erreur  publique ,  et  ont  désespéré 
jtpoi.Soe.  de  la  pouvoir  vaincre.  Quand  Socrate  fut  ac- 
n -Xenoph.'  çu$ë  de  nier  les  dieux  que  le  public  adoroit , 
il  s'en  défendit  comme  d'un  crime  :  et  Platon  , 
en  parlant  du  Dieu  qui  avoit  formé  l'univers  , 
Epist.  *.  ad  fat  qu'il  est  difficile  de  le  trouver,  et  quil  est 
détendu  de  ie  déclarer  au  peuple.   11  proteste 
de  n'en  parler  jamais  qu'en  énigme,   de  peur 
d'exposer  une  si  grande  vérité  à  la  moquerie. 
Dans  quel  abime  étoit  le  genre  humain , 
qui  ne  pouvoit  supporter  la  moindre  idée  du 
p/o*. .Livrai  Dieu  !   Athènes  ,  la  plus  polie  et  la  plus 
in. Vpiat°.c' savante  de  toutes  les  villes  grecques  ,  prenoit 
pour  athées  ceux  qui  parloient  des  choses  in- 
tellectuelles; et  c'est  une  des  raisons  qui  avoit 
id.  m.  il  fait  condamner  Socrate.  Si  quelques  philoso- 
phes osoient  enseigner  que  les  statues  n'élolent 
pas  des  dieux ,  comme  l'entendoit  le  vulgaire  , 
ils  se  voyoient  contraints  de  s'en  dédire  :  en- 
core ,  après  cela ,  étoient-ils  bannis  comme  des 
impies  ,  par  sentence  de  l'aréopage.  Toute  la 
terre  étoit  possédée  de  la  même  erreur  ;  la 
vérité    n'y   osoit  paroi  Ire.   Ce  grand  Dieu  , 
créateur  du  monde ,  n'avoit  de  temple  ni  de 
culte  qu'en  Jérusalem.  Quand  les  gentils  y 
en  voyoient  leurs  offrandes  ,  ils  ne  faisoient 
autre  honneur  au  Dieu  d'Israël ,   que  de  le 
joindre  aux  autres  dieux.  La  seule  Judée  con- 
noissoit  sa  sainte  et  sévère  jalousie ,  et  savoit 
que  partager  la  religion  entre  lui  et  les  autres 
dieux  ,  étoit  la  détruire. 

Cependant ,  à  la  fin  des  temps ,  les  Juifs 
mêmes  qui  le  connoissoient,  et  qui  étoient  les 
dépositaires  de  la  religion,  commencèrent, 

tant 


Universelle.  241 

tant  les  hommes  vont  toujours  affaiblissant  la 
vérité  ,  non  point  à  oublier  le  Dieu  de  leurs 
pères  ,  mais  à  mêler  dans  la  religion  des  su- 
perstitions indignes  de  lui.  Sous  le  règne  des^/f*- anti 
Asmonéens  ,  et  dès  le  temps  de  Jonathas  ,  la 
secte  des  pharisiens  commença  parmi  les  Juifs. 
Ils  s'acquirent  d'abord  un  grand  crédit  par  la 
pureté  de  leur  doctrine  et  par  l'observance 
exacte  de  la  loi  :  joint  que  leur  conduite  étoit  un.  13. 
douce  ,  quoique  régulière  ,  et  qu'ils  vivoient 
entre  eux  en  grande  union.  Les  récompenses  j™;/f>"* 
et  les  chàtimens  de  la  vie  future  ,  qu'ils  sou- 7- 
tenoient  avec  zèle  ,  leur  attiraient  beaucoup 
d'honneur.  A  la  fin  l'ambition  se  mit  parmi 
eux.  Ils  voulurent  gouverner  ,  et  en  effet  ils 
se  donnèrent  un  pouvoir  absolu  sur  le  peuple  : 
ils  se  rendirent  les  arbitres  de  la  doctrine  et 
de  la  religion ,  qu'ils  tournèrent  insensiblement 
à  des  pratiques  superstitieuses ,  utiles  à  leur 
intérêt  et  à  la  domination  qu'ils  vouloient  éta- 
blir sur  les  consciences  ;  et  le  vrai  esprit  de  la 
loi  étoit  prêt  à  se  perdre. 

A  ces  maux  se  joignit  un  plus  grand  mal , 
l'orgueil  et  la  présomption  ;  mais  une  pré- 
somption qui  alloit  à  s'attribuer  à  soi-même  le 
don  de  Dieu.LesJuifs,  accoutumés  à  ses  bien- 
faits et  éclairés  depuis  tant  de  siècles  de  sa 
connoissance  ,  oublièrent  que  sa  bonté  seule 
les  avoit  séparés  des  autres  peuples  ,  et  re- 
gardèrent sa  grâce  comme  une  dette.  Race 
élue  et  toujours  bénie  depuis  deux  mille  ans , 
ils  se  jugèrent  les  seuls  dignes  de  connoître 
Dieu  ,  et  se  crurent  d'une  autre  espèce  que 
les  autres  hommes  qu'ils  voyoient  privés  de  sa 
Tome  I.  L 


242  Discours  sur  l'Histoire 

connoissance.  Sur  ce  fondement ,  ils  regardè- 
rent les  Gentils  avec  un  insupportable  dédain. 
Etre  sorti  d'Abraham  selon  la  chair  ,  leur  pa- 
roissoit  une  distinction  qui  les  mettoit  naturel- 
lement au-dessus  de  tous  les  autres  ;  et,  enflés 
d'une  si  beMe  origine  ,  ils  se  croyoient  saints 
par  nature  ,  et  non  par  grâce  :  erreur  qui  dure 
encore  parmi  eux.  Cefurentles  pharisiens  qui , 
cherchant  à  se  glorifier  de  leurs  lumières  et 
de  l'exacte  observance  des  cérémonies  de  la 
loi ,  introduisirent  cette  opinion  vers  la  fin  des 
temps.  Comme  ils  ne  songeoient  qu'à  se  dis- 
tinguer des  autres  hommes  ,  ils  multiplièrent 
sans  bornes  les  pratiques  extérieures,  et  dé- 
bitèrent toutes  leurs  pensées  ,  quelque  con- 
traires qu'elles  fussent  à  la  loi  de  Dieu,  comme 
des  traditions  authentiques. 

Encore  que  ces  senlimens  n'eussent  point 
passé    par    décret    public  en  dogme   de   la 
synagogue  ,  ils   se    couloient  insensiblement 
parmi  le  peuple  ,  qui  devenoit  inquiet  ,  tur- 
Zach.  xi.Dulent  et  séditieux.  Enfin  les  divisions  ,   qui 
§.7. 8.  etc. ^voient  être,  selon  leurs  prophètes,  le  com- 
mencement de  leur  décadence  ,  éclatèrent  à 
l'occasion  des  brouilleries  survenues  dans  la 
maison  des   Asmonéens.  11  y   avoit  à  peine 
soixante  ans  jusqu'à  Jésus-Christ ,  quand  Hir- 
canet  Aristobule^enfans d'Alexandre  Jannée, 
eurent  guerre   pour  le  sacerdoce  auquel   la 
Joseph,  ant.  royauté   étoit   annexée.  C'est  ici  le  moment 
xi\'.i.beii. fatal  où  l'histoire  marque  la  première  cause 
JttApvln.  de  Ia  ruine  des  Juifs.  Pompée ,  que  les  deux 
MiÂd  fflr^res  appelèrent  pour  les  régler , les  assujettit 
Uu  llbl  6.  tous  deux,  en  même  temps  qu'il  déposséda 


Universelle.  243 

Antiochus  surnommé  l'Asiatique,  dernier  roi 
de  Syrie.  Ces  trois  princes,  dégradés  ensemble 
et  comme  par  un  seul  coup  ,  furent  le  signai 
de  la  décadence  marquée  en  termes  précis 
par  le  prophète  Zacharie.  Il  est  certain  parzari.xi.g.  ] 
l'histoire  ,  que  ce  changement  déS  affaires  de 
la  Syrie  et  de  la  Judée  fut  fait  en  même  temps 
par  Pompée  ,  lorsqu'après  avoir  achevé  la 
guerre  de  Mithridate  ,  prêt  à  retourner  à 
nome  ,  il  régla  les  affaires  d'Orient.  Le  pro- 
phète n'a  remarqué  que  ce  qui  faisoit  à  la 
ruine  des  Juifs  ,  qui ,  de  deux  frères  qu'ils 
avoient  vus  rois  ,  en  virent  l'un  prisonnier 
servir  au  triomphe  de  Pompée  ;  et  l'autre 
(  c'est  le  foihle  Hircan  )  à  qui  le  même  Pom- 
pée ôta  ,  avec  le  diadème  ,  une  grande  partie 
de  son  domaine  ,  ne  retenir  plus  qu'un  vain 
titre  d'autorité  qu'il  perdit  bientôt.  Ce  fut 
alors  que  les  Juifs  furent  faits  tributaires  des 
Romains  :  et  la  ruine  de  la  Syrie  attira  la  leur , 
parce  que  ce  grand  royaume  ,  réduit  en  pro- 
vince dans  leur  voisinage  ,  y  augmenta  telle- 
ment la  puissance  des  Romains ,  qu'il  n'y  avoit 
plus  de  salut  qu'à  leur  obéir.  Les  gouverneurs 
de  Syrie  firent  de  continuelles  entreprises  sur 
la  Judée  :  les  Romains  s'y  rendirent  maîtres 
absolus ,  et  en  affoiblirent  le  gouvernement  en 
beaucoup  de  choses.  Pareux  enfin,  le  royaume 
de  Juda  passa  des  mains  des  Asmonéens  à  qui 
il  s'étoil  soumis  ,  en  celles  d'Hérode,  étranger 
etiduméen.  La  politique  cruelle  et  ambitieuse 
de  ce  roi,  qui  ne  professoit  qu'en  apparer,< < 
la  religion  judaïque,  changea  les  maximes  du 
gouvernement  ancien.   Ce  ne  sont  plus 

L  2 


244  Discours  sur  l'Histoire 

Juifs  maîtres  de  leur  soi  t  sous  le  vaste  empire 
des  Perses  et  des  premiers  Séleucides  ,  où  ils 
n'avoient  qu'à  vivre  en  paix.  Hérode  ,  qui  les 
tient  de  près  asservis  soussapuissance,  brouille 
toutes  choses  ,  confond,  à  son  gré,  la  succes- 
sion des  pontifes  ,  affoiblit  le  pontificat  qu'il 
rend  arbitraire  ,  énerve  l'autorité  du  conseil 
de  la  nation,  qui  ne  peut  plus  rien  :  toute  la 
puissance  publique  passe  entre  les  mains  d'Hé- 
rode  et  des  Romains  dont  il  est  l'esclave  ,  et 
il  ébranle  les  fondemens  de  la  république  ju- 
daïque. 

Les  pharisiens  et  le  peuple,  qui  n'écoutoient 
que  leurs  sentimens  ,  souffroient  cet  état  avec 
impatience.  Plus  ils  se  sentoient  pressés  du 
joug  des  Gentils  ,  plus  ils  conçurent  pour  eux 
de  dédain  et  de  haine.  Ils  ne  voulurent  plus 
de  Messie  qui  ne  fût  guerrier,  et  redoutable 
aux  puissances  qui  les  captivoient.  Ainsi ,  ou- 
bliant tant  de  prophéties  qui  leur  parloient  si 
expressément  de  ses  humiliations,  ils  n'eurent 
plus  d'yeux  ni  d'oreilles  que  pour  celles  qui 
leur  annonçaient  des  triomphes,  quoique  bien 
difFérens  de  ceux  qu'ils  vouloient. 
vi.  Dans  ce  déclin  de  la  religion  et  des  affaires 

dôcuàne"  des  Juifs ,  à  la  fin  du  règne  d'Hérode ,  et  dans 
le  temps  que  les  pharisiens  introduisoienttant 
d'abus ,  Jésus-Christ  est  envoyé  sur  la  terre 
pour  rétablir  le  royaume  dans  la  maison  de 
David ,  d'une  manière  plus  haute  que  les  Juifs 
charnels  ne  l'entendoient ,  et  pour  prêcher  la 
doctrine  que  Dieu  avoit  résolu  de  faire  an- 

u.  ïx.  6.  noncer  à  tout  l'univers.  Cet  admirable  enfant , 
appelé  par  Isaïe  le  Dieu  fort ,  le  père  du  siècle 


Universelle.  24.5 

futur  et  l'auteur  de  la  paix,  naît  d'une  Vierge 
à  Bethléem  ,  et  il  y  vient  reconnoitre  l'origine 
de  sa  race.  Conçu  du  Saint-Esprit,  saint  par 
sa  naissance,  seul  digne  de  réparer  le  vice  de 
la  nôtre  ,  il  reçoit  le  nom  de  Sauveur  de  froé  -**»**• '• 
péchés.  Aussitôt  après  sa  naissance,  une  nou- 
velle étoile  ,  figure  de  la  lumière  qu'il  devoit 
donner  aux  Gentils  ,  se  fait  voir  en  Orient, 
et  amène  au  Sauveur  encore  enfant  les  pré- 
mices de  la  gentilité  convertie.  Un  peu  après  , 
ce  Seigneur  tant  désiré  vient  à  son  saint  tem- 
ple ,  où  Siméon  le  regarde ,  non-seulement 
comme  la  gloire  d'Israël ,  mais  encore  comme  Luc.  11.  a. 
la  lumière  des  nations  infidelles.  Quand  le 
temps  de  prècherson  évangile  approcha  ,  saint 
Jean -Baptiste  ,  qui  lui  devoit  préparer  les 
voies ,  appela  tous  les  pécheurs  à  la  pénitence  , 
et  fit  retentir  de  ses  cris  tout  le  désert ,  où  il 
avoit  vécu  ,  dès  ses  premières  années ,  avec 
autant  d'austérité  que  d'innocence.  Le  peuple 
ui ,  depuis  cinq  cents  ans  ,  n'avoit  point  vu 
e  prophètes  ,  reconnut  ce  nouvel  Elie,  tout 
prêt  à  le  prendre  pour  le  Sauveur  5  tant  sa 
sainteté  paroissoit  grande  :  mais  lui-même  il 
montroit  au  peuple  celui  dont  il  étoil  indigne Joan.  i.ar. 
de  délier  les  souliers.  Enfin  Jésus-Christ  com- 
mence à  prêcher  son  évangile,. et  à  révéler 
les  secrets  qu'il  voyoit  de  toute  éternité  au 
sein  de  son  père.  Il  pose  les  fondemens  de  son 
Eglise  par  la  vocation  de  douze- pêcheurs ,  ét>w««A.x..a. 
met  saint  Pierre  à  la  tête  de  tout  le  troupeau  ,  10. 
avec  une  prérogative  si  manifeste  ,  que  les  aVù  j 
évangélistes,  qui ,  dans  le  dénombrement  qu'ils  scvÎ!"^ 
font  des  apôtres ,  ne   gardent  aucun    ordre. 

U  5 


3 


m 


246  Discours  sur  l'Histoire 
certafn,  s'accordent  à  nommer  saint  Pierre 
devant  tous  les  autres  ,  comme  le  premier. 
Jésus-Christ  parcourt  toute  la  Judée,  qu'il 
remplit  de  ses  bienfaits  ;  secourable  aux  ma- 
lades ,  miséricordieux  envers  les  pécheurs  , 
dont  il  se  montre  le  vrai  médecin  par  l'accès 
qu'il  leur  donne  auprès  de  lui , faisant  ressentir 
aux  hommes  une  autorité  et  une  douceur  qui 
ïi'avoient  jamais  paru  qu'en  sa  personne.  Il  an- 
nonce de  hauts  mystères  ;  mais  il  les  confirme 
par  de  grands  miracles.  Il  commande  de 
grandes  vertus  ;  mais  il  donne  en  même  temps 
de  grandes  lumières  ,  de  grands  exemples  et 
de  grandes  grâces.  C'est  par  là  aussi  qu'il  pa- 
joan.  1. 14.  roît  plein  de  grâce  et  de  vérité ,  et  nous  recc* 
çons  tout  de  sa  plénitude. 

Tout  se  soutient  en  sa  personne  ;  sa  vie ,  sa 

doctrine,  ses  miracles.  La  même  vérité  y  reluit 

par-tout;  tout  concourt  à  y  faire  voir  le  maitre 

dugenrehumain,  et  le  modèle  de  la  perfection. 

Eui  seul,  vivant  au  milieu  des  hommes  ,  et 

à  la  vue  de  tout  le  monde  ,  a  pu   dire ,  sans 

joan.  vin.  craindre  d'être  démenti  :  Qui  de  vous  me  re~ 

n',â.  m.  2r).  prendra  de  péché  ?  Et  encore  :  Je  suis  la  lu- 

iv.  34-      mière  du  monde  ;  ma  nourriture  est  de  faire 

la  volonté  de  mon  Père  ;  celui  qui  m'a  envoyé 

est  avec  moi  ,   et  ne  me  laisse  pas  seul ,  parce 

que  je  fais  toujours  ce  qui  lui  plaît. 

Ses  miracles  sont  d'un  ordre  particulier  et 
d'un  caractère  nouveau.  Ce  ne  sont  point  des 
Matth.    signes  dans  le  ciel ,  tels  que  les  Juifs  les  de- 
at¥1•1*•     mandoient  :  il  les  fait   presque   tous  sur   les 
hommes   mêmes,  et  pour  guérir  leurs  infir- 
mités. Tous  ces  miracles  tiennent  plus  de  la 


Universelle.  247 

bonté  que  de  la  puissance  ,  et  ne  surprennent 
pas  tant  les  spectateurs  qu'ils  les  touchent  dans 
le  fond  du  cœur.  Il  les  fait  avec  empire  :  les 
démons  et  les  maladies  lui  obéissent  :  à  sa  pa- 
role  les  aveugles   nés   reçoivent  la  vue,  les 
morts  sortent  du  tombeau  ,  et  les  péchés  sont 
remis.  Le  principe  en  est  en  lui-même  ;  ils  cou- 
lent de  source.  Je  sens ,   dit-il  ,  qu'une  ^rtu^^- 
est  sortie  de  moi.  Aussi  personne  n'en  avoit- 
il  fait  ni  de  si  grands ,  ni  en  si  grand  nombre  , 
et  toutefois  il  promet  que  ses  disciples  feront 
en  son  nom  ,  encore  de  plus  grandes  choses  :  jwxiv. 
tant  est  féconde  et  inépuisable  la  vertu  qu'il12, 
porte  en  lui-même. 

Qui  n'admireroit  la  condescendance  avec 
laquelle  il  tempère  la  hauteur  de  sa  doctrine? 
C'est  du  lait  pour  les  enfans ,  et  tout  ensemble 
du  pain  pour  les  forts.  On  le  voit  plein  des  se- 
crets de  Dieu  :  mais  on  voit  qu'il  n'en  est  pas 
étonné  ,  comme  les  autres  mortels  à  qui  Dieu 
se  communique.  11  en  parle  naturellement, 
comme  étant  né  dans  ce  secret  et  dans  cette 
gloire  ;  et  ce  qu'il  a  sans  mesure ,  il  le  répand  £««•  ni- 
avec  mesure ,  afin  que  notre  foiblesse  le  puisse0 
porter. 

Quoiqu'il  soit  envoyé  pour  tout  le  monde, 
il  ne  s'adresse  d'abord  qu'aux  brebis  perdues 
de  la  maison  d'Israël,  auxquelles  il  étoit  aussi 
principalement  envoyé  :  mais  il  prépare  la  voie 
à  la  conversion  des  Samaritains  et  des  Gentils. 
Une  femme  samaritaine  le  reconnoit  pour  le  Joan.  iv. 
Christ  que  sa  nation  attendoit  aussi  bien  que"'* 
celle  des  Juifs  ,  et  apprend  de  lui  le  mystère 
du  culte  nouveau  qui  ne  seroit  plus  attaché 

L  4 


XV 


248         Discours  sur  l'Histoire 
Mauh.    à  un  certain  lieu.  Une  femme  chananéennc 


Mauh.  et  idolâtre  lui  arrache  ,  pour  ainsi  dire,  quoi- 
vm.io.n.qUe  re]3U^e5  Ja  guérison  de  sa  fille.  Il  recon- 
noit,  en  divers  endroits, les  enfans d'Abraham 
dans  les  Gentils,  et  parle  de  sa  doctrine  comme 
devant  être  prêchée  ,  contredite  et  reçue  par 
toute  la  terre.  Le  monde  navoit  jamais  rien 
vu  de  semblable,  et  ses  apôtres  en  sont  éton- 
nés. Il  ne  cache  point  aux  siens  les  tristes 
épreuves  par  lesquelles  ils  dévoient  passer.  Il 
leur  fait  voir  les  violences  et  la  séduction  em- 
ployées contreux  ,  les  persécutions ,  les  fausses 
doctrines,  les  faux  frères ,  la  guerre au-dedans 
et  au-dehors ,  la  foi  épurée  par  toutes  ces 
épreuves  ;  à  la  fin  des  temps  ,  l'afFoiblissement 
de  cette  foi  et  le  refroidissement  de  la  charité 
Mauh.  parmi  ses  disciples  :  au  milieu  de  tant  de  pé- 
nls,  son  église  et  la  vente  toujours  invin- 
cibles. 

Voici  donc  une  nouvelle  conduite  et  un 
nouvel  ordre  de  choses.  On  ne  parle  plus  aux 
enfans  de  Dieu  de  récompenses  temporelles  : 
Jésus-Christ  leur  montre  une  vie  future;  et, 
les  tenant  suspendus  dans  cette  attente  ,  il 
leur  apprend  à  se  détacher  de  toutes  les  choses 
sensibles.  La  croix  et  la  patience  deviennent 
jiKitth.xi.  leur  partage  sur  la  terre  ,  et  le  ciel  leur  est 
l3'  proposé  comme  devant  être  emporté  de  force. 

Jésus-Christ ,  qui  montre  aux  hommes  cette 
nouvelle  voie  ,  y  entre  le  premier  :  il  prêche 
Jes  vérités  pures  qui  étourdissent  les  hommes 
grossiers  et  néanmoins  superbes  :  il  découvre 
l'orgueil  caché  et  l'hypocrisie  des  pharisiens 
et  des  docteurs  de  la  loi ,  qui  la  corrompoient 


Universelle.  249 

par  leurs  interprétations.  Au  milieu  de  ces  re- 
proches ,  il  honore  leur  ministère  ,  et  la  chaire 
de  Moïse  où  ils  sont  assis.  Il  fréquente  le 
temple  dont  il  fait  respecter  la  sainteté  ,  et 
renvoie  aux  prêtres  les  lépreux  qu'il  a  guéris. 
Par  là  il  apprend  aux  hommes  comme  ils 
doivent  reprendre  et  réprimer  les  abus  ,  sans 
préjudice  du  ministère  établi  de  Dieu  ,  et  mon- 
tre que  le  corps  de  la  synagogue  subsistoit 
malgré  la  corruption  des  particuliers.  Mais 
elle  penchoit  visiblement  à  sa  ruine.  Les  pon- 
tifes et  les  pharisiens  animoient  contre  Jésus- 
Christ  le  peuple  Juif,  dont  la  religion  se  tour- 
noit  en  superstition.  Ce  peuple  ne  peut  souf- 
frir le  Sauveur  du  monde  ,  qui  l'appelle  à  des 
pratiques  solides,  mais  difficiles.  Le  plus  saint 
et  le  meilleur  de  tous  les  hommes  ,  la  sainteté 
etla  bonté  même,  devientle  plus  enviéetle  plus 
haï.  11  ne  se  rebute  pas  ,  et  ne  cesse  de  faire  du 
bien  à  ses  citoyens;  mais  il  voit  leur  ingrati- 
tude ,  il  en  prédit  le  châtiment  avec  larmes  ?  et 
dénonce  à  Jérusalem  sa  chute  prochaine.  Il 
prédit  aussi  que  les  Juifs ,  ennemis  de  la  vérité 
qu'il  leur  annonçoit ,  seroient livrés  à  l'erreur, 
et  deviendroient  le  jouet  des  faux  prophètes. 
Cependant  la  jalousie  des  pharisiens  etdes  prê- 
tres le  mène  à  un  supplice  infâme  :  ses  disci- 
ples l'abandonnent;  un  d'eux  le  trahit;  le  pre- 
mier et  le  plus  zélé  de  tous  le  renie  trois  fois. 
Accusé  devant  le  conseil ,  il  honore  jusqu'à  la 
fin  le  ministère  des  prêtres ,  et  répond ,  en  ter- 
mes précis  ,  au  pontife  qui  Tinterrogeoit  juri- 
diquement. Mais  le  moment  étoit  arrivé  où  la 
synagogue  devoit  être  réprouvée.  Le  pontife 

L  5 


Matth. 
XX11I.  a 


s5o  Discours  sur  i/Histoire 

et  tout  le  conseil  condamne   Jetas -r Christ  • 

parce  qu'il  se  disoit  le  Christ,  Fils  de  Dieu.  Il 
est  livré  à  Ponce  Pilaie  ,  président  romain  : 
son  innocence  est  reconnue  par  son  juge  ,  que 
la  politique  et  l'intérêt  font  agir  contre  sa  cons- 
cience :  le  juste  est  condamné  à  mort  :  le  plus 
grand  de  tous  les  crimes  donne  lieu  à  la  plus 
parfaite  obéissance  qui  fut  jamais  :  Jésus , 
maître  de  sa  vie  et  de  toutes  choses  ,  s'aban- 
donne volontairement  à  la  fureur  des  mé- 
dians, et  offre  le  sacrifice  qui  devoit  être  l'ex- 
piation du  genre  humain.  A  la  croix  ,  il  re- 
garde dans  les  prophéties  ce  qui  lui  restoit  à 

Joan. xix.  faire  ;  il  l'achève  ,  et  dit  enfin  :  Tout  est  con- 
sommé. A  ce  mot  i  tout  change  dans  le  monde  : 
la  loi  cesse;  ses  ligures  passent  ;  ses  sacrifices 
sont  abolis  par  une  oblaiion  plus  parfaite.  Cela 
fait ,  Jésus-Christ  expire  avec  un  grand  cri  : 
toute  la  nature  s'émeut  :  le  centurion  qui  le 
gardoit ,  étonné  d'une  telle  mort ,  s'écrie  qu  il 
est  vraiment  le  Fils  de  Dieu  ;  et  les  spectateurs 
s'en  retournent  frappant  leur  poitrine.  Au 
troisième  jour ,  il  ressuscite  ;  il  paroit  aux  siens 
qui  l'avoient  abandonné  ,  et  qui  sobstinoient 
à  ne  pas  croire  sa  résurrection.  Ils  le  voient  , 
lis  lui  parlent  ,  ils  le  touchent ,  ils  sont  con- 
vaincus. Pour  confirmer  la  foi  de  sa  résurrec- 
tion ,  il  se  montre  à  diverses  fois  et  en  diverses 
circonstances.  Ses  disciples  le  voient  en  parti- 
culier ,  et   le  voient   aussi  tous  ensemble  :  il 

\.cor. xv.  paroit  une  fois  à  plus  de  cinq  cents  hommes 
assemblés.  Uv  apôtre  qui  l'a  écrit  ,  assure 
que  la  plupant  d'eux  vi  voient  encore  dans  le 
temps  qu'il  fécrivoit.  Jésus-Christ  ressuscité 


Universelle.  a5i 

donne  à  ses  apôtres  tout  le  temps  qu'ils  veu- 
lent pour  le  bien  considérer  ;  et ,  après  s'être 
mis  entre  leurs  mains  en  toutes  les  manières 
qu  ils  le  souhaitent,  en  sorte  qu  il  ne  puisse 
plus  leur  rester  le  moindre  doute  ,  il  leur  or- 
donne de  porter  témoignage  de  ce  qu'ils  ont 
vu  ,  de  ce  qu'ils  ont  ouï  ,  et  de  ce  qu'ils  ont 
touché.  Afin  qu'on  ne  puisse  douter  de  leur 
bonne  foi,  non  plus  que  de  leur  persuasion  ,  il 
les  oblige  à  sceller  leur  témoignage  de  leur 
sang.  Ainsi  leur  prédication  est  inébranlable; 
le  fondement  est  un  fait  positif,  attesté  una- 
nimement par  ceux  qui  l'ont  vu.  Leur  sincérité 
est  justifiée  par  la  plus  forte  épreuve  qu'on 
puisse  imaginer  ,  qui  est  celle  des  tourmens  et 
de  la  mort  même.  Telles  sont  les  instructions 
que" reçurent  les  apôtres.  Sur  ce  fondement, 
douze  pêcheurs  entreprennent  de  convertir  le 
monde  entier  ,  qu'ils  voyoient  si  opposé  aux 
lois  qu'ils  avoient  à  lui  prescrire  ,  et  aux  vérités 
qu'ils  avoient  à  lui  annoncer.  Ils  ont  ordre  de  £«r. 
commencer  par  Jérusalem,  et ,  de  là  ,  de  se^». i.'sî* 
répandre  par  toute  la  terre  ,  pour  instruire  M*uh. 
toutes  les  nations  ,  et  les  baptiser  au  nom  du  ig.  û0- 
Pcre  ,  et  du  Fils  ,  et  du  Saint-Esprit.  Jésus- 
Christ  leur  promet  d'être  avec  eux  jusquà  la 
consommation  des  siècles  ,  et  assure  ,  par  cette 
parole,  la  perpétuelle  durée  du  ministère  ecclé- 
siastique. Cela  dit ,  il  monte  aux  cieux  en  leur 
présence. 

Les  promesses  vont  être  accomplies ,  les  pro- 
phéties vontavoir  leur  dernieréclaircissement» 
Les  Genlils  sont  appelés  à  la  eonnoissance  de 
Dieu  parlesordres  de  Jésus-Christ  ressuscité  : 

L  6 


252  Discours  sur  l'Histoire 
«ne  nouvelle  cérémonie  est  instituée  pour  la 
régénération  du  nouveau  peuple  :  les  fidèles 
apprennent  que  le  vrai  Dieu  ,  le  Dieu  d'Israël, 
ce  Dieu  un  et  indivisible,  auquel  ils  sont  con- 
sacrés par  le  baptême,  est  tout  ensemble  Père, 
Fils  et  Saint-Esprit. 

Là  donc  nous  sont  proposées  les  profon- 
deurs incompréhensibles  de  PEtre  divin  ,  et  la 
grandeur  ineffable  de  son  unité ,  et  les  riches- 
ses infinies  de  cette  nature  ,  plus  féconde  en- 
core au-dedans  qu'au-dehors  ,  capable  de  se 
communiquer  sans  division  ;  à  trois  personnes 
égales. 

Là  sont  expliqués  les  mystères  qui  étoient 
enveloppés  et  comme  scellés  dans  les  ancien- 
nes Ecritures. Nousentendonsleseeret  de  cette 

Ctn.i.ià.  parole  :  Faisons  l'homme  à  notre  image;  et 
la  Trinité  ,  marquée  dans  la  création  de 
l'homme  ,  est  expressément  déclarée  dans  sa 
régénération. 

JNous  apprenons  ce  que  c'est  que  cette  sa- 

Prov.  vin.  gesse  conçue  ,  selon  Safomon  ,  devant  ions  les 
temps  dans  le  sein  de  Dieu  ;  sagesse  qui  fait 
toutesses  délices,  et  par  qui  sont  ordonnés  tous 
ses  ouvrages.   Nous  savons  qui  est  celui  que 

p*.cix.  David  a  vu  engendré  devant  l'aurore  ;  et  le 
nouveau  Testament  nous  enseigne  que  c'est 
le  Verbe  ,  la  parole  intérieure  de  Dieu ,  et  sa 
pensée  éternelle,  qui  est  toujours  danssonsein, 
«t  par  qui  toutes  choses  ont  été  faites. 
•  Par  là  nous  répondons  à  la  mystérieuse 
question  qui  est  proposée  dans  les  Proverbes  : 

jj£'-,  Dites-moi  le  nom  de  Dieu  9  et  le  nom  de  son 
Fils  ?  si  vous  le  savez.  Car  nous  savons  que 


Universelle.  2$3 

Ce  nom  de  Dieu  ,  si  mystérieux  et  si  caché  * 
est  le  nom  de  Père,  entendu  en  ce  sens  profond 

fui  le  fait  concevoir  dans  l'éternité  Père  d'un 
'ils  égal  à  lui ,  et  que  le  nom  de  son  Fils  est  le 
nom  de  Verbe;  Verbe  qu'il  engendre  éternel- 
lement en  se  contemplant  lui-même  ,  qui  est 
l'expression  parfaite  de  sa  vérité  ,  son  image  , 
son  Fils  unique  ,  t  éclat  de  sa  clarté  ,  et  Vem-  Mr.  i.  3. 
preinte  de  sa  substance. 

Avec  le  Père  et  le  Fils  nous  connoissons 
aussi  le  Saint-Esprit,  l'amour  de  l'un  et  de 
l'autre  ,  et  leur  éternelle  union.  C'est  cet  Esprit 
qui  fait  les  prophètes  ,  et  qui  est  en  eux  pour 
leur  découvrir  les  conseils  de  Dieu  ,  et  les 
secrets  de  l'avenir  ;  Esprit  dont  il  est  écrit  :  le 
Seigneur  nia  envoyé ,  et  son  Esprit ,  gui  est f6XLVin- 
distingué  du  Seigneur  ,  et  qui  est  aussi  le  Sei- 
gneur même  ,  puisqu'il  envoie  les  prophètes  , 
et  qu'il  leur  découvre  les  choses  futures.  Cet 
Esprit  qui  parle  par  les  prophètes ,  est  uni  au 
Père  et  au  Fils  ,  et  intervient  avec  eux  dans 
la  consécration  du  nouvel  Homme. 

Ainsi  le  Père  ,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit , 
un  seul  Dieu  en  trois  personnes  montré  plus 
obscurément  à  nos  pères  ,  est  clairement  ré- 
véré dans  la  nouvelle  alliance.  Instruits  d'un 
si  haut  mystère  ,  et  étonnés  de  sa  profondeur 
incompréhensible  ,  nous  couvrons  notre  face 
devant  Dieu  avec  les  Séraphins  que  vit  Isaïe ,  1».  vi. 
et  nous  adorons  avec  eux  celui  qui  est  trois 
fois   saint. 

C'étoit  au  Fils  unique,  qui  éfoit  dans  le^n.ï.  i$, 
sein   du  Père  >  et  qui  sans  en  sortir  venoit  à 
nous  ;  c'étoit  à  lui  à  nous  découvrir  pleine- 


M 


2^4  Discours  sur  l'Histoire 

ment  ces  admirables  secrets  de  la  nature  divine 

Sue  Moïse   et  les  prophètes  n'avoient  qu'ef- 
eurés. 

C'étoit  àlui  à  nous  faire  entendre  d'où  vient 
que  le  Messie,  promis  comme  un  homme  qui 
devoit  sauver  les  autres  hommes  ,  étoit  en 
même  temps  montré  comme  Dieu  en  nombre 
singulier,  et  absolument  à  la  manière  dont  le 
créateur  nous  est  désigné  :  et  c'est  aussi  ce 
qu'il  a  fait ,  en  nous  enseignant  que  ,  quoique 
Joan.vm.  flig  d'Abraham  ,  il  étoit  devant  qu  Abraham 
id.ui.  lî.jûtjait ;  qu'il  est  descendu  du  ciel ,  et  toute] ois 
qu  il  est  au  ciel;  qu'il  est  Dieu,  Fils  de  Dieu  ,et 
tout  ensemble  homme  ,  fils  de  I  homme  ;  le 
vrai  Emmanuel ,  Dieu  avec  nous;  en  un  mot 
le  Verbe  fait  chair  ,  unissant  en  sa  personne 
la  nature  humaine  avec  la  divine  ,  afin,  de 
réconcilier  toutes  choses  en  lui-même. 

Ainsi  nous  sont  révélés  les  deux  principaux 
mystères,  celui  de  la  Trinité,  et  celui  de  l'In- 
carnation. Mais  celui  qui  nous  les  a  révélés 
nous  en  fait  trouver  l'image  en  nous-mêmes  , 
afin  qu'ils  nous  soient  toujours  présens ,  et  que 
nous  reconnoissions  la  dignité  de  notre  nature. 
En  effet ,  si  nous  imposons  silence  à  nos 
sens,  et  que  nous  nous  renfermions  pour  un 
peu  de  temps  au  fond  de  notre  ame  ,  c'est-à- 
dire  ,  dans  celte  partie  où  la  vérité  se  fait  en- 
tendre ,  nous  y  verrons  quelque  image  de  la 
Trinité  que  nous  adorons.  La  pensée  que  nous 
sentons  naître  comme  le  germe  de  notre  es- 
prit ,  comme  le  fils  de  notre  intelligence ,  nous 
donne  quelque  idée  du  Fils  de  Dieu  conçu 
éternellement  dans  rintelligen.ce  du  Père  cé^ 


U  W  I  V  E  H  9  F.  L  L  ï.  2^5 

leste.  C'est  pourquoi  ce  Fils  de  Dieu  prend  lecrtg.  $<,& 
nom  de  Verbe  ,  afin  que  nous  entendions  qu  il  Jug.deTrh 
naît  dans  le  sein  du  Père,  non  comme  nais-.?^  ?;-J** 
sent  les  corps  ,  mais  comme  nait  dans  notre  Jf*)  '£"£; 
ame  cette  parole  intérieure  que  nous  y  sen-£v*a*La6*> 
tons  quand  nous  contemplons  la  -vérité. 

Mais  la  fécondité  de  notre  esprit  ne  se  ter- 
mine pas  à  cette  parole  intérieure ,  à  cette  pen- 
sée intellectuelle  ,  à  cette  image  de  la  vérité 
qui  se  forme  en  nous.  Nous  aimons  et  celte 
parole  intérieure  ,  et  l'esprit  où  elle  nait  ;  et , 
en  l'aimant  ,  nous  sentons  en  nous  quelque 
chose  qui  ne  nous  est  pas  moins  précieux  que 
notre  esprit  et  notre  pensée  ,  qui  est  le  fruit 
de  l'un  et  de  l'autre  ,  qui  les  unit ,  qui  s'unit 
à  eux  ,  et  ne  fait  avec  eux  qu'une  même  vie. 

Ainsi ,  autant  qu'il  se  peut  trouver  de  rap- 
port entre  Dieu  et  l'homme  ,  ainsi,  dis-je,  se 
produit  en  Dieu  l'amour  éternel  qui  sort  dut 
Père  qui  pense  ,  et  du  Fils  qui  est  sa  pensée , 
pour  faire  ,  avec  lui  et  sa  pensée  ,  une  même 
nature  également  heureuse  et  parfaite. 

En  un  mot,  Dieu  est  parfait;  et  son  Verbe, 
image  vivante  d'une  vérité  infinie,  n'est  pas 
moins  parfait  que  lui ,  et  son  amour  qui ,  sor- 
tant de  la  source  inépuisable  du  bien  ,  en  a 
toute  la  plénitude  ,  ne  peut  manquer  d'avoir 
une  perfection  infinie.  Elpuisquenousn'avons 
point  d'autre  idée  de  Dieu  que  celle  de  la  per- 
fection ,  chacune  de  ces  trois  choses  considérée 
en  elle-même  ,  mérite  d'èire  appelée  Dieu  : 
mais  parce  que  ces  trois  choses  conviennent 
nécessairement  à  une  même  nature  }  ces  trois, 
choses  ne  sont  qu'un  seul  Dieu, 


2&6         Discours  sua  l'Histotre 

Il  ne  faut  donc  rien  concevoir  d'inégal  ,  ni 
de  séparé  dans  cette  Trinité  adorable  ;  et , 
quelque  incompréhensible  que  soit  cette  éga- 
lité ,  notre  ame  ,  si  nous  l'écoutons  ,  nous  en 
dira  quelque  chose. 
Aug.içc.  Elle  est  :  et  quand  elle  sait  parfaitement  ce 
qu'elle  est,  son  intelligence  répond  à  la  vérité 
de  son  être  ;  et  quand  elle  aime  son  être  avec 
son  intelligence  autant  qu'ils  méritent  d'être 
aimés  ,  son  amour  égale  la  perfection  de  l'un 
et  de  l'autre.  Ces  trois  choses  ne  se  séparent 
jamais  )  et  s'enferment  Tune  l'autre  :  nous  en- 
tendons que  nous  sommes  et  que  nous  aimons , 
et  nous  aimons  à  être  et  à  entendre.  Qui  le 
peut  nier,  s'il  s'entend  lui-même?  et  non-seu- 
lement une  de  ces  choses  n'est  pas  meilleure 
que  l'autre  ,  mais  les  trois  ensemble  ne  sont 
pas  meilleures  qu'une  d'elles  en  particulier  ; 
puisque  chacune  enferme  le  tout ,  et  que  dans 
les  trois  consiste  la  félicité  et  la  dignité  de  la 
nature  raisonnable.  Ainsi  ,  et  infiniment  au- 
dessus  ,  est  parfaite  ,  inséparable  ,  une  en  son 
essence ,  et  enfin  égale  en  tout  sens ,  la  Trinité 
que  nous  servons,  et  à  laquelle  nous  sommes 
consacrés  par  notre  baptême. 

Mais  nous-mêmes  ,  qui  sommes  l'image  de 

la  Trinité  ,  nous-mêmes  ,  à  un  autre  égard  T 

nous  sommes  encore  l'image  de  l'Incarnation. 

Aug.Ep.      Notre  ame  ,  d'une  nature  spirituelle  et  in- 

ius'.  c.  3.  5r  corruptible  ,  a  un  corps  corruptible  qui  lui  est 

cvT.Ep?2dtiftl  ;  et  ,  de  l'union  de  l'un  et  de  l'autre  ,  ré- 

££"'»«■/'•  suite  un  tout  qui  est  l'homme,  esprit  et  corps 

cone.Eph.ioiii  ensemble  ,  incorruptible  et  corruptible, 

sy'mb.At h.  intelligent  et  purement  brute.  Ces  attributs 


Universelle.  2^7 

conviennent  au  tout ,  par  rapport  à  chacune 
-de  sesdeux  parties.  Ainsi  le  Verbe  divin ,  dont 
la  vertu  soutient  tout,  s'unit  d'une  façon  par- 
ticulière, ou  plutôt  il  devient  lui-même,  par 
Une  parfaite  union  ,  ce  Jésus-Christ,  fils  de 
Marie  ,  ce  qui  fait  qu'il  est  Dieu  et  homme 
tout  ensemble,  engendré  dans  l'éternité,  et 
engendré  dans  le  temps  ,  toujours  vivant  dans 
le  sein  du  Père  ,  et  mort  sur  la  croix  pour  nous 
sauver. 

Mais  où  Dieu  se  trouve  mêlé,  jamais  les 
comparaisons  tirées  des  choses  humaines  ne 
sont  qu'imparfaites.  Notre  ame  n'est  pas  de- 
vant notre  corps  ,  et  quelque  chose  lui  man- 
que lorsqu'elle  en  est  séparée. Le  Verbe,  par- 
iait en  lui-même  dès  l'éternité,  ne  s'unit  à  notre 
nature  que  pour  l'honorer.  Celte  ame  qui  pré- 
side au  corps  ,  et  y  fait  divers  changemens  , 
elle-même  en  souffre  à  son  tour.  Si  le  corps  est 
mu  au  commandement  et  selon  la  volonté  de 
l'aine  ,  l'ame  est  troublée  ,  l'ame  est  affligée  , 
et  agitée  en  mille  manières  ou  fâcheuses,  ou 
agréables  ,  suivant  les  dispositions  du  corps  : 
en  sorte  que  ,  comme  l'ame  élève  le  corps  à 
elle  en  le  gouvernant,  elle  est  abaissée  au-^ 
dessous  de  lui  par  les  choses  qu'elle  en  souffre. 
Mais  j  en  Jésus-Christ  ,  le  Verbe  préside  à 
tout  ,  le  Verbe  ti  p*  tout  sous  sa  main.  Ainsi 
1  homme  est  élevé  ,  et  le  Verbe  ne  se  rabaisse 
par  aucun  endroit  :  immuable  et  inaltérable  , 
il  domine  ,  en  tout  et  par-tout,  la  nature  qui 
est  unie. 

De  là  vient  qu'en  Jésus-Christ  l'homme  , 
absolument  soumis  à  la  direction  intime  du 


^58  Discours  sur  i/Histoire 

Verbe  qui  l'élève  à  soi ,  n'a  que  des  pensées  et 
des  mouvemens  divins.  Tout  ce  qu'il  pense  , 
tout  ce  qu'il  veut ,  tout  ce  qu'il  dit ,  tout  ce 
qu'il  cache  au  dedans  ,  tout  ce  qu'il  montre 
au  dehors;  est  animé  parle  Verte  ,  conduit 
par  le  Verbe  ,  digne  au  Verbe,  c'est-à-dire  , 
digne  de  la  raison  même ,  de  la  sagesse  même  , 
et  de  la  vérité  même.  C'est  pourquoi  tout  est 
lumière  en  Jésus-Christ  ;  sa  conduite  est  une 
règle  ;  ses  miracles  sont  des  instructions  ;  ses 
paroles  sont  esprit  et  vie. 

Il  n'est  pas  donné  à  tous  de  bien  entendre 
ces  sublimes  vérités  ,  ni  de  voir  parfaitement 
en  lui-même  cette  merveilleuse  image  des 
choses  divines,  que  saint  Augustin  et  les  autres 
pères  ont  crue  si  certaine.  Les  sens  nousgou- 
vernent  trop  ;  et  notre  imagination  ,  qui  se 
veut  mêler  dans  toutes  nos  pensées  ,ne  nous 
permet  pas  toujours  de  nous  arrêter  sur  une 
lumière  si  pure.  Nous  ne  nous  connoissons 
pas  nous-mêmes  ;  nous  ignorons  les  richesses 
que  nous  portons  danslefond  de  notre  nature  ; 
et  il  n'y  a  que  les  yeux  les  plus  épurés  qui  les 
puissent  apercevoir.  Mais  si  peu  que  nous  en- 
trions dans  ce  secret ,  et  que  nous  sachions 
remarquer  en  nous  l'image  des  deux  mystères 
qui  sont  le  fondement  de  notre  foi  ,  c'en  est 
assez  pour  nous  élever  au-dessus  de  tout,  et 
rien  de  mortel  ne  nous  pourra  plus  toucher. 

Aussi  Jésus-Christ  nous  appelle  t-il  à  une 
gloire  immortelle  ;  et  c'est  le  fruit  de  la  foi 
que  nous  avons  pour  les  mystères. 

Ce  Dieu  homme,  celle  vérité  et  cette  sa- 
gesse incarnée  qui  nous  fait  croire  de  si  gran- 


Universelle.  s5g 

des  choses  sur  sa  seule  autorité ,  nous  en  pro- 
met dans  l'éternité  Ja  claire  et  bienheureuse 
vision  ,  comme  la  récompense  certaine  de 
notre  foi. 

De  cette  sorte  ,  la  mission  de  Jésus-Christ 
est  relevée  infiniment  au-dessus  de  celle  de 
Moïse. 

Moïse  étoit  envoyé  pour  réveiller  par  des 
récompenses  temporelles  les  hommes  sen- 
suels et  abrutis.  Puisqu'ils  étoient  devenus 
tout  corps  et  tout  chair,  il  les  falîoit  d'abord 
prendre  par  les  sens  ,  leur  inculquer  par  ce 
moyen  la  connoissance  de  Dieu,  et  l'horreur 
de  l'idolâtrie ,  àlaquelle  le  genre  humain  avoit 
une  inclination  si  prodigieuse. 

Tel  étoit  le  ministère  de  Moïse  :  il  étoit 
réservé  à  Jésus-Christ  d'inspirer  à  l'homme 
des  pensées  plus  hautes  ,  et  de  lui  faire  con- 
noitre,  dans  une  pleine  évidence  ,  la  dignité  > 
l'immortalité  ,  et  la  félicité  éternelle  de  son 
ame. 

Durant  les  temps  d'ignorance ,  c'est-à-dire , 
durant  les  temps  qui  ont  précédé  Jésus-Christ , 
ce  que  l'aine  connoissoit  de  sa  dignité  et  de 
son  immortalité  Pinduisoit  le  plus  souvent  à 
erreur.  Le  culte  des  hommes  morts  faisoit 
presque  tout  le  fonds  de  l'idolâtrie  :  presque 
tous  les  hommes  sacrifioient  aux  mânes ,  c'est- 
à-dire  ,  aux  âmes  des  morts.  De  si  anciennes 
erreurs  nous  font  voir  à  la  vérité  combien 
étoit  ancienne  la  croyance  de  l'immortalité  de 
l'ame  ,  et  nous  montrent  qu'elle  doit  être  ran- 
gée parmi  les  premières  traditions  du  genre 
humain.  Mais  l'homme ,  qui  gâioit  tout  ,  en 


260  Discours  sur  l'Histoire 
avoit  étrangement  abusé  ,  puisqu'elle  le  por- 
toit  à  sacrifier  aux  morts.  On  alloit  même  jus- 
qu'à cet  excès  de  leur  sacrifier  des  hommes 
■vivans  :  on  tuoit  leurs  esclaves  ,  et  même  leurs 
femmes ,  pour  les  aller  servir  dans  l'autre 
cas. de leii.  monde.  Les  Gaulois  le  pratiquoient  avec  beau- 
coup d'autres  peuples  ;  et  les  Indiens  ,  mar- 
qués par  les  auteurs  païens  parmi  les  premiers 
défenseurs  de  l'immortalité  de  lame  ,  ont 
aussi  été  les  premiers  à  introduire  sur  la  terre  , 
•dus  prétexte  de  religion  ,  ces  meurtres  abo- 
minables. Les  mêmes  Indiens  se  tuoient  eux- 
mêmes  pouravancerla  félicité  de  la  vie  future; 
et  ce  déplorable  aveuglement  dure  encore  au- 
jourd'hui parmi  ces  peuples  :  tant  il  est  dan- 
gereux d'enseigner  la  vérité  dans  un  autre 
ordre  que  celui  que  Dieu  a  suivi ,  et  d'expli- 
quer clairement  à  l'homme  tout  ce  qu'il  est 
avant  qu'il  ait  connu  Dieu  parfaitement. 

C'étoit  faute  de  connoître  Dieu  ,  que  la  plu- 
part des  philosophes  n'ont  pu  croire  famé 
immortelle  sans  la  croire  une  portion  de  la 
divinité  ,  une  divinité  elle-même  ,  un  être 
éternel ,  incréé  aussi  bien  qu'incorruptible  ,  et 
qui  n'avoit  non  plus  de  commencement  que 
de  fin.  Que  dirai-je  de  ceux  qui  croyoient  la 
transmigration  des  âmes  :  qui  les  faisoient 
rouler  des  deux  à  la  terre,  et  puis  de  la  terre 
aux  cieux  ;  des  animaux  dans  les  hommes  .  et 
des  hommes  dans  les  animaux  :  de  la  félicité  à 
la  misère  ,  et  de  la  misère  à  la  félicité  ,  sans 
que  ces  révolutions  eussent  jamais  ni  de  terme, 
ni  d'ordre  certain?  Combien  étoit  obscurcie 
la  justice ,  la  providence  5  la  bonté   divine  , 


Universelle.  261 

parmi  tant  d'erreurs  !  Et  qu'il  étoit  nécessaire 
deconnoitre  Dieu ,  et  les  règles  de  sa  sagesse, 
avant  que  de  connoitre  l'ame  et  sa  nature 
immortelle  ! 

C'est  pourquoi  la  loi  de  Moïse  ne  donnoit 
à  Thomme  qu'une  première  notion  de  la  na- 
ture de  l'ame  et  de  sa  félicité.  Nous  avons  vu 
l'ame  au  commencement  faite  par  la  puis- 
sance de  Dieu  ,  aussi  bien  que  les  autres  créa- 
tures ;  mais  avec  ce  caractère  particulier , 
qu'elle  étoit  faite  à  son  image  et  par  son 
souffle  ,  afin  qu'elle  entendit  à  qui  elle  tient 
par  son  fonds  ,  et  qu'elle  ne  se  crût  jamais  de 
même  nature  que  les  corps,  ni  formée  de  leur 
concours.  Mais  les  suites  de  cette  doctrine  , 
et  les  merveilles  de  la  vie  future  ,  ne  furent 
pas  alors  universellement  développées  ;  et 
c'étoit  au  jour  du  Messie  que  cette  grande 
lumière  devoit  paroître  à  découvert. 

Dieu  en  avoit  répandu  quelques  étincelles 
dans  les  anciennes  Ecritures.  Salomon  avoit 
dit  que  ,  comme  fe  corps  retourne  à  la  terre  Ecci.xii. 
d'où  il  est  sorti ,  l'esprit  retourne  à  Dieu  qui7' 
l'a  donné.  Les  patriarches  et  les  prophètes  ont 
vécu  dans  cette  espérance  :  et  Daniel  avoit 
prédit  qu'il  viendroit  un  temps  où  ceux  qui  2Dan- xn- 
dorment  dans  la  poussière  s'éveilleront ,   les 
uns  pour  la  vie  éternelle  ,  et  les  autres  pour 
une  éternelle  confusion ,  afin  de  voir  toujours. 
Mais  ,  en  même  temps  que  ces  choses  lui  sont 
révélées,  il  lui  est  ordonné  desceller  le  livre , 
et  de  le  tenir  fermé  jusqu'au  temps  ordonné  m*** 
de  Dieu  ,  afin  de  nous  faire  entendre  que  la 


262         Discouhs  sue  l'Histoire 

pleine  découverte  de  ces  vérités  étoit  d'une 

autre  saison  et  d'un  autre  siècle. 

Encore  donc  que  les  Juifs  eussent  dansleurs 
Ecrituresquelques  promessesdes  félicités  éter- 
nelles ,  et  que,  vers  les  temps  du  Messie  où 
elles  dévoient  être  déclarées  ,  ils  en  parlas- 
sent beaucoup  davantage  ,  comme  il  paroi t 
par  les  livres  de  la  Sagesse  et  des  Machabées  : 
toutefois  cette  vérité  faisoit  si  peu  un  dogme 
universel  de  l'ancien  peuple  ,  que  les  saddu- 
céens  ,  sans  la  reconnoitre,  non-seulement 
étoient  admis  dans  la  synagogue ,  mais  encore 
élevés  au  sacerdoce.  C'est  un  des  caractères 
du  peuple  nouveau  de  poser  pour  fondement 
de  la  religion  la  foi  de  la  vie  future;  et  ce 
devoit  être  le  fruit  de  la  venue  du  Messie. 

C'est  pourquoi ,  non  content  de  nous  avoir 
dit  qu'unevie  éternellementbienheureuseétoit 
réservée  aux  enfans  de  Dieu  ,  il  nous  a  dit  en 

jban.xvii.qUOi  e}|e  consîstoit.  La  vie  bienheureuse  est 
d'êtreavec  lui  dms  la  gloirede  Dieu  son  Père  : 
la  vie  bienheureuse  est  de  voir  la  gloire  qu'il 
adans  le  sein  du  Père  dès  l'origine  du  monde  : 
la  vie  bienheureuse  est  que  Jésus-Christ  soit 
en  nous  comme  dans  ses  membres  ,  et  que 
l'amour  éternel  que  le  Père  a  pour  son  Fils 
s'étendantsur  nous ,  il  nous  comble  des  mêmes 
dons  :  la  vie  bienheureuse,  en  un  mot,  est  de 
connoître  le  seul  vrai  Dieu  et  Jésus-Christ 
qu'il  a   envoyé  ;  mais   le  connoître  de  cette 

i.Cor.xm. manière  qui  s'appelle   la  claire  vue  ,  la  vue 

9" ia'  fade  à  face  et  à  découvert ,  la  vue  aui  réforme 
en  nous  et  y  achève  l'ouvrage  de  Dieu,  selon 

Joan.  1.  ep.  ce  que  dit  saint  Jean  :  Que  nous  lui  serons 


Universelle.  263 

Semblables ,  parce  que  nous  le  verrons  tel  qu'il 
est. 

Cette  vue  sera  suivie  d'un  amour  immense, 
d'une  joie  inexplicable  et  d'un  triomphe  sans 
fin.  Un  alléluia  éternel  et  un  amen  éternel  iApol\¥n- 
dont  on  entend  retentir  la  céleste  Jérusalem  ,».34*.6i 
font  voir  toutes  les  misères  bannies  et  tous  les 
désirs  satisfaits  :  il  n'y  a  plus  qu'à  louer  la 
bonté  divine. 

Avec  de  si  nouvelles  récompenses ,  il  falloit 
que  Jésus-Christ  proposât  aussi  de  nouvelles 
idées  de  vertu  ,  des  pratiques  plus  parfaites  et 
plus  épurées.  La  fin  de  la  religion  ,  lame  des 
vertus  et  l'abrégé  de  la  loi  ,  c'est  la  charité. 
Mais  ,  jusqu'à  Jésus-Christ,  on  peut  dire  que 
la  perfection  et  les  effets  de  cette  vertu  n'étoient 
pas  entièrement  connus.  C'est  Jésus  -  Christ 
proprement  qui  nous  apprend  à  nous  con- 
tenter de  Dieu  seul.  Pour  établir  le  règne 
de  la  charité  et  nous  en  découvrir  tous  les 
devoirs  ,  il  nous  propose  l'amour  de  Dieu  ,  jus- 
qu'à nous  haïr  nous-mêmes  ,  et  persécuter  , 
sans  relâche ,  le  principe  de  corruption  que 
nous  avons  tous  dans  le  cœur.  Il  nous  propose 
l'amour  du  prochain ,  jusqu'à  étendre  sur  tous 
les  hommes  celte  inclination  bienfaisante  , 
sans  en  excepter  nos  persécuteurs.  11  nous  pro- 
pose la  modération  des  désirs  sensuels,  jusqu'à 
retrancher  tout-à-fait  nos  propres  membres  , 
c'est-à-dire ,  ce  qui  tient  le  plus  vivement  et  le 
plus  intimement  à  notre  cœur.  11  nous  propose 
la  soumission  aux  ordres  de  Dieu,  jusqu'à  nous 
réjouir  des  souffrances  qu'il  nous  envoie.  Il 
nous  propose  l'humilité,  jusqu'à  aimer  les  op- 


264  Discours  sur  l'Histoire 
probres  pour  la  gloire  de  Dieu  ,  et  à  croire 
que  nulle  injure  ne  nous  peut  mettre  si  bas 
devant  les  hommes  ,  que  nous  ne  soyons  en- 
core plus  bas  devant  Dieu  par  nos  péchés.  Sur 
ce  fondement  de  la  charité,  il  perfectionne 
tous  les  états  de  la  vie  humaine.  C'est  par  là 
que  le  mariage  est  réduit  à  sa  forme  primi- 
tive :  l'amour  conjugal  n'est  plus  partagé  : 
une  si  sainte  société  n'a  plus  de  fin  que  celle 
de  la  vie  ;  et  les  enfans  ne  voient  plus  chasser 
leur  mère  pour  mettre  à  sa  place  une  marâtre. 
Le  célibat  est  montré  comme  une  imitation 
de  la  vie  des  anges  ,  uniquement  occupée  de 
Dieu  et  des  chastes  délices  de  son  amour.  Les 
supérieurs  apprennent  qu'ils  sont  serviteurs 
des  autres  ,  et  dévoués  à  leur  bien  :  les  infé- 
rieurs reconnoissent  l'ordre  de  Dieu  dans  les 
puissances  légitimes  ,  lors  même  qu'elles  abu- 
sent de  leur  autorité  ;  cette  pensée  adoucit  les 
peines  de  la  sujétion  ,  et,  sous  des  maîtres  fâ- 
cheux ,  l'obéissance  n'est  plus  fâcheuse  au 
vrai  chrétien. 

A  ces  préceptes  ,  il  joint  des  conseils  de 
perfection  éminente  :  renoncer  à  tout  plaisir; 
vivre  dans  le  corps  comme  si  on  étoit  sans 
corps  ;  quitter  tout,  donner  tout  aux  pauvres, 
pour  ne  posséder  que  Dieu  seul  ;  vivre  de  peu, 
et  presque  de  rien  ;  et  attendre  ce  peu  de  la 
Providence  divine. 

Mais  la  loi  la  plus  propre  à  1  évangile  est 
celle  de  porter  sa  croix.  La  croix  est  la  vraie 
épreuce  de  la  foi ,  le  vrai  fondement  de  l'es- 
pérance ,  le  parlait  épurement  de  la  charité, 
en  un  mot  le  chemin  du  ciel.  Jésus-Christ  est 

mort 


Universelle.  265 

mort  à  la  croix  ;  il  a  porté  sa  croix  toute  sa 
vie  ;  c'est  à  la  croix  qu'il  veut  (ju'on  le  suive , 
et  il  met  la  vie  éternelle  à  ce  prix.  Le  premier, 
à  qui  il  promet  en  particulier  le  repos  du  siècle 
futur,  est  un  compagnon  de  sa  croix  :  Tux^  ^ 
seras  ,  lui  dit -il  ,  aujourd'hui  avec  moi  en 
paradis.  Aussitôt  qu'il  fut  à  la  croix  ,  le  voile 
qui  couvroit  le  sanctuaire  fut  déchiré  de  haut 
en  bas  ,  et  le  ciel  fut  ouvert  aux  âmes  saintes. 
C'est  au  sortir  de  la  croix  ,  et  des  horreurs  de 
son  supplice ,  qu'il  parut  à  ses  apôtres  ,  glo- 
rieux et  vainqueur  de  la  mort  ;  afin  qu'ils 
comprissent  que  c'est  par  la  croix  qu'il  devoit 
entrer  dans  sa  gloire  ,  et  qu'il  ne  montroit 
point  d'autre  voie  à  ses  enfans. 

Ainsi  fut  donnée  au  monde ,  en  la  personne 
de  Jésus-Christ ,  l'image  d'une  vertu  accom- 
plie ,  qui  n'a  rien  et  n'attend  rien  sur  la 
terre ,  que  les  hommes  ne  récompensent  que 
par  de  continuelles  persécutions ,  qui  ne  cesse 
de  leur  faire  du  bien  ,  et  à  qui  ses  propres 
bienfaits  attirent  le  dernier  supplice.  Jésus- 
Christ  meurt  sans  trouver  ni  reconnoissance 
dans  ceux  qu'il  oblige  ,  ni  fidélité  dans  ses 
amis,  ni  équité  dans  ses  juges.  Son  innocence, 
quoique  reconnue  ,  ne  le  sauve  pas;  son  Père 
même,  en  qui  seul  il  avoit  mis  son  espérance  , 
retire  toutes  les  marques  de  sa  protection  :  le 
juste  est  livré  à  ses  ennemis,  et  il  meurt  aban- 
donné de  Dieu  et  des  hommes. 

Mais  il  falloit  faire  voir  à  l'homme  de  bien 

que  ,   dans  les  plus  grandes  extrémités,  il  n'a 

besoin  ni  d'aucune  consolation  humaine  ,  ni 

même  d'aucune  marque  sensible  du  secours 

Tome  I.  M 


266        Discoms  sur  l'Histoire 
divin  :  qu'il  aime  seulement  et  qu'il  se  confie, 
assuré   que    Dieu  pense    à   lui    sans  lui  en 
donner  aucune  marque  ,  et  qu'une  éternelle 
félicité  lui  est  réservée. 

r't'  thî  ^e P^US  sa8e  ^es  ph'I0S0Pnes  5  en  cherchant 
\i.  de  Hep.  l'idée  de  la  vertu  ,  a  trouvé  que,  comme  celui- 
là  seroit  le  plus  méchant  qui  sauroit  si  bien 
couvrir  sa  malice  qu'il  passât  pour  homme  de 
bien ,  et  jouit  par  ce  moyen  de  tout  le  crédit 
que  peut  donner  la  vertu  :  ainsi  le  plus  ver- 
tueux devoit  être  ,  sans  difficulté,  celui  à  qui 
sa  vertu  attire  ,  par  sa  perfection,  la  jalousie 
de  tous  les  hommes  ;  en  sorte  qu'il  n'ait  pour 
lui  que  sa  conscience  ,  et  qu'il  se  voie  exposé 
à  toute  sorte  d'injures,  jusqu'à  être  mis  sur 
la  croix  ,  sans  que  sa  vertu  lui  puisse  donner 
ce  foible  secours  de  l'exempter  d'un  tel  sup- 
plice. Ne  semble-t-il  pas  que  Dieu  n'ait  mis 
cette  merveilleuse  idée  de  vertu  dans  l'esprit 
d'un  philosophe,  que  pour  la  rendre  effective 
dans  la  personne  de  son  Fils  ;  etfaire  voir  que 
le  juste  a  une  autre  gloire  ,  un  autre  repos  , 
enfin  un  autre  bonheur  que  celui  qu'on  peut 
avoir  sur  la  terre. 

Etablir  cette  vérité  ,  et  la  montrer  accom- 
plie si  visiblement  en  soi-même  ,  aux  dépens 
de  sa  propre  vie ,  c'étoit  le  plus  grand  ouvrage 
que  pût  faire  un  homme  :  et  Dieu  l'a  trouvé 
si  grand,  qu'il  l'a  réservé  à  ce  Messie  tant  pro- 
mis ,  à  cet  homme  qu'il  a  fait  la  même  per- 
sonne avec  son  Fils  unique. 

En  effet ,  que  pou  voit-on  réserver  de  plus 
grand  à  un  Dieu  venant  sur  la  terre  ?  et  qu'y 
pouvoit-il  faire  de  plus  digne  de  lui ,  que  d'y 


Universelle.  26/ 

montrer  la  vertu  dans  toute  sa  pureté,  et  le 
bonheur  éternel  où  la  conduisent  les  maux  les 
plus  extrêmes  ? 

Mais  ,  si  nous  venons  à  considérer  ce  qu'il 
y  a  de  plus  haut  et  de  plus  intime  dans  le 
mystère  de  la  croix  ,  quel  esprit  humain  le 
pourra  comprendre  ?  Là  nous  sont  montrées 
des  vertus  que  le  seul  Homme -Dieu  pouvoit 
pratiquer.  Quel  autre  pouvoit  comme  lui  se 
mettre  à  la  place  de  toutes  les  victimes  ancien- 
nes, les  abolir  en  leur  substituant  une  victime 
dune  dignité  et  d'un  mérite  infini  ,  et  faire 
que  désormais  il  n'y  eût  plus  que  lui  seul  à 
offrir  à  Dieu  ?  Tel  est  l'acte  de  religion  que 
Jésus-Christ  exerce  à  la  croix.  Le  Père  éter- 
nel pouvoit-il  trouver  ,  ou  parmi  les  anges, 
ou  parmi  les  hommes  ,  une  obéissance  égale  à 
celle  que  lui  rend  son  Fils  bien-aimé,  lorsque , 
rien  ne  lui  pouvant  arracher  la  vie  ,  il  la  donna 
volontairement  pour  lui  complaire  ?  Que  dirai- 
je  de  la  parfaite  union  de  tous  ses  désirs  avec 
la  divine  volonté  ,  et  de  l'amour  par  lequel  il 
se  tient  uni  à  Dieu  qui  étoit  en  lui ,  se  rccon-  3-  c*r.  v. 
ciliant  avec  le  monde  1  Dans  cette  union  in- 
compréhensible ,  il  embrasse  tout  le  genre 
humain;  il  pacifie  le  ciel  ella  terre:  il  se  plonge, 
avec  une  ardeur  immense ,  dans  ce  déluge  de 
sang  où  //  déçoit  être  baptisé  avec  tous  les  iw.  xij. 
siens,  et  fait  sortir  de  ses  plaies  le  jeu  de^9  i0, 
l'amour  divin  qui  déçoit  embraser  toute  la 
terre.  Mais  voici  ce  qui  passe  toute  intelli- 
gence; la  justice  pratiquéepar  ceDieu-Homme 
qui  se  laisse  condamner  par  le  monde,  afin  que 
le  monde  demeure  éternellement  condamné 

M  2 


268  Discours  sur  i/Histoire 
Joan.  xii.  par  l'énorme  iniquité  de  ce  jugement.  Main- 
tenant le  monde  est  jugé ,  et  le  prince  de  ce 
monde  ça  être  chassé  9  comme  le  prononce 
Jésus -Christ  lui-même.  L'enfer  ,  qui  avoit 
subjugué  le  monde  ,  le  va  perdre  :  en  atta- 
quant l'innocent ,  il  sera  contraint  de  lâcher 
les  coupables  qu'il  tenoit  captifs  :  la  malheii- 
f*ux !!* ,3-  reuse  obligation  ,  par  laquelle  nous  étions 
livrés  aux  anges  rebelles ,  est  anéantie  :  Jésus- 
Christ  l'a  attachée  à  sa  croix ,  pour  y  être 
effacée  de  son  sang  :  l'enfer  dépouillé  gémit  : 
la  croix  est  un  lieu  de  triomphe  à  notre  Sau- 
veur ;  et  les  puissances  ennemies  suivent  en 
tremblant  le  char  du  vainqueur.  Mais  un  plus 
grand  triomphe  paroit  à  nos  yeux  :  la  justice 
divine  est  elle-même  vaincue;  le  pécheur 
qui  lui  étoit  dû  comme  sa  victime  ,  est  arraché 
de  ses  mains.  Il  a  trouvé  une  caution  capable 
de  payer  pour  lui  un  prix  infini.  Jésus-Christ 
s'unit  éternellement  les  élus  pour  qui  il  se 
donne  ;  ils  sont  ses  membres  et  son  corps;  le 
Père  éternel  ne  les  peut  plus  regarder  qu'en 
leur  chef  :  ainsi  il  étend  sur  eux  l'amour  in- 
j^.xvii.  fini  qu'il  a  pour  son  Fils.  C'est  son  Fils  lui— 
34.  a*,  a  .  m£me  qUj  je  juj  demande .  \\  ne  veut  pas  être 

séparé  des  hommes  qu'il  a  rachetés  :  O  mon 
Père  ,  je  ceux  ,  dit-if,  qu'ils  soient  avec  moi  ; 
ils  seront  remplis  de  mon  esprit,  ils  jouiront  de 
Apoc.  m.  ma  gloire  ;  ils  partageront  avec  moi  jusqu'à 
mon  trône. 

Après  un  si  grand  bienfait  ,   il  n'y  a  plus 
que  des  cris  de  joie  qui  puissent  exprimer  nos 
reconnobsances.  O  merveille!  s'écrie  un  grand 
%Sau.  philosophe  et  un  grand  martyr  ;  ô  échange  in- 


Just 

ad 


Universelle.  269 

compréhensible ,  tt  surprenant  artifice  de  la 
sagesse  divine  !  Un  seul  est  frappé  ,  et  tous 
sont  délivrés.  Dieu  frappe  son  Fils  innocent 
pour  l'amour  des  hommes  coupables,  et  par- 
donne aux  hommes  coupables  pour  l'amour 
de  son  Fils  innocent.  Le  juste  paye  ce  qu'il  ne 
doit  pas ,  et  acquitte  les  pécheurs  de  ce  qu'ils 
doivent.  Car  qu'est-ce  qui  pouvoit  mieux  cou- 
vrir nos  péchés  que  sa  justice  ?  Comment  pou- 
voit être  mieux  expiée  la  rébellion  des  servi- 
teurs ,  que  par  V obéissance  du  Fils  ?  1/ iniquité 
de  plusieurs  est  cachée  dans  un  seul  juste  ,  et 
la  justice  d'un  seul  fait  que  plusieurs  sont  jus- 
tifiés. A  quoi  donc  ne  devons-nous  pas  pré- 
tendre? Celui  qui  nous  a  aimés  étant  pécheurs,  Rom.v.6. 
jusqu'à  donner  sa  vie  pour  nous  ,  que  nous  re- 
/usera-t-il  après  qu'il  nous  a  réconciliés  et  jus- 
tifiés par  son  sang  F  Tout  est  à  nous  par  Jésus- 
Christ  ;  la  grâce ,  la  sainteté ,  la  vie ,  la  gloire  , 
la  béatitude  :  le  royaume  du  Fils  de  Dieu  est 
notre  héritage  ;  il  n'y  a  rien  au-dessus  de  nous, 
pourvu  seulement  que  nous  ne  nous  ravilis- 
sions  pas  nous-mêmes. 

Pendant  que  Jésus-Christ  comble  nos  désirs 
et  surpasse  nos  espérances ,  il  consomme  l'œu- 
vre de  Dieu  commencée  sous  les  patriarches 
et  dans  la  loi  de  Moïse. 

Alors  Dieu  vouloit  se  faire  connoître  par 
des  expériences  sensibles  :  il  se  montroit  ma- 
gnifique en  promesses  temporelles  :  bon  ,  en 
comblant  ses  enfans  des  biens  qui  flattent  les 
sens;  puissant ,  en  les  délivrant  des  mains  de 
leurs  ennemis  ;  fidèle  ,  en  les  amenant  dans 
la  terre  promise  à  leurs  pères  ;  juste ,  par  les 

M  3 


270  Discoubs  sur  l'Histoire 

récompenses  et  les  châtimens  qu'il  leur  en- 
yoyoit  manifestement,  selon  leurs  œuvres. 

Toutes  ces  merveilles  préparoient  les  voies 
aux  vérités  que  Jésus-Christ  venoit  enseigner. 
Si  Dieu  est  bon  jusqu'à  nous  donner  ce  que 
demandent  nos  sens  ,  combien  plutôt  nous 
donnera-t-il  ce  que  demande  notre  esprit  fait 
à  son  image  ?  S'il  est  si  tendre  et  si  bienfaisant 
envers  ses  enfans ,  renfermera-t-il  son  amour 
et  ses  libéralités  dans  ce  peu  d'années  qui  com- 
posent notre  vie  ?  Ne  donnera-t-il  à  ceux  qu'il 
aime ,  qu'une  ombre  de  félicité  et  qu'une  terre 
fertile  en  grains  et  en  huile  ?  ÎS'y  aura-t-il 
point  un  pays  où  il  répande  avec  abondance 
les  biens  véritables  ? 

Il  y  en  aura  un  sans  doute ,  et  Jésus-Christ 
nous  le  vient  montrer.  Car  enfin  le  Tout- 
Puissant  n'auroit  fait  que  des  ouvrages  peu 
dignes  de  lui  ,  si  toute  sa  magnificence  ne  se 
terminoit  qu'à  des  grandeurs  exposées  à  nos 
sens  infirmes.  Tout  ce  qui  n'est  pas  éternel  ne 
répond  ni  à  la  majesté  d'un  Dieu  éternel ,  ni 
aux  espérances  de  l'homme  à  qui  il  a  fait  con- 
noître  son  éternité;  et  cette  immuable  fidélité 
qu'il  garde  à  ses  serviteurs,  n'aura  jamais  un 
objet  qui  lui  soit  proportionné  ,  jusqu'à  ce 
ou'elle  s'étende  à  quelque  chose  d'immortel  et 
de  permanent. 
iub,  xi.  s.  H  falloit  donc  qu'à  la  fin  Jésus-Christ  nous 
li.iô!  l  ouvrit  les  cieux  pour  y  découvrir  à  notre  foi 
cette  cité  permanente  o\\  nous  devons  être  recueil- 
lis après  cette  vie.  Il  nous  fait  voir  que  si  Dieu 
prend  pour  son  titre  éternel,  le  nom  de  Dieu 
d'Abraham,  d'Isaac  et  de  Jacob,  c'est  à  cause 


Universelle.  271 

que  ces  saints  hommes  sont  toujours  vivans 
devant  lui.  Dieu  n'est  pas  le  Bleu  des  morts  :   j* **. 
il  n'est  pas  digne  de  lui  de  ne  faire ,  comme  les  iw.  ±k. 
hommes,  qu'accompagner  ses  amis  jusqu'au33' 
tombeau  ,    sans  leur  laisser  au-delà  aucune 
espérance  ;    et  ce  lui  seroit  une  honte  de  se 
dire  avec  tant  de  force  le  Dieu  d'Abraham  , 
s'il  n'avoit  fondé  dans  le  ciel  une  cité  éter- 
nelle où  Abraham  et  ses  enfans  pussent  vivre 
heureux. 

C'est  ainsi  que  les  vérités  de  la  vie  future  w^r.  ix. 
nous  sont  développées  par  Jésus  -  Christ.  Il1' 
nous  les  montre  même  dans  la  loi.  La  vraie 
terre  promise  ,  c'est  le  royaume  céleste.  C'est 
après  cettebienheureuse  patrie  que  soupiroient 
Abraham  ,  Isaac  et  Jacob  :  la  Palestine  en 
méritoit  pas  de  terminer  tous  leurs  vœux,  ni 
d'être  le  seul  objet  d'une  si  longue  attente  de 
nos  pères. 

L'Egypte  d'où  il  faut  sortir;  le  désert  où 
îl  faut  passer  ;  la  Babylone  dont  il  faut  rompre 
les  prisons  pour  entrer  ou  pour  retourner  en 
notre  patrie  ,  c'est  le  monde  avec  ses  plaisirs 
et  ses  vanités  :  c'est  là  que  nous  sommes  vrai- 
ment captifs  et  errans  ,  séduits  par  le  péché  et 
ses  convoitises.  Il  nous  faut  secouer  ce  joug 
pour  trouver  dans  Jérusalem  et  dans  la  cité 
de  notre  Dieu ,  la  liberté  véritable ,  et  un  sanc- 
tuaire non  fait  de  main  d  homme  ,  où  la  gloire  a.  c0t.v.  t. 
du  Dieu  d'Israël  nous  apparoisse. 

Par  cette  doctrine  de  Jésus-Christ,  le  secret 
de  Dieu  nous  est  découvert  ,  la  loi  est  toute 
spirituelle  ,  ses  promesses  nous  introduisent  à 
celle  de  l'évangile ,  et  y  servent  de  fondement. 

M  4 


hj2  Discours  sur  l'Histoire 
Une  mémo  lumière  nous  paroît  par-tout  :  elle 
se  lève  sous  les  patriarches  :  sous  Moïse  et  sous 
les  prophètes,  elle  s'accroît  :  Jésus  -  Christ , 
plus  grand  que  les  patriarches  ,  plus  autorisé 
que  Moïse ,  plus  éclairé  que  tous  les  prophètes, 
nous  la  montre  dans  sa  plénitude. 

A  ce  Christ ,  à  cet  Homme-Dieu  ,  à  cet 
homme  qui  tient  sur  la  terre  ,  comme  parle 
saint  Augustin  ,  la  place  de  la  vérité ,  et  la 
fait  voir  personnellement  résidente  au  milieu 
de  nous;  à  lui,  dis-je,  étoit  réservé  de  nous 
montrer  toute  vérité  ,  c'est-à-dire  ,  celle  des 
mystères  ,  celle  des  vertus  ,  et  celle  des  ré- 
compenses que  Dieu  a  destinées  à  ceux  qu'il 
aime. 

C'étoient  de  telles  grandeurs  que  les  Juifs 
dévoient  chercher  en  leur  Messie.  11  n'y  a  rien 
de  si  grand  que  de  porter  en  soi-même,  et  de 
découvrir  aux  hommes  la  vérité  tout  entière  , 
qui  les  nourrit  ,  qui  les  dirige,  et  qui  épure 
leurs  yeux  jusqu'à  les  rendre  capables  de  voir 
Dieu. 

Dans  le  temps  que  la  vérité  devoit  être 
montrée  aux  hommes  avec  cette  plénitude,  il 
étoit  aussi  ordonné  qu'elle  seroit  annoncée  par 
toute  la  terre  ,  et  dans  tous  les  temps.  Dieu 
n'a  donné  à  Moïse  qu'un  seul  peuple ,  et  un 
temps  déterminé  :  tous  les  siècles  et  tous  les 
peuples  du  monde  sont  donnés  à  Jésus-Christ: 
il  a  ses  élus  par-tout;  et  son  Eglise,  répandue 
dans  tout  l'univers  ,  ne  cessera  jamais  de  les 
Mm*,  enfanter.  Allez  ,  dit  -  il ,  enseignez  toutes  les 
i9.  ao.  '  nations  ,  les  bap Usant  au  nom  du  Père ,  et  du 
Fils  .  et  du  Saint-Esprit ,  et  leur  apprenant  à 


Universelle.  273 

garder  tout  ce  que  je  vous  ai  commande  9  et 
çoilà  je  suis  avec  cous  jusqu'à  la  fin  des 
siècles. 

Pour  répandre  dans  tous  les  lieux  et  dans,  Y11- 

1  •  \     1  t        •  i         ,  /    •.  /  .  La  descente 

tous  les  siècles  de  si  hautes  ventes,  et  pour  y  duSaint-Es- 
mettre  en  vigueur ,  au  milieu  de  la  corruption,  Euienu»,*" 
des  pratiques  si  épurées  ,  il  falloit  une  WtuftïÇKEi 
plus  qu'humaine.  C'est  pourquoi  Jésus-Christ  ?£  j^â'™ 
promet  d'envoyer  le  Saint-Esprit  pour  f or ti-Mirle* Pa- 
lier ses  apôtres  ,  et  animer  éternellement  le  *  '-' 
corps  de  l'Eglise. 

Cette  force  du  Saint-Esprit,  pour  se  dé- 
clarer davantage  ,  devoit  paroître  dans  l'in- 
firmité. Je  vous  enverrai  ,   dit  Jésus-Christ  à    £«f. 

T>  >  >     .    xxiv.  49. 

ses  apôtres  ,  ce  que  mon  rere  a  promis ,  c  est- 
à-dire,  le  Saint-Esprit  :  en  attendant  r  tenez- 
vous  en  repos  dans  Jérusalem  ,  n'entreprenez 
rien  ,  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  revêtus  de  la 
force  d'en  haut. 

Pour  se  conformer  à  cet  ordre ,  ils  demeu- 
rent enfermés  quarante  jours  :  le  Saint-Esprit 
descend  au  temps  arrêté  ;  les  langues  de  feu  ? 
tombées  sur  les  disciples  de  Jésus-Christ,  mar- 
quent l'efficace  de  leur  parole;  la,  prédication 
commence  ;  les  apôtres  rendent  témoignage  à 
Jésus-Christ;  ils  sont  prêts  à  tout  souffrir  pour 
soutenir  qu'ils  l'ont  vu  ressuscité.  Les  miracles 
suivent  leurs  paroles  :  en  deux  prédications 
de  saint  Pierre  ,  huit  mille  Juifs  se  convertis- 
sent ;  et ,  pleurant  leur  erreur  ,  ils  sont  lavés 
dans  le  sang  qu'ils  avoient  versé. 

Ainsi  l'Eglise  est  fondée  dans  Jérusalem ,  et 
parmi  les  Juifs  ,  malgré  l'incrédulité  du  gros 
de  la  nation.  Les  disciples  de  Jésus-Christ  font 

M  5 


274  Discours  sur  l'Histoire 

voir  au  monde  une  charité  ,  une  force  et  une 
douceur  qu'aucune  société  n:avoit  jamais  eue. 
La  persécution  s'élève  :  la  foi  s'augmente:  les 
enfans  de  Dieu  apprennent  de  plus  en  plus  à 
ne  désirer  que  le  ciel.  Les  Juifs,  par  leur  ma- 
lice obstinée  ,  attirent  la  vengeance  de  Dieu  , 
et  avancent  les  maux  extrêmes  dont  ils  étoient 
menacés  :  leur  état  et  leurs  affaires  empirent. 
Pendant  que  Dieu  continue  à  en  séparer  un 
grand  nombre  qu'il  range  parmi  ses  élus ,  saint 
Pierre  est  envoyé  pour  baptiser  Corneille  , 
centurion  romain.  Il  apprend,  premièrement 
par  une  céleste  vision  ,  et  après  par  expé- 
rience ,  que  les  Gentils  sont  appelés  a  la  con- 
noissance  de  Dieu.  Jésus-Christ  qui  les  vou- 
loit  convertir  ,  parle  den  haut  à  saint  Paul  , 
qui  en  devoit  être  le  docteur  ;  et  par  un  mi- 
racle inoui  jusqu'alors,  de  persécuteur  il  le 
fait  non-seulement  défenseur  ,  mais  zélé  pré- 
dicateur de  la  foi  :  il  lui  découvre  le  secret 
profond  de  la  vocation  des  Gentils  par  la  ré- 
probation des  Juifs  ingrats  ,  qui  se  rendent  de 
plus  en  plus  indignes  de  l'Evangile.  Saint  Paul 
tend  les  mains  aux  Gentils  :  il  traite  avec  une 
force  merveilleuse  ces  importantes  questions: 
x-t.xxvi.  Si  le  Christ  déçoit  souffrir  ;  et  s'il  éioit  le  pre- 
mier qui  devoit  annoncer  la  vérité  au  peuple  et 
aux  irentils  ,  après  être  ressuscité  des  morts  : 
il  prouve  l'affirmative  par  Moïse  et  par  les  pro- 
phètes ,  et  appelle  les  idolâtres  à  la  eonnois- 
sance  de  Dieu  ,  au  nom  de  Jésus-Christ  res- 
suscité. Ils  se  convertissent  en  foule  :  saint 
Paul  fait  voir  que  leur  vocation  est  un  effet  de 
la  grâce,  qui  ce  distingue  plus  ni  Juifs  ni 


Universelle.  27S 

Gentils.  La  fureur  et  la  jalousie  transportent 
les  Juifs  :  ils  font  des  complots  terribles  contre 
saint  Paul ,  outrés  principalement  de  ce  qu'il 
prêche  les  Gentils,  et  les  amène  au  vrai  Dieu: 
ils  le  livrent  enfin  aux  Romains  ,  comme  ils 
leur  avoient  livré  Jésus-Christ.  Tout  l'empire 
s:émeut  contre  FEgiise  naissante  ;  et  Néron, 
persécuteur  de  tout  le  genre  humain  ,  fut  le 
premier  persécuteur  des  fidèles.  Ce  tyran  fait 
mourir  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Rome  est 
consacrée  par  leur  sang  ;  et  le  martyre  de  saint 
Pierre,  prince  des  apôtres,  établit  dans  la  ca- 
pitale de  l'empire  le  siège  principal  de  la  re- 
ligion. Cependant  le  temps  approchoit  où  la 
vengeance  divine  devoit  éclater  sur  les  Juifs 
impénitens  :  le  désordre  se  met  parmi  eux;  uni 
faux  zèle  les  aveugle  et  les  rend  odieux  à  tous 
les  hommes  ;  leurs  faux  prophètes  les  enchan- 
tent par  les  promesses  dun  règne  imaginaire. 
Séduits  par  leurs  tromperies  ,  ils  ne  peuvent 
plus  souffrir  aucun  empire  légitime ,  et  ne 
donnent  aucune  borne  à  leurs  attentats.  Dieu 
les  livre  au  sens  réprouvé. Il  se  révoltent  contre 
les  Romains,  qui  les  accablent  ;  Tite  même; 
qui  les  ruine ,  reconnoit  qu'il  ne  fait  que  prêter 
sa  main  à  Dieu  irrité  contr'ciix.  Adrien  achève  PhUcst. 
de  les  exterminer.  Us  périssent  avec  toutes  les^w  /i." 
marques  de  la  vengeance  divine  :  chassés  de  jow»*.  d* 
leur  terre  ,  et  esclaves  par-tout  l'univers  ,  ife  S!  Vil?"^ 
n'ont  plus  ni  temple,  ni  autel,  ni  sacrifice,  ni 
pays  ;  et  on  ne  voit  en  Juda  aucune  forme  de 
peuple. 

Dieu  cependant  avoit  pourvu  à  l'éternité  de 
son  culte;  les  Gentils  ouvrent  les  yeux,  et 

M  6 


276  Discours  sur  l'Histoire 

sunissent  en  esprit  aux  Juifs  convertis.  Ils 
entrent  par  ce  moyen  dans  la  race  d'Abra- 
ham ;  et  devenus  ses  enfans  parla  foi ,  ils  hé- 
ritent des  promesses  qui  leur  avoient  été  faites. 
Un  nouveau  peuple  se  forme  ;  et  le  nouveau 
sacrifice,  tant  célébré  par  les  prophètes,  com- 
mence à  s'offrir  par  toute  la  terre. 

Ainsi  fut  accompli  de  point  en  point  l'ancien 
oracle  de  Jacob  :  Juda  est  multiplié  dès  le 
commencement  plus  que  tous  ses  frères  ;  et , 
ayant  toujours  conservé  une  certaine  préémi- 
nence ,  il  reçoit  enfin  la  royauté  comme  hé- 
réditaire. Dans  la  suite,  le  peuple  de  Dieu  est 
réduit  à  sa  seule  race;  et  ,  renfermé  dans  sa 
tribu ,  il  prend  son  nom.  En  Juda  se  continue 
ce  grand  peuple  promis  à  Abraham  ,  à  Isaac 
et  à  Jacob  ;  en  lui  se  perpétuent  les  autres 
promesses  ,  le  culte  de  Dieu ,  le  temple  ,  les 
sacrifices ,  la  possession  de  la  terre  promise 
qui  ne  s'appelle  plus  que  la  Judée.  Malgré 
leurs  divers  états  ,  les  Juifs  demeurent  tou- 
jours en  corps  de  peuple  réglé  et  de  royaume 
usant  de  ses  lois.  On  y  voit  naître  toujours 
ou  des  rois  ,  ou  des  magistrats  et  des  juges  , 
jusqu'à  ce  que  le  Messie  vienne  :  il  vient ,  et  le 
royaume  de  Juda  peu  à  peu  tombe  en  ruine. 
11  est  détruit  tout  à  fait  ;  et  le  peuple  Juif 
est  chassé,  sans  espérance  ,  de  la  terre  de  ses 
pères.  Le  Messie  devient  l'attente  des  nations, 
et  il  règne  sur  un  nouveau  peuple. 

Mais  ,   pour  garder  la  succession  et  la  con- 
tinuité ,  il  falloit  que  ce  nouveau  peuple  fût 
enté-,  pour  ainsi   dire,  sur  le  premier,  et, 
Rom.  xi. comme  dit  saint  Paul,  Policier  sauvage  sur 


Universelle.  277 

le  franc  olivier  9  afin  de  participer  à  sa  bonne 
sève.  Aussi  est-il  arrivé  que  l'Eglise  ,  établie 
premièrement  parmi  les  Juifs  ,  a  reçu  enfin 
les  Gentils  ,  pour  faire  avec  eux  un  même 
arbre  ,  un  même  corps  ,  un  même  peuple  ,  et 
les  rendre  participans  de  ses  grâces  et  de  ses 
promesses. 

Ce  qui  arrive  après  cela  aux  Juifs  incrédu- 
les ,  sous  Vespasien  et  sous  Tite ,  ne  regarde 
plus  la  suite  du  peuple  de  Dieu.  C'est  un  châ- 
timent des  rebelles  ,  qui  ,  par  leur  infidélité 
envers  la  semence  promise  à  Abraham  et  à 
David  ,  ne  sont  plus  Juifs  ni  fils  d'Abraham 
que  selon  la  chair,  et  renoncent  à  la  promesse 
par  laquelle  les  nations  dévoient  être  bénies. 

Ainsi  cette  dernière  et  épouvantable  déso- 
lation des  Juifs  n'est  plus  une  transmigration, 
comme  celle  de  Babylone  ;  ce  n'est  pas  une 
suspension  du  gouvernement  et  de  l'état  du 
peuple  de  Dieu  ,  ni  du  service  solennel  de  la 
religion  :  le  nouveau  peuple  ,  déjà  formé  et 
continué  avec  l'ancien  en  Jésus-Christ ,  n'est 
pas  transporté  ;  il  s'étend  et  se  dilate  sans 
interruption ,  depuis  Jérusalem  où  il  devoit 
naître  ,  jusqu'aux  extrémités  de  la  terre.  Les 
Gentils  agrégés  aux  Juifs  deviennent  doréna- 
vant les  vrais  Juifs  ,  le  vrai  royaume  de  Juda 
opposé  à  cet  Israël  schismatique  et  retranché 
du  peuple  de  Dieu,  le  vrai  royaume  de  David, 
par  l'obéissance  qu'ils  rendent  aux  lois  et  à 
l'Evangile  de  Jésus  -  Christ ,    fils  de  David. 

Après  l'établissement  de  ce  nouveau  royau- 
me ,  il  ne  faut  pas  s'étonner  si  tout  périt  dans 
la  Judée.  Le  second  temple  ne  servoit  plus  de 


2j8  Discours  sur  l'Histoire 

rien  ,  depuis  que  le  Messie  y  eut  accompli  ce 
qui  étoit  marqué  par  les  prophéties.  Ce  temple 
avoit  eu  la  gloire  qui  lui  étoit  promise ,  quand 
Je  désiré  des  nations  y  étoit  venu.  La  Jérusa- 
lem visible  avoit  fait  ce  qui  lui  restoit  à  faire, 
puisque  l'Eglise  y  avoit  pris  sa  naissance  ,  et 
que  de  là  elle  étendoit  tous  les  jours  ses  bran- 
ches par  toute  la  terre.  La  Judée  n'est  rien  à 
Dieu  ni  à  la  religion  ,  non  plus  que  les  Juifs, 
et  il  est  juste  qu'en  punition  de  leur  endurcis- 
sement ,  leurs  ruines  soient  dispersées  par 
toute  la  terre. 

C'est  ce  qui  leur  devoit  arriver  au  temps 
Osée  m. du  Messie,  selon  Jacob,  selon  Daniel,  selon 
is\  lix.  Zacharie ,  et  selon  tous  leurs  prophètes  :  mais , 
a°Rom.xi  comme  ils  doivent  revenir  un  jour  à  ce  Messie 
xx.etc.  qU5i|s  ont  méconnu  ,  et  que  le  Dieu  d'Abra- 
ham n:a  pas  encore  épuisé  ses  miséricordes  sur 
la  race  ,  quoiqu'infidelle  ,  de  ce  patriarche,  il 
a  trouvé  un  moyen,  dont  il  n'y  a  dans  le  monde 
que  ce  seul  exemple  ,  de  conserver  les  Juifs  , 
hors  de  leur  pays  et  dans  leur  ruine ,  plus  long- 
temps même  que  les  peuples  qui  les  ont  vain- 
cus. On  ne  voit  plus  aucun  reste  ,  ni  des  an- 
ciens Assyriens ,  ni  des  anciens  Mèdes ,  ni  des 
anciens  Perses ,  ni  des  anciens  Grecs  ,  ni  même 
des  anciens  Romains.  La  trace  s'en  est  per- 
due,  et  ils  se  sont  confondus  avec  d'autres 
peuples.  Les  Juifs  ,  qui  ont  été  la  proie  de  ces 
anciennes  nations  si  célèbres  dans  les  histoires, 
leur  ont  survécu  ;  et  Dieu  ,  en  les  conservant, 
nous  tient  en  attente  de  ce  qu'il  xeut  faire  en- 
core des  malheureux  restes  d'un  peuple  autre- 
fois si  favorisé.Cependant  leur  endurcissement 


Universelle.  279 

sert  au  salut  des  Gentils  ,   et  leur  donne  cet 
avantage  de  trouver  en  des  mains  non  suspec- 
tes les  Ecritures  qui  ont  prédit  Jésus-Christ  et  f^1^; 
ses  mystères.  Nous  voyons  ,  entre  autres  cho-  _/>««•  «*„ 

1  r,       .  J       ,   ,,  1  .      .  1        Matth.  XIII. 

ses ,  dans  ces  Ecritures ,  et  1  aveuglement  et  les   Joan.  xi. 
malheurs  des  Juifs  qui  les  conservent  si  soi-xxvfiï.    n 
gneusement.  Ainsi  nous  profitons  de  leur  dis-  Rom-xh 
grâce  :  leur  infidélité  fait  un  des  fondemens  de 
notre  foi;  ils  nous  apprennent  à  craindre  Dieu, 
et  nous  sont  un  spectacle  éternel  des  jugemens 
qu'il  exerce  sur  ses  enfans  ingrats ,  afin  que 
nous  apprenions  à  ne  nous  point  glorifier  des 
grâces  faites  à  nos  pères. 

Un  mystère  si  merveilleux  et  si  utile  à  l'ins- 
truction du  genre  humain,  mérite  bien  d'être 
considéré.  Mais  nous  n'avons  pas  besoin  des 
discours  humains  pour  l'entendre  :  le  Saint- 
Esprit  a  pris  soin  de  nous  fexpliquer  par  la 
bouche  de  saint  Paul  ;  et  je  vous  prieR°m.xi.i. 
d'écouter  ce  que  cet  apôtre  en  a  écrit  aux8*'"' 
Romains. 

Après  avoir  parlé  du  petit  nombre  de  Juifs 
oui  avoit  reçu  l'Evangile ,  et  de  l'aveuglement 
des  autres,  il  entre  dans  une  profonde  consi- 
dération de  ce  que  doit  devenir  un  peuple  ho- 
noré de  tant  de  grâces  ,  et  nous  découvre  tout 
ensemble  le  profit  que  nous  tirons  de  leur 
chute,  et  les  fruits  que  produira  un  jour  leur 
conversion.  Les  Juifs  sont -il s  donc  tombés  ^iiid.iuetc, 
dit-il ,  pour  ne  se  relerer  Jamais  ?  A  Dieu  ne 
plaise.  Mais  leur  chute  a  donné  occasion  au 
salut  des  Gentils  ,  afin  que  le  salut  des  Gen- 
tils leur  causât  une  émulation  qui  les  fit  ren- 
trer en  eux-mêmes»  Que  si  leur  chute  a  été 


280  Discours  sur  l'Histoire 

la  richesse  des  Gentils  qui  se  sont  convertis 
en  si  grand  nombre  ,  quelle  grâce  ne  verrons- 
nous  pas  reluire ,  quand  ils  retourneront  avec 
plénitude  !  Si  leur  réprobation  a  été  la  ré- 
conciliation du  monde  ,  leur  rappel  ne  sera- 
t-il  pas  une  résurrection  de  mort  à  vie  ?  Que 
si  les  prémices  tirées  de  ce  peuple  sont  saintes  , 
la  masse  l'est  aussi  ;  si  la  racine  est  sainte  , 
les  rameaux  le  sont  aussi  ;  et  si  quelques-unes 
des  branches  ont  été  retranchées  ,  et  que  toi  , 
Gentil ,  qui  n'étois  qu'un  olivier  sauvage  ,  tu 
aies  été  enté  parmi  les  branches  qui  sont  de- 
meurées sur  V olivier  franc  ,  en  sorte  que  tu 
participes  au  suc  découlé  de  sa  racine ,  garde- 
toi  de  t' élever  contre  les  branches  naturelles. 
Que  si  tu  t  élèves  ,  songe  que  ce  ri  est  pas  toi 
qui  portes  la  racine  ,  mais  que  c'est  la  racine 
qui  te  porte.  Tu  diras  peut-être  :  Les  bran- 
ches naturelles  ont  été  coupées  ,  afin  que  je 
fusse  enté  à  leur  place.  Il  est  vrai  ;  l'incré- 
dulité a  causé  ce  retranchement  ,  et  c'est  la 
foi  qui  te  soutient.  Prends  donc  garde  de  ne 
l'enfler  pas  ,  mais  demeure  dans  la  crainte  ; 
car,  si  Dieu  ri  a  pas  épargné  les  branches 
naturelles  ,  tu  dois  craindre  qu'il  ne  (épargne 
encore  moins. 

Qui  ne  trembleroït  en  écoutant  ces  paroles 
de  Papôtre?  Pouvons-nous  n:être  pas  épou- 
vantés de  la  vengeance  qui  éclate  ,  depuis  tant 
de  siècles,  si  terriblement  sur  les  Juifs  ,  puis- 

Îue  saint  Paul  nous  avertit  ,  de  la  part  de 
)ieu ,  que  notre  ingratitude  nous  attirera  un 
semblable  traitement  ?  Mais  écoutons  la  suite 
de  ce  grand  mystère.  L'apôtre   continue  de 


Universelle.  28  r 

parler  aux  Gentils  convertis.  Considérez ,  leur  Rem.  xi. 
dit- il  ,  la  clémence  et  la  sévérité  de  Dieu;  sai2etseq' 
sévérité  envers   ceux  qui  sont  déchus  de  sa  , 

grâce  ;  et  sa  démenée  envers  vous ,  si  toute- 
fois  vous  demeurez  fermes  en  l'état  où  sa 
bonté  vous  a  mis  :  autrement ,  vous  serez  re- 
tranchés comme  eux.  Que  s'ils  cessent  d'être 
incrédules ,  ils  seront  entés  de  nouveau  ,  parce 
que  Dieu  ,  qui  les  a  retranchés ,  est  assez  puis- 
sant pour  les  jaire  encore  reprendre.  Car  , 
si  vous  avez  été  détachés  de  V olivier  sauvage 
où  la  nature  vous  avoit  fiait  naître  ,  pour  être 
entés  dans  l'olivier  franc  contre  l'ordre  na- 
turel ,  combien  plus  facilement  les  branches 
naturelles  de  Y  olivier  même  seront-elles  entées 
sur  leur  propre  tronc  ?  Ici  Fapôtre  s'élève 
au-dessus  de  tout  ce  qu'il  vient  de  dire  ;  et , 
entrant  dans  les  profondeurs  des  conseils  de 
Dieu  ,  il  poursuit  ainsi  son  discours  :  Je  ne  **>**•*&** 
veux  pas  ,  mes  jreres ,  que  vous  ignoriez  ce 
mystère  9  afin  que  vous  appreniez  à  ne  pré- 
sumer pas  de  vous-mêmes.  C'est  qu'une  partie 
des  Juifs  est  tombée  dans  T  aveuglement ,  afin 
que  la  multitude  des  Gentils  entrât  cependant 
dans  l'Eglise  ,  et  qu'ainsi  tout  Israël  fût 
sauvé ,  selon  qu'il  est  écrit  :  Il  sortira  de  Sion  fi  lix.  %o. 
un  libérateur  qui  bannira  r  impiété  de  Jacob  , 
et  voici  V alliance  que  je  ferai  avec  eux  lorsque 
f  aurai  effacé  leurs  péchés. 

Ce  passage  d'Isaïe  ,  que  saint  Paul  cite 
ici  selon  les  Septante,  comme  il  avoit  accou- 
tumé ,  à  cause  que  leur  version  étoit  connue 
par  toute  la  terre  ,  est  encore  plus  fort  dans 
l'original ,  et  pris  dans  toute  sa  suite.  Car  le 


282  Discours  sur  l'Histoire 

prophète  y  prédit  ,    avant  toutes  choses  ,  la 

is.ux.io.  conversion  des  Gentils  par  ces  paroles  :  Ceux 
d 'Occident  craindront  le  nom  du  Seigneur  , 
et  ceux  d'Orient  verront  sa  gloire.  Ensuite 
sous  la  figure  d'un  fleuve  rapide  poussé  par 
un  vent  impétueux  ,  ïsaïe  voit  de  loin  les  per- 
sécutions qui  feront  croître  l'Eglise.  Enfin  le 
Saint-Esprit  lui  apprend  ce  que  deviendront 

lM.ao.ai.  les  Juifs ,  et  lui  déclare  que  le  Sauveur  viendra 
à  Sion9  et  s'approchera  de  ceux  de  Jacob  , 
qui  alors  se  convertiront  de  leurs  péchés  ;  et 
voici,  dit  le  Seigneur  ,  l'alliance  que  je  ferai 
avec  eux.  Mon  esprit  qui  est  en  loi9  ô  prophète, 
et  les  paroles  que  foi  mises  en  ta  bouche , 
demeureront  éternellement ,  non  -  seulement 
dans  ta  bouche  ,  mais  encore  dans  la  bouche 
de  tes  en/ans  ,  maintenant  et  à  jamais  ,  dit 
le  Seigneur. 

Il  nous  fait  donc  voir  clairement  qu'après 
la  conversion  des  Gentils,  le  Sauveur  que  Sion 
avoit  méconnu ,  et  que  les  enfans  de  Jacob 
avoient  rejeté ,  se  tournera  vers  eux  ,  effacera 
leurs  péchés  ,  et  leur  rendra  l'intelligence  des 
prophéties  qu'ils  aurontperdue  durant  un  long 
temps ,  pour  passer  successivement  et  de  main 
en  main  dans  toute  la  postérité  ,  et  n'être 
plus  oubliée. 

Ainsi  les  Juifs  reviendront  un  jour  ,  et  ils 
reviendront  pour  ne  s'égarer  jamais;  mais  ils 
ne  reviendront  qu'après  que  l'Orient  et  i  Oc- 
cident ,  c'est-à-dire  tout  l'univers,  auront  été 
remplis  de  la  crainte  et  de  la  connoissance 
de  Dieu. 

Le  Saint-Esprit  fait  voir  à  saint  Paul  que  ce 


Universelle.  283 

bienheureux  retour  des  Juifs  sera  l'effet  de 
l'amour  que  Dieu  a  eu  pour  leurs  pères.  C'est 
pourquoi  il  achève  ainsi  son  raisonnement  : 
Quant  à  l'Evangile ,  dit-il ,  que  nous  vous  pré-  *««•  xi. 
chons  maintenant ,  les  Juifs  sont  ennemis  pour 
l'amour  de  vous  :  si  Dieu  les  a  réprouvés  ,  ça 
été  ,  ô  Gentils ,  pour  vous  appeler  :  mais,  quant 
à  l'élection  ,  par  laquelle  ils  étoient  choisis  dès 
le  temps  de  l'alliance  jurée  avec  Abraham, 
ils  lui  demeurent  toujours  chers  à  cause  de 
leurs  pères  :  car  les  dons  et  la  vocation  de 
Dieu  sont  sans  repentance.  Et  comme  vous 
ne  croyiez  point  autrefois  ,  et  que  vous  avez 
maintenant  obtenu  miséricorde  à  cause  de 
V incrédulité  des  Juifs ,  Dieu  ayant  voulu  vous 
choisir  pour  les  remplacer  ;  ainsi  les  Juifs 
ri  ont  point  cru  que  Dieu  vous  ait  voulu  faire 
miséricorde  ,  afin  qu'un  jour  ils  la  reçoivent  : 
car  Dieu  a  tout  renfermé  dans  l'incrédulité 
pour  faire  miséricorde  à  tous ,  et  afin  que  tous 
connussent  le  besoin  qu'ils  ont  de  sa  grâce.  O 
profondeur  des  trésors  de  la  sagesse  et  de  la 
science  de  Dieu  ?  Que  ses  jugemens  sont  in- 
compréhensibles ,  et  que  ses  voies  sont  impé- 
nétrables ,  Car  qui  a  connu  les  desseins  de 
Dieu  9  ou  qui  est  entré  dans  ses  conseils  !  Qui 
lui  a  donné  le  premier  9  pour  en  tirer  récom- 
pense ,  puisque  c'est  de  lui,  et  par  lui ,  et  en 
lui ,  que  sont  toutes  choses  ?  La  gloire  lui  en 
soit  rendue  durant  tous  les  siècles. 

Voilà  ce  que  dit  saintPaul  sur  l'élection  des 
Juifs,  sur  leur  chute  ,  sur  leur  retour,  et  enfin 
sur  la  conversion  des  Gentils  qui  sont  appelés 
pour  tenir  leur  place  et  pour  les  ramener ,  à 


284  Discours  sur  l'Histoire 
la  fin  des  siècles  ,  à  la  bénédiction  promise  à 
leurs  pères  ,  c'est-à-dire  ,  au  Christ  qu'ils  ont 
renié.  Ce  grand  apôtre  nous  fait  voir  la  grâce 
qui  passe  de  peuple  en  peuple ,  pour  tenir  tous 
les  peuples  dans  la  crainte  de  la  perdre  ;  et 
nous  en  montre  la  force  invincible  ,  en  ce 
qu'après  avoir  converti  les  idolâtres  ,  elle  se 
réserve  ,  pouf  dernier  ouvrage  .  de  convain- 
cre l'endurcissement  et  la  perfidie  judaïque. 

Par  ce  profond  conseil  de  Dieu  ,  les  Juifs 
subsistent  encore  au  milieu  des  nations ,  où  ils 
sont  dispersés  et  captifs  :  mais  ils  subsistent 
avec  le  caractère  de  leur  réprobation ,  déchus 
visiblement  par  leur  infidélité  des  promesses 
faites  à  leurs  pères ,  bannis  de  la  terre  pro- 
mise, n'ayant  même  aucune  terre  à  cultiver , 
esclaves  par-tout  où  ils  sont  ,  sans  honneur  , 
sans  liberté  ,  sans  aucune  figure  de  peuple. 

Ils  sont  tombés  en  cet  état  trente-huit  ans 
après  qu'ils  ont  eu  crucifié  Jesus-Christ ,  et 
après  avoir  employé  à  persécuter  ses  disciples 
le  temps  qui  leur  avoit  été  laissé  pour  se  re- 
connoïtre.  Mais  ,  pendant  que  l'ancien  peuple 
est  réprouvé  pour  son  infidélité  ,  le  nouveau 
peuples'augmente  tous  les  joursparmi  les  Gen- 
tils: l'alliance  ,  autrefois  faite  avec  Abraham, 
s'étend ,  selon  la  promesse ,  à  tous  les  peuples 
du  monde  qui  avoient  oublié  Dieu.  L'Eglise 
chrétienne  appelle  à  lui  tous  les  hommes;  et, 
tranquille  durant  plusieurs  siècles,  parmi  des 
persécutions  inouies  ,  elle  leur  montre  à  ne 
point  attendre  leur  félicité  sur  la  terre. 

C'étoit  là  ,  Monseigneur  ,  le  plus  digne 
fruit  de  la  connoissance  de  Dieu  ,  et  l'effet  de 


Universelle.  283 

cette  grande  bénédiction  que  le  monde  devoit 
attendre  par  Jésus-Christ.  Elle  alloit  se  ré- 
pandant tous  les  jours  de  famille  en  famille  et 
de  peuple  en  peuple  :  les  hommes  ouvroient 
les  yeux  de  plus  en  plus  pour  connoitre 
l'aveuglement  où  l'idolâtrie  les  avoit  plongés  ; 
et,  malgré  toute  la  puissance  romaine  ,  on 
voyoit  les  chrétiens  ,  sans  révolte  ,  sans  faire 
aucun  trouble ,  et  seulement  en  souffrant  toute 
sorte  d'inhumanités,  changer  la  face  du  monde, 
et  s'étendre  par  tout  l'univers. 

La  promptitude  inouie  avec  laquelle  se  fit 
ce  grand  changement ,  est  un  miracle  visible* 
Jésus-Christ  avoit  prédit  que  son   Evangile 
seroit  bientôt  prêché  par  toute  la  terre  :  cette  /<««.  vin. 
merveille  devoit  arriver  incontinent  après  saa8X  '3a 
mort  ;  et  il  avoit  dit  qu'après  qu'on  Fauroit 
élevé  de  terre ,  c'est-à-dire  ,  qu'on  fauroit  at- 
taché à  la  croix  ,  il  attirerait   à  lui   toutes 
choses.  Ses  apôtresn'avoient  pas  encore  achevé  *om.  1. 8> 
leur  course,  et  saint  Paul  disoit  déjà  auxRo-  Coioss. i.s. 
mains   que  leur  foi  étoit  annoncée  dans  tout6*3' 
le  monde.  Il  disoit  aux  Colossiens  que  l'Evan- 
gile étoit  ouï  de  toute  créature  qui  étoit  sous 
le  ciel  ;  qu'il  étoit  prêché  ,    qu'il  fructifioit ,  <**<*>  ffà 
qu  il  croissoit  par  tout  i  univers.  Une  tradi- 
tionconstante  nous  apprend  que  saint  Thomas 
le  porta  aux  Indes  ,  et  les  autres  en  d'autres 
pays  éloignés.  Mais  on  n'a  pas  besoin  des  his- 
toires pour  confirmer  cette  vérité  :  l'eifetparle, 
et  on  voit  assez  avec  combien  de  raison  saint  Rom.x.i*. 
Paul  applique  aux  apôtres  ce  passage  du  psal- 
miste  :  Leur  voix  s'est  fait  entendre  par  toute 
la  terre ,  et  leur  parole  a  été  portée  jusqu'aux 


286  Discours  sur  l'Histoire 

extrémités  du  monde.  Sous  leurs  disciples  ,  il 
n'y  avoit  presque  plus  de  pays  si  reculé  el  si 
inconnu  où  FKvangile  n'eut  pénétré.  Cent  ans 
f"^;^0'* après  Jésus-Christ ,  saint  Justin  comptoit  déjà 
Tryphon.    parmi   les  fidèles  beaucoup  de  nations  sau- 
vages ,  et  jusqu'à  ces  peuples  vagabonds  qui 
erroient  deçà  et  delà  sur  des  chariots ,  sans 
avoir  de   demeure  fixe.  Ce  n'étoit  point  une 
vaine  exagération  ;  c'étoit  un  fait  constant  et 
notoire  ,  qu'il  avançoit  en  présence  des  em- 
pereurs et  à  la  face  de  tout  1  univers.  Saint 
Jren'ïx3  Irénée  vient  un  peu  après;  et  on  voit  croître 
le  dénombrement  qui  se  faisoit  des  Eglises. 
\  Leur    concorde  étoit  admirable  :  ce  qu'on 

m*,  croyoit  dans  les  Gaules  ,  dans  les  Espagnes  , 
dans  la  Germanie  ,  on  le  croyoit  dans 
l'Egypte  et  dans  l'Orient  ;  et ,  comme  il  ny 
avoit  qu'un  même  soleil  dans  fout  l'univers  , 
on  voyoif  dans  toute  V Eglise  ,  depuis  une  ex- 
trémité du  monde  à  Vautre  ,  la  même  lumière 
de  la  vérité. 

Si  peu  qu'on  avance ,  on  est  étonné  des  pro- 
grès qu'on  voit.  Au  milieu  du  troisième  siècle, 
adî'jù'd.'t.  Tertullien  et  Origène  font  voir  dans  l'Eglise 
^oli^Tr  ^es  Peuples  entiers  ,  qu'un  peu  devant  on  n'y 
a8.m?Uau.'mettoit  pas.  Ceux  qu'Origène   exceptoit ,  qui 
Evch.       etoient  les  plus  éloignes  du  monde  connu,  y 
Arn'hbîl'sont  mis  un  peu  après  par  Àrnobe.  Que  pou  voit 
avoir  vu  le  monde  pour  se  rendre  si  promp- 
tement  à  Jésus-Christ?  S'il  a  vu  des  miracles  , 
Dieu  s'est  mêlé  visiblement  dans  cet  ouvrage; 
et ,  s'il  se  pouvoit  faire  qu'il  n'en  eût  pas  vu  , 
ieëc^u)'.ne  seroit-ce  pas  un   nouveau   miracle  plus 
xxii.  6.    grand  et  plus  incroyable  que  ceux  qu'on  ne 


Universelle.  287 

veut  pas  croire ,  â avoir  converti  te  monde  sans 
miracle  ,  d'avoir  fait  entrer  tant  d  ignorans 
dans  des  mystères  si  hauts  ,  d'avoir  inspiré  à 
tant  de  savans  une  humble  soumission,  et 
d  avoir  persuadé  tant  de  choses  incroyables  à 
des  incrédules  ? 

Maisle  miracle  des  miracles,  si  jepuisparler 
de  la  sorte  ,  c'est  qu'avec  la  foi  des  mystères  , 
les  vertus  les  plus  éminentes  et  les  pratiques 
les  plus  pénibles  se  sont  répandues  par  toute 
la  terre.  Les  disciples  de  Jésus-Christ  l'ont 
suivi  dans  les  voies  les  plus  difficiles.  Souffrir 
tout  pour  la  vérité  ,  a  été  parmi  ses  enfans 
un  exercice  ordinaire  ;  et ,  pour  imiter  leur 
Sauveur,  ils  ont  couru  aux  tourmens  avec  plus 
d'ardeur  que  les  autres  n'ont  fait  aux  délices. 
On  ne  peut  compter  les  exemples  ,  ni  des  ri- 
ches qui  se  sont  appauvris  pour  aider  les  pau^ 
vres;  ni  des  pauvres  qui  ont  préféré  la  pau- 
vreté aux  richesses  ;  ni  des  vierges  qui  ont 
imité  sur  la  terre  la  vie  des  anges  ;  ni  des 
pasteurs  charitables  qui  se  sontfaits  tout  à  tous, 
toujours  prêts  à  donner  à  leur  troupeau  ,  non- 
seulement  leurs  veilles  et  leurs  travaux,  mais 
leurs  propres  vfes.  Que  dirai-je  de  la  péni- 
tence et  de  la  mortification?  Les  juges  n'exer- 
cent pas  plus  sévèrement  la  justice  sur  les  cri- 
minels ,  que  les  pécheurs  pénitens  l'ont  exer- 
cée sur  eux-mêmes.  Bien  plus ,  les  innocens 
ont  puni  en  eux  avec  une  rigueur  incroyable  , 
cette  pente  prodigieuse  que  nous  avons  au  pé- 
ché. La  vie  de  saint  Jean-Baptiste,  qui  parut 
si  surprenante  aux  Juifs  ,  est  devenue  com- 
mune parmi  les  fidèles  ;  les  déserts  ont  été 
peuplés  de  ses  imitateurs  :  et  il  y  a  eu  tant  de 


288  Discours  sur  l'Histoire 

solitaires  ,  que  des  solitaires  plus  parfaits  ont 
été  contraints  de  chercher  des  solitudes  plus 
profondes ,  tant  on  a  fui  le  monde  ,  tant  la 
vie  contemplative  a  été  goûtée. 

Tels  étoient  les  fruits  précieux  que  devoit 
produire  l'Evangile.  L'Eglise  n;est  pas  moins 
riche  en  exemples  qu'en  préceptes;  et  sa  doc- 
trine a  paru  sainte,  en  produisant  une  infinité 
de  saints.  Dieu  ,  qui  sait  que  les  plus  fortes 
vertus  naissent  parmi  les  souffrances  ,  l'a  fon- 
dée par  le  martyre,  et  l'a  tenue,  durant  trois 
cents  ans  ,  dans  cet  état ,  sans  qu'elle  eût  un 
seul  moment  pour  se  reposer.  Après  qu'il  eut 
fait  voir ,  par  une  si  longue  expérience  ,  qu'il 
n'avoit  pas  besoin  du  secours  humain  ni  des 
puissances  de  la  terre  pour  établir  son  Eglise  , 
il  y  appela  enfin  les  empereurs  ;  et  fit ,  du 
grand  Constantin  ,  un  protecteur  déclaré  du 
christianisme.  Depuis  ce  temps ,  les  rois  ont 
accouru  de  toutes  parts  à  l'Eglise  ;  et  tout  ce 
qui  étoit  écrit  dans  les  prophéties  touchant 
sa  gloire  future,  s^est  accompli  aux  yeux  de 
toute  la  terre. 

Que  si  elle  a  été  invincible  contre  les  efforts 
du  dehors  ,  elle  ne  l'est  pas  moins  contre  les  di- 
visions intestines.  Ces  hérésies  ,  tant  prédites 
par  Jésus-Christ  et  par  ses  apôtres  ,  sont  ar- 
rivées; et  la  foi  persécutée  par  les  empereurs  , 
souffroit  en  même  temps  des  hérétiques  une 
persécution  plus  dangereuse.  Mais  cette  per- 
sécution n'a  jamais  été  plus  violente  que  aans 
le  temps  où  l'on  vit  cesser  celle  des  païens. 
L'enfer  fit  alors  ses  plus  grands  efforts  pour 
détruire  par  elle-même  cette  Eglise  ,  que  les 

attaques 


Universelle.  289 

attaques  de  ses  ennemis  déclarés  avoient  affer- 
mie. A  peine  commençoit-elle  à  respirer  par- 
la paix  que  lui  donna  Constantin,  et  voilà 
qu'Arius,  ce  malheureux  prêtre,  lui  suscite 
de  plus  grands  troubles  qu'elle  n'en  avoit  ja- 
mais soufferts.  Constance,  fils  de  Constantin, 
séduit  par  les  ariens  dont  il  autorise  le  dogme , 
tourmente  les  catholiques  par  toute  la  terre, 
nouveau  persécuteur  du  christianisme,  et  d'au- 
tant plus  redoutable  ,  que  ,  sous  le  nom  de 
Jésus-Christ,  il  fait  la  guerre  à  Jésus-Christ 
même.  Pour  comble  de  malheurs,  l'Eglise, 
ainsi  divisée ,  tombe  entre  les  mains  de  Julien 
l'apostat,  qui  met  tout  en  œuvre  pour  détruire 
le  christianisme ,  et  n'en  trouve  point  de  meil- 
leurs moyens  que  de  fomenter  les  factions  dont 
il  étoit  déchiré.  Après  lui,  vient  un  Valens, 
autant  attaché  aux  ariens  que  Constance , 
mais  plus  violent.  D'autres  empereurs  protè- 
gent d'autres  hérésies  avec  une  pareille  fureur. 
L'Eglise  apprend  ,  par  tant  d'expériences  , 
qu'elle  n'a  pas  moins  à  souffrir  sous  les  empe- 
reurs chrétiens  qu'elle  avoit  souffert  sous  les 
empereurs  infidèles,  et  qu'elle  doit  verser  du 
sang  pour  défendre  non-seulement  tout  le 
corps  de  sa  doctrine,  mais  encore  chaque  ar- 
ticle particulier.  En  effet,  il  n'y  en  a  aucun 
qu'elle  n'ait  vu  attaqué  par  ses  enfans.  Mille 
sectes  et  mille  hérésies  sorties  de  son  sein  se 
sont  élevées  contre  elle.  Mais,  si  elle  les  a  vu 
s'élever  selon  les  prédictions  de  Jésus-Christ, 
elle  les  a  vu  tomber  toutes  selon  ses  promesses, 
quoique  souvent  soutenues  par  les  empereurs 
et  par  les  rois.  Ses  véritables  enfans  ont  été  ^ 
Tome  L  N 


290  Discours  sur  l'Histoire 

comme  dit  saint  Paul ,  reconnus  par  cette 

épreuve  ;  la  vérité  n'a  fait  que  se  fortifier 

quand  elle  a  été  contestée  ,   et  l'Eglise  est 

demeurée  inébranlable. 

vin.         Pendant  que  j'ai  travaillé  à  vous  faire  voir 

particïiS-'  sans  interruption  la  suite  des  conseils  de  Dieu 

chitTment  dans  la  perpétuité  de  son  peuple,  j'ai  passé  ra- 

suriësifJ'ré- pidement  sur  beaucoup  de  faits  qui  méritent 

dictions  dejes  réflexions  profondes.  Qu'il  me  soit  permis 
J.  c.  qui  r  v.  1 

îavotent    d y  revenir,  pour  ne  laisser  pas  perdre  de  si 

marqué.  J        1  ■         x  L         1 

grandes  choses. 

Et  premièrement,  Monseigneur,  je  vous 
prie  de  considérer  avec  une  attention  particu- 
lière la  chute  des  Juifs  ,  dont  toutes  les  cir- 
constances rendent  témoignage  à  l'Evangile. 
Ces  circonstances  nous  sont  expliquées  par  des 
auteurs  infidèles,  par  des  Juifs,  et  par  des 
païens  qui,  sans  entendre  la  suite  des  conseils 
de  Dieu,  nous  ont  raconté"  les  faits  importai» 
par  lesquels  il  lui  a  plu  de  la  déclarer. 

Nous  avons  Josephe,  auteur  juif,  historien 
très-fidèle,  et  très-instruit  des  affaires  de  sa 
nation ,  dont  aussi  il  a  illustré  les  antiquités 
par  un  ouvrage  admirable.  Il  a  écrit  la  der- 
nière guerre  où  elle  a  péri ,  après  avoir  été 
présent  à  tout ,  et  y  avoir  lui-même  servi 
son  pays  avec  un  commandement  considé- 
rable. 

Les  Juifs  nous  fournissent  encore  d'autres 
auteurs  très-anciens,  dont  yous  verrez  les  té- 
moignages. Us  ont  d'anciens  commentaires  sur 
les  livres  de  l'Ecriture,  et  entre  autres  les  pa- 
raphrases chaldaïques  qu'ils  impriment  avec 
leurs  bibles.  Us  ont  leur  livre  qu'ils  nomment 


Universelle.  291 

Talmud  ,  c'est-à-dire  ,  doctrine  ,  qu'ils  ne 
respectent  pas  moins  que  l'Ecriture  elle-même. 
C'est  un  ramas  de  traités  et  de  sentences  de 
leurs  anciens  maîtres  ;  et  encore  que  les  par- 
ties dont  ce  grand  ouvrage  est  composé  ne 
soient  pas  toutes  de  la  même  antiquité  ,  les 
derniers  auteurs  qui  y  sont  cités  ont  vécu  dans 
les  premiers  siècles  de  l'Eglise.  Là,  parmi  une 
infinité  de  fables  impertinentes  qu'on  voit  com- 
mencer pour  la  plupart  après  le  temps  de  notre 
Seigneur,  on  trouve  de  beaux  restes  des  an- 
ciennes traditions  du  peuple  juif,  et  des  preu- 
ves pour  le  convaincre. 

Et  d'abord  il  est  certain ,  de  l'aveu  des 
Juifs,  que  la  vengeance  divine  ne  s'est  jamais 
plus  terriblement  ni  plus  manifestement  dé- 
clarée, qu'elle  fit  dans  sa  dernière  désolation.. 

C'est  une  tradition  constante  attestée  dans 
leur  Talmud,  et  confirmée  par  tous  leurs  rab- 
bins ,  que  ,  quarante  ans  avant  la  ruine  de 
Jérusalem  ,  ce  qui  revient  à  peu  près  au  temps 
de  la  mort  de  Jésus-Christ,  on  ne  cessoit  de 
voir  dans  le  temple  des  choses  étranges.  Tous 
les  jours  il  y  paroissoit  de  nouveaux  prodiges, 
de  sorte  qu'un  fameux  rabbin  s'écria  un  jour  :    R-  Jo!n. 
O   Temple  !   o   Temple  !   qu  est-ce  qui  /V-SJcâi. s 
meut  ?  Et  pourquoi  te  fais-tu  peur  à  toi-tïpiat'/*"' 
même  ? 

Qu'y  a-t-il  de  plus  marqué  que  ce  bruit 
affreux  qui  fut  ouï  par  les  prêtres  dans  le  sanc- 
tuaire le  jour  de  la  Pentecôte ,  et  cette  voix 
manifeste  qui  sortit  du  fond  de  ce  lieu  sacré  : 
Sortons  et  ici,  sortons  d'ici.  Les  saints  anges, 
protecteurs  du  temple,  déclarèrent  hautement 


292  Discours  sur  l'Histoire 

qu'ils  l'abandonnoient,  parce  que  Dieu,  qui  y 
avoit  établi  sa  demeure  durant  tant  de  siècles, 
l'avoit  réprouvé. 
Joseph,  m.  Josephe  et  Tacite  même  ont  raconté  ce  pro- 
Yud.i!™!'  diçe.  Il  ne  fut  aperçu  que  des  prêtres.  Mais 
STfcJJ^J;  voici  un  autre  prodige  qui  a  éclaté  aux  yeux 
£<j™  rf<de  tout  le  peuple,  et  jamais  aucun  autre  peu- 
la.'  c'ple  n'avoit  rien  vu  de  semblable.  (Quatre  ans 
devant  la  guerre  déclarée ,  un  paysan  ,  dit 
Josephe ,  se  mit  à  crier  :  Une  voix  est  sortie 
du  côté  de  l'Orient  ;  une  voix  est  sortie  du 
côté  de  V Occident  ;  une  voix  est  sortie  du 
côté  des  quatre  vents  ;  voix  contre  Jérusa- 
lem et  contre  le  temple  ;  voix  contre  les  nou- 
veaux mariés  et  les  nouvelles  mariées;  voix 
contre  tout  le  peuple.  Depuis  ce  temps ,  ni 
jour  ni  nuit  il  ne  cessa  de  crier  :  Malheur, 
malheur  à  Jérusalem  !  Il  redoubloit  ses  cris, 
les  jours  de  fêtes.  Aucune  autre  parole  ne 
sortoit  jamais  de  sa  bouche  :  ceux  qui  le  plai- 
gnoient,  ceux  qui  le  maudissoient,  ceux  qui 
lui  donnoient  ses  nécessités,  n'entendirent  ja- 
mais de  lui  que  cette  terrible  parole  :  Malheur 
à  Jérusalem  !  Il  fut  pris,  interrogé  ,  et  con- 
damné au  fouet  par  les  magistrats  :  à  chaque 
demande  et  à  chaque  coup,  il  répondoit,  sans 
jamais  se  plaindre  :  Malheur  à  Jérusalem  ! 
Renvoyé  comme  un  insensé,  il  couroit  tout 
le  pays ,  en  répétant  sans  cesse  sa  triste  pré- 
diction. Il  continua,  durant  sept  ans,  à  crier 
de  cette  sorte ,  sans  se  relâcher  et  sans  que  sa 
voix  s'afFoiblit.  Au  temps  du  dernier  siège  de 
Jérusalem,  il  se  renferma  dans  la  ville,  tour- 
nant infatigablement  autour  des  murailles,  et 


Universelle.  290 

criant  de  toute  sa  force  :  Malheur  au  temple  ! 
malheur  à  la  cille  !  malheur  à  tout  le  peuple  ! 
A  la  fin  il  ajouta  :  Malheur  à  moi-même  !  et 
en  même  temps  il  fut  emporté  d'un  coup  de 
pierre  lancée  par  une  machine. 

Ne  diroit-on  pas  ,  Monseigneur  ,  que  la 
\engeance  divine  s'étoit  comme  rendue  visible 
en  cet  homme,  qui  ne  subsistoit  que  pour  pro- 
noncer ses  arrêts;  qu'elle  Pavoit  rempli  de  sa 
force ,  afin  qu'il  pût  égaler  les  malheurs  du 
peuple  par  ses  cris  :  et  qu'enfin  il  devoit  périr, 
par  un  effet  de  cette  vengeance  qu'il  avoit  si 
long-temps  annoncée,  ann  de  la  rendre  plus 
sensible  et  plus  présente ,  quand  il  en  seroit 
non-seulement  le  prophète  et  le  témoin,  mais 
encore  la  victime  ? 

Ce  prophète  des  malheurs  de  Jérusalem 
s'appeloit  Jésus.  Il  sembloit  que  le  nom  de 
Jésus,  nom  de  salut  et  de  paix  ,  devoit  tour- 
ner aux  Juifs  qui  le  méprisoient  en  la  per- 
sonne de  notre  Sauveur,  à  un  funeste  présage; 
et  que,  ces  ingrats  ayant  rejeté  un  Jésus  qui 
leur  annonçoit  la  grâce,  la  miséricorde  et  la 
vie ,  Dieu  leur  envoyoit  un  autre  Jésus  qui 
n'avoit  à  leur  annoncer  que  des  maux  irrémé- 
diables ,  et  l'inévitable  décret  de  leur  ruine 
prochaine. 

Pénétrons  plus  avant  dans  les  jugemens  de 
Dieu  sous  la  conduite  de  ses  Ecritures.  Jéru^- 
salem  et  son  temple  ont  été  deux  fois  détruits, 
l'une  par  Nabuchodonosor,  l'autre  par  Tite. 
Mais ,  en  chacun  de  ces  deux  temps ,  la  justice 
de  Dieu  s'est  déclarée  par  les  mêmes  voies, 
quoique  plus  à  découvert  dans  le  dernier. 

N  3 


294  Discours  sur  l'Histoire 

Pour  mieux  entendre  cet  ordre  des  conseils 
de  Dieu,  posons,  avant  toutes  choses,  cette 
-vérité  si  souvent  établie  dans  les  saintes  let- 
tres ;  que  l'un  des  plus  terribles  effets  de  la 
vengeance  divine  est  lorsqu'en  punition  de 
nos  péchés  précédens,  elle  nous  livre  à  notre 
sens  réprouvé  :  en  sorte  que  nous  sommes 
sourds  à  tous  les  sages  averiissemens,  aveugles 
aux  voies  de  salut  qui  nous  sont  montrées , 
prompts  à  croire  tout  ce  qui  nous  perd  , 
pourvu  qu'il  nous  flatte,  et  hardis  à  tout  en- 
treprendre, sans  jamais  mesurer  nos  forces 
avec  celle  des  ennemis  que  nous  irritons. 

Ainsi  périrent  la  première  fois ,  sous  la 

main  de  Nabuchodonosor,  roi  de  Babylone, 

Jérusalem  et  ses  princes.  Foibles  et  toujours 

battus  par  ce  roi  victorieux,  ils  avoient  sou- 

»,  Prraiip.  \ent  éprouvé  qu'ils  ne  faisoient  contre  lui  que 

xxxri.   ^e  yajT]S  efl-ortSj  et  av0Jent  été  obligés  à  lui 

jurer  fidélité.  Le  prophète  Jérémie  leur  dé- 
claroit  de  la  part  de  Dieu,  que  Dieu  les  avoit 
iivrés  à  ce  prince,  et  qu'il  n'y  avoit  de  salut 
pour  eux  qu'à  subir  le  joug.  Il  disoit  à  Sé- 
décias ,  roi  de  Judée,  et  à  tout  son  peuple  : 
3,rem.  Soumettez-vous  à  Nabuchodonosor ,  roi  de 
*X^  '  Babylone ,  afin  que  cous  viviez  :  car  pourquoi 
voulez-vous  périr,  et  faire  de  cetfe  ville  une 
solitude  ?  Ils  ne  crurent  point  à  sa  parole. 
Pendant  que  Nabuchodonosor  les  tenoit  étroi- 
tement enfermés  par  les  prodigieux  travaux 
dont  il  avoit  entouré  la  ville,  ils  se  laissoient 
enchanter  par  leurs  faux  prophètes  qui  leuF 
remplissoient  l'esprit  de  victoires  imaginaires, 
et  leur  dîsoientj  au  nom  de  Dieu,  quoique 


Universelle.  2g5 

Dieu  ne  les  eût  point  envoyés  :  J'ai  brisé  frz/j*"|.f 
joug  du  roi  de  Babylone  ;  cous  ri  avez  plus  3. 
que  deux  ans  à  porter  ce  joug,  et  après  vous 
verrez,  ce  prince  contraint  à  vous  rendre  les 
vaisseaux  sacrés  quil  a  enlevés  du  temple.  Le 
peuple,  séduit  par  ces  promesses,  souffroit  la     4.  h*. 
faim  et  la  soif  et  les  plus  dures  extrémités, 
et  fit  tant,  par  son  audace  insensée,  qu'il 
n'y  eut  plus  pour  lui  de  miséricorde.  La  ville 
fut  renversée,  le  temple  fut  brûlé,  tout  fut 
perdu. 

A  ces  marques ,  les  Juifs  connurent  que 
la  main  de  Dieu  étoit  sur  eux.  Mais  afin  que 
la  vengeance  divine  leur  fût  aussi'  manifeste 
dans  la  dernière  ruine  de  Jérusalem ,  qu'elle 
Pavoit  été  dans  la  première ,  on  a  vu ,  dans 
l'une  et  dans  l'autre,  la  même  séduction,  la 
même  témérité  et  le  même  endurcissement. 

Quoique  leur  rébellion  eût  attiré  sur  eux 
les  armes  romaines,  et  qu'ils  secouassent  té- 
mérairement un  joug  sous  lequel  tout  l'univers 
avoit  ployé,  Tite  ne  vouloit  pas  les  perdre: 
au  contraire,  il  leur  fit  souvent  offrir  le  par- 
don, non-seulement  au  commencement  de  la 
guerre ,  mais  encore  lorsqu'ils  ne  pouvoient 
plus  échapper  de  ses  mains.  Il  avoit  déjà  élevé 
autour  de  Jérusalem  une  longue  et  vaste  mu- 
raille ,  munie  de  tours  et  de  redoutes  aussi 
fortes  que  la  ville  même ,  quand  il  leur  en^ 
voya  Josephe,  leur  concitoyen,  un  de  leurs 
capitaines,  un  de  leurs  prêtres,  qui  avoit  été 
pris  dans  cette  guerre  en  défendant  son  pays. 
Que  ne  leur  dit-il  pas  pour  les  émouvoir?  rar 
combien  de  fortes  raisons  les  invita-t-il  à  ren- 

N4 


ag6  Discours  sur  l'Histoire 

trer  dans  l'obéissance  ?  II  leur  fit  voir  le  ciel 
et  la  terre  conjurés  contre  eux  ,  leur  perte 
inévitable  dans  la  résistance,  et  tout  ensemble 
Jos*ph.  leur  salut  dans  la  clémence  de  Tite.  Sauvez, 
jud.\.  leur  disoit-il,  la  cité  sainte  ;  sauvez-vous  vous- 
mêmes  ;  sauvez  ce  temple  ,  la  merveille  de 
l'univers  9  que  les  Romains  respectent,  et  que 
Tite  ne  voit  périr  qu'à  regret.  Mais  le  moyen 
de  sauver  des  gens  si  obstinés  à  se  perdre  '( 
Séduits  par  leurs  faux  prophètes,  ils  n'écou- 
toient  pas  ces  sages  discours.  Ils  étoient  ré- 
duits à  l'extrémité  :  la  faim  en  tuoit  plus  que 
la  guerre ,  et  les  mères  mangeoient  leurs  en- 
fans.  Tite-,  touché  de  leurs  maux,  prenoit  ses 
Dieux  à  témoin  qu'il  n'étoit  pas  cause  de  leur 
perte.  Durant  ces  malheurs ,  ils  ajoutaient  foi 
aux  fausses  prédictions  qui  leur  promettoient 
l'empire  de  l'univers.  Bien  plus,  la  ville  étoit 
ni'*,  ii.  prise  ;  le  feu  y  étoit  déjà  de  tous  côtés  ;  et  ces 
insensés  croyoient  encore  les  faux  prophètes 
qui  les  assuraient  que  le  jour  de  salut  étoit 
venu,  afin  qu'ils  résistassent  toujours,  et  qu'il 
n'y  eût  plus  pour  eux  de  miséricorde.  En 
effet,  tout  fut  massacré  ;  la  ville  fut  renversée 
de  fond  en  comble,  et,  à  la  réserve  de  quel- 
ques restes  de  tours  que  Tite  laissa  pour 
servir  de  monument  à  la  postérité  ,  il  n'y 
demeura  pas  pierre  sur  pierre. 

Vous  voyez  donc,  Monseigneur,  éclater 
sur  Jérusalem  la  même  vengeance  cjui  avoit 
autrefois  paru  sous  Sédécias.  Tite  n'est 
pas  moins  envoyé  de  Dieu  que  Nabuchodo- 
nosor  :  les  Juifs  périssent  de  la  même  sorte. 
On  voit  dans  Jérusalem  la  même  rébellion  , 


Universelle.  297 

la  même  famine ,  les  mêmes  extrémités ,  les 
mêmes  voies  de  salut  ouvertes,  la  même  sé- 
duction ,  le  même  endurcissement ,  la  même 
chute;  et,  afin  que  tout  soit  semblable,  le 
second  temple  est  brûlé  sous  Tite ,  le  même  • . £>«pA- 

,         r    ,  .  i,  •,/./!  VIl.debelL 

mois  et  le  même  jour  que  1  avoit  ete  le  pre-y«</.  9. 10. 
mier  sous  Nabuchodonosor  :  il  falioit  que  tout 
fût  marqué ,  et  que  le  peuple  ne  pût  douter 
de  la  vengeance  divine. 

Il  y  a  pourtant  entre  ces  deux  chutes  de 
Jérusalem  et  des  Juifs ,  de  mémorables  diffé- 
rences, mais  qui  toutes  vont  à  faire  voir,  dans 
la  dernière,  une  justice  plus  rigoureuse  et  plus 
déclarée.  Nabuchodonosor  fit  mettre  le  feu 
dans  le  temple  :  Tite  n'oublia  rien  pour  le 
sauver,  quoique  ses  conseils  lui  représentas- 
sent que,  tant  qu'il  subsisteroit,  les  Juifs,  qui 
y  attachoient  leur  destinée ,  ne  cesseroient 
jamais  d'être  rebelles.  Mais  le  jour  fatal  étoit  »*'<*. 
venu  :  c'étoit  le  dixième  d'août,  qui  avoit  déjà 
vu  brûler  le  temple  de  Salomon.  Malgré  les 
défenses  de  Tite  prononcées  devant  les  Ro- 
mains et  devant  les  Juifs,  et  malgré  l'inclina- 
tion naturelle  des  soldats  qui  devoit  les  porter 
plutôt  à  piller  qu'à  consumer  tant  de  richesses, 
un  soldat  poussé ,  dit  Josephe ,  par  une  inspi-  nid. 
ration  divine,  se  fait  lever  par  ses  compa- 
gnons à  une  fenêtre  ,  et  met  le  feu  dans  ce 
temple  auguste.  Tite  accourt,  Tite  commande 
qu'on  se  hâte  d'éteindre  la  flamme  naissante. 
Elle  prend  par-tout  en  un  instant,  et  cet  ad- 
mirable édifice  est  réduit  en  cendres. 

Que  si  l'endurcissement  des  Juifs  sous  Sé- 
décias  étoit  l'effet  le  plus  terrible  et  la  marque 

N  ù 


.298  Discours  sur  l'Histoire 

la  plus  assurée  de  la  vengeance  divine  ,  que 
dirons-nous  de  l'aveuglement  qui  a  paru  du 
temps  de  Tite  ?  Dans  la  première  ruine  de 
Jérusalem,  les  Juifs  s'entendoienl  entre  eux: 
vivviïh' ^ans  ^a  dernière ,  Jérusalem ,  assiégée  par  les 
Romains,  étoit  déchirée  par  trois  factions  en- 
nemies. Si  la  haine  qu'elles  avoient  toutes  pour 
les  Romains,  alloit  jusqu'à  la  fureur,  elles 
n'étoient  pas  moins  acharnées  les  unes  contre 
les  autres  :  les  combats  du  dehors  coùtoient 
moins  de  sang  aux  Juifs  que  ceux  du  dedans. 
Un  moment  après  les  assauts  soutenus  contre 
l'étranger ,  les  citoyens  recommençoient  leur 
guerre  intestine  :  la  violence  et  le  brigandage 
régnoient  par-tout  dans  la  ville.  Elle  périssoit  \ 
elle  n'étoit  plus  qu'un  grand  champ  couvert 
de  corps  morts  ;  et  les  chefs  des  factions  y 
combattoient  pour  l'empire.  N'étoit- ce  pas 
une  image  de  l'enfer,  où  les  damnés  ne  se 
haïssent  pas  moins  les  uns  les  autres,  qu'ils 
haïssent  les  démons  qui  sont  leurs  ennemis 
communs,  et  où  tout  est  plein  d'orgueil,  de 
confusion  et  de  rage? 

Confessons  donc ,  Monseigneur  ,  que  la 
Justice  que  Dieu  fit  des  Juifs  par  Nabuchodo- 
nosor  n'étoit  qu'une  ombre  de  celle  dont  Tite 
fut  le  ministre.  Quelle  ville  a  jamais  vu  périr 
onze  cent  mille  hommes  en  sept  mois  de 
temps  et  dans  un  seul  siège  '(  C'est  ce  que  vi- 
rent les  Juifs  au  dernier  siège  de  Jérusalem. 
Les  Chaldéens  ne  leur  avoient  rien  fait  souf- 
frir de  semblable.  Sous  les  Chaldéens,  leur 
captivité  ne  dura  que  soixante  et  dix  ans:  \\  y 
a  seize  cents,  ans  qu'ils  sont  esclaves  par  tout 


Universelle.  299 

l'univers  ;  et  ils  ne  trouvent  encore  aucun 
adoucissement  à  leur  esclavage. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  si  Tite  victorieux, 
après  la  prise  de  Jérusalem  ,  ne  vouloit  pas 
recevoir  les  congratulations  des  peuples  voi- 
sins, ni  les  couronnes  qu'ilsluienvoyoientpour 
honorer  sa  victoire.  Tant  de  mémorables  cir- 
constances, la  colère  de  Dieu  si  marquée,  et 
sa  main  qu'il  voyoit  encore  si  présente,  le  te- 
noient  dans  un  profond  étonnement;  et  c'est 
ce  qui  lui  fit  dire  ce  que  vous  avez  oui,  qu'il 
n'étoit  pas  le  vainqueur,  qu'il  n'étoit  qu'un 
foible  instrument  de  la  vengeance  divine. 

11  n'en  savoit  pas  tout  le  secret  :  l'heure 
n'étoit  pas  encore  venue  où  les  empereurs 
dévoient  reconnoitre  Jésus-Christ.  C'étoit  le 
temps  des  humiliations  et  des  persécutions 
de  l'Eglise.  C/est  pourquoi  Tite,  assez  éclairé 
pour  connoître  que  la  Judée  périssoit  par  un 
effet  manifeste  de  la  justice  de  Dieu ,  ne  con- 
nut pas  quel  crime  Dieu  avoit  voulu  punir  si 
terriblement.  C'étoit  le  plus  grand  de  tous  les 
crimes;  crime  jusqu'alors  inoui,  c'est-à-dire y 
le  déicide,  qui  a  aussi  donné  lieu  à  une  ven- 
geance dont  le  monde  n'a  voit  vu  encore  aucun 
exemple. 

Mais  si  nous  ouvrons  un  peu  les  yeux ,  et 
si  nous  considérons  la  suite  des  choses,  ni  ce 
crime  des  Juifs,  ni  son  châtiment  ne  pourront 
nous  être  cachés. 

Sou  venons-nous  seulement  de  ce  que  Jésus- 
Christ  leur  avoit  prédit,  il  avoit  prédit  la  ruine    xtéux. 
entière  de  Jérusalem  et  du  temple.  Il  n'y  res-*^*'* 
tera  pas,  dit-il,  pierre  sur  pierre.  Il*  avoit f"Jiâ. 

N  6  **■ 


3oo  Discours  sur  l'Histoire 

prédit  la  manière  dont  cette  ville  ingrate  se- 
roit  assiégée,  et  cette  effroyable  circonvalla- 
tion  qui  la  devoit  environner  :  il  avoit  prédit 
cette  faim  horrible  qui  devoit  tourmenter  ses 
citoyens ,  et  n'avoit  pas  oublié  les  faux  pro- 
phètes par  lesquels  ils  dévoient  être  séduits.  11 
avoit  averti  les  Juifs  que  le  temps  de  leur 
malheur  étoit  proche  :  il  avoit  donné  les  signes 
certains  qui  dévoient  en  marquer  l'heure  pré- 
cise :  il  leur  avoit  expliqué  la  longue  suite 
de  crimes  qui  dévoient  leur  attirer  un  tel 
châtiment  :  en  un  mot ,  il  avoit  fait  toute 
l'histoire  du  siège  et  de  la  désolation  de 
Jérusalem. 

Et  remarquez,  Monseigneur,  qu'il  leur  fit 
ces  prédictions  vers  le  temps  de  sa  passion , 
afin  qu'ils  connussent  mieux  la  cause  de  tous 
leurs  maux.  Sa  passion  approchoit,  quand  il 
Mcxth.     leur  dit  :  La  sagesse  divine  cous  a  envoyé  des 
eu.     '  ^'-prophètes ,   des  sages  et  des  docteurs  ;   cous 
en  tuerez,  les  uns ,  vous  en  crucifierez  les  au- 
tres ;  vous  les  flagellerez  dans  vos  synago- 
gues ;  vous  les  persécuterez  de  ville  en  ville , 
afin  que  tout  le  sang  innocent  qui  a  été  ré- 
pandu sur  la  terre ,  retombe  sur  vous ,  depuis 
le  sang  dAbel   le  juste  ,  jusqu'au   sang  de 

("Zacharie ,  fils  de  Barachie ,  que  vous  avez 
massacré  entre  le  temple  et  F  autel.  Je  vous 
dis  en  vérité ,  toutes  ces  choses  viendront  sur 
la  race  qui  est  à  présent.  Jérusalem  ,  Jérusa- 
lem 9  qui  tues  les  prophètes  et  qui  lapides  ceux 
qui  te  sont  envoyés ,  combien  de  fois  ai- je 
voulu  rassembler  tes  en/ans  comme  une  poule 
rassemble  ses  petits  saus  ses  ailes ,  et  lu  ne  tas 


Universelle.  Zoi 

pas  voulu  !  Le  temps  approche  que  vos  maisons 
demeureront  désertes. 

Voilà  l'histoire  des  Juifs.  Us  ont  persécuté 
leur  Messie ,  et  en  sa  personne  et  en  celle  des 
siens  :  ils  ont  remué  tout  l'univers  contre  ses 
disciples,  et  ne  les  ont  laissés  en  repos  dans 
aucune  ville  :  ils  ont  armé  les  Romains  et  les 
empereurs  contre  l'Eglise  naissante  :  ils  ont  la- 
pidé saint  Etienne,  tué  les  deux  Jacques,  que 
leur  sainteté  rendoient  vénérables  parmi  eux; 
immolé  saint  Pierre  et  saint  Paul,  par  le  glaive 
et  les  mains  des  Gentils.  Il  faut  qu'ils  périssent. 
Tant  de  sang,  mêlé  à  celui  des  prophètes  qu'ils 
ont  massacrés,  crie  vengeance  devant  Dieu  : 
leurs  maisons  et  leur  cille  vont  être  désertes  : 
leur  désolation  ne  sera  pas  moindre  que  leur 
crime  :  Jésus  -  Christ  les  en  avertit  :  le  temps 
est  proche  :  toutes  ces  choses  viendront  sur  x2l**h- 
la  race  oui  est  à  présent;  et  encore  :  Celte   Marc.**' 

,.7  r  t  L  X1JI.  3o. 

génération  ne  passera  pas,  sans  que  ces  choses  Luc.  xix. 
arrivent,  c'est-à-dire,  que  les  hommes  qui33, 
vivoient  alors  en  dévoient  être  les  témoins. 

Mais  écoutons  la  suite  des  prédictions  de 
notre  Sauveur.  Comme  il  faisoit  son  entrée 
dans  Jérusalem  quelques  jours  avant  sa  mort, 
touché  des  maux  que  cette  mort  devoit  attirer 
à  cette  malheureuse  ville,  il  la  regarde  en 
pleurant  :  Ah  !  dit-il,  ville  infortunée,  si  tu  Luc.  xix. 
connoissois  du  moins  en  ce  jour  qui  t'est  en-^'  • 
core  donné  pour  te  repentir ,  ce  qui  te  pour- 
roit  apporter  la  paix  !  Mais  maintenant  tout 
ceci  est  caché  à  tes  yeux.  Viendra  le  temps 
que  tes  ennemis  t'environneront  de  tranchées , 
et  t'enfermeront }    et  te  serreront  de  toutes 


XXlll.  a 


3o2  Discours  sur  l'Histoire 

parts,  et  te  détruiront  entièrement  toi  et  tes 
en/ans  ,  et  ne  laisseront  en  toi  pierre  sur 
pierre .  parce  que  tu  nas  pas  connu  le  temps 
auquel  Dieu  ta  visitée. 

Cétoit  marquer  assez  clairement  et  la  ma- 
nière du  siège,  et  les  derniers  effets  de  la  ven- 
geance. Mais  il  ne  falloit  pas  que  Jésus  allât 
au  supplice  sans  dénoncer  à  Jérusalem  com- 
bien elle  seroit  un  jour  punie  de  l'indigne  trai- 
tement qu'elle  lui  faisoit.  Comme  il  alloit  au 
Lvç.  Calvaire,  portant  sa  croix  sur  ses  épaules,  il 
et  oit  suivi  d'une  grande  multitude  de  peuple 
et  de  femmes  qui  se  frappaient  la  poitrine  et 
qui  déploroient  sa  mort.  11  s'arrêta,  se  tourna 
vers  elles,  et  leur  dit  ces  mots  :  Filles  de  Jé- 
rusalem,  ne  pleurez  pas  sur  moi ,  mais  pleu- 
rez sur  vous-mêmes  et  sur  vos  en/ans;  car 
le  temps  s'approche  auquel  on  dira  :  Heu- 
reuses les  stériles  !  heureuses  les  entrailles 
qui  n'ont  point  porté  d'enfans ,  et  les  mamelles 
qui  n'en  ont  point  nourri  !  Ils  commi  nceront 
alors  à  dire  aux  montagnes  :  tombez  sur 
nous  ;  et  aux  collines  :  couvrez-nous.  Car  si 
le  bois  vert  est  ainsi  traité ,  que  sera-ce  du 
bois  sec  ?  Si  l'innocent,  si  le  juste  souffre  un 
si  rigoureux  supplice,  que  doivent  attendre 
les  coupables? 

Jérémie  a-t-il  jamais  plus  amèrement  dé- 
ploré la  perte  des  Juifs  ?  Quelles  paroles  plus 
fortes  pouvoit  employer  le  Sauveur  pour  leur 
faire  entendre  leurs  malheurs  et  leur  déses- 
poir, et  cette  horrible  famine  funeste  aux  en- 
fans  ,  funeste  aux  mères  qui  voyoient  sécher 
leurs  mamelles ,  qui  n'avoient  plus  que  des 


Universelle.  3o3 

larmes  à  donner  à  leurs  enfans,  et  qui  man- 
gèrent le  fruit  de  leurs  entrailles  ? 

Telles  sont  les  prédictions  qu'il  a  faites  à  ~  Ix-  , 

i  /^    h  "\    r  •        f  Deux  me- 

tout  le  peuple.  Celles  qu  il  ht  en  particulier  «»or»bies 
à  ses  disciples  méritent  encore  plus  d'atten-  VenoSe m 
tion.  Elles  sont  comprises  dans  ce  long  et  ad-  Joi? exju- 
mirable  discours,  où  il  joint  ensemble  Ta  ruine  iqeuuereaccom- 
de  Jérusalem  avec  celle  de  l'univers.  CeUe  Jjj^jjï 
liaison  n'est  pas  sans  mystère ,  et  en  voici  le Par lhis- 

,  .  *  j  i  toire. 

dessein. 

Jérusalem,  cité  bienheureuse  que  le  Sei-^-^1»*- 
gneur  avoit  choisie,  tant  qu'elle  demeura  dam  M*rcxm. 
l'alliance  et  dans  la  foi  des  promesses,  fut  la 
figure  de  l'Eglise  et  la  figure  du  ciel  où  Dieu 
se  fait  voir  à  ses  enfans.  C'est  pourquoi  nous 
voyons  souvent  les  prophètes  joindre,  dans  la 
suite  du  même  discours ,  ce  qui  regarde  Jé- 
rusalem, à  ce  qui  regarde  l'Eglise,  et  à  ce  qui 
regarde  la  gloire  céleste.  C'est  un  des  secrets 
des  prophéties,  et  une  des  clefs  qui  en  ouvrent 
l'intelligence;  mais  Jérusalem  réprouvée,  et 
ingrate  envers  son  Sauveur,  devoit  être  l'i- 
mage de  l'enfer.  Ses  perfides  citoyens  dévoient 
représenter  les  damnés  ;  et  le  jugement  ter- 
rible que  Jésus  -  Christ  devoit  exercer  sur 
eux  ,  étoit  la  figure  de  celui  qu'il  exercera 
sur  tout  l'univers,  lorsqu'il  viendra  à  la  fin 
des  siècles,  en  sa  majesté,  juger  les  vivans 
et  les  morts.  C'est  une  coutume  de  l'Ecriture, 
et  un  des  moyens  dont  elle  se  sert  pour  im- 
primer les  mystères  dans  les  esprits,  de  mêler 
pour  notre  instruclion,  la  figure  à  la  vérité. 
Ainsi  notre  Seigneur  a  mêlé  l'histoire  de  Jé- 
rusalem désolée  avec  celle  de  la  fin  des  sièclesj; 


3o4  Discours  sur  l'Histoire 

et  c'est  ce  qui  paroit  dans  le  discours  dont 

nous  parlons. 

Ne  croyons  pas  toutefois  que  ces  choses 
soient  tellement  confondues  que  nous  ne  puis- 
sions discerner  ce  qui  appartient  à  Tune  et  à 
l'autre.  Jésus-Christ  les  a  distinguées  par  des 
caractères  certains  que  je  pourrais  aisément 
marquer ,  s'il  en  étoit  question.  Mais  il  me 
suffit  de  vous  faire  entendre  ce  qui  regarde 
la  désolation  de  Jérusalem  et  des  Juifs. 
Mauh.        Les  apôtres  (  c'étoit  encore  au  temps  de  la 
^m^t'c]'2'  passion  )  assemblés  autour  de  leur  maitre,  lui 
l"!'xxï.  montraient  le  temple  et  les  bâtimens  d'alen- 
6-6-         tour  :  ils  en  admiroient  les  pierres  ,  l'ordon- 
nance, la  beauté,  la  solidité;  et  il  leur  dit: 
Voyez-vous  ces  grands  bâtimens  ?  Il  n'y  res- 
tera pas  pierre  sur  pierre.  Etonnés  de  cette 
parole,  ils  lui  demandent  le  temps  d'un  évé- 
nement si  terrible;  et  lui  qui  ne  vouloit  pas 
qu'ils  fussent  surpris  dans  Jérusalem  lors- 
qu'elle seroit  saccagée  (  car  il  vouloit  qu'il  y 
eût  dans  le  sac  de  cette  ville  une  image  de 
la  dernière  séparation  des  bons  et  des  mau- 
vais ) ,  commença  à  leur  raconter  tous  les 
malheurs   comme   ils   dévoient  arriver  Tun 
après  l'autre. 
Mauh.        Premièrement  il  leur  marque  des  pestes , 
Marc1.'  des  famines  et  des  tremblemens  de  terre  :  et 
£"  xxi.  les  histoires  font  foi  que  jamais  ces  choses 
Q-  n'avoient  été  plus  fréquentes  ni  plus  remar- 

quables qu'elles  le  furent  durant  ces  temps. 
Manh.  .  11  ajoute  qu'il  y  auroit  par  tout  l'univers  des 
Xm!it'c!'7'  troubles  ,  des  bruits  de  guerres  sanglantes  ; 
ElLxxu  Que  toutes  les  nations  se  soulèveraient  les  unes 

Q.  10. 


Universelle.  3o5 

lontre  les  autres  ;  et  qu'on  verroit  toute  la 
terre  dans  l'agitation.  Pouvoit-il  mieux  nous 
représenter  les  dernières  années  de  Néron , 
lorsque  tout  l'empire  romain,  c'est-à-dire 
tout  l'univers  ,  si  paisible  depuis  la  victoire 
d'Auguste,  et  sous  la  puissance  des  empereurs, 
commença  à  s'ébranler;  et  qu'on  vit  les  Gau- 
les ,  les  Espagnes ,  tous  les  royaumes  dont 
l'empire  étoit  composé  ,  s'émouvoir  tout  à 
coup  ;  quatre  empereurs  s'élever  presqu'en 
même  temps  contre  Néron,  et  les  uns  contre 
les  autres;  les  cohortes  prétoriennes,  les  ar- 
mées de  Syrie  ,  de  Germanie ,  et  toutes  les 
autres  qui  étoient  répandues  en  Orient  et  en 
Occident,  s'entre-choquer ,  et  traverser,  sous 
la  conduite  de  leurs  empereurs,  d'une  extré- 
mité du  monde  à  l'autre  pour  décider  leurs 
querelles  par  de  sanglantes  batailles  ?  Voilà 
de  grands  maux,  dit  le  Fils  de  Dieu  ;  mais  ce   M«uh. 

1      r       \  T     T  CC  '  t     XX1V.6.8. 

ne  sera  pas  encore  lajin.  .Les  J uns  soullnront ,   Marc. 

comme  les  autres,  dans  cette  commotion  uni- iJÎÎ'xxL 

verseile  du  monde;  mais  il  leur  viendra  bien-9- 

tôt  après  des  maux  plus  particuliers ,  et  ce  ne 

sera  ici  que  le  commencement  de  leurs  douleurs. 

Il  ajoute  que  son  Eglise,  toujours  affligée    Mann. 
,        .'  7       .        ,.\v   5         \  .p,    XXIV. 9. 

depuis  son  premier  établissement,  verroit  la    Marc 

persécution  s'allumer  contre  elle  plus  violente  ï"!'xxi. 
que  jamais,  durant  ces  temps.  Vous  avez  vu13, 
que  Néron,  dans  ces  dernières  années ,  entre- 
prit la  perte  des  chrétiens,  et  fit  mourir  saint 
Pierre  et  saint  Paul.  Cette  persécution ,  exci- 
tée par  les  jalousies  et  les  violences  des  Juifs , 
avançoit  leur  perte,  mais  elle  ne  marquoit  pas 
encore  le  terme  précis. 


3o6  Discours  sur  l'Histoire 

La  venue  des  faux  christs  et  des  faux  pro- 
phètes sembloit  être  un  plus  prochain  achemi- 
nement à  la  dernière  ruine  :  car  la  destinée  or- 
dinaire de  ceux  qui  refusent  de  prêter  l'oreille 
à  la  vérité  est  d'être  entraînés  à  leur  perte 
par  des  prophètes  trompeurs.  Jésus-Christ  ne 
cache  pas  à  ses  apôtres  que  ce  malheur  arri- 
xxfv"*;    "veroit  aux  Juifs.  Il  s'élèvera,  dit-il ,  un  grand 
ttofsfi-  *£  nombre  de  faux  prophètes  qui  séduiront  beau- 
Xiu.a1.a3.  coup  de  monde  ;  et  encore  :  Donnez  -  cous 
s.uc'  xxî'de  garde  des  faux  christs  et  des  faux  pro- 
phètes. 

Qu'on  ne  dise  pas  que  c'étoit  une  chose  ai- 
sée à  deviner  à  qui  connoissoit  l'humeur  de 
la  nation;  car,  au  contraire,  je  vous  ai  fait  voir 
que  les  Juifs  rebutés  de  ces  séducteurs  qui 
avoient  si  souvent  causé  leur  ruine,  et  sur-tout 
dans  le  temps  de  Sédécias,  s'en  étoient  telle- 
ment désabusés  qu'ils  cessèrent  de  les  écouter. 
Plus  de  cinq  cents  ans  se  passèrent  sans  qu'il 
parût  aucun  faux  prophète  en  Israël.  Mais 
l'enfer,  qui  les  inspire,  se  réveilla  à  la  venue 
de  Jésus-Christ;  et  Dieu,  qui  tient  en  bride 
autant  qu'il  lui  plait  les  esprits  trompeurs  , 
leur  lâcha  la  main  ,  afin  d'envoyer  dans  le 
même  temps  ce  supplice  aux  Juifs ,  et  cette 
épreuve  à  ses  fidèles.  Jamais  il  ne  parut  tant  de 
fauxprophètes  que  dans  les  temps  qui  suivirent 
la  mort  de  notre  Seigneur.  Sur-tout  vers  le 
temps  de  la  guerre  judaïque,  et  sous  le  règne 
Jogph.  mt.  de  Néron  qui  la  commença,  Josephe  nous  fait 
mi  il.  aa.  voir  une  infinité  de  ces  imposteurs  qui  atti- 
roient  le  peuple  au  désert  par  de  vains  pres- 
tiges et  des  secrets  de  magie,  leur  promettant 


Universelle.  307 

une  prompte  et  miraculeuse  délivrance.  C'est    Math. 

•l  ,,  1         J   /  .  ,  XXIV.  iby 

aussi  pour  cette  raison  que  le  désert  est  mar- 
qué dans  les  prédictions  de  Notre-Seigneur, 
comme  un  des  lieux  où  seroient  cachés  ces 
faux  libérateurs  que  vous  avez  vus  à  la  fin  en- 
traîner le  peuple  dans  sa  dernière  ruine.  Vous 
pouvez  croire  que  le  nom  de  christ,  sans  le- 
quel il  n'y  avoit  point  de  délivrance  parfaite 
pour  les  Juifs ,  étoit  mêlé  dans  ces  promesses 
imaginaires;  et  vous  verrez  dans  la  suite  de 
quoi  vous  en  convaincre. 

La  Judée  ne  fut  pas  la  seule  province  ex- 
posée à  ces  illusions.  Elles  furent  communes 
dans  tout  l'empire.  Il  n'y  a  aucun  temps  où 
toutes  les  histoires  fassent  paroitre  un  plus 
grand  nombre  de  ces  imposteurs  qui  se  vantent 
de  prédire  l'avenir  et  trompent  les  peuples  par 
leurs  prestiges.  Un  Simon  le  magicien,  un  Ely- 
mas,  un  Apollonius  Tyaneus,  un  nombre  in- 
fini d'autres  enchanteurs ,  marqués  dans  les 
histoires  saintes  et  profanes  ,  s'élevèrent  du- 
rant ce  siècle  où  l'enfer  sembloit  faire  ses  der- 
niers efforts  pour  soutenir  son  empire  ébranlé. 
C'est  pourquoi  Jésus-Christ  remarque  en  ce 
temps ,  principalement  parmi  les  Juifs ,  ce 
nombre  prodigieux  de  faux  prophètes.  Qui 
considérera  de  près  ses  paroles,  verra  qu'ils 
dévoient  se  multiplier  devant  et  après  la  ruine 
de  Jérusalem  ;  mais  qu'au  temps  de  cette  ruine 
ce  seroit  alors  que  la  séduction,  fortifiée  par 
de  faux  miracles  et  par  de  fausses  doctrines, 
seroit  tout  ensemble  si  subtile  et  si  puissante, 
que  les  élus  mêmes 9  s'il  étoit possible ,  y  seroient  njfc$- 
trompés,  lia.»». 


3o8  Discours  sur  l'Histoire 

Je  ne  dis  pas  qu'à  la  fin  des  siècles ,  il  ne 
doive  arriver  quelque  chose  de  semblable  et 
de  plus  dangereux,  puisque  même  nous  ve- 
nons de  voir  que  ce  qui  se  passe  dans  Jéru- 
salem est  la  figure  manifeste  de  ces  derniers 
temps  :  mais  il  est  certain  que  Jésus-Christ 
nous  a  donné  celte  séduction  comme  un  des 
effets  sensibles  de  la  colère  de  Dieu  sur  les 
Juifs,  et  comme  un  des  signes  de  leur  perte. 
L'événement  a  justifié  sa  prophétie  ;  tout  est 
ici  attesté  par  des  témoignages  irréprochables. 
Nous  lisons  la  prédiction  de  leurs  erreurs  dans 
l'Evangile  ;  nous  en  voyons  l'accomplissement 
dans  leurs  histoires,  et  sur-tout  dans  celle  de 
Josephe. 

Après  que  Jésus-Christ  a  prédit  ces  choses , 
dans  le  dessein  qu'il  avoit  de  tirer  les  siens 
des  malheurs  dont  Jérusalem  étoit  menacée, 
il  vient  aux  signes  prochains  de  la  dernière 
désolation  de  cette  ville. 

Dieu  ne  donne  pas  toujours  à  ses  élus  de 
semblables  marques.  Dans  ces  terribles  châ- 
timens  qui  font  sentir  sa  puissance  à  des  na- 
tions entières,  il  frappe  souvent  le  juste  avec 
le  coupable;  car  il  a  de  meilleurs  moyens  de 
les  séparer ,  que  ceux  qui  paroissent  à  nos 
sens.  Les  mêmes  coups  qui  brisent  la  paille  , 
Aug.  i.  ^séparent  le  bon  grain:  for  s'épure  dans  lemème 
c  feu  où  la  paille  est  consumée  ;  et  sous  les  mê- 
mes châtimens  par  lesquels  les  médians  sont 
exterminés,  les  fidèles  se  purifient.  Mais,  dans 
la  désolation  de  Jérusalem ,  afin  que  l'image 
du  jugement  dernier  fût  plus  expresse  ,  et 
la  vengeance  divine  plus  marquée  sur  les  in- 


Dei. 


Universelle.  309 

crédules  ,  il  ne  voulut  pas  que  les  Juifs  qui 
avoientreçu  l'Evangile,  fussent  confondus  avec 
les  autres  ;  et  Jésus-Christ  donna  à  ses  disci- 
ples des  signes  certains,  auxquels  ils  pussent 
connoitre  quand  il  seroit  temps  de  sortir  de 
cette  ville  réprouvée.  Il  se  fonda,  selon  sa  cou- 
tume, sur  les  anciennes  prophéties,  dont  il 
étoit  l'interprète  aussi  bien  que  la  fin;  et,  re- 

Sassant  sur  l'endroit  où  la  dernière  ruine  de 
érusalem  fut  montrée  si  clairement  à  Daniel, 
il  dit  ces  paroles:  Quand  vous  verrez  ^a^omi~x^iyth;s 
nation  de  la  désolation  que  Daniel  a  prophé-   Marc 
Usée  9  que  celui  qui  lit  entende  ;  quand  vous  la 
verrez  établie  dans  le  lieu  saint ,  ou  ,  comme 
il  est  porté  dans  saint  Marc ,  dans  le  lieu  où 
elle  ne  doit  pas  être  ;  alors  que  ceux  qui  sont 
dans  la  Judée  s'enfuient  dans  les  montagnes. 
Saint  Luc  raconte  la  même  chose  en  d'autres 
termes  :  Quand  vous  verrez  les  armées  entou-  Luc- XXI- 
rer  Jérusalem  y  sachez  que  sa  désolation  est 
proche  ;  alors  que  ceux  qui  sont  dans  la  Judée 
se  retirent  dans  les  montagnes. 

Un  des  évangelistes  explique  l'autre  ;  et ,  en 
conférant  ces  passages,  il  nous  est  aisé  d'en- 
tendre que  cette  abomination  prédite  par  Da- 
niel, est  la  même  chose  que  les  armées  autour^  ^-39- 
de  Jérusalem.  Les  saints  pères  l'ont  ainsi  en- iii.  <?•  80. 
tendu ,  et  la  raison  nous  en  convainc.  ^h^ca. 

Le  mot  àl  abomination ,  dans  l'usage  de  la 
langue  sainte,  signifie  idole  :  et  qui  ne  sait  que 
les  armées  romaines  portoient  dans  leurs  en- 
seignes les  images  de  leurs  dieux  et  de  leurs 
Césars,  qui  étoient  les  plus  respectés  de  tous 
leurs  dieux.  Ces  enseignes  étoient  aux  soldats 


oio  Discours  sur  l'Histoire 
un  objet  de  culte.  Et,  parce  que  les  idoles, 
selon  les  ordres  de  Dieu ,  ne  dévoient  jamais 
paroitre  dans  la  Terre  sainte,  les  enseignes  ro- 
maines en  étoient  bannies.  Aussi  voyons-nous 
dans  les  histoires,  que  tant  qu'il  a  resté  aux 
Romains  tant  soit  peu  de  considération  poul- 
ies Juifs,  jamais  ils  n'ont  fait,  paroitre  les  en- 
seignes romaines  dans  la  Judée.  C'est  pour 
Joseph,  ant.  cela  que  Vitellius  ,  quand  il  passa  dans  cette 
'c'7' province  pour  porter  la  guerre  en  Arabie,  fit 
marcher  ses  troupes  sans  enseignes  ;  car  on  ré- 
véroit  encore  la  religion  judaïque ,  et  on  ne 
vouloit  point  forcer  ce  peuple  a  souffrir  des 
choses  si  contraires  à  sa  loi.  Mais ,  au  temps 
de  la  dernière  guerre  judaïque ,  on  peut  bien 
croire  que  les  Romains  n'épargnèrent  pas  un 
peuple  qu'ils  vouloient  exterminer.  Ainsi  , 
quand  Jérusalem  fut  assiégée,  elle  étoit  envi- 
ronnée d'autant  d'idoles  qu'il  y  avoit  d'en- 
seignes romaines:  et  l'abomination  ne  parut 
jamais  tant  où  elle  ne  déçoit  pas  être ,  c'est- 
à-dire,  dans  la  Terre  sainte,  et  autour  du 
temple. 

Est-ce  donc  là,  dira-t-on,  ce  grand  signe 
que  Jésus-Christ  devoit  donner?  Etoit-il  temps 
de  s'enfuir  quand  Tite  assiégea  Jérusalem ,  et 
qu'il  en  ferma  de  si  près  les  avenues  qu'il  n'y 
avoit  plus  moyen  de  s'échapper  ?  C'est  ici 
qu'est  la  merveille  de  la  prophétie.  Jérusalem 
Joseph,  h.  a  été  assiégée  deux  fois  en  ces  temps  :  la  pre- 
^a^'ai^'mière,  par  Cestius,  gouverneur  de  Syrie,  l'an 
U'i.Vi.çg  de  Notre-Seigneur;  la  seconde,  par  Tite, 

âuatre  ans  après,  c'est-à-dire,  l'an  72.  Au 
ernier  siège ,  il  n'y  avoit  plus  moyen  de  se 


jd.  m 

VII. 


Universelle.  3  i  i 

sauver.  Tite  faisoit  cette  guerre  avec  trop 
d'ardeur  :  il  surprit  toute  la  nation  renfermée 
dans  Jérusalem,  durant  la  fête  de  Pâques, 
sans  que  personne  échappât;  et  cette  effroyable 
circonvallalion  qu'il  fit  autour  de  la  ville,  ne 
laissoit  plus  d'espérance  à  ses  habitans.  Mais 
il  n'y  avoit  rien  de  semblable  dans  le  siège  de 
Cestius.  Il  étoit  campé  à  5o  stades,  c'est-à-dire, #££/£ 
à  six  milles  de  Jérusalem  :  son  armée  se  ré- 
pandoit  tout  autour ,  mais  sans  y  faire  de  tran- 
chées; et  il  faisoit  la  guerre  si  négligemment, 
qu'il  manqua  l'occasion  de  prendre  la  ville , 
dont  la  terreur,  les  séditions,  et  même  ses  in- 
telligences lui  ouvroient  les  portes.  Dans  ce 
temps,  loin   que  la  retraite  fut  impossible, 
l'histoire  marque  expressément  que  plusieurs 
Juifs  se  retirèrent.  Cétoit  donc  alors  qu'il  fal-    liid- 
loit  sortir  ;  c'étoit  le  signal  que  le  Fils  de  Dieu 
donnoit  aux  siens.  Aussi  a-t-il  distingué  très- 
nettement  les  deux  sièges  :  l'un  où  la  ville  ^c- XIX- 
serait  entourée  de  fossés  et  dejorts;  alors  il 
n'y  auroit  plus  que  la  mort  pour  tous  ceux 
qui  y  étoient  enfermés:  l'autre  où  elle  seroit  luc.xxi. 
seulement  enceinte  de  l armée ,  et  plutôt  in- 
vestie qu'assiégée  dans  les  formes;  c'est  alors 
qu'il  falloit  fuir  et  se  retirer  dans  les  mon- 
tagnes. 

Les  chrétiens  obéirent  à  la  parole  de  leur 
maître.  Quoiqu'il  y  en  eût  des  milliers  dans 
Jérusalem  et  dans  la  Judée,  nous  ne  lisons 
ni  dans  Josephe,  ni  dans  les  autres  histoires  +£m*\. in- 

...     ,  .  l         7       ,  .  ,         ...  fHist.Ec.c. 

qu  il  s  en  soit  trouve  aucun  dans  Ja  ville  quanas. 

elle  fut  prise.  Au  contraire,  il  est  constant >vîr!  n<££ 

par  l'histoire  ecclésiastique  et  par  tous  les/S^V»*» 


3i2  Discours  sur  l'Histoire 

monumens  de  nos  ancêtres,  qu'ils  se  retirèrent 
à  la  petite  ville  de  Pella,  dans  un  pays  de  mon- 
tagnes ,  auprès  du  désert ,  aux  confins  de  la 
,      Judée  et  de  l'Arabie. 

On  peut  connoitre  par  là  combien  précisé- 
ment ils  avoient  été  avertis  ;  et  il  n'y  a  rien 
de  plus  remarquable  que  cette  séparation  des 
Juifs  incrédules  d'avec  les  Juifs  convertis  au 
christianisme  :  les  uns  étant  demeurés  dans  Jé- 
rusalem pour  y  subir  la  peine  de  leur  infidé- 
lité ,  et  les  autres  s'étant  retirés  \  comme  Loth 
sorti  de  Sodome ,  dans  une  petite  ville  où  ils 
considéroient  avec  tremblement  les  effets  de 
la  vengeance  divine,  dont  Dieu  avoit  bien 
voulu  les  mettre  à  couvert. 

Outre  les  prédictions  de  Jésus-Christ,  il  y 
eut  desprédictionsde  plusieurs  de  ses  disciples, 
entre  autres  celle  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul.  Comme  on  trainoit  au  supplice  ces  deux 
fidèles  témoins  de  Jésus-Christ  ressuscité,  ils 
dénoncèrent  aux  Juifs  qui  les  livroient  aux 
Gentils,  leur  perte  prochaine.  Ils  leur  dirent 
i^tbiv'-fà?  Jérusalem  alloit  être  renversée  de  fond  en 
c-  ai.  comble  ;  qu'ils  périraient  de  faim  et  de  déses- 
poir; qu'ils  ser oient  bannis  à  jamais  de  la  terre 
de  leurs  pères  ,  et  envoyés  en  captivité  par 
toute  la  terre  ;  que  le  terme  n'ètoit  pas  loin  ; 
et  que  tous  ces  maux  leur  arriveraient  pour 
avoir  insulté ,  avec  tant  de  cruelles  railleries , 
au  bien-aimé  Fils  de  Dieu  ,  qui  s'étoit  déclaré 
à  eux  par  tant  de  miracles.  La  pieuse  anti- 
quité nous  a  conservé  cette  prédiction  des  apô- 
tres, qui  devoit  être  suivie  d'un  si  prompt  ac- 
complissement. Saint  Pierre  en  avoit  fait  beau- 
coup 


Universelle.  3i3 

coup  d'au  1res  ,  soit  par  une  inspiration  parti- 
culière, soit  en  expliquant  les  paroles  de  son 
maître  ;  et  Phlégon  ,  auteur  païen  ,  dont  Ori-^f  ^- 
gène  produit  le  témoignage  ,  a  écrit  que  tout  gj^jf  J 
ce  que  cet  apôtre  avoit  prédit  s'étoit  accompli ■«»* .  ceis. 
de  point  en  point. 

Ainsi  rien  n'arrive  aux  Juifs  qui  ne  leur 
ait  été  prophétisé.  La  cause  de  leur  malheur 
nous  est  clairement  marquée  dans  le  mépris 
qu'ils  ont  fait  de  Jésus-Christ  et  de  ses  dis- 
ciples. Le  temps  des  grâces  étoit passé,  et  leur 
perte  étoit  inévitable. 

Cétoit  donc  en  vain  ,  Monseigneur  ,  que 
Tite  vouloit  sauver  Jérusalem  et  le  temple  :  la 
sentence  étoit  partie  d'en  haut  ;  il  ne  devoii 
plus  y  rester  pierre  sur  pierre.  Que  si  un  em- 
pereur Romain  tenta  vainement  d'empècheria 
ruine  du  temple  ,  un  autre  empereur  Romain 
tenta  encore  plus  vainement  de  le  rétablir.  Ju- 
lien l'apostat ,  après  avoir  déclaré  la  guerre  à 
Jésus  -  Christ ,  se  crut  assez  puissant  pour 
anéantir  ses  prédictions.  Dans  le  dessein  qu'il 
avoit  de  susciter  de  tous  côtés  des  ennemis  aux 
chrétiens,  il  s'abaissa  jusqu'à  rechercher  le* 
Juifs,  qui  étoient  le  rebut  du  monde.  11  les  ex- 
cita à  rebâtir  le  temple ,  il  leur  donna  des  som- 
mes immenses ,  et  les  assista  de  toute  la  force 
de  l'empire. Ecoutez  quel  en  fut  l'événement, 
et  voyez  comme  Dieu  confond  les  princes  su- 
perbes. Les  saints  pères  et  les  historiens  ecclé- 
siastiques le  rapportent  d'un  commun  accord, 
et  le  justifient  par  des  monumens  qui  restoient 
encore  de  leur  temps.  Mais  il  falloit  que  la 
chose  fut  attestée  par  les  païens  mêmes.  Am.- 
Tome  I.  O 


ud 


3i4  Discours  sur  l'Histoire 

mien  Marcellin,  gentil  de  religion  et  zélé  dé- 
fenseur  de  Julien ,  l'a  racontée  en  ces  termes  : 
Amm.     Pendant  qu'Alipius  ,  aidé  du  gouverneur  de 
XKm.'init'Ja  province ,   avançoit  l'ouvrage  autant  qu'il 
pouvoit ,  de  terribles  globes  de  jeu  sortirent 
des  fondemens  ,    qu'ils    avouât  auparavant 
ébranlés  par  des  secousses  violentes  ;  les  ou- 
vriers qui  recommencèrent  souvent  l'ouvrage  , 
furent  brûlés  à  diverses  reprises  ;  le  lieu  devint 
inaccessible  ,  et  l'entreprise  cessa. 

Les  auteurs  ecclésiastiques ,  plus  exacts  à 
représenter  un  événement  si  mémorable,  joi- 
gnent le  feu  du  ciel  au  feu  de  la  ivrre.  Mais 
enfin  la  parole  de  Jésus-Christ  demeura  ferme. 
oratio  m  Saint  Jean  Chrysostome  s'écrie  :  //  a  bâti  son 
Eglise  sur  la  pierre  ,  rien  ne  l'a  pu  renverser  ; 
il  a  renversé  le  temple ,  rien  ne  ta  pu  relever. 
Nul  ne  peut  abattre  ce  que  Dieu  élève  ;  nul  ne 
peut  relever  ce  que  Dieu  abat. 

Ne  parlons  plus  de  Jérusalem  ni  du  temple. 
Jetons  les  yeux  sur  le  peuple  même ,  autrefois 
le  temple  vivant  du  Dieu  des  armées,  et  main- 
tenant l'objet  de  sa  haine.  Les  Juifs  sont  plus 
abattus  que  leur  temple  et  que  leur  ville.  L'es- 
prit de  vérité  n'est  plus  parmi  eux;  la  prophé- 
tie y  est  éteinte:  les  promesses  ,  sur  lesquelles 
ils  appuyoient  leur  espérance,  se  sont  éva- 
nouies ;  tout  est  renversé  dans  ce  peuple,  et  il 
n'y  reste  plus  pierre  sur  pierre. 

Et  voyez  jusqu'à  quel  point  ils  sont  livrés  à 

JMO.V. 43. Terreur.  Jésus-Christ  leur  avoît  dit  :   Je  suis 

venu  à  vous  au  nom  de  mon  Père ,  et  vous  ne 

m'avez  pas  reçu  ;  un   autre  viendra  en  son 

nom,  et  vous  le  recevrez.  Depuis  ce  temps, 


Universelle.  3  i  5 

l'esprit  de  séduction  règne  tellement  parmi 
eux ,  qu'ils  sont  prêts  encore  à  chaque  moment 
à  s'y  laisser  emporter.  Ce  n'étoit  pas  assez  que 
les  faux  prophètes  eussent  livré  Jérusalem 
entre  les  mains  de  Tite  ;  les  Juifs  n'étoient  pas 
encore  bannis  de  la  Judée  ,  et  l'amour  qu'ils 
avoient  pour  Jérusalem  en  avoit  obligé  plu- 
sieurs à  choisir  leur  demeure  parmi  ses  ruines. 
Voici  un  faux  christ  qui  va  achever  de  les 
perdre.  Cinquante  ans  après  la  prise  de  Jéru- 
salem, dans  le  siècle  de  la  mort  de  Notre-Sei- 
gneur,  l'infâme  Barchochébas  ,  un  voleur,  un 
scélérat ,  parce  que  son  nom  signifioit  le  fils  de 
l'étoile  ,  se  disoit  l'étoile  de  Jacob  prédite  au  x£iv.  i7 
livre  des  Nombres  ,  et  se  porta  pour  le  Christ,  £«»*.»«. 

a  i   «i  î  i  •     /  *i  l  itj  eccl.lV.ù. 

Akibas,  le  plus  autorise  de  tous  les  rabbins,», 
et  à  son  exemple  tous  ceux  que  les  Juifs  ap- 
peloient  leurs  sages,  entrèrent  dans  son  parti, 
sans  que  l'imposteur  leur  donnât  aucune  autre 
marque  de  sa  mission,  sinon  qu' Akibas  disoit 
que  le  Christ  ne  pouvoit  pas  beaucoup  tarder. 
Les  Juifs  se  révoltèrent  par  tout  l'empire  ro-  Taim.Hur. 
main,  sous  la  conduite  de  Barchochébas  qui>"« inilî. 
leur  promettoit  l'empire  du  monde.  Adrien 2î£.*u£r. 
en  tua  six  cent  mille  ;  le  joug  de  ces  nialheu-;^;^^- 
reux  s'appesantit,  et  ils  furent  bannis  pourrrs-c- "• 
jamais  de  la  Judée. 

Qui  ne  voit  que  l'esprit  de  séduction  s'est 
saisi  de  leur  cœur?  L 'amour  de  la  vérité ,  qui3Thess-IL 

•         ii.  ta. 

leur  apportait  le  salut ,  s'est  éteint  en  eux  ; 
Dieu  leur  a  envoyé  une  efficace  d'erreur  qui  les 
fait  croire  au  mensonge.  11  n'y  a  point  d'im- 
posture si  grossière  qui  ne  les  séduise.  De  nos 
jours  ,  un  imposteur  s'est   dit   le  Christ   en 

O    2 


3i6  Discours  sur  l'Histoire 

Orient.  Tous  les  Juifs  commençoient  à  s'at- 
trouper autour  de  lui.  Nous  les  avons  vus,  en 
Italie,  en  Hollande,  en  Allemagne  et  à  Metz, 
se  préparer  à  tout  vendre  et  à  tout  quitter  pour 
le  suivie.  Ils  s'imaginoient  déjà  qu'ils  alloient 
devenir  les  maîtres  du  monde,  quand  ils  ap- 
prirent que  leur  christ  s'étoit  fait  turc  ,  et 
avoit  abandonné  la  loi  de  Moïse. 
x.  Il  ne  faut  pas  s'étonner  qu'ils  soient  tombés 

erVeur? de*  dans  de  tels  égaremens  ,  ni  que  la  tempête  les 
manier1*  ai*  dissipés  après  qu'ils  ont  eu   quitté   leur 
p?iiUnteiesroute'  Cette   route  leur  étoit  marquée  dans 
prophéties.  leurs  prophéties  ,  principalement  dans  celles 
qui   désignoient  le  temps  du  Christ.  Ils  ont 
laissé  passer  ces   précieux   momens  sans  en 
profiter  ;  c'est  pourquoi  on  les  voit  ensuite 
livrés  au  mensonge  ,  et  ils  ne  savent  plus  à 
quoi  se  prendre. 

Donnez-moi  encore  un  moment  pour  vous 
raconter  la  suite  de  leurs  erreurs  ,  et  tous  les 
as  qu'ils  ont  faits  pour  s'enfoncer  dans 
'abyme.  Les  routes  par  où  on  s'égare  tien- 
nent toujours  au  grand  chemin  ;  et  en  con- 
sidérant où  l'égarement  a  commencé  ,  on 
marche  plus  sûrement  dans  la  droite  voie. 

Nous  avons  vu  ,  Monseigneur  ,  que  deux 
prophéties  marquoient  aux  Juifs  le  temps  du 
Christ:  celle  de  Jacob  ,  et  celle  de  Daniel. 
Elles  marquoient  toutes  deux  la  ruine  du 
royaume  de  Juda  au  temps  que  le  Christ  vien- 
droit.  Mais  Daniel  expliquoit  que  la  totale  des- 
truction de  ce  royaume  devoit  être  une  suite 
de  la  mort  du  Christ  ;  et  Jacob  disoit  claire- 
ment que  ,  dans  la  décadence  du  royaume  de 


i>; 


Universelle.  317 

Juda  ,  le  Christ  qui  viendroit  alors  seroit  Vat- 
tente  des  peuples  ,  c'est-à-dire  ,  qu'il  en  seroit 
le  libérateur  ;  et  qu'il  se  feroit  un  nouveau 
royaume  composé  non  plus  d'un  seul  peuple , 
mais  de  tous  les  peuples  du  monde.  Les  paroles 
de  la  prophétie  ne  peuvent  avoir  d'autre  sens , 
et  c'étoit  la  tradition  constante  des  Juifs  ? 
qu'elles  dévoient  s'entendre  de  cette  sorte. 

De  là  cette  opinion  répandue  parmi  les  an-  m  Gtm.  ty. 
ciens  rabbins,  et  qu  on  voit  encore  dans  leurxi. 
Talmud,  que  ,  dans  le  temps  que  le  Christ 
viendroit ,  il  n'y  auroit  plus  de  magistrature  ; 
de  sorte  qu'il  n'y  avoit  rien  de  plus  important 
pour  connoitre  le  temps  de  leur  Messie  ,  que 
d'observer  quand  ilstomberoient  dans  cet  état 
malheureux. 

En  effet ,  ils  avoient  bien  commencé  ;  et , 
s'ils  n'avoient  eu  l'esprit  occupé  des  grandeurs 
mondaines  qu'ils  vouloient  trouver  dans  le 
Messie  ,  afin  d'y  avoir  part  sous  son  empire  , 
ils  n'auroient  pu  méconnoître  Jésus  -  Christ. 
Le  fondement  qu'ils  avoient  posé  étoit  cer- 
tain ;  car ,  aussitôt  que  la  tyrannie  du  premier 
Hérode,  et  le  changement  de  la  république 
judaïque,  qui  arriva  de  son  temps,  leur  eût 
fait  voir  le  moment  de  la  décadence  marquée 
dans  la  prophétie  ,  ils  ne  doutèrent  point  que 
le  Christ  ne  dut  venir,  et  qu'on  ne  vit  bientôt 
ce  nouveau  royaume  où  dévoient  se  réunir 
tous  les  peuples. 

Une  des  choses  qu'ils  remarquèrent ,  c'est    Taim. 
que  la  puissance  de  vie  et  de  mort  leur  tvis"' 
ôtée.  C'étoit  un  grand  changement,  puisqu'elle 
leur  avoit  toujours  été  conservée  jusqu'alors, 

O  3 


Yanf.tdr, 


3i8  Discours  sur  l'Histoire 

à  quelque  domination  qu'ils  fussent  soumis ,  et 

même  clans  Babylone  pendant  leur  captivité. 

Dan.  xiii. L'histoire  de  Suzanne  le  fait  assez  voir,  et 
c'est  une  tradition  constante  parmi  eux.  Les 
rois  de  Perse  qui  les  rétablirent,  leur  laissè- 
rent cette  puissance  par  un  décret  exprès  que 
j.Esd.    nous  avons  remarqué  en  son  lieu;  et  nous 

vn.a6.a6.  avons  yu  aussj  que  jes  premiers  Séleucides 

avoient  plutôt  augmenté  que  restreint  leurs 
privilèges.  Je  n'ai  pas  besoin  de  parler  ici  en- 
core une  fois  du  règne  des  Machabées,  où  ils 
furent  non-seulement  affranchis ,  mais  puis- 
sans  et  redoutables  à  leurs  ennemis.  Pompée 
qui  les  affoiblit  à  la  manière  que  nous  avons 
vue ,  content  du  tribut  qu'il  leur  imposa ,  et  de 
les  mettre  en  état  que  le  peuple  Romain  en  pût 
disposer  dans  le  besoin ,  leur  laissa  leur  prince 
avec  toute  la  juridiction.  On  sait  assez  que  les 
Romains  en  usoient  ainsi ,  et  ne  touchoient 
point  au  gouvernement  du  dedans  ,  dans  les 
pays  auxquels  ils  laissoient  leurs  rois  naturels. 
Enfin,  les  Juifs  sont  d'accord  qu'ils  perdi- 
rent cette  puissance  de  vie  et  de  mort,  seu- 
lement quarante  ans  avant  la  désolation  du 
second  temple  ;  et  on  ne  peut  douter  que  ce  ne 
soit  le  premier  Hérode  qui  ait  commencé  a 
jestrh.ant.  faire  cette  plaie  à  la  liberté.  Car  depuis  que 

XIV.   17.  l  |  1/1*  \'l  'i'i' 

pour  se  venger  du  sanhédrin  ,  ou  il  avoit  été 
obligé  de  comparoitre  lui-même  avant  qu'il 
fût  roi ,  et  ensuite  pour  s'attirer  toute  l'auto- 
rité à  lui  seul  ,il  eut  attaqué  cette  assemblée  , 
qui  étoit  comme  le  sénat  fondé  par  Moïse,  et 
le  conseil  perpétuel  de  la  nation  où  la  suprême 
juridiction  étoit  exercée  ;  peu  à  peu  ce  grand 


tan. 
XVIII.  3' 


Universelle.  319 

corps  perdit  son  pouvoir,  et  il  lui  en  restoit 
bien  peu  quand  Jésus-Christ  vint  au  monde. 
Les  affaires  empirèrent  sous  les  enfans  d'Hé- 
rode  ,  lorsque  le  royaume  d'Arçhelaus ,  dont 
Jérusalem  étoit  la  capitale ,  réduit  en  province 
romaine,  fut  gouverné  par  des  présidens  que 
les  empereurs  envoyoient.Dans  ce  malheureux 
état ,  les  Juifs  gardèrent  si  peu  la  puissance  de 
vie  et  de  mort,  que,  pour  faire  mourir  Jésus- 
Christ,  qu'à  quelque  prix  que  ce  fut  ils  vou- 
loient  perdre,  il  leur  fallut  avoir  recours   à 
Pilate  ;  et  ce  foible  gouverneur  leur  ayant  dit 
qu'ils  le  fissent  mourir  eux-mêmes  ,  ils  répon- 
dirent tout  d'une  voix:  Nous  n'avons  pas  le  x^ 
pouvoir  de  faire  mourir  personne.  Aussi  fut-ce    «**"xfi 
parlesmainsd'Hérode  qu'ilsfirent  mourir  saint 12*3' 
Jacques ,  frère  de  saint  Jean  ,  et  qu'ils  mirent 
saint  Pierre  en  prison.  Quand  ils  eurent  résolu  Aa  xxiii 
la  mort  de  saint  Paul,  ils  le  livrèrent  entre  XXIV' 
les  mains  des  Romains  comme  ils  avoient  fait 
de  Jésus-Christ;  et  le  vœu  sacrilège  de  leurs 
faux  zélés ,  qui  jurèrent  de  ne  boire  ni  ne  man- 
ger jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  tué  ce  saint  apô- 
tre ,  montre  assez  qu'ils  se  croyoient  déchus  du 
pouvoir  de  le  faire  mourir  juridiquement.  Que  a*,  vu. 
s'ils  lapidèrent  saint  Etienne,  ce  fut  tumul-56'67* 
tuairement,  et  par  un  effet  de  ces  emporte- 
mens  séditieux  que  les  Romains  ne  pouvoient 
pas  toujours  réprimer  dans  ceux  qui  se  disoient 
alors  les  zélateurs.  On  doit  donc  tenir  pour 
certain ,  tant  par  ces  histoires  que  par  le  con- 
sentement des  Juifs,  et  par  l'état  de  leurs  af- 
faires ,  que,  vers  le  temps  de  Nofre-Seigneur , 
et  sur-tout  dans  ceux  où  il  commença  d'exercer 

o4 


32o         Discours  sur  l'Histoire 

son  ministère, ils  perdirent  entièrement  l'anto- 
rité  temporelle.  Ils  ne  purent  voir  cette  perte 
sans  se  souvenir  de  l'ancien  oracle  de  Jacob , 
qui  leur  prédisoit  que ,  dans  le  temps  dû  Mes- 
sie ,  il  n'y  auroitjplus  parmi  eux  ni  puissance, 
Tract,  voc.  ni  autorité  ,  ni  magistrature.  Un  de  leurs  plus 
TeZm^'in  anciens  auteurs  le  remarque  :  et  il  a  raison  da- 
•*•         vouer  que  le  sceptre  n'étoit  plus  alors  dans 
Juda  ,  ni  l'autorité  dans  les  chefs  du  peuple, 
puisque  la  puissance  publique  leur  étoît  ôtée  ; 
et  que  le  sanhédrin  étant  dégradé ,  les  mem- 
bres de  ce  grand  corps  n'étoient  plus  considé- 
rés comme  juges  ,  mais  comme  simples  doc- 
teurs. Ainsi,  selon  eux-mêmes,  H  étoit  temps 
queleChristparût.Commeilsvoyoient  ce  signe 
certain  de  la  prochaine  arrivée  de  ce  nouveau 
Roi ,  dont  l'empire  devoit  s'étendre  sur  tous 
Jes  peuples  ,  ils  crurent  qu'en  effet  il  alloit  pa- 
roitre.  Le  bruit  s'en  répandit  aux  environs  ;  et 
on  fut  persuadé  dans  tout  l'Orient ,  qu'on  ne 
seroit  pas  long-temps  sans  voir  sortir  de  Ju- 
dée ceux  qui  régneroient  sur  toute  la  terre. 
Sutt.  ves-      Tacite etSuétone  rapportentcebruitcomme 
VTmdt.  m.  établi  par  une  opinion  constante ,  et  par  un  an- 
,3;H'5''  fcien  oracle  qu'on  trouvoit  dans  les  livres  sa- 
iiu!% /'crés  du  peuple  Juif.  Josephe  récite  cette  pro- 
»*«!*;  deV^tie  dans  les  mêmes  termes  ,  et  dit  comme 
excd.  urb.  eux  qu'elle  se  trouvoit  dans  les  saints  livres. 
L.  autorité  de  ces  livres  ,  dont  on  avoit  vu  les 
prédictions  si  visiblement  accomplies  en  tant 
de  rencontres ,  étoit  grande  dans  tout  F  Orient; 
et  les  Juifs ,  plus  attentifs  que  les  autres  à  ob- 
server des  conjonctures  qui  étoient  principale- 
ment écrites  pour  leur  instruction  ,  reconnu- 
■ 


Universelle.  32i 

rent  le  temps  du  Messie  que  Jacob  avoit  mar- 
qué, dans  leur  décadence.  Ainsi  les  réflexions 
qu'ils  firent  sur  leur  état  furent  justes;  et ,  sans 
se  tromper  sur  les  temps  du  Christ ,  ils  connu- 
rent qu'il  devoit  venir  dans  le  temps  qu'il  vint 
en  effet.  Mais ,  ô  foiblesse  de  l'esprit  humain , 
et  vanité  ,  source  inévitable  d'aveuglement  ! 
l'humilité  du  Sauveur  cacha  à  ces  orgueilleux 
les  véritables  grandeurs  qu'ils  dévoient  cher- 
cher dans  leur  Messie.  Us  vouloient  que  ce  fût 
un  roi  semblable  aux  rois  de  la  terre.  C'est  Epiph.ia. 
pourquoi   les   flatteurs  du  premier  Hérode  ,  àerodian.  ' 
éblouis  de  la  grandeur  et  de  la  magnificence 
de  ce  prince,  qui ,  tout  tyran  qu'il  étoit ,  ne 
laissa  pas  d'enrichir  la  Judée,  dirent  qu'il  étoit 
lui-même  ce  roi  tant  promis.  C'est  aussi  ce  qui 
donna  lieu  à  la  secte  des  Hérodiens,   dont  il 
est  tant  parlé  dans  TEvangile ,  et  que  les  païens  x*??tt71- 
ont  connue  ,  puisque  Perse  et  son  scholiaste  ^vw!  in. 
nous  apprennent ,  qu'encore  du  temps  de  Né-  Pm.lt  «?; 
ron,  la  naissance  du  roi  Hérode  étoit  6éiébrëe&"A°î'g£,r,v* 
par  ses  sectateurs,  avec  la  même  solennité  que 
le  sabbat.  Josephe  tomba  dans  une  semblable 
erreur.  Cet  homme  instruit ,  comme  il  dit  lui-  Joseph,  de 
même  ,  dans  les  prophéties  judaïques ,  comme  m.  ii" 
étant  prêtre  et  sorti  de  la  race  sacerdotale  , 
reconnut  à  la  vérité  que  la  venue  de  ce  roi 
promis  par  Jacob,  convenoit  au  temps  d'Hé- 
rode,  où  il  nous  montre  lui-même  avec  tant 
de  soin  ,  un  commencement  manifeste  de  la 
ruine  des  Juifs:  mais  comme  il  ne  vit  rien  dans 
sa  nation  qui   remplit  ces  ambitieuses  idées 
qu'elle  avoit  conçues  de  son  Christ,  il  poussa 
un  peu  plus  avant  le  temps  de  la  prophétie  ; 

O  5 


022  Discours  sur  l'Histoire 

iA.ni.  ^et,  l'appliquant  a  Vespasien  ,  il  assura  que  cet 
yïii ïil6'  0/m7<?  ^  l'Ecriture  signijioit  ce  prince  déclaré 
empereur  dans  la  Judée, 

C'est  ainsi  qu'il  détournoit  l'Ecriture  sainte 
pour  autoriser  sa  flatterie:  aveugle, qui  trans- 
portoit  aux  étrangers  l'espérance  de  Jacob  et 
de  Juda;  qui  cherchoit  en  Vespasien  le  fils 
d'Abraham  et  de  David ,  et  attiïbuoit  à  un 
prince  idolâtre  le  titre  de  celui  dont  les  lu- 
mières dévoient  retirer  les  Gentils  de  Fido- 
làtrie. 

La  conjoncture  des  temps  le  favorisoit.  Mais 
pendant  qu'il  atlribuoit  à  Vespasien  ce  que 
Jacob  avoît  dit  du  Christ ,  les  zélés  qui  défen- 
doient  Jérusalem  se  l'attribuoint  à  eux-mê- 
mes. C'est  sur  ce  seul  fondement  qu'ils  se  pro- 
Joftph.  ui.  mettoient  l'empire  du  monde  ^  comme  Josephe 
\iLdit$u.  |e  raconte  .  pjus  raisonnables  que  lui ,  en  ce 
que  du  moins  ils  ne  sortoient  pas  de  la  nation 
pour  chercher  l'accomplissement  des  promes- 
ses faites  à  leurs  pères. 

Comment  n'ouvroient-ils  pas  les  yeux  au 
grand  fruit  que  faisoit  dès-lors  parmi  les  Gen- 
tils la  prédication  de  l'Evangile ,  et  à  ce  nouvel 
empire  que  Jésus-Christ  établissoit  par  toute 
la  terre?  Quyavoit-il  de  plus  beau  qir'un 
empire  où  la  piété  régnoit  ,  où  le  vrai  Dieu 
triomphorWie  1  idolâtrie  ,  où  la  vie  éternelle 
étoit  annoncée  aux  nations  infidèles'/'  Et  l'em- 
pire même  des  Césars  n'étoit-il  pas  une  vaine 
pompe  en  comparaison  de  celui-ci  ?  Mais  cet 
empire  n'étoit  pas  assez  éclatant  aux  yeux  du 
inonde. 

Qu'il  faut  être  désabusé  des  grandeurs  hu- 


Universelle.  323 

maines  pour  connoitre  Jésus-Christ  !  Les  Juifs 
connurent  le   temps  ;  les  Juifs  voyoient  les 

feuples  appelés  au  Dieu  d'Abraham  ,  selon 
oracle  de  Jacob ,  par  Jésus-Christ  et  par  ses 
disciples  ;  et  toutefois  ils  le  méconnurent  ce 
Jésus  qui  leur  étoit  déclaré  par  tant  de  mar- 
ques. Et  encore  que  ,  durant  sa  vie  et  après 
sa  mort ,  il  confirmât  sa  mission  par  tant  de 
miracles ,  ces  aveugles  le  rejetèrent  ,  parce 
qu'il  n'avoit  en  lui  que  la  solide  grandeur  des- 
tituée de  tout  l'appareil  qui  frappe  les  sens  , 
et  qu'il  venoit  plutôt  pour  condamner  que 
pour  couronner  leur  ambition  aveugle. 

Et  toutefois  ,  forcés  par  les  conjonctures  et 
les  circonstances  du  temps,  malgré  leur  aveu- 
glement ,  ils  sembloient  quelquefois  sortir  de 
leurs  préventions.  Tout  se  disposoit  tellement, 
du  temps  de  Notre-Seigneur ,  à  la  manifesta-  Lue. m.  1$. 
iion  du  Messie  ,  qu'ils  soupçonnèrent  que  saint  %£*'  *  *** 
Jean  -  Baptiste  le  pouvoit  bien  être.  Sa  vie 
austère ,  extraordinaire,  étonnante  ,  les  frap- 
pa ;  et  au  défaut  des  grandeurs  du  monde  , 
ils  parurent  vouloir  d'abord  se  contenter  de 
1  éclat  d'une  vie  si  prodigieuse.  La  vie  simple 
et  commune  de  Jésus-Christ  rebuta  ces  esprits 
grossiers  autant  que  superbes ,  qui  ne  pou- 
vaient être  pris  que  par  les  sens,  et  qui  d'ail- 
leurs éloignés  d'une  conversion  sincère,  ne 
vouloient  rien  admirer  que  ce  qu'ils  regar- 
doient  comme  inimitable.  De  cette  sorte,  saint 
Jean -Baptiste,  qu'on  jugea  digne  d'être  te 
Christ,  n'en  fut  pas  cru  quand  il  montra  le 
Christ  véritable  ;  et  Jésus-Christ ,  qu'il  falloit 

O  6 


324  Discours  sur  l'Histoire 

imiter  quand  on  y  croyoit ,  parut  trop  hum- 
ble aux  Juifs  pour  être  suivi. 

Cependant  l'impression  qu'ils  avoîent  con- 
çue que  le  Christ  devoit  paroitre  en  ce  temps, 
étoit  si  forte  qu'elle  demeura  près  d'un  siècle 
parmi  eux.  Ils  crurent  que  l'accomplissement 
desprophétiespouvoit  avoir  une  certaineéten- 
due  qui  n'étoit  pas  toujours  toute  renfermée 
dans  un  point  précis  ;  de  sorte  que  près  de  cent 
ans ,  il  ne  se  parloit  parmi  eux  que  des  faux 
christs  qui  se  faisoient  suivre ,  et  des  faux  pro- 
phètes qui  les  annoncoient.  Les  siècles  précé- 
dens  n'avoient  rien  vu  de  semblable  ,  et  les 
Juifs  ne  prodiguèrent  le  nom  de  Christ ,  ni 
quand  Judas  le  Machabée  remporta  sur  leur 
tyran  tant  de  victoires,  ni  quand  son  frère 
Simon  les  affranchit  du  joug  des  Gentils  ,  ni 
quand  le  premier  Hyrcan  fit  tant  de  conquê- 
tes. Les  temps  et  les  autres  marques  ne  con- 
venoient  pas  ,  et  ce  n'est  que  dans  le  siècle  de 
Jésus-Christ  qu'on  a  commencé  à  parler  de 
tous  ces  messies.  Les  Samaritains,  qui  lisoient 
dans  le  Pentateuque  la  prophétie  de  Jacob, 
se  firent  des  christs  aussi  bien  que  les  Juifs  ; 
Crîg.  Tract,  et  un  peu  après  Jésus-Christ ,  ils  reconnurent 
rom.  14.  mleur  Dosithee.  Simon  le  magicien  ,  de  même 
<S.n''0"'*pays ,  se  vantoit  aussi  d'être  le  fils  de  Dieu  ; 
J/m.  i.ao.  et  Vlénandre  son  disciple  se  disoit  le  sauveur 
du  monde.  Dès  le  vivant  de  Jésus-Christ ,  la 
ïrV\\'  Samaritaine  avoit  cru  que  le  Messie  alloit  ve- 
'  nir  ;  tant  il  étoit  constant  dans  la  nation  ,  et 
parmi  tous  ceux  qui  lisoient  l'ancien  oracle 
de  Jacob,  que  le  Christ  devoit  paroitre  dans 
ces  conjonctures* 


S1- 


Universelle.  32S 

Quand  le  terme  fut  tellement  passé  qu'il  n'y 
eut  plus  rien  à  attendre ,  et  que  les  Juifseurent 
vu  par  expérience  que  tous  les  messies  qu'ils 
avoient  suivis,  loin  de  les  tirer  de  leurs  maux, 
n'avoient  fait  que  les  y  enfoncer  davantage  , 
alors  ils  furent  long-temps  sans  qu'il  parut 
parmi  eux  de  nouveaux  messies  \  et  Barcho- 
chébas  est  le  dernier  qu'ils  aient  reconnu  pour 
tel  dans  ces  premiers  temps  du  christianisme. 
Mais  l'ancienne  impression  ne  put  être  entiè- 
rement eifacée.  Aulieu  de  croire  que  le  Christ 
avoit  paru  ,  comme  ils  avoient  fait  encore  au 
temps  d'Adrien  ;  sous  les  Antonins  ses  succes- 
seurs, ils  s'avisèrent  de  dire  que  leur  Messie 
étoit  au  monde ,  bien  qu'il  ne  parût  pas  en- 
core ,  parce  qu'il  attendoit  le  prophète  Elie 
qui  devoit  venir  le  sacrer.  Ce  discours  étoit 
commun  parmi  eux  dans  le  temps  de  saint  Jus-  Justin,  aâv, 
tin  ;  et  nous  trouvons  aussi,  dans  leur  Tal-  "ph* 
mud ,  la  doctrine  d'un  de  leurs  maîtres  des 
plus  anciens  ,  qui  disoit  que  le  Christ  étoit  R-  *'<** 
çcnu  ,  selon  qu'il  étoit  marqué  dons  les  prophé-  Gm.  s«L 
tirs  ;  mais  qu'il  se  tenoit  caché  quelque  part  à 
Rome  parmi  les  pauvres  mendions. 

Une  telle  rêverie  ne  put  pas  entrer  dans  les 
esprits;  et  les  Juifs  contraints  enfin  d'avouer 
que  le  Messie  n'étoit  pas  venu  dans  le  temps 
qu'ils  avoient  raison  de  l'attendre  selon  leurs 
anciennes  prophéties ,  tombèrent  dans  un  au- 
tre abime.  Peu  s'en  fallut  qu'ils  ne  renonças- 
sent à  l'espérance  de  leur  Messie,  qui  leur 
manquoit  dans  le  temps  ;  et  plusieurs  suivi- 
rent un  fameux  rabbin,  dont  les  paroles  se 
trouvent  encore  conservées  dans  le  Talmud.  *:5wa* 


326  Discours  sur  l'Histoire 

Celui-ci  voyant  le  terme  passé  de  si  loin ,  con- 
clut que  les  Israélites  ricwoieut  plus  de  Messie 
à  attendre  ,  parce  qu'il  leur  avoit  été  donné  en 
la  personne  du  roi  Ezéchias. 

A  la  vérité  cette  opinion ,  loin  de  prévaloir 
parmi  les  Juifs,  y  a  été  détestée.  Mais,  comme 
ils  ne  connoissoient  plus  rien  dans  les  temps 
qui  leur  sont  marqués  par  leurs  prophéties  ,  et 
qu'ils  ne  savent  par  où  sortir  de  ce  labyrinthe , 
ils  ont  fait  un  article  de  foi  de  cette  parole  que 
g™.  San.  nous  lisons  dans  le  Talmud  :  Tous  les  termes , 
Mous,     marqués  pour  la  venue  du  Messie ,  sont  passés  ; 

MairtK n.  ni       ,  ,  i      ~\-,  1  7i>f 

Epu. Taim.  et  ont  prononce  d  un  commun  accord  :  Mau- 
dfc'jffidï'i.  dits  soient  ceux  qui  supputeront  les  temps  du 
Messie  :  comme  on  voit  dans  une  tempête  qui 
a  écarté  le  vaisseau  trop  loin  de  sa  route  ,  le 
pilote  désespéré  abandonner  son  calcul  ,  et 
aller  où  le  mène  le  hasard. 

Depuis  ce   temps,  toute  leur  étude  a  été 

d'éluder  les  prophéties  où  le  temps  du  Christ 

étbit  marqué.   Ils  ne  se  sont  pas  souciés  de 

renverser  toutes  les  traditions  de  leurs  pères, 

pourvu  qu'ils  pussent  ôter  aux  chrétiens  ces 

admirables  prophéties  ;  et   ils  en  sont  venus 

jusqu'à  dire  que  celle  de  Jacob  ne  regardoit 

pas  le  Christ. 

g™.  Tr.       Mais  leurs   anciens    livres  les  démentent. 

xt'd'c'    Cette  prophétie  est  entendue  du  Messie  dans 

le  Talmud  :  et  la  manière  dont  nous  l'expli- 

Paraph.    quons  se  trouve  dans  leurs  paraphrases  ,  c'est- 

hSn'n.'etje'à-dlre  ,  dans  les  commentaires  les  plus  authen- 

rX'g*Àuz .tiques  et  les  plus  respectés  qui  soient  parmi 

eux. 

Nous  y  trouvons  ,  en  propres  termes ,  que 


Universelle.  327 

la  maison  et  le  royaume  de  Juda  ,  auquel  se 
devoit  réduire  un  jour  toute  la  postérité  de 
Jacob  et  iout  le  peuple  d'Israël,  produiroit 
toujours  des  juges  et  des  magistrats  jusqu'à  la 
venue  du  Messie,  sous  lequel  il  se  formeroit 
un  royaume  composé  de  tous  les  peuples. 

C'est  le  témoignage  que  rendoient  encore 
aux  Juifs  ,  dans  les  premiers  temps  du  chris- 
tianisme ,  leurs  plus  célèbres  docteurs  et  les 
plus  reçus.  L'ancienne  tradition  ,  si  ferme  et 
si  établie  ,  ne  pouvoit  être  abolie  d  abord  ;  et, 
quoique  les  Juifs  n'appliquassent  pas  à  Jésus- 
Christ  la  prophétie  de  Jacob,  ils  n"  avoient  en- 
core osé  nier  qu'elle  ne  convînt  au  Messie.  Us 
n'en  sont  venus  à  cet  excès  que  long-temps 
après  ;  et  lorsque  pressés  par  les  chrétiens ,  ils 
ont  enfin  aperçu  que  leur  propre  tradition 
étoit  contre  eux. 

Pour  la  prophétie  de  Daniel,  où  la  venue  du 
Christ  étoit  renfermée  dans  le  terme  de  490 
ans,  à  compter  depuis  la  vingtième  année 
d'Àrtaxerxe  à  la  longue  main  :  comme  ce  terme 
menoit  à  la  fin  du  quatrième  millénaire  du 
monde,  c'éloit  aussi  une  tradition  très- an- 
cienne parmi  les  Juifs,  que  le  Messie  paroitroit 
vers  la  fin  de  ce  quatrième  millénaire  ,  et  envi- 
ron deux  mille  ans  après  Abraham.  Un  Elie  , 
dont  le  nom  est  grand  parmi  les  Juifs,  quoique 
ce  ne  soit  pas  le  prophète ,  l'avoit  ainsi  ensei-  Gm.  tv. 
gné  avant  la  naissance  de  Jésus  -  Christ  ;  et  la  *"" s'  L 
tradition  s'en  est  conservée  dans  le  livre  du 
Talmud.  Vous  avez  vu  ce  terme  accompli  à  la 
venue  de  Notre-Seigneur  ,  puisqu'il  a  paru  en 
effet  environ  deux  mille  ans  après  Abraham  ? 


328  Discours  sur  l'Histoire 
et  vers  l'an  4000  du  monde.  Cependant  les 
Juifs  ne  l'ont  pas  connu  ;  et ,  frustrés  de  leur 
attente  ,  ils  ont  dit  que  leurs  péchés  avoient 
retardé  le  Messie  qui  devoit  venir.  Mais  ce- 
pendant nos  dates  sont  assurées  de  leur  aveu 
propre  ;  et  c'est  un  trop  grand  aveuglement 
de  faire  dépendre  des  hommes  un  terme  que 
Dieu  a  marqué  si  précisément  dans  Daniel. 

C'est  encore  pour  eux  un  grand  embarras 
de  voir  que  ce  prophète  fasse  aller  le  temps 
du  Christ  avant  celui  de  la  ruine  de  Jérusa- 
lem ;  de  sorte  que  ce  dernier  temps  étant  ac- 
compli ,  celui  qui  le  précède  le  doit  être  aussi. 

Josephe  s'est  ici  trompé  trop  grossièrement. 
Il  a  bien  compté  les  semaines  qui  dévoient  être 
Antiq.x.e. suivies  de  la  désolation  du  peuple  Juif;  et, 
juà.  vu.4.  les  voyant  accomplies  dans  le  temps  que  Tite 
mit  le  siège  devant  Jérusalem  ,  il  ne  douta 
point  que  le  moment  de  la  perte  de  celte  ville 
ne  fut  arrivé.  Mais  il  ne  considéra  pas  que 
cette  désolation  devoit  être  précédée  de  la 
venue  du  Christ  et  de  sa  mort;  de  sorte  qu'il 
n'entendit  que  la  moitié  de  la  prophétie. 

Les  Juifs  qui  sont  venus  après  lui ,  ont 
voulu  suppléer  à  ce  défaut.  Ils  nous  ont  forgé 
un  Agrippa  descendu  d'Hérode,  que  les  Ro- 
mains ,  disent-ils  ,  ont  fait  mourir  un  peu  de- 
vant la  ruine  de  Jérusalem  ,  et  ils  veulent  que 
cet  Agrippa,  christ  par  son  titre  de  roi ,  soit 
le  Christ  dont  il  est  parlé  dans  Daniel  :  nou- 
velle preuve  de  leur  aveuglement.  Car,  outre 
que  cet  Agrippa  ne  peut  être  ni  le  Juste,  ni  le 
Saint  des  saints  ,  ni  la  fin  des  prophéties  ,  tel 
que  devoit  être  le  Christ  que  Daniel  marquoit 


Universelle.  329 

en  ce  lieu  :  outre  que  le  meurtre  de  cet  Agrip- 
pa ,  dont  les  Juifs  étoient  innocens ,  ne  pou- 
voit  pas  être  la  cause  de  leur  désolation, 
comme  devoit  être  la  mort  du  Christ  de  Da- 
niel :  ce  que  disent  ici  les  Juifs  est  une  fable. 
Cet  Agrippa  ,  descendu  d'Hérode ,  fut  tou- 
jours du  parti  des  Romains;  il  fut  toujours 
bien  traité  par  leurs  empereurs,  et  régna  dans  ^ep\.m, 

ri       1       t      1  '      1  .  \       1      Vll.delell. 

un  canton  de  la  Judée  long  -  temps  après  la><*.  Jmnu 
prise  de  Jérusalem  ,  comme  1  atteste  Josepne  vhot.  ca. 
et  les  autres  contemporains. 

Ainsi ,  tout  ce  qu'inventent  les  Juifs  pour 
éluder  les  prophéties  ,  les  confond.  Eux-mê- 
mes ,  ils  ne  se  fient  pas  à  des  inventions  si 
grossières  ,  et  leur  meilleure  défense  est  dans 
cette  loi  qu'ils  ont  établie  de  ne  supputer  plus 
les  jours  du  Messie.  Par  là  ils  ferment  les 
yeux  volontairement  à  la  vérité,  et  renoncent 
aux  prophéties  où  le  Saint-Esprit  a  lui-même 
compté  les  années.  Mais  ,  pendant  qu'ils  y  re- 
noncent ,  ils  les  accomplissent,  et  font  voir  la 
vérité  de  ce  qu'elles  disent  de  leur  aveugle- 
ment et  de  leur  chute. 

Qu'ils  répondent  ce  qu'ils  voudront  aux 
prophéties  :  la  désolation  qu'elles  prédisoient 
leur  est  arrivée  dans  le  temps  marqué;  l'évé- 
nement est  plus  fort  que  toutes  leurs  subtili- 
tés ;  et  si  le  Christ  n'est  pas  venu  dans  cette 
fatale  conjoncture,  les  prophètes  ,  en  qui  ils 
espèrent ,  les  ont  trompés. 

Et ,  pour  achever  de  les  convaincre ,  remar- 
quez deux  circonstances  qui  ont  accompagné 
leur  chute  et  la  venue  du  Sauveur  du  monde  : 
l'une  ,  que  la  succession  des  pontifes  ,  perpé- 


33o  Discours  sur  l'Histoire 

tuelle  et  inaltérable  depuis  Aaron,  finit  alors; 
l'autre  ,  que  la  distinction  des  tribus  et  des 
familles,  toujours  conservée  jusqu'à  ce  temps, 
y  périt,  de  leur  aveu  propre. 

Cette  distinction  éloit  nécessaire  jusqu'au 
temps  du  Messie.  De  Lévi  dévoient  naitre  les 
ministres  des  choses  sacrées;  d' Aaron  dévoient 
sortir  les  prêtres  et  les  pontifes  ;  de  Juda  de- 
voit  sortir  le  Messie  même.  Si  la  distinction 
des  familles  n:eût  subsisté  jusqu'à  la  ruine  de 
Jérusalem  ,  et  jusqu'à  la  venue  de  Jésus- 
Christ ,  les  sacrifices  judaïques  auroient  péri 
devant  le  temps ,  et  David  eût  été  frustré  de  la 
gloire  d'être  reconnu  pour  le  père  du  Messie. 
Le  Messie  est-il  arrivé?  le  sacerdoce  nou- 
veau ,  selon  l'ordre  de  Melchisédech,  a-t-il 
commencé  en  sa  personne?  et  la  nouvelle 
royauté  qui  n'étoit  pas  de  ce  monde  a-t-elle 
paru  ?  On  nJa  plus  besoin  d'Aaron ,  ni  de 
Lévi  ,  ni  de  Juda  ,  ni  de  David  ,  ni  de  leurs 
familles.  Aaron  n'est  plus  nécessaire  dans  un 
temps  où  les  sacrifices  dévoient  cesser,  selon 
Dan.  ix.  Daniel.  La  maison  de  David  et  de  Juda  a 
accompli  sa  destinée  lorsque  le  Christ  deDieu 
en  est  sorti  :  et ,  comme  si  les  Juifs  renon- 
çoient  eux-mêmes  à  leur  espérance  ,  ils  ou- 
blient précisément  en  ce  temps  la  succession 
des  familles  jusqu'alors  si  soigneusement  et 
si  religieusement  retenue. 

N'omettonspas  une  des  marques  de  la  venue 
du  Messie  ,  et  peut-être  la  principale,  si  nous 
la  savons  bien  entendre ,  quoiqu'elle  fasse  le 
scandale  et  l'horreur  des  Juifs.  C'est  la  rémis- 
sion des  péchés  annoncée  au  nom  d'un  Sau- 


Universelle.  33i 

veur   souffrant  ,   d'un   Sauveur  humilié  et 
obéissant  jusqu'à  la  mort.  Daniel  avoit  mar-    d™.  K. 
que  parmi  ses  semaines,  la  semaine  mysté-* #a7* 
rieuse  que  nous  avons  observée,  où  le  Christ 
devoit  être  immolé,  où  l'alliance  devoit  être 
confirmée  par  sa  mort,  où  les  anciens  sacri- 
fices  dévoient  perdre  leur  vertu.  Joignons 
Daniel  avec  Isaïe  ,  nous  trouverons  tout  le 
fond  d'un  si  grand  mystère  ;  nous  verrons 
l  Homme  de  douleurs ,  qui  est  chargé  des  ini-  is.  un. 
quités  de  fout  le  peuple  ,  qui  donne  sa  vie  pour 
le  péché  ,  et  le  guérit  par  ses  plaies. 

Ouvrez  les  yeux  ,  incrédules  :  n'est-il  pas 
vrai  que  la  rémission  des  péchés  vous  a  été 
prêchée  au  nom  de  Jésus-Christ  crucifié?  S'é- 
toit-on  jamais  avisé  d'un  tel  mystère?  Quel- 
qu'autre  que  Jésus-Christ ,  ou  devant  lui  ou 
après  ,  s'est-il  glorifié  de  laver  les  péchés  par 
son  sang  ?  Se  sera- 1- il  fait  crucifier  exprès 
pour  acquérir  un  vain  honneur  ,  et  accomplir 
en  lui-même  une  si  funeste  prophétie?  Il  faut 
se  taire,  et  adorer  dansl'Evangile  une  doctrine 
ui  ne  pourroit  pas  même  venir  dans  la  pensée 

aucun  homme,  si  elle  n'étoit  véritable. 

L'embarras  des  Juifs  est  extrême  dans  cet 
endroit:  ils  trouvent  dans  leurs  écritures  trop 
de  passages  où  il  est  parlé  des  humiliations  de 
leur  Messie.  Que  deviendront  donc  ceux  où  il 
est  parlé  de  sa  gloire  et  de  ses  triomphes? 
Le  dénouement  naturel  est,  qu'il  viendra  aux 
triomphes  par  les  combats  ,  et  à  la  gloire  par 
les  souffrances.  Chose  incroyable  !  les  Juifs  7v.  Smea, 
ont  mieux  aimé  admettre  deux  Messies.  Nous  \[ pî?c™âr!" 
voyons  dans  leur  Talmud  ,  et  dans  d'au  très \T*;?£*'t% 


s 


332  Discours  sur  l'Histoire 

livres  d'une  pareille  antiquité ,  qu'ils  attendent 
un  Messie  souffrant ,  et  un  Messie  plein  de 
gloire  ;  l'un  mort  et  ressuscité  ,  l'autre  tou- 
jours heureux  et  toujours  vainqueur;  l'un  à 
qui  conviennent  tous  les  passages  où  il  est 
parlé  de  foiblesse,  l'autre  à  qui  conviennent 
tous  ceux  où  il  est  parlé  de  grandeur:  l'un  en- 
fin fils  de  Joseph  ,  car  on  n'a  pu  lui  dénier 
un  des  caractères  de  Jésus  -  Christ  qui  a  été 
réputé  fils  de  Joseph,  et  l'autre  fils  de  David: 
sans  jamais  vouloir  entendre  que  ce  Messie  , 
Ps.  cix.  fils  de  David  ,  devoit ,  selon  David ,  boire  du 
torrent  avant  que  de  lever  la  tête ,  c'est-à-dire  , 
être  affligé  avant  que  d;ètre  triomphant ,  com- 
ïmi.xxïv.  me  le  dit  lui-même  le  fils  de  David  :  O  insen- 

»5. 2(1.  ,  , 

ses  et  pesans  de  cœur  \  qui  ne  pouvez  croire  ce 
qu'ont  dit  les  prophètes  !  ne  falloit-il  pas  que 
le  Christ  souffrît  ces  choses  ,  et  qu'il  entrât 
dans  sa  gloire  par  ce  moyen  ? 

Au  reste,  si  nous  entendons  du  Messie  ce 
grand  passage  où  Isaïe  nous  représente  si  vi- 

1».  un.  vement  l'Homme  de  douleurs  frappé  pour  nos 
péchés  et  défiguré  comme  un  lépreux ,  nous 
sommes  encore  soutenus  dans  cette  explica- 
tion, aussi  bien  que  dans  toutes  les  autres,  par 
l'ancienne  tradition  des  Juifs  ;  et ,  malgré 
leurs  préventions,  le  chapitre  tant  de  fois  cité 

Gtm.  Tr.de  leur  Talmud  nous  enseigne  que  ce  lépreux 
chargé  des  péchés  du  peuple  sera  le  Messie. 

ibii.  Les  douleurs  du  Messie ,  qui  lui  seront  causées 
par  nos  péchés,  sont  célèbres  dans  le  même 
endroit  et  dans  les  autres  livres  des  Juifs.  11  y 

'*"*•  est  souvent  parlé  de  l'entrée  aussi  humble  que 
glorieuse  qu'il  devoit  faire  dans  Jérusalem , 


Universelle.  333 

monté  sur  une  ànesse  ;  et  cette  célèbre  pro- 
phétie de  Zachaiïe  lui  est  appliquée.  De  quoi 
les  Juifs  ont-ils  à  se  plaindre  r  1  out  leur  étoit 
marqué  en  termes  précis  dans  leurs  prophè- 
tes :  leur  ancienne  tradition  avoit  conservé 
l'explication  naturelle  de  ces. célèbres  prophé- 
ties; et  il  n'y  a  rien  de  plus  juste  que  ce  re- 
proche que  leur  fait  le  Sauveur  du  monde: 
Hypocrites  ,  vous  savez  juger  par  les  vents  etM.ut.xvi. 
var  ce  qui  vous  paroît  dans  le  ciel ,  si  le  temps  Luc.  xu. 
sera  serein  ou  pluvieux  ;  et  vous  ne  savez  pas 
connoître  ,  à  tant  de  signes  qui  vous  sont  don-* 
nés ,  le  temps  où  vous  êtes  ! 

Concluons  donc  que  les  Juifs  ont  eu  véri- 
tablement raison  de  dire  que  tous  les  termes 
de  la  venue  du  Messie  sont  passés.  Juda  n'est 
plus  un  royaume  ni  un  peuple  ;  d'autres  peu- 
ples ont  reconnu  le  Messie  qui  devoit  être 
envoyé.  Jésus-Christ  a  été  montré  aux  Gentils. 
A  ce  signe  ,  ils  ont  accouru  au  Dieu  d'Abra- 
ham ;  et  la  bénédiction  de  ce  patriarche  s'est 
répandue  par  toute  la  terre. L'Homme  de  dou- 
leurs a  été  prêché ,  et  la  rémission  des  péchés 
a  élé  annoncée  par  sa  mort.  Toutes  les  semai- 
nes se  sont  écoulées  ;  la  désolation  du  peuple 
et  du  sanctuaire  ,  juste  punition  de  la  mort 
du  Christ ,  a  eu  son  dernier  accomplissement; 
enfin  le  Christ  a  paru  avec  tous  les  caractères 
que  la  tradition  des  Juifs  y  reconnoissoit ,  et 
leur  incrédulité  n'a  plus  d'excuse. 

Aussi  voyons-nous  ,  depuis  ce  temps,  des 
marques  indubitables  de  leur  réprobation. 
Après  Jésus-Christ,  ils  n'ont  fait  que  s'enfon- 
cer de  plus  en  plus  dans  l'ignorance  et  dans  la 


334  Discours  sur  l'Histoire 

misère ,  d'où  la  seule  extrémité  de  leurs  maux , 
et  la  honte  d'avoir  été  si  souvent  en  proie  à 
l'erreur  ,  les  fera  sortir;  ou  plutôt  la  bonté  de 
Dieu  ,  quand  le  temps  arrêté  par  sa  provi- 
dence, pour  punir  leur  ingratitude  et  dompter 
leur  orgueil ,  sera  accompli. 

Cependant  ilsdemeurentla  risée  des  peuples 
et  l'objet  de  leur  aversion ,  sans  qu'une  si  lon- 
gue captivité  les  fasse  revenir  à  eux,  encore 
qu'elle  dut  suffire  pour  les  convaincre.  Car 
H^Ep'id enfin ,  comme  leur  dit  saint  Jérôme:  Quat- 
Epùt.  '  '  tends-tu  ,  6  Juif  incrédule  ?  Tu  as  commis 
plusieurs  crimes  durant  le  temps  des  juges  ; 
ton  idolâtrie  fa  rendu  l'esclave  de  toutes  les 
nations  voisines  ;  mais  Dieu  a  eu  bientôt  pitié 
de  toi  ,  et  na  pas  tardé  à  f  envoyer  des  sau- 
veurs. Tu  as  multiplié  tes  idolâtries  sous  tes 
rois  ;  mais  les  abominations  où  tu  es  tombé 
sous  Achaz  et  sous  Manassés  n'ont  été  punies 
que  par  70  ans  de  captivité.  Cyrus  est  venu  , 
et  il  t'a  rendu  ta  patrie  ,  ton  temple  et  tes  sa- 
crifices. A  la  fin  tu  as  été  accablé  par  Vespa- 
sien  et  par  Tite.  Cinquante  ans  après  ,  Adrien 
a  achevé  de  f'exter  miner ,  et  H  y  a  quatre  cents 
ans  que  tu  demeures  dans  P oppression. 
ce  que  disoit  saint  Jérôme.  L'argument  s'est 
fortifié  depuis  ,  et  douze  cents  ans  ont  été 
ajoutés  à  la  désolation  du  peuple  Juif.  Di- 
sons-lui donc  ,  au  lieu  (le  Quatre  cents  ans  , 
que  seize  siècles  ont  vu  durer  sa  captivité, 
sans  que  son  joug  devienne  plus  léger.  (Ju  as- 
tu  fait ,  âpeuplâ  ingrat  ?  Esclave  dans  tous 
les  pays  et  de  tous  les  princes  ,  tu  ne  sers 
point  les  dieux  étrangers.    Comment  Dieu  . 


LaS. 


Universelle.  odS 

tjui  f  avait  élu  ,  fa-il  oublié  ?  Et  que  sont  de- 
ce  nues  ses  anciennes  miséricordes  ?  Quel  cri- 
vie  i  quel  attentat  plus  grand  que  t  idolâtrie  , 
te  fait  sentir  un  châtiment  que  jamais  tes  ido- 
lâtries ne  l'avaient  attiré  ?   Tu  te  tais  !  tu  ne 
peux  comprendre  ce  qui  rend  Dieu  si  inexo- 
rable !  Souviens  -  toi  de  cette  parole  de  tes 
pères  :  Son  sang  soit  sur  nous  et  sur  nos  en-  x£^'* 
fans;  et  encore:  Nous  n'avons  point  de  roiJonn.xïx 
que  César.  Le  Messie  ne  sera  pas  ion  roi  ;  ■  ' 
garde  bien  ce  que  lu  as  choisi  ;  demeure  l'es- 
clave de  César  et  des  rois  ,  jusqu'à  ce  que  la  *oma6xr- 
plénitude  des  Gentils  soit  entrée ,  et  qu'enfin 
tout  Israël  soit  sauvé. 

Cetteconversion  des  Gentils étoit  la  seconde      xr. 

hl  ••  •  ■  j        V'ï  Réflexions1 

ose  qui  devoit  arriver  au  temps  du  Aiessie  *  particulières 

et  la  marque  la  plus  assurée  de  sa  venue.  Nous  tersu>nCdê» 

avons  vu  comme  les  prophètes  Pavoient  clai-^J^ 

rement  prédite  .  et  leurs  promesses  se  sont  vé*ço.nseil  de 

nuées  dans  les  temps  de  INotre-oei&neur.  ili>*  vouioit 

i     •  >    1  I  a       '       I     A  w        *  convertir 

est  certain  qu  alors  seulement ,  et  ni  plutôt  ni  paria croix 
plus  tard  ,  ce  que  les  philosophes  n'ont  osé  ten-  dR*Jn*„e- 
ter  ,  ce  que  les  prophètes  ni  le  peuple  Juif  ,p2jrSt* 
lorsqu'il  a  été  le  plus  protégé  et  le  plus  fidèle, ^J*™*^ 
n'ont  pu  faire,  douze  pécheurs  envoyés  par  convertir. 
Jésus-Christ ,  et  témoins  de  sa  résurrection  , 
l'ont  accompli.  C'est   que   la   conversion   du 
monde  ne  devoit  être  l'ouvrage  ,  ni  des  phi- 
losophes, ni  même  des  prophètes;  il  étoit  ré- 
servé au  Christ  ,  et  c'étoif  le  fruit  de  sa  croix. 
Il  falloir,  à  la  vérité  ,  que  ce  Christ  et  ses 
apôtres  sortissent  des  Juifs,  et  que  la  prédica- 
tion de l'Evangile  commençât  à  Jérusalem.  Une 
montagne  élevée  devoit  paraître  dans  les  demie/ s  Is  **,  a. 


336  Discours  sur  l'Histoire 

temps ,  selon  Isaïe:  cétoit  l'Eglise  chrétienne. 

ibid.  i7.it.  Tous  les  Gentils  y  dévoient  venir  ,  et  plusieurs 
peuples  dévoient  s'y  assembler.  En  ce  jour  , 
le  Seigneur  déçoit  être  seul  élevé  9  et  les  idoles 
dévoient  être  tout-à-fait  brisées.  Mais  Isaïe  , 
qui  a  vu   ces  choses  ,  a   vu  aussi   en  même 

nid.  3. 4-  temps  que  la  loi  qui  devoit  juger  les  Gentils  , 
sortirait  de  S  ion  ,  et  que  la  parole  du  Seigneur 
qui  devoit  corriger  les  peuples  ,  sortirait  de 

Joan.iv.  Jérusalem  ;  ce  qui  a. fait  dire  au  Sauveur  que 
le  salut  devoit  venir,  des.  Juifs.  Et  il  étoît  con- 
venable que  la  nouvelle  lumière,  dont  les  peu- 
ples plongés  dans  l'idolâtrie  dévoient  un  jour 
être  éclairés ,  se  répandit  par  tout  l'univers  , 
du  lieu  où  elle  avoit  toujours  été.  Cétoit  en 
Jésus-Christ ,  fils  de  David  et  d'Abraham , 
que  toutes  les  nations  dévoient  être  bénies  et 
sanctifiées.  Nous  l'avons  souvent  remarqué  : 
mais  nous  n'avons  pas  encore  observé  la  cause 
pour  laquelle  ce  Jésus  souffrant ,  ce  Jésus 
crucifié  et  anéanti ,  devoit  être  le  seul  auteur 
de  la  conversion  des  Gentils ,  et  le  seul  vain- 
queur de  ridolàtrie. 

SaintPaul  nous  a  expliqué  ce  grandmystère 
au  premier  chapitre  de  la  première  épitre  aux 
Corinthiens  ;  et  il  est  bon  de  considérer  ce  bel 

l'^lJ7  endroit  dans  toute  sa  suite.  Le  Seigneur  ,  dit- 
il  ,  nia  envoyé  prêcher  l'Evangile  ,  non  par  la 
sagesse  et  par  le  raisonnement  humain ,  de 
peur  de  rendre  inutile  la  croix  de  Jésus- 
Christ  ;  car  la  prédication  du  mystère  de  la 
croix  est  folie  à  ceux  qui  périssent ,  et  ne  pa- 
roit  un  effet  de  la  puissance  de  Dieu  qu'à  ceux 
qui  se  sauvent ,  c'est-à-dire  à  nous.  En  effet, 

il 


Universelle.  ZZj 

il  est  écrit  :  Je  détruirai  la  sagesse  des  sages ,  ^  \£Sn' 
et  je  rejetterai  la  science  des  savans.  Où  sont\%. 
maintenant  les  sages  ?  Où  sont  les  docteurs  ? 
(Jue  sont  devenus  ceux  qui  recherchoient  les 
sciences  de  ce  siècle  ?  Dieu  n'a-l-il  pas  con- 
vaincu de  folie  la  sagesse  de  ce  monde?  Sans 
doute ,  puisqu'elle  n'a  pu  tirer  les  hommes  de 
leur  ignorance.  Mais  voici  la  raison  que  saint 
Paul  en  donne.  C est  que  Dieu  voyant  que  lei.cor.i.n. 
monde  avec  la  sagesse  humaine  ne  F  a  voit 
point  reconnu  par  les  ouvrages  de  sa  sagesse  , 
c'est-à-dire ,  par  les  créatures  qu'il  avoit  si 
bien  ordonnées ,  il  a  pris  une  autre  voie ,  et 
a  résolu  de  sauver  ses  fidèles  par  la  folie  de  la 
prédication  ,  c'est-à-dire,  parle  mystère  de  la 
croix  ,  où  la  sagesse  humaine  ne  peut  rien 
comprendre. 

Nouveau  et  admirable  dessein  de  la  divine 
Providence  !  Dieu  avoitintroduitl'homme  dans 
le  monde ,  où ,  de  quelque  côté  qu'il  tournât 
les  yeux,  la  sagesse  au  Créateur  reluisoit  dans 
la  grandeur,  dans  la  richesse  et  dans  la  dis- 
position d'un  si  bel  ouvrage.  L'homme  cepen- 
dant l'a  méconnu  :  les  créatures  qui  se  pré- 
sentoient  pour  élever  notre  esprit  plus  haut , 
l'ont  arrêté  :  l'homme  aveugle  et  abruti  les  a 
servies  ;  et  non  content  d'adorer  l'œuvre  des 
mains  de  Dieu ,  il  a  adoré  l'œuvre  de  ses  pro- 
pres mains.  Des  fables  plus  ridicules  que  celles 
que  l'on  conte  aux  enfans ,  ont  fait  sa  reli- 
gion. 11  a  oublié  la  raison  :  Dieu  la  lui  veut 
faire  oublier  d'une  autre  sorte.  Un  ouvrage 
dont  il  entendoit  la  sagesse  ne  l'a  point  tou- 
ché :  un  autre  ouvrage  lui  est  présenté  ,  où  son 
Tome  I.  P 


333  Discours  sur  l'Histoire 

raisonnement  se  perd  ,  et  où  tout  lui  paroit 
folie  :  c'est  la  croix  de  Jésus-Christ.  Ce  n'est 
point  en  raisonnant  qu'on  entend  ce  mystère: 
i.cor.  x.  c'est  en  captivant  son  intelligence  sous  l'obéis- 
sance de  la  foi;  c'est  en  détruisant  les  raison- 
nemens  humains ,  et  toute  hauteur  qui  s'élève 
contre  la  science  de  Dieu. 

En  effet ,  ïjue  comprenons-nous  dans  ce 
mystère ,  où  le  Seigneur  de  gloire  est  chargé 
d'opprobres  ,  où  la  Sagesse  divine  est  traitée 
de  folie,  où  celui  qui,  assuré  en  lui-même  de 
Ph.i.w.f.  sa  naturelle  grandeur  ,  n'a  pas  cru  s'attribuer 
trop  quand  il  s'est  dit  égal  à  Dieu  ,  s'est 
anéanti  lui-  même  jusqu'à  prendre  la  forme 
d'esclave  et  à  subir  la  mort  de  la  croix  ? 
Toutes  nos  pensées  se  confondent  ;  et ,  comme 
disoit  saint  raul  ,  il  n'y  a  rien  qui  paroisse  de 
plus  insensé  à  ceux  qui  ne  sont  pas  éclairés 
d'en-haut. 

Tel  étoit  le  remède  que  Dieu  préparoit  â 
l'idolâtrie.  Il  connoissoit  l'esprit  de  l'homme, 
et  il  sayoit  que  ce  n'étoit  pas  par  raisonne- 
ment qu'il  falloit  détruire  une  erreur  que  le 
raisonnement  n'avoit  pas  établie.  Il  y  a  des 
erreurs  où  nous  tombons  en  raisonnant  ;  car 
l'homme  s'embrouille  souvent  à  force  de  rai- 
sonner. Mais  l'idolâtrie  étoit  venue  par  l'ex- 
trémité opposée  ;  c'étoit  en  laissant  dominerles 
sens  qui  vouloient  tout  revêtir  des  qualités  dont 
ils  sont  touchés.  C'est  par  là  que  la  divinité 
étoit  devenue  visible  et  grossière.  Les  hommes 
lui  ont  donné  leur  figure,  et,  ce  qui  étoit  plus 
honteux  encore  ,  leurs  vices  et  leurs  passions. 
Le  raisonnement  n'avoit  point  de  part  à  une 


Universelle.  3og 

erreur  si  brulale.  C'étoit  un  renversement  du 
bon  sens  ,  un  délire  ,  une  frénésie.  Raisonnez 
avec  un  frénétique  et  contre  un  homme  qu'une 
fièvre  ardente  fait  extravaguer,  vous  ne  faites 
que  l'irriter  et  rendre  le  mal  irrémédiable  :  il 
faut  aller  à  la  cause ,  redresser  le  tempéra- 
ment, et  calmer  les  humeurs  dont  la  violence 
cause  de  si  étranges  transports.  Ainsi  ce  ne 
doit  pas  être  le  raisonnement  qui  guérisse  le 
délire  de  l'idolâtrie.  Qu'ont  gagné  les  philo- 
sophes ,  avec  leurs  discours  pompeux  ,  avec 
leur  style  sublime,  avec  leurs  raisonnemens  si 
artificieusement  arrangés  1  Platon  ,  avec  son 
éloquence  qu'on  a  crue  divine ,  a-t-il  renversé 
un  seul  autel  où  ces  monstrueuses  divinités 
étoient  adorées  ?  Au  contraire,  lui  et  ses  dis- 
ciples, et  tous  les  sages  du  siècle,  ont  sacrifié 
au  mensonge.  Ils  se  sont  perdus  dans  leurs Rom.L*u 
pensées  9  leur  cœur  insensé  a  été  rempli  de2i 
ténèbres;  et ,  sous  le  nom  de  sages  qu'ils  se 
sont  donné .  ils  sont  devenus  plus  fous  que  les 
autres  ,  puisque  ,  contre  leurs  propres  lu- 
mières ,  ils  ont  adoré  les  créatures. 

N'est-ce  donc  pas  avec  raison  que  saint 
Paul  s'est  écrié  dans  notre  passage  :  Où  sont ao*-  Cof- L 
1rs  sages  ?  Où  sont  les  docteurs  ?  Qu'ont 
opéré  ceux  qui  recherchoient  les  sciences  de 
ce  siècle  ?  Ont-ils  pu  seulement  détruire  les 
fables  de  l'idolâtrie  f  Ont-ils  seulement  soup- 
çonné qu'il  fallût  s'opposer  ouvertement  à  tant 
de  blasphèmes  ,  et  souffrir  ,  je  ne  dis  pas  le 
dernier  supplice ,  mais  le  moindre  affront  pour 
la  vérité  ?  Loin  de  le  faire  ,  ils  ont  retenu  laRom.i.is. 
vérité  capiiçe ,  et  ont  posé  pour  maxime,  qu'en 

P  2 


l-y  30 


340  Discours  sur  l'Histoire 
matière  de  religion  il  falloit  suivre  le  peuple: 
le  peuple  ,  qu'ils  méprisoient  tant ,  a  été  leur 
règle  dans  la  matière  la  plus  importante  de 
toutes,  et  où  leurs  lumières  sembloient  le  plus 
nécessaires.  Qu'as-tu  donc  servi  ,  ô  philoso- 
cor.  i.phie  !  Dieu  n'a-t-il  pas  convaincu  de  folie  la 
sagesse  de  ce  monde ,  comme  nous  disoit  saint 
Paul,  n'a -t- il  pas  détruit  la  sagesse  des 
sages  ,  et  montré  l'inutilité  de  la  science  des 
savans  ? 

C'est  ainsi  que  Dieu  a  fait  voir  par  expé- 
rience ,  que  la  ruine  de  l'idolâtrie  ne  pouvoit 
pas  être  l'ouvrage  du  seul  raisonnement  hu- 
main. Loin  de  lui  commettre  la  guérison  d'une 
telle  maladie,  Dieu  a  achevé  de  le  confondre 
par  le  mystère  de  la  croix;  et  tout  ensemble 
il  a  porté  le  remède  jusqu'à  la  source  du  mal. 

L'idolâtrie  ,  si  nous  l'entendons ,  prenoit 
sa  naissance  de  ce  profond  attachement  que 
nous  avons  à  nous-mêmes.  C'est  ce  qui  nous 
avoit  fait  inventer  des  dieuxsemblables  à  nous; 
des  dieux  qui  en  effet  n'étoient  que  des 
hommes  sujets  à  nos  passions,  à  nos  foiblesses 
et  à  nos  vices  ;  de  sorte  que,  sous  le  nom  des 
fausses  divinités ,  c'étoit  en  efFet  leurs  propres 
pensées  ,  leurs  plaisirs  et  leurs  fantaisies  que 
les  Gentils  adoroient. 

Jésus  Christ  nous  a  fait  entrer  dans  d'autres 
voies.  Sa  pauvreté,  ses  ignominies  et  sa  croix 
le  rendent  un  objet  horrible  à  nos  sens.  11  faut 
sortir  de  soi-même  ,  renoncer  à  tout ,  tout 
crucifier  pour  le  suivre.  L'homme,  arraché  à 
lui-même  et  à  tout  ce  que  sa  corruption  lui 
i aisoit  aimer  ,  devient  capable  d'adorer  Dieu 


Universelle.  341 

et  sa  vérité  éternelle  dont  il  veut  dorénavant 
suivre  les  règles. 

Là,  périssent  et  s'évanouissent  toutes  les 
idoles  ,  et  celles  qu'on  adoroit  sur  des  autels  , 
et  celles  que  chacun  servoit  dans  son  cœur. 
Celles-ci  avoient  élevé  les  autres.  On  adoroit 
Vénus  ,  parce  qu'on  se  laissoit  dominer  à 
l'amour,  et  qu'on  en  aimoit  la  puissance.  Bac- 
chus  ,  le  plus  enjoué  de  tous  les  dieux  ,  avoit 
des  autels  ,  parce  qu'on  s'abandonnoit  et 
qu'on  sacrifioit ,  pour  ainsi  dire,  à  la  joie  des 
sens  ,  plus  douce  et  plus  enivrante  que  le  vin. 
Jésus-Christ ,  par  le  mystère  de  sa  croix  , 
vient  imprimer  dans  les  cœurs  l'amour  des 
souffrances  ,  au  lieu  de  l'amour  des  plaisirs. 
Les  idoles  qu'on  adoroit  au  dehors  furent 
dissipées  ,  parce  que  celles  qu'on  adoroit  au 
dedans  ne  subsistoient  plus.  Le  cœur  purifié,  Mauh.v. 
comme  dit  Jésus-Christ  lui-même,  est  rendu3* 
capable  de  voir  Dieu  ;  et  l'homme  ,  loin  de 
faire  Dieu  semblable  à  soi ,  tâche  plutôt ,  au- 
tant que  le  peut  souffrir  son  infirmité,  de  de- 
venir semblable  à  Dieu. 

Le  mystère  de  Jésus-Christ  nous  a  fait  voir 
comment  la  divinité  pouvoit ,  sans  se  ravilir, 
être  unie  à  notre  nature  et  se  revêtir  de  nos 
foibl esses.  Le  Verbe  s'est  incarné  :  celui  qui 
avoit  la  forme  et  la  nature  de  Dieu ,  sans  per- 
dre ce  qu'il  étoit ,  a  pris  la  forme  d 'esclave.  pm.ij.6. 
Inaltérable  en  lui-même,  il  s'unit  et  il  s'ap- 
proprie une  nature  étrangère.  O  hommes  , 
vous  vouliez  des  dieux  qui  ne  fussent,  à  dire 
vrai  ,  que  des  hommes ,  et  encore  des  hom- 
mes vicieux  !  C'étoit  un  trop  grand  aveugle- 

P  3 


342  Discours  sur  l'Histoire 
ment.  Mais  voici  un  nouvel  objet  d'adoration 
qu'on  vous  propose:  c'est  un  Dieu  et  un  homme 
tout  ensemble  ;  mais  un  Dieu  qui  n'a  rien 
perdu  de  ce  qu'il  étoit  ,  en  prenant  ce  que 
nous  sommes.  La  divinité  demeure  immuable: 
et ,  sans  pouvoir  se  dégrader  ,  elle  ne  peut 
qu'élever  ce  qu'elle  unit  avec  elle. 

Mais  encore  ,  qu'est-ce  que  Dieu  a  pris  de 
nous?  Nos  vices  et  nos  péchés?  A  Dieu  ne 
plaise  :  il  n'a  pris  de  l'homme  que  ce  qu'il  y  a 
fait  ;  et  il  est  certain  qu'il  n'y  avoit  fait,  ni  le 
péché  ni  le  vice.  Il  y  avoit  fait  la  nature,  il  l'a 
prise.  On  peut  dire  qu'il  avoit  fait  la  mortalité 
avec  l'infirmité  qui  l'accompagne  ;  parce  qu'en- 
core qu'elle  ne  fût  pas  du  premier  dessein,  elle 
étoit  le  juste  supplice  du  péché  ;  et,  en  cette 
qualité  elle  étoit  l'œuvre  de  la  justice  divine. 
Aussi  n'a-t-il  pas  dédaigné  de  la  prendre  ;  et , 
en  prenant  la  peine  du  péché  sans  le  péché 
même  ,  il  a  montré  qu'il  étoit ,  non  pas  un 
coupable  qu'on  punissoit ,  mais  le  Juste  qui 
expioit  les  péchés  des  autres. 

De  cette  sorte ,  au  lieu  des  vices  que  les 
hommes  mettoient  dans  leurs  dieux, toutes  les 
vertus  ont  paru  dans  ce  Dieu-Homme;  et  , 
afin  qu'elles  y  parussent  dans  les  dernières 
épreuves ,  elles  y  ont  paru  au  milieu  des  plus 
horribles  tourmens.Ne  cherchons  plus  d'autre 
Dieu  visible  après  celui-ci  :  il  est  seul  digne 
d'abattre  toutes  les  idoles;  et  la  victoire  qu'il 
devoit  remporter  sur  elles  ,  est  attachée  à  sa 
croix. 

Cest-à-dire,  qu'elle  est  attachée  à  une  folie 
Cor.u%.  apparente.  Car  les  Juifs ,  poursuit  saint  Paul , 


23.  3/{.  s5 


Universelle.  343 

demandent  des  miracles ,  par  lesquels  Dieu  , 
en  remuant  avec  éclat  toute  la  nature  ,  comme 
il  fit  à  la  sortie  d'Egypte,  il  les  mette  visible- 
ment au-dessus  de  leurs  ennemis ,  et  les  Grecs 
ou  les  Gentils  cherchent  la  sagesse  ,  et  des 
discours  arrangés  comme  ceux  de  leur  Platon 
et  de  leur  Socrate  :  et  nous ,  continue  l'apôtre, 
nous  prêchons  Jésus  -  Christ  crucifié  ;  scan- 
dale aux  Juifs  ,  et  non  pas  miracle  ;  folie 
aux  Gentils  ,  et  non  pas  sagesse  :  mais  qui  est , 
aux  Juifs  et  aux  Gentils  appelés  à  la  con- 
noissance  de  la  çérité  ,  la  puissance  et  la  sa~ 
gesse  de  Dieu  ;  parce  qu'en  Dieu  ce  qui  est  fou 
est  plus  sage  que  toute  la  sagesse  humaine  , 
et  ce  qui  est  faible  est  plus  fort  que  toute  la 
force  humaine.  Voilà  le  dernier  coup  qu'il  fal- 
loit  donner  à  notre  superbe  ignorance.  La  sa- 
gesse où  l'on  nous  mène  est  si  sublime,  qu'elle 
paroit  folie  à  notre  sagesse  ;  et  les  règles  en 
sont  si  hautes ,  que  tout  y  paroîtun  égarement. 
Mais, si  cette  divine  Sagesse  nous  est  impé- 
nétrable en  elle-même,  elle  se  déclare  par  ses 
effets.  Une  vertu  sort  de  la  croix  ,  et  toutes 
les  idoles  sont  ébranlées.  Nous  les  voyons  tom- 
ber par  terre  ,  quoique  soutenues  par  toute  la 
puissance  romaine.  Ce  ne  sont  point  les  sages , 
ce  ne  sont  point  les  nobles ,  ce  ne  sont  point 
les  puissans  qui  ont  fait  un  si  grand  miracle. 
L'œuvre  de  Dieu  a  été  suivie  ;  et  ,  ce  qu'il 
avoit  commencé  par  les  humiliations  de  Jésus- 
Christ  ,  il  l'a  consommé  par  les  humiliations 
de  ses  disciples.  Considérez  ,  mes frères ,  c'est  i.Cor.i.iô. 
ainsi  que  saint  Paul  achève  son  admirable 37,a8,a(?- 
discours ,  considérez  ceux  que  Dieu  a  appelés 


344  Discours  sur  l'Histoire 
parmi  cous, et  dont  il  a  composé  celte  Eglise 
victorieuse  du  monde.  Il  y  a  peu  de  ces  sages 
que  le  monde  admire  ,  il  y  a  peu  de  puissans 
et  peu  de  nobles  ;  mais  Dieu  a  choisi  ce  qui  est 
fou  selon  le  monde ,  pour  confondre  les  sages  ; 
il  a  choisi  ce  qui  étoit  foible  ,  pour  confondre 
les  puissans  ;  il  a  choisi  ce  qu'il  y  avoit  de  plus 
méprisable  et  de  plus  çil ,  et  enfin  ce  qui  n'é- 
toit  pas ,  pour  détruire  ce  qui  étoit ,  afin  que  nul 
homme  ne  se  glorifie  devant  lui.  Les  apôtres  et 
leurs  disciples,  le  rebut  du  monde  et  le  néant 
même,  à  les  regarder  par  les  yeux  humains , 
ont  prévalu  à  tous  les  empereurs  et  à  tout  l'em- 
pire. Les  hommes  avoient  oublié  la  création  ; 
et  Dieu  l'a  renouvelée ,  en  tirant  de  ce  néant 
son  Eglise  ,  qu'il  a  rendue  toute-puissante 
contre  l'erreur.  Il  a  confondu  avec  les  idoles , 
toute  la  grandeur  humaine  qui  s'intéressoit  a 
les  défendre ,  et  il  a  fait  un  si  grand  ouvrage 
comme  il  avoit  fait  l'univers  ,  par  la  seule 
force  de  sa  parole. 
xii.        L'idolâtrie  nous  paroît  la  foiblesse  même  , 

Diverses     ■  •  x  J  î'i       •» 

formes  de  et  nous  avons  peine  a  comprendre  qu  il  ait 
rLÎ?£ï,faMo  tant  de  f°rce  Pour  ïa  détruire.  Mais  ,  au 
îwrèt,    contraire  ,  son  extravagance  fait  voir  la  dîfH— 

l'ignorance,  '  ,  O  ..  . 

unfauxres-  culte  qu  il  v  avoit  a  la  vaincre  ;  et  un  si  grand 

]>ectdel'an-  i       i 

fiquité,  ia  renversement  du  bon  sens  montre  assez  com- 

fa°Jph?io!j-  bien  le  principe  étoit  gâté.  Le  monde  avoit 

heÏÏsiel le*  vieilli  dans  l'idolâtrie;  et  ,  enchanté  par  ses 

^n'ëcôurs!1  idoles ,  il  étoit  devenu  sourd  à  la  voix  de  la 

L'Egiise     nature  qui  crioit  contre  elles.  Quelle  puissance 

/etout.     falloit-il  pour  rappeler  dans  la  mémoire  des 

hommes  le  vrai  Dieu  si  profondément  oublié, 

et  retirer  le  genre  humain  d'un  si  prodigieux 

assoupissement  ? 


Universelle.  34^ 

Tous  les  sens,  toutes  les  passions ,  tous  les 
intérêts  combattoient  pour  1  idolâtrie.  Elle 
étoit  faite  pour  le  plaisir  :  les  divertissemens  , 
les  spectacles ,  et  enfin  la  licence  même ,  y 
faisoient  une  partie  du  culte  divin.  Les  fêtes 
n'étoient  que  des  jeux  ;  il  n'y  avoit  nul  endroit 
de  la  vie  humaine  d'où  la  pudeur  fut  bannie 
avec  plus  de  soin  qu'elle  l'étoit  des  mystères  de 
la  religion.  Comment  accoutumer  des  esprits 
si  corrompus  à  la  régularité  de  la  religion  vé- 
ritable ,  chaste  ,  sévère  ,  ennemie  des  sens 
et  uniquement  attachée  aux  biens  invisibles  ? 
Saint  Paul  parloit  à  Félix  gouverneur  de 
Judée ,  de  la  justice ,  de  la  chasteté  et  du  ju-  £*- 
cernent  à  çenir.  Cet  homme  effrayé  lui  dit  : 
Retirez-vous  quant  à  présent  ;  je  cous  mande- 
rai quand  il  faudra,  Cétoit  un  discours  à 
remettre  au  loin  ,  à  un  homme  qui  vouloit  jouir 
sans  scrupule  et  à  quelque  prix  que  ce  fût , 
des  biens  de  la  terre. 

Voulez-vous  voir  remuer  l'intérêt ,  ce  puis- 
sant ressort  qui  donne  le  mouvement  aux  cho- 
ses humaines?  Dans  ce  grand  décri  de  l'idolâ- 
trie que  commençoient  à  causer  dans  toute 
l'Asie  les  prédications  de  saint  Paul  ,  les  ou- 
vriers qui  gagnoient  leur  vie  en  faisant  de 
petits  temples  d'argent  de  la  Diane  d'Ephèse , 
s'assemblèrent  ;  et  le  plus  accrédité  d'entre 
eux  leur  représenta  que  leur  gain  alloit  ces- 
ser :  Et  non-seulement ,  dit-il ,  nous  courons  Act.xix. 
fortune  de  tout  perdre  ;  mais  le  temple  de  la a4* 
grande  Diane  va  tomber  dans  le  mépris  ;  et 
la  majesté  de  celle  qui  est  adorée  dans  toute 


Z+6  Discours  sur  l'Histoire 

l'Asie,  et  même  dans  tout  F  univers  ,  s'anéan- 
tira peu  à  peu. 

Que  l'intérêt  est  puissant  et  qu'il  est  hardi , 
quand  il  peut  se  couvrir  du  prétexte  de  la 
religion  !  Il  n'en  fallut  pas  davantage  pour 
émouvoir  ces  ouvriers.  Us  sortirent  tous  en- 
semble criant  comme  des  furieux  ,  la  grande 
Diane  des  Ephe 'siens  ,  et  traînant  les  compa- 
gnons de  saint  Paul  au  théâtre  où  toute  la  ville 
s'étoit  assemblée.  Alors  les  cris  redoublèrent  ; 
et  durant  deux  heures  la  place  publique  reten- 
tissoit  de  ces  mots ,  la  grande  Diane  des  Ephe- 
siens.  Saint  Paul  et  ses  compagnons  furent  à 
peine  arrachés  des  mains  du  peuple  par  les 
magistrats  qui  craignirent  qu'il  n'arrivât  de 
plus  grands  désordresdansce  tumulte. Joignez 
à  l'intérêt  des  particuliers  l'intérêt  desprêtres, 
qui  alloient  tomber  avec  leurs  dieux.  Joignezà 
tout  cela  l'intérêt  des  villes ,  que  la  fausse  reli- 
gion rendoit  illustres, comme  la  ville  d'Ephèse 
qui  devoit  à  son  temple  ses  privilèges  ,  et  l'a- 
bord des  étrangers  dont  elle  étoit  enrichie. 
Quelle  tempête  devoit  s'élever  contre  l'Eglise 
naissante  !  et  fau^-il  s'étonner  de  voir  les 
apôfres  si  souvent  battus  ,  lapidés  ,  et  laissés 
pour  morts  au  milieu  de  la  populace '/Mais  un 
plus  grand  intérêt  va  remuer  une  plus  grande 
machine  ,  l'intérêt  de  l'état  va  faire  agir  le 
sénat ,  le  peuple  Romain  et  les  empereurs. 

Il  y  avoit  déjà  long-temps  que  les  ordon- 
nances dusénatdéfendoient  les  religionsélran- 

2'Sï.'8èr«,  Les  empereurs  étoient  entrés  dans  la 
Tirtuu.  même  politique;  et  dans  cette  belle  délibéra- 

hu"eb.5histXlon  ou  il  s'agissoit  de  réformer  les  abus  du 

Jitcl.'lli. 


Lit.  m. 
xxxix. 

ttc. 


Universelle.  047 

gouvernement  ;  un  des  principaux  règlemens 
que  Mécénas  proposa  à  Auguste,  fut  d'empê- 
cher les  nouveautés  dans  la  religion  ,  qui  ne 
manquoîent  pas  de  causer  de  dangereux  mou- 
vemens  dans  les  élats.  La  maxime  étoit  véri- 
table :  car ,  qu'y  a-t-il  qui  émeuve  plus  violem- 
ment les  esprits  ,  et  les  porte  à  des  excès  plus 
étranges  ?  Mais  Dieu  vouloit  faire  voir  que 
l'établissement  de  la  religion  véritable  n'exci- 
toit  pas  de  tels  troubles  ;  et  c'est  une  des  mer- 
veilles qui  montre  qu'il  agissoit  dans  cet  ou- 
vrage. Car  ,  qui  ne  s'étonneroit  de  voir  que 
durant  trois  cents  ans  entiers  que  l'Eglise  a  eu 
à  souffrir  tout  ce  que  la  rage  des  persécuteurs 
pouvoit  inventer  de  plus  cruel ,  parmi  tant  de 
séditions  et  tant  de  guerres  civiles ,  parmi  tant 
de  conjurations  contre  la  personne  des  empe-  . 
reurs ,  il  ne  s'y  soit  jamais  trouvé  un  seul  chré- 
tien ,  ni  bon  ni  mauvais?  Les  chrétiens  défient  AJc,r[v.u-, 
leurs  plus  grands  ennemis  den  nommer  un«*. 
seul  ;  il  n'y  en  eut  jamais  aucun  :  tant  la  doc- 
trine chrétienne  inspiroit  de  vénération  pour 
la  puissance  publique  ,  et  tant  fut  profonde 
l'impression  que  fit  dans  tous  les  esprits  cette 
parole  du  Fils  de  Dieu  :  Rendez  à  César  ce ^^ 
qui  est  à  César ,  et  à  Dieu  ce  qui  est  à  Dieu, 

Cette  belle  distinction  porta  dans  les  esprits 
une  lumière  si  claire,  que  jamais  les  chrétiens 
ne  cessèrent  de  respecter  l'image  deDieu  dans 
les  princes  persécuteurs  de  la  vérité.  Ce  carac- 
tère de  soumission  reluit  tellement  dans  toutes 
leurs  apologies  ,  qu'elles  inspirent  encore  au- 
jourd'hui à  ceux  qui  les  lisent  l'amour  de 
l'ordre  public,  et  font  ?oir  qu'ils  n'attendoient 

V  6 


348  Discours  sur  l'Histoiae 

Îue  de  Dieu  1  établissement  du  christianisme. 
)es  hommes  si  déterminés  à  la  mort ,  qui  rem- 
plissoient  tout  Fempire  et  toutes  les  armées, 
ne  se  sont  pas  échappés  une  seule  fois  durant 
tant  de  siècles  de  souffrance;  ils  se  défendoient 
à  eux-mêmes  non-seulement  les  actions  sé- 
ditieuses ,  mais  encore  les  murmures.  Le  doigt 
de  Dieu  étoit  dans  cette  œuvre,  et  nulle  autre 
main  que  la  sienne  n'eût  pu  retenir  des  esprits 
poussés  à  bout  par  tant  d'injustices. 

A  la  vérité  il  leur  étoit  dur  d  être  traités 
d'ennemis  publics  ,   et  d'ennemis  des  empe- 
reurs ,  eux  qui  ne  respiroient  que  l'obéissance, 
et  dont  les  vœux  les  plus  ardens  avoient  pour 
objet  le  salut  des  princes  et  le  bonheur  de 
l'état.  Mais  la  politique  romaine  se  croyoit 
attaquée  dans  ses  fondemens,  quand  on  mé- 
prisoit  ses  dieux.  Rome  se  vantoit  d'être  une 
ville  sainte  par  sa  fondation  ,  consacrée  dès 
son  origine  par  des  auspices  divins,  et  dédiée 
par  son  auteur  au  dieu  de  la  guerre.  Peu  s'en 
faut  qu'elle  ne  crût  Jupiter  plus  présent  dans 
le  capilole  que  dans  le  ciel.  Elle  croyoit  devoir 
ses  victoires  à  la  religion.  C'est  par  là  qu'elle 
avoit  dompté  et  les  nations  et  leurs  dieux;  car 
on  raisonnoit  ainsi  en  ce  temps  :  de  sorte  que 
les  dieux  romains  dévoient  être  les  maîtresdes 
autres  dieux,  comme  les  Romains  étoient  les 
*.*<«.  on»,  maîtres  des  autres  hommes.  Rome,  en  subju- 
réîat.  ffL  guant  la  Judée ,  avoit  compté  le  Dieu  des  Juifs 
^Th/oPa  parmi  les  dieux  qu'elle  avoit  vaincus:  le  vou- 
>Amb°Pt'  v.  l°ir  fa're  régner,  c'étoit  renverser  les  fonde- 
i.b.kp  zo •  niens  de  Fempire  ,  c'étoit  haïr  les  victoires  et 
uuv,etç.  la  puissance  du  peuple  romain.   Ainsi  les 


Universelle.  349 

chrétiens  ennemis  des  dieux,  étoient regardés 
en  même  temps  comme  ennemis  de  la  républi- 
que. Les  empereurs  prenoient  plus  de  soin  de 
les  exterminer  que  d'exterminer  les  Parthes, 
les  Marcomans  et  les  Daces  :  le  christianisme 
abattu  paroissoit  dans  leurs  inscriptions  avec 
autant  de  pompe  que  les  Sarmates  défaits.Mais 
ils  se  vantoient  à  tort  d'avoir  détruit  une  reli- 
gion qui  s'accroissoit  sous  le  fer  et  dans  le  feu. 
Lescalomniesse  joignoientenvainàla  cruauté. 
Des  hommes  qui  pratiquoient  des  vertus  au- 
dessus  de  lhomme ,  étoient  accusés  de  vices 
qui  font  horreur  à  la  nature.  On  accusoit  d'in- 
ceste ceux  dont  la  chasteté  faisoit  les  délices. 
On  accusoit  de  manger  leurs  enfans ,  ceux  qui 
étoient  bienfaisans  envers  leurs  persécuteurs. 
Mais  ,  malgré  la  haine  publique,  la  force  de  la 
vérité  tiroit  de  la  bouche  de  leurs  ennemis  des 
témoignages  favorables.  Chacun  sait  ce  qu'ê- PHn.ub.x. 
cri  vit  Pline  le  jeune  à  Trajan  sur  les  bonnes  p'97' 
mœurs  des  chrétiens.  Us  fuient  justifiés,  mais 
ils  ne  furent  pas  exemptés  du  dernier  sup- 
plice ;  car  il  leurfalloit  encore  ce  dernier  trait 
pour  achever  en  eux  l'image  de  Jésus-Christ 
crucifié ,  et  ils  dévoient  comme  lui  aller  à  la 
croix  avec  une  déclaration  publique  de  leur 
innocence. 

L'idolâtrie  ne  mettoitpastoute  sa  force  dans 
la  violence. Encore  que  son  fonds  fût  une  igno- 
fance  brutale  et  une  entière  dépravation  du 
sens  humain,  elle  vouloit  se  parer  de  quelques 
raisons.  Combien  de  fois  a-t-elle  tâché  de  se 
déguiser,  et  en  combien  de  manières  s'est-elle 
transformée  pour  couvrir  sa  honte  !  Elle  fai- 


35o  Discours  sur  l'Histoire 

soit  quelquefois  la  respectueuse  envers  la  divi- 
nité. Tout  ce  qui  est  divin  ,  disoit-elle  ,  est 
inconnu  ;  il  n'y  a  que  la  divinité  qui  se  con- 
noisse  elle-même  :  ce  n'est  pas  à  nous  à  dis- 
courir de  choses  si  hautes  ;  c'est  pourquoi  il  en 
faut  croire  les  anciens,  et  chacun  doit  suivre 
la  religion  qu'il  trouve  établie  dans  son  pays. 
Par  ces  maximes,  les  erreurs  grossières  autant 
qu'impies ,  qui  remplissoient  toute  la  terre , 
étoient  sans  remède,  et  la  voix  de  la  nature, 
qui  annonçoit  le  vrai  Dieu  ,  étoit  étouffée. 

On  avoit  sujet  de  penser  que  la  foiblesse  de 
notre  raison  égarée  a  besoin  d'une  autorité  qui 
la  ramène  au  principe ,  et  que  c'est  de  l'anti- 
quité qu'il  faut  apprendre  la  religion  véritable. 
Aussi  en  avez-vous  la  suite  immuable  dès  l'o- 
rigine du  monde.  Mais  de  quelle  antiquité  se 
pouvoit  vanter  le  paganisme ,  qui  ne  pouvoit 
lire  ses  propres  histoires  sans  y  trouver  l'ori- 
gine non-seulement  de  sa  religion  ,  mais  en- 
Denat.  eore  de  ses  dieux  ?  Varron  et  Cicéron  ,  sans 
«îiï.  '  '  compter  les  autres  auteurs ,  l'ont  bien  fait  voir. 
Ou  Lien  aurions-nous  recours  à  ces  milliers 
in  finis  d'années  que  les  Egyptiensremplissoient 
de  fables  confuses  et  impertinentes  pour  éta- 
blir l'antiquité  dont  ils  se  vantoient  ?  -Niais 
toujours  y  voyoit-on  naître  et  mourir  les  divi- 
nités de  l'Egypte;  et  ce  peuple  ne  pouvoit  se 
faire  ancien ,  sans  marquer  le  commencement 
de  ses  dieux. 

Voici  une  autre  forme  de  l'idolâtrie.  Elle 
vouloit  qu'on  servit  tout  ce  qui  passoit  pour 
divin.  La  politique  romaine  qui  défendoit  si 
sévèrement  les  religions  étrangères,  permet- 


Universelle.  35  ï 

toit  qu'on  adorât  les  dieux  des  barbares  , 
pourvu  qu'elle  les  eût  adoptés.  Ainsi  elle  vou- 
foit  paroitre  équitable  envers  tous  les  dieux  , 
aussi  bien  qu'envers  tous  les  bommes.  Elle  en- 
censoit  quelquefois  le  Dieu  des  Juifs  avec  tous 
les  autres.  Nous  trouvons  une  lettre  de  Julien  ^J^jjf 
l'apostat,  par  laquelle  il  promet  aux  Juifs  de 
rétablir  la  sainte  cité  ,  et  de  sacrifier  avec  eux 
au  Dieu  créateur  de  l'univers.  C'étoit  une 
erreur  commune.  Nous  avons  vu  que  les 
païens  vouloient  bien  adorer  le  vrai  Dieu  , 
mais  non  pas  le  vrai  Dieu  tout  seul  :  et  il  ne 
tint  pas  aux  empereurs  que  Jésus-Cbrist  même, 
dont  ils  persécutoient  les  disciples  ,  n'eût  des 
autels  parmi  les  Romains. 

Quoi  donc  !  les  Romains  ont-ils  pu  penser  à 
honorer ,  comme  Dieu,  celui  que  leurs  magis- 


trats avoient  condamné  au  dernier  supplice , 
plusieurs  de  leurs  auteurs  ont  chargé 
d'opprobres  ?  Il  ne  faut  pas  s'en  étonner  ,  et 


la  chose  est  incontestable. 

Distinguons  premièrement  ce  que  fait  dire 
en  général  une  haine  aveugle  d'avec  les  faits 
positifs  dont  on  allègue  la  preuve.  Il  est  cer- 
tain que  les  Romains  ,  quoiqu'ils  aient  con- 
damné Jésus-Christ ,  ne  lui  ont  jamais  repro- 
ché aucun  crime  particulier.  Aussi  Pilate  le 
condamna-t-il  avec  répugnance,  violenté  par 
les  cris  et  par  les  menaces  des  Juifs.  Mais  ce 
qui  est  bien  plus  merveilleux  ,  les  Juifs  eux- 
mêmes,  à  la  poursuite  desquels  il  a  été  cruci- 
fié ,  n'ont  conservé  dans  leurs  anciens  livres  la 
mémoire  d'aucune  action  qui  notât  sa  vie  , 
loin  d'en  ayoïr  remarqué  aucune  qui  lui  ait 


352  Discours  sur  l'Histoire 

fait  mériter  le  dernier  supplice  :  par  où  se  con- 
firme manifestement  ce  que  nous  lisons  dans 
l'évangile  ,  que  tout  le  crime  de  Notre-Sei- 
gneur  a  été  de  s'être  dit  le  Christ  Fils  de  Dieu. 
Tacit.an.  En  effet,  Tacite  nous  rapporte  bien  le  sup- 
xv' kk'  plice  de  Jésus-Christ  sous  ronce  Pilate  ,  et 
durant  l'empire  de  Tibère;  mais  il  ne  rap- 
porte aucun  crime  qui  lui  ait  fait  mériter  la 
mort  ,  que  celui  d'être  l'auteur  d'une  secte 
convaincue  de  haïr  le  genre  humain ,  ou  de  lui 
être  odieuse.  Tel  est  le  crime  de  Jésus-Christ 
et  des  chrétiens;  et  leurs  plus  grands  ennemis 
n'ont  jamais  pu  les  accuser  qu'en  termes  va- 
gues ,  sans  jamais  alléguer  un  fait  positif  qu'on 
leur  ait  pu  imputer. 

Il  est  vrai  que  dans  la  dernière  persécution, 
et  trois  cents  ans  après  Jésus-Christ ,  les  païens 
qui  ne  savoient  plus  que  reprocher  ni  à  lui  ni 
à  ses  disciples  ,  publièrent  de  faux  actes  de 
Pilate  ,  où  ils  prétendoient  qu'on  verroit  les 
crimes  pour  lesquels  il  avoit  été  crucifié.  Mais , 
comme  on  n'entend  point  parler  de  ces  actes 
dans  tous  les  siècles  précédens,  et  que,  ni  sous 
Néron  ,  ni  sousDomitien,  qui  régnoient  dans 
l'origine  du  christianisme  ,  quelque  ennemis 
qu'ils  en  fussent ,  on  n'en  trouve  rien  du  tout , 
il  paroit  qu'ils  ont  été  faits  à  plaisir:  et  il  y  a  , 
parmi  les  Romains  ,  si  peu  de  preuves  cons- 
tantes contre  Jésus-Christ  ,  que  ses  ennemis 
ont  été  réduits  à  en  inventer. 

Voilà  donc  un  premier  fait;  l'innocence  de 
Jésus-Christ  sans  reproche.  Ajoutons-en  un 
second  ;  la  sainteté  de  sa  vie  et  de  sa  doctrine 
reconnue.  Un  des  plus  grands  empereurs  Ro- 


Universelle.  353 

mains,c  est  Alexandre  Sévère,admiroit  Notre-  JgV'jJ-J 
Seigneur,  et  f aisoit  écrire ,  dans  les  ouvrages  dltàx?' 
publics  aussi  bien  que  dans  son  palais,  quel- 
ques sentences  de  son  Evangile.  Le  même  em- 
pereur louoit  et  proposoit  pour  exemple  ,  les 
saintes  précautions  avec  lesquelles  les  chré- 
tiens ordonnoient  les  ministres  des  choses  sa- 
crées. Ce  n'est  pas  tout  :  on  voyoit  dans  son 
palais  une  espèce  de  chapelle  ,  où  il  saciïfioit 
dès  le  matin.  Il  y  avoit  consacré  les  images  desu.a^zu 
âmes  saintes ,  parmi  lesquelles  il  rangeoit , 
avec  Orphée,  Jésus-Christ  et  Abraham.  Il 
avoit  une  autre  chapelle ,  ou  comme  on  voudra 
traduire  le  mot  latin  lararium  ,  de  moindre 
dignité  que  la  première ,  où  l'on  voyoit  limage 
d'Achille  et  de  quelques  autres  grands  hom- 
mes ;  mais  Jésus-Christ  étoit  placé  dans  le 
premier  rang.  C'est  un  païen  qui  l'écrit  ;  et  il 
cite  pour  témoin  un  auteur  du  temps  d'Alexan- 
dre. Voilà  donc  deux  témoins  de  ce  même 
fait  ;  et  voici  un  autre  fait  qui  n'est  pas  moins 
surprenant. 

Quoique  Porphyre,  en  abjurant  le  ch ris- p^-' 
tianisme,  s'en  fût  déclaré  l'ennemi ,  il  ne  laisse  omc 
pas  ,  dans  le  livre  intitulé  la  Philosophie  parE^ïn.».' 
les  oracles,  d'avouer  qu'il  y  en  a  eu  de  très- ^f/ xix." 
favorables  à  la  sainteté  de  Jésus-Christ.  c- a3' 

A  Dieu  ne  plaise  que  nous  apprenions,  par 
les  oracles  trompeurs,la  gloire  du  Fils  de  Dieu 
qui  les  a  fait  taire  en  naissant.  Ces  oracles 
cités  par  Porphyre  sont  de  pures  inventions: 
mais  il  est  bon  de  savoir  ce  que  les  païens  fai- 
soient  dire  à  leurs  dieux  surNotre-Seigneur. 
Porphyre  donc  nous  assure  qu'il  y  a  eu  des 


de 
per 


354  Discours  sur  l'Histoire 

oracles  où  Jésus-Christ  est  appelé  un  homme 
pieux  et  digne  de  l'immortalité  ;  et  les  chré- 
tiens ,  au  contraire ,   des  hommes  impurs  et 
séduits.  Il  récite  ensuite  l'oracle  de  la  déesse 
Hécate  9  où  elle  parle  de  Jésus-Christ  comme 
d  un   homme  illustre  par  sa  piété  ,   dont  le 
corps  a  cédé  aux  tourmens  ,  mais  dont  l'ame 
est  dans  le  ciel  avec  les  âmes  bienheureuses. 
Celte  ame ,  disoit  la  déesse  de  Porphyre ,  par 
une  espèce  de  fatalité ,  a  inspiré  V  erreur  aux 
âmes  à  qui  le  destin  na  pas  assuré  le  don  des 
dieux  et  la  connoissance  du  grand  Jupiter  ; 
c'est  pourquoi  ils  sont  ennemis   des    dieux. 
Mais  gardez-vous  bien  de  le  blâmer,  poursuit- 
elle  en  parlant  de  Jésus-Christ ,  et  plaignez 
seulement  Veneur  de  ceux  dont  je  vous  ai 
raconté  la  malheureuse  destinée.  Paroles  pom- 
peuses et  entièrement  vides  de  sens  ;  mais  qui 
montrent  que  la  gloire  de  Notre-Seigneur  a 
forcé  ses  ennemis  à  lui  donner  des  louanges. 
Outre  l'innocence  et  la  sainteté  de  Jésus- 
Christ,  il  y  a  encore  un  troisième  point  qui 
n'est  pas  moins  important; cesonl  ses  miracles. 
Il  est  certain  que  les  Juifs  ne  les  ont  jamais 
Tr.de  idaio- niés;  et  nous  trouvons  dans  leur  Talmudquel- 
ive^T"*  ques-uns  de  ceux  que  ses  disciples  ont  faits  en 
son  nom.  Seulement ,  pour  les  obscurcir  ,  ils 
ont  dit  qu'il  les  avoit  faits  par  les  enchante- 
Tr.  de  sabb.  mens  qu'il  avoit  appris  en  Egypte  :  ou  même 
nerat.jesu, par  le  nom  de  Dieu,  ce  nom  inconnu  et  inet- 
jelsu!stor'   fable ,  dont  la  vertu  peut  tout  selon  les  Juifs , 
et  que  Jésus-Christ  avoit  découvert ,   on  ne 
sait  comment,  dans  le  sanctuaire  ;   ou  enfin  , 
#«/». xni.  parce  qu'il  étoit  un  de  ces  prophètes  marqués 


Universelle.  355 

par  Moïse  ,  dont  les  miracles  trompeurs  dé- 
voient porter  le  peuple  à  l'idolâtrie.  Jésus- 
Christ  vainqueur  des  idoles,  dont  l'Evangile  a 
fait  reconnoitre  un  seul  Dieu  par  toute  la  terre^ 
n'a  pas  besoin  d'être  justifié  de  ce  reproche  : 
les  vrais  prophètes  n'ont  pas  moins  prêché  sa 
divinité  qu'il  a  fait  lui-même;  et  ce  qui  doit 
résulter  du  témoignage  des  Juifs  ,  c'est  que 
Jésus-Christ  a  fait  des  miracles  pour  justifier 
sa  mission. 

Au  reste,  quand  ils  lui  reprochent  qu'il  les 
a  faits  par  magie  ,  ils  devroient  songer  que 
Moïse  a  été  accusé  du  même  crime.  C'étoit 
l'ancienne  opinion  des  Egyptiens,  qui,  éton- 
nés des  merveilles  que  Dieu  avoit  opérées  en 
leur  pays  par  ce  grand  homme  ,  l'avoient  mis 
au  nombre  des  principaux  magiciens.  On  peut 
voir  encore  cette  opinion  dans  Pline  et  dans  pi™-  xxx. 
Apulée,  où  Moïse  se  trouve  nommé  avec  Jan-Apui.Avci. 
nés  et  Mambré ,  ces  célèbres  enchanteurs  d'E-s'. Tm'  U' 
gypte  ,  dont  parie  saint  Paul  ,  et  que  Moïse 
avoit  confondus  par  ses  miracles.  Mais  la  ré- 
ponse des  Juifs  étoit  aisée.  Les  illusions  des 
magiciens  n'ont  jamais  un  effet  durable  ,  ni  ne 
tendent  à  établir  ,  comme  a  fait  Moïse  ,  le 
culte  du  Dieu  véritable  et  la  sainteté  de  vie  : 
joint  que  Dieu  sait  bien  se  rendre  le  maître,  et 
faire  des  œuvres  que  la  puissance  ennemie  ne 
puisse  imiter.  Les  mêmes  raisons  mettent 
Jésus-Christ  au-dessus  d'une  si  vaine  accu^ 
sation,  qui  dès-là,  comme  nous  l'avons  remar- 
qué, ne  sert  plus  qu'à  justifier  que  ses  mira- 
cles sont  incontestables. 

Us  le  sont  en  effet  si  fort  ,  que  les  Gentils 


356         Discours  sur  l'Histoire 
n'ont  pu  en  disconvenir  ,  non  plus  que  les 
Juifs.  Celse  ,  le  grand  ennemi  des  chrétiens, 
et  qui   les  attaque   dès  les  premiers  temps 
avec  toute  l'habileté  imaginable,  recherchant 
avec  un  soin  infini  tout  ce  qui  pouvoit  leur 
Çrif.  com.  nuire ,  n'a  pas  nié  tous  les  miracles  de  Notre- 
Seigneur.  Il  s'en  défend ,  en  disant ,  avec  les 
Juiis ,  que  Jésus-Christ  avoit  appris  les  secrets 
des  Egyptiens  ,  c'est-à-dire  ,   la  magie  ;  et 
qu'il  voulut  s'attribuer  la  divinité  parles  mer- 
veilles qu'il  fit  en  vertu  de  cet  art  damnable. 
Sa«'!îitrt!  C'wt  pour  la  même  raison  que  les  chrétiens 
pjTim'c     Pass°ient  pour  magiciens  ,  et  nous  avons  un 
uvl  yr'  passage  de  Julien  l'apostat ,  qui  méprise  les 
miracles  de  Notre-Seigneur ,  mais  qui  ne  les 
révoque  pas  en  doute.  Volusien  ,  dans  son 
tomPiiAE5'  épitre  à  saint  Augustin  ,  en  fait  de  même  ;  et 
3-  <*•         ce  discours  étoit  commun  parmi  les  païens. 

Il  ne  faut  donc  plus  s'étonner  si,  accoutu- 
més à  faire  des  dieux  de  tous  les  hommes  où  il 
éclatoit  quelque  chose   d'extraordinaire  ,  ils 
voulurent  ranger  Jésus  -  Christ  parmi  leurs 
divinités.  Tibère  ,  sur  les  relations  qui  lui  ve- 
noient  de  Judée,  proposa  au  sénat  d'accorder 
à  Jésus-Christ  les  honneurs  divins.  Ce  n'est 
point  un  fait  qu'on  avance  en  l'air  ;  et  Tertul- 
lien  le  rapporte  comme  public  et  notoire,  dans 
Eustb.  hist.  son  apologétique  qu  il  présente  au  sénat  au 
Ecci.u.  *-nom  je  l'Église,  qui  n'eût  pas  voulu  affaiblir 
une  aussi  bonne  cause  que  la  sienne  par  des 
choses  où  on  auroit  pu  si  aisément  la  confon- 
dre. Que  si  on  veut  le  témoignage  d'un  auteur 
Lamp.  in  païen  ,  Lampridius  nous  dira  qu'Adrien  avoit 
au*,  c.  H -  £ieç£  £  JêsUS-Q]iri$t  des  temples  qu'on  çoyoit 


Tertvll. 


Universelle.  Vdj 

mcore  du  temps  au  il  écrwoit  ;  et  qu'Alexan-    Lamp.  in 

de  i     \  \       I?  *  iii  .'         !•  Alex.  c.  4. 

re  oevere,  après  I  avoir  révère  en  particulier, 

lui  vouloitpubliquement  dresser  des  autels ,  et 

le  mettre  au  nombre  des  dieux. 

Il  y  a  certainement  beaucoup  d'injustice  à 
ne  vouloir  croire  touchant  Jésus-Christ ,  que 
ce  qu'en  écrivent  ceux  qui  ne  se  sont  pas  ran- 
gés parmi  ses  disciples  :  car  c'est  chercher  la  foi 
dans  les  incrédules,  ou  le  soin  et  l'exactitude 
dans  ceux  qui ,  occupés  de  toute  autre  chose, 
tenoient  la  religion  pour  indifférente.  Mais  il 
est  vrai  néanmoins  que  la  gloire  de  Jésus- 
Christ  a  eu  un  si  grand  éclat ,  que  le  monde 
ne  s'est  pu  défendre  de  lui  rendre  quelque  té- 
moignage; et  je  ne  puis  vous  en  rapporter  de 
plus  authentique  que  celui  de  tant  d'empe- 
reurs. 

Je  reconnois  toutefois  qu'ils  avoient  encore 
un  autre  dessein.  Il  se  méloit  de  la  politique 
dans  les  honneurs  qu'ils  rendoient  à  Jésus- 
Christ.  Ils  prétendoient  qu'à  la  fin  les  reli- 
gions s'uniroient ,  et  que  les  dieux  de  toutes  les 
sectes  deviendroient  communs.  Les  chrétiens 
ne  connoissoient  point  ce  culte  mêlé,  et  ne 
méprisèrentpas  moinsles  condescendances  que 
les  rigueurs  de  la  politique  romaine.  Mais 
Dieu  voulut  qu'un  autre  principe  fit  rejeter 
par  les  païens  les  temples  que  les  empereurs  ' 
destinoient  à  Jésus-Christ.  Les  prêtres  des  ido- 
les, au  rapport  de  l'auteur  païen  déjà  cité  tant 
de  fois ,  déclarèrent  à  l'empereur  Adrien  que , 
s9  il  consacroit  ces  temples  bâtis  à  l'usage  des  nu. 
chrétiens  ,  tous  les  autres  temples  seroient 
abandonnés ,  et  que  tout  le  monde  embrasse- 


358  Discours  sur  l'Histoire 

roit  la  religion  chrétienne.  L'idolâtrie  même 
senloit  dans  notre  religion  une  force  victo- 
rieuse, contre  laquelle  les  faux  dieux  ne  pou- 
voient  tenir,  et  justifioit  elle-même  la  vérité 
\lC°o  r/*de  cette  sentence  de  l'apôtre  :  (Quelle  conven- 
tion peut-il  y  avoir  entre  Jésus  -  Christ  et 
Bélial  ?  Et  comment  peut-on  accorder  le  tem- 
ple de  Dieu  avec  les  idoles  ? 

Ainsi  par  la  vertu  de  la  croix  ,  la  religion 
païenne,  confondue  par  elle-même,  tomboit 
en  ruine;  et  l'unité  de  Dieu  s'établissoit  telle- 
ment ,  qu'à  la  fin  l'idolâtrie  n'en  parut  pas 
s**ac"Kl't  éloignée.  Elle  disoit  que  la  nature  divine  ,  si 
scqA  ui  <f«8ran^e  et  S1  étendue  ,  ne  pouvoit  être  expri- 
Dec  Soc.  niée  ,  ni  par  un  seul  nom  ,  ni  sous  une  seule 
irï'io.Ti. forme  ;  mais  que  Jupiter,  et  Mars  ,  et  Junon 
et  les  autres  dieux ,  n'étoient  au  fond  que  le 
même  dieu  ,  dont  les  vertus  infinies  étoient 
expliquées  et  représentées  par  tant  de  mots 
différens.  Quand  ensuite  il  falloit  venir  aux 
histoires  impures  des  dieux  ,  à  leurs  infâmes 
généalogies  ,  à  leurs  impudiques  amours  ,  à 
leurs  fêtes  et  à  leurs  mystères  qui  n'avoient 
point  d'autre  fondement  que  ces  fables  prodi- 
gieuses ,  toute  la  religion  se  tournoit  en  allé- 
gories. C'étoit  le  monde,  ou  le  soleil ,  qui  se 
trouvoitêtrece  dieu  uniquex'étoîent  les  étoiles, 
c'étoit  l'air, et  le  feu  ,  et  l'eau  ,  et  la  terre  ,  et 
leurs  divers  assemblages  ,  qui  étoient  cachés 
sous  les  noms  des  dieux  et  dans  leurs  amours. 
Foible  et  misérable  refuge  !  car,  outre  que  les 
fables  étoient  scandaleuses,  et  toutes  les  allé- 
gories froides  et  forcées,  que  trouvoit-on  à  la 
fin  ,  sinon  que  ce  dieu  unique  étoit  l'univers 


Universelle.  3^9 

avec  toutes  ses  parties  ?  de  sorte  que  le  fond 
de  la  religion  étoit  la  nature  ,  et  toujours  la 
créature  adorée  à  la  place  du  Créateur. 

Ces  foibles  excuses  de  l'idolâtrie ,  quoique  c$iihv. 
tirées  de  la  philosophie  des  stoïciens  ,  ne  con-VL  etc- 
ientoient  guère  les  philosophes.  Celse  et  Por- 

Î)hyre  cherchèrent  de  nouveaux  secours  dans 
a  doctrine  de  Platon  et  de  Pythagore;  et  voici  pj«.*ow. 
comment  ils  concilioient  l'unité  de  Dieu  avec  ïwjr. 
la  multiplicité  des  dieux  vulgaires.  11  n'y  avoit  «£"««,  '  de 
disoient-ils  ,  qu'un  Dieu  souverain  :    mais  il  nAP"L  de 

,  1  j'i  ai     •  l  •  Deo  Suc. 

etoit  si  grand  qu  il  ne  se  meloit  pas  des  petites  Aug.deciv. 
choses.  Content  d'avoir  fait  le  ciel  et  les  as- Seq.  isXf! 
très  ,  il  n'avoit  daigné  mettre  la  main  à  cebas";.IX'3'6' 
monde  qu'il  avoit  laissé  former  à  ses  subalter- 
nes ;  et  l'homme  quoique  né  pour  le  connoî- 
tre,  parce  qu'il  étoit  mortel  ,  n'étoit  pas  une 
œuvre  digne  de  ses  mains.  Aussi  étoit-il  inac- 
cessible à  notre  nature  ;  il  étoit  logé  trop  haut 
pour    nous.    Les  esprits  célestes    qui    nous 
avoient  faits ,  nous  servoient  de   médiateurs 
auprès  de  lui ,   et  c'est  pourquoi  il  les  falloit 
adorer. 

Il  ne  s'agit  pas  de  réfuter  ces  rêveries  des 
platoniciens ,  qui  aussi  bien  tombent  d'elles- 
mêmes.  Le  mystère  de  Jésus-Christ  les  détrui-m^"^ •  *£ 
soit  par  le  fondement.  Ce  mystère  apprenoit/u5»<Cc- 
aux  hommes  que  Dieu  ,  qui  les  avoit  faits  à 
son  image ,  n'avoit  garde  de  les  mépriser  ;  que 
s'ils  avoient  besoin  de  médiateur ,  ce  n'étoit 
pas  à  cause  de  leur  nature,que  Dieu  avoit  faite 
comme  il  avoit  fait  toutes  les  autres ,  mais  à 
cause  de  leur  péché  ,  dont  ils  éloient  les  seuls 
auteurs  :  au  reste,  que  leu,r  nature  les  éloignoit 


36o  Discours  sur  l'Histoire 

si  peu  de  Dieu  ,  que  Dieu  ne  dédaignoit  pas  de 
s'unir  à  eux  en  se  faisant  homme ,  et  leur  don- 
noit  pour  médiateur,  non  point  ces  esprits  cé- 
lestes que  les  philosophes  appeloient  démons, 
et  que  l'Ecriture  appeloit  anges  ,  mais  un 
homme  qui ,  joignant  la  force  d'un  Dieu  à  no- 
tre nature  infirme,  nous  fit  un  remède  denotre 
foiblesse. 

Que  si  l'orgueil  des  platoniciens  ne  pouvoit 
pas  se  rabaisser  jusqu'aux  humiliations  du 
Verbe  fait  chair,  ne  devoient-ils  pas  du  moins 
1  comprendre  que  l'homme  ,  pour  être  un  peu 
au-dessous  des  anges  ,  ne  laissoit  pas  d'être , 
comme  eux,  capable  de  posséder  Dieu  ;  de 
sorte  qu'il  étoit  plutôt  leur  frère  que  leur  su- 
jet ,  et  ne  devoit  pas  les  adorer  ,  mais  adorer 
avec  eux  ,  en  esprit  de  société  ,  celui  qui  les 
avoit  faits  les  uns  et  les  autres  à  sa  ressem- 
blance ?  C'étoit  donc  non-seulement  trop  de 
bassesse  ,  mais  encore  trop  d'ingratitude  au 
genre  humain  de  sacrifier  à  d'autre  qu'à  Dieu  ; 
et  rien  n'étoit  plus  aveugle  que  le  paganisme  , 

Î[ui ,  au  lieu  de  lui  réserver  ce  culte  suprême , 
e  rendoit  à  tant  de  démons. 

C'est  ici  que  l'idolâtrie  ,  qui  sembloit  être 
aux  abois,  découvrit  tout  à  fait  son  foible.  Sur 
la  fin  des  persécutions  ,  Porphyre ,  pressé  par 
les  chrétiens  ,  fut  contraint  de  dire  que  le  sa- 
Porphyr.  crifice  n'étoit  pas  le  culte  suprême  ;  et  voyez 
aûtin.'    'jusqu'où   il   poussa  l'extravagance  :  Ce  Dieu 
tiy.'xf' dt  très-haut ,  disoit-il  ,  ne  recevoit  point  de  sa- 
crifice :  tout  ce  qui  est  matériel  est  impur  pour 
Jui  ,  et  ne  peut  lui  être  offert.  La  parole  même 
ne  doit  pas  être  employée  à  son  culte,  parce 

que 


Universelle.  36  i 

que  la  voix  est  une  chose  corporelle  :  il  faut 
l'adorer  en  silence  ,  et  par  de  simples  pensées; 
tout  autre  culte  est  indigne  d'une  majesté  si 
haute. 

Ainsi  Dieu  étoit  trop  grand  pour  être  loue'. 
Cétoit  un  crime  d'exprimer  comme  nous  pou- 
vons ce  que  nous  pensons  de  sa  grandeur.  Le 
sacrifice ,  quoiqu'il  ne  soit  qu'une  manière  de 
déclarer  notre  dépendance  profonde  et  une 
reconnoissance  de  sa  souveraineté,  n'étoit  pas 
pour  lui.  Porphyre  le  disoit  ainsi  expressément  : 
et  cela  qu'étoit-ce  autre  chose  qu'abolir  la  re- 
ligion ,  et  laisser  tout-à-fait  sans  culte  celui 
qu'on  reconnoissoit  pour  le  Dieu  des  dieux  ? 

Mais ,  qu'étoient-ce  donc  que  ces  sacrifices 
nue  les  Gentils  offroient  dans  tousles  temples  ? 
Porphyre  en  avoit  trouvé  le  secret.  II  y  avoit , 
disoit-il ,  des  esprits  impurs ,  trompeurs ,  mal-  Jjgj^11" 
faisans ,  qui ,  par  un  orgueil  insensé ,  vouloient  fa*,  w 
passer  pour  des  dieux,  et  se  taire  servir  par  de  *>>.  13 
les   hommes.  Il  falloit  les  apaiser  de   peur 
qu'ils  ne  nous  nuisissent.  Les  uns  ,  plus  gais 
et  plus  enjoués  ,  se  laissoient  gagner  par  des 
spectacles  et  des  jeux  :  l'humeur  plus  sombre 
des  autres  vouloit  l'odeur  de  la  graisse  ,  et  se 
repaissoit  de  sacrifices  sanglans.  Que  sert  de 
réfuter  ces  absurdités?  Tant  y  a  que  les  chré- 
tiens gagnoient  leur  cause.  11  demeuroit  pour 
constant  que  tous  les  dieux  ,  auxquels  on  sa- 
crifioit  parmi  les  Gentils  ,  étoient  des  esprits 
malins  ,  dont  l'orgueil  s'atlribuoit  la  divinité  ; 
de  sorte  que  l'idolâtrie  ,  à  la  regarder  en  elle- 
même ,  paroissoit  seulement  l'effet  d'une  igno- 
rance brutale;  mais  ,  à  remonter  à  la  source , 
Tome  L  Q 


362  Discours  sim  l'Histoire 

c'étoit  une  œuvre  menée  de  loin ,  poussée  aux 
derniers  excès  par  des  esprits  malicieux.  C'est 
ceque les  chrétiens  avoient toujours  prétendu; 
c'est  ce  qu'ensei^noit l'Evangile;  c'est  ce  que 
ps.  xcv.  chantoit  le  psalmiste  :  Tous  les  dieux  des 
Gentils  sont  des  démons  ;  mais  le  Seigneur 
a  fait  les  cieux. 

Et  toutefois,    Monseigneur,    étrange 
aveuglement  du  genre  humain  !  l'idolâtrie  , 
réduite  à  l'extrémité  ,  et  confondue  par  elle- 
même  ,  ne  laissoit  pas  de  se  soutenir.  Il  ne  fal- 
loit  que  la  revêtir  de  quelque  apparence  ,  et 
l'expliquer  en  paroles  dont  le  son  fut  agréable 
à  l'oreille ,  pour  la  faire  entrer  dans  les  esprits. 
Porphyre  étoit  admiré.  Jamhîique  son  secta- 
teur, passoit  pour  un  homme  divin,  parce  qu'il 
savoit  envelopper  les  sentimens  de  son  maître , 
de  termes  qui  paroissoient  mystérieux,  quoi- 
Bw*p.    qu'en    effet  ils   ne  signifiassent   rien.  Julien 
huSax'chry- l'apostat ,  tout  fin  qu'il  étoit,  fut  pris  par  ces 
sjulh'*dP'  apparences;  les  païens  mêmes  le  racontent. Des 
£;;^!n-enchantemens  vrais  ou  faux  que  ces  philoso- 
:cxrnXI1'  P^es  vant°ient,  ^eur  austérité  mal  entendue  , 
xxv.*      leur  abstinence  ridicule  qui  alloit  jusqu'à  faire 
un  crime  de  manger  les  animaux  ,  leurs  puri- 
fications superstitieuses ,  enfin  leurconteinpla- 
tion  qui  s'évaporoit  en  vaines  pensées  ,  et  leurs 
parolesaussipeusolidesqu'ellessembloienl  ma- 
gnifiques, imposoient  au  monde.  Mais  je  ne  dis 
Ï>aslefond  :  la  sainteté  des  mceurschrétiennes, 
e  mépris  des  plaisirs  quelle  commandoit ,  et 
plus  quetout  cela  l'humilité  qui  faisoit  le  fond 
«lu  christianisme  ,  offensoit  les  hommes;  et  si 
nous  savons  le  comprendre  ,  l'orgueil ,  lasen- 


Universelle.  363 

sualité  et  le  libertinage  étoient  les  seules  dé- 
fenses de  l'idolâtrie. 

L'Eglise  la  déracinoit  tous  les  jours  par  sa 
doctrine,  et  plusencoreparsapatîence.Maisces 
esprits  mal-faisans ,  qui  n'avoient  jamais  cessé 
de  tromper  les  hommes ,  et  quilesavoientplon- 
gés  dans  l'idolâtrie ,  n'oublièrent  pas  leur  ma- 
lice. Us  suscitèrent  dans  l'Eglise  ces  hérésies 
que  vous  avez  vues.  Des  hommes  curieux ,  et 
parla  vains  et  remuans ,  voulurent  se  faire  un 
nom  parmi  les  fidelles ,  et  ne  purent  se  conten- 
ter de  cette  sagesse  sobre  et  tempérée  que  l'A- 
pôtre avoit  tant  recommandée  aux  chrétiens.  8^om-XIL 
Ils  entroient  trop  avant  dans  les  mystères  qu'ils 
prétendoient  mesurer  ànosfoibles  conceptions: 
nouveaux  philosophes  ,  qui  mêloient  les  rai- 
sonnemens  humains  avec  la  foi ,  et  entrepre- 
noient  de  diminuer  les  difficultés  du  christia- 
nisme, ne  pouvant  digérer  toute  la  folie  que  le 
monde  trouvoit  dans  l'Evangile.  Ainsi  succes- 
sivement et  avec  une  espèce  de  méthode ,  tous 
les  articles  de  notre  foi  furent  attaqués  :  la 
création  ,  la  loi  de  Moïse  ,  fondement  néces- 
saire de  la  nôtre,  la  divinité  de  Jésus-Christ, 
son  incarnation ,  sa  grâce ,  ses  sacremens ,  tout 
enfin  donna  matière  à  des  divisions  scandaleu- 
ses. Celse  et  les  autres  nous  les  reprOChoient.  c,r'5'ïi'5;*',• 
idolâtrie  sembloit  triompher.  Elle  regardoit 
le  christianisme  comme  une  nouvelle  secte  de 
philosophie  qui  avoit  le  sort  de  toutes  les  au- 
tres, et, comme  elles,  se  partageoitenplusieurs 
autres  sectes.  L'Eglise  ne  leur  paroissoit  qu'un 
ouvrage  humain  prêt  à  tomber  de  lui-même. 
On  concluoit  qu'il  ne  falloit  pas ,  en  matière 

Q  2 


Irtn.  III. 
a.  3.  4- 


064  Discours  sur  l'Histoire 

de  religion  ,   raffiner  plus  que  nos  ancêtres, 

ni  entreprendre  de  changer  le  monde. 

Dans  cette  confusion  de  sectes  qui  se  van- 
toient  d'être  chrétiennes ,  Dieu  ne  manqua  pas 
à  son  Eglise.  Il  sut  lui  conserver  un  caractère 
d'autorité  que  les  hérésies  ne  pouvoient  pren- 
dre. Elle  étoit  catholique  et  universelle  :  elle 
* ei'!'u  embrassoit  tous  les  temps;  elle  s'étendoit  de 

c<irn.  6ft.il.  ,  ,,        f  1      *  . 

deprascript.  tous  cotes.  rJie  etoit  apostolique  :  la  suite  ,  la 

ao.  ai.  3a-  •  1         1      •         i      «        • .  ?     t,  • .  ,        • 

36.  succession ,  la  chaire  de  1  unité,  fautante  pri- 

mitive lui  appartenoit.  Tous  ceux  qui  la  quit- 
taient l'avoient  premièrement  reconnue ,  et  ne 
pouvoient  effacer  le  caractère  de  leur  nou- 
veauté ni  celui  de  leur  rébellion.  Les  païens 
eux-mêmes  la  regardoient  comme  celle  qui 
étoit  la  tige  ,  le  tout  d'où  les  parcelles  s'étaient 
détachées  ,  le  tronc  toujours  vif  que  les  bran- 
ches retranchées  laissoient  enson  entier.  Celse, 
qui  reprochoit  aux  chrétiens  leurs  divisions 
parmi  tant  d'églises  schismatiques  qu'il  voyoit 
s'élever  ,  remarquoit  une  Eglise  distinguée  de 
toutes  les  autres  et  toujours  plus  forte  ,  qu'il 

o-fc.tô.v.appeloit  aussi  pour  cette  raison  ,  la  grande 
Eglise.  Il  y  en  a ,  disoit-il ,  parmi  les  chrétiens 
qui  ne  reconnaissent  pas  le  Créateur ,  ni  les 
traditions  des  Juifs  ;  il  vouloit  parler  des  mar- 

hiuV*£ci  i  ci°nites:77Ztf/.y,  vouYs\i\vo\l-\\,lagrande  Eglise 

viï.  c  30.'  les  reçoit.  Dans  le  trouble  qu'excita  Paul  deSa- 
mosate ,  fempereur  Aurélienn'eut  pasde  peine 
à  connoîtrelavraieEglisechrétienneà  laquelle 
appartenoit  la  maison  de  l'Eglise ,  soit  que  ce 
fut  le  lieu  d'oraison ,  ou  la  maison  de  l'évêque. 
Il  l'adjugea  à  ceux  qui  étaient  en  communion 
avec  les  évêques  d'Italie  et  celui  de  Rome , 


Universelle  365 

parce  qu'il  voyoit  de  tout  temps  le  gros  des 
chrétiens  dans  cette  communion.  Lorsauel'em- 

Î>ereur  Constance  brouilloit  tout  dans  l'Eglise, 
a  confusion  qu'il  y  mettoit  en  protégeant  les 
ariens,  ne  put  empêcher  qu'Ammien  Marceir^Jj"^ 
lin  ,  tout  païen  qu'il  étoit,  ne  reconnût  que  cetxxi.' 
empereur  s'égaroit  de  la  droite  voie  de  la  reli- 
gion chrétienne  simple  et  précise  par  elle- 
même  dans  ses  dogmes  et  dans  sa  conduite. 
C'est  que  l'Eglise  véritable  avoit  une  majesté 
et  une  droiture  que  les  hérésies  ne  pouvoient 
ni  imiter  ,  ni  obscurcir;  au  contraire  ,  sans  y 
penser ,  elles  rendoient  témoignage  à  l'Eglise 
catholique.  Constance  ,  qui  persécutoit  saint 
Athanase  ,  défenseur  de  l'ancienne  foi ,  sou- 
haitoit  arec  ardeur ,  dit  Ammien  Marcellin ,  »«*•  w- 
de  le  faire  condamner  par  l'autorité  qu'avoit 
l'évêque  de  Rome  au-dessus  des  autres.  En 
recherchant  de  s'appuyer  de  cette  autorité ,  il 
faisoit  sentir  aux  païens  mêmes ,  ce  qui  man- 
quoit  à  sa  secte  ,  et  honoroit  l'Eglise  dont  les 
arienss'étoientséparés  :  ainsi  lesGentilsmêmes 
connoissoient  l'Eglise  catholique.  Si  quelqu'un 
leur  demandoit  où  elle  tenoit  ses  assemblées  , 
et  quels  étoient  ses  évêques,  jamais  ils  ne  s'y 
trompoient.  Pour  les  hérésies  ,  quoi  qu'elles 
fissent ,  elles  ne  pouvoient  se  défaire  du  nom 
de  leurs  auteurs.  Lessabelliens,  les  paulianis- 
tes ,  les  ariens  ,  les  pélagiens  et  les  autres  s'of- 
fensoient  en  vain  du  titre  de  parti  qu'on  leur 
donnoit.  Le  monde ,  malgré  qu'ils  en  eussent , 
vouloit  parler  naturellement,  et  désignoit  cha- 
que secte  par  celui  dont  elle  tiroit  sa  naissance. 
Pour  ce  qui  est  de  la  grande  Eglise,  de  l'Eglise 

Q3 


Z6G  Discours  sur  l'Histoire 

catholique  et  apostolique ,  il  n'a  jamais  été  pos- 
sible de  lui  nommer  un  autre  auteur  que  Jé- 
sus-Christ même  ,  ni  de  lui  marquer  les  pre- 
miers de  ses  pasteurs  sans  remonter  jusqu'aux 
apôtres  ,  ni  de  lui  donner  un  autre  nom  que 
celui  qu'elleprenoit.  Ainsi,  quoi  que  fissent  les 
hérétiques  ,  ils  ne  la  pouvoient  cacher  aux 
païens.  Elle  leur  ouvroit  son  sein  par  toute  la 
terre  :  ils  y  accouroient  en  foule.  Quelques- 
uns  d'eux  se  perdoient  peut-être  dans  les  sen- 
tiers détournés:  mais  l'Eglise  catholique  étoit 
la  grande  voie  où  entroient  toujours  la  plupart 
de  ceux  qui  cherchoient  Jésus-Christ;  et  l'ex- 
périence a  fait  voir  que  c'étoit  à  elle  qu'il  étoit 
donné  de  rassembler  les  Gentils.  C'étoit  elle 
aussi  que  les  empereurs  infidèles  attaquoient 

c'JS "  viïf*  ^e  toute  ^eur  f°rce»  Origènenous  apprend  que 
peu  d'hérétiques  ont  eu  à  souffrir  pour  la  foi. 

jvst.Apoi.  Saint  Justin  ,  plus  ancien  que  lui ,  a  remarqué 
que  lapersécution  épargnoit  les  marcionites  et 
les  autres  hérétiques.  Les  païens  ne  persécu- 
toient  que  l'Eglise  qu'ils  voyoients'étendre  par 
toute  la  terre  ,  et  ne  connoissoient  qu'elle  seule 

Ïwurl'EglisedeJésus-Christ.Qu'importequ'on 
ui  arrachât  quelques  branches?  Sa  bonne  sève 
ne  se  perdoit  pas  pour  cela  :  elle  poussoit  par 
d'autres  endroits;  et  le  retranchement  du  bois 
superflu  ne  faisoit  que  rendre  ses  fruits  meil- 
leurs. En  effet ,  si  on  considère  l'histoire  de 
l'Eglise,  on  verra  que,  toutes  les  fois  qu'une 
hérésie  Ta  diminuée  ,  elle  a  réparé  ses  pertes 
et  en  s'étendant  au  dehors,  et  en  augmentant 
au  dedans  la  lumière  et  la  piété ,  pendant  qu'on 
a  vu  sécher  en  des  coins  écartés  les  branches 


ion, et 
sur  ie   i;;p- 
qu'il  y 


Universelle.  367 

coupées.  Les  œuvres  des  hommes  ont  péri  9 
malgré  l'enfer  qui  les  soutenoit  :  l'œuvre  de 
Dieu  a  subsisté  :  l'Eglise  a  triomphé  de  l'ido- 
lâtrie et  de  toutes  les  erreurs. 

Cette  Eglise  ,  toujours  attaquée  et  jamais  ujJJl'on 
vaincue ,  est  un  miracle  perpétuel,  et  un  tAnofcj[*,^,«,ljj 
gnage  éclatant  de  l'immutabilité  des  conseilsreiig 
de  Dieu.  Au  milieu  de  l'agitation  des  choses  port 
humaines  ,  elle  se  soutient  toujours  avec  unejvere7d 
force  invincible  ;  en  sorte  que  ,  par  une  suite1Ecritu 
non  interrompue  depuis  près  de  dix-sept  cents 
ans  ,  nous  la  voyons  remonter  jusqu'à  Jésus- 
Christ,  dans  lequel  elle  a  recueilli  la  succession 
de  l'ancien  peuple  ,  et  se  trouve  réunie  aux 
prophètes  et  aux  patriarches. 

Ainsi  tant  de  miracles  étonnans ,  que  les  an- 
ciens Hébreux  ont  vus  de  leurs  yeux,  servent 
encore  aujourd'hui  à  confirmer  notre  foi.  Ce 
grand  Dieu  qui  les  a  faits  pour  rendre  témoi- 
gnage à  son  unité  et  à  sa  toute-puissance  ,  que 
pouvoit-il  faire  de  plus  authentique  pour  en 
conserver  la  mémoire ,  que  de  laisser  entre  les 
mains  de  tout  un  grand  peuple  les  actes  qui 
les  attestent ,  rédigés  par  l'ordre  des  temps  ? 
C'est  ce  que  nous  avons  encore  dans  les  livres 
de  l'ancien  testament ,  c'est-à-dire  ,  dans  les 
livres  les  plus  anciens  qui  soient  au  monde  ; 
dans  les  livres  qui  sont  les  seuls  de  l'antiquité 
où  la  connoissance  du  vrai  Dieu  soit  enseignée 
et  son  service  ordonné  ;  dans  les  livres  que  le 
peuple  juif  atoujourssi  religieusementgardés. 
il  est  certain  que  ce  peuple  est  le  seul  qui  ait 
connu,  dès  son  origine  ,  le  Dieu  créateur  du 
ciel  et  de  la  terre  ,  le  seul  ,  par  conséquent , 

Q  4 


368  Discours  sur  l'Histoire 
qui  devoit  être  le  dépositaire  des  secrets  divins4. 
II  les  a  aussi  conservés  avec  une  religion  qui 
n'a  point  d'exemple.  Les  livres,  que  les  Egyp- 
tiens et  les  autres  peuples  appeloient  divins  , 
sont  perdus  il  y  a  long-temps  ;  et  à  peine  nous 
en  reste-t-il  quelque  mémoire  confuse  dans 
les  histoires  anciennes.  Les  livres  sacrés  des 
Romains ,  où  Numa ,  auteur  de  leur  religion  , 
en  avoit  écrit  les  mystères;  ont  péri  par  les 
mains  des  Romains  mêmes  ,  et  le  sénat  les  fit 
brûler  comme  tendant  à  renverser  la  religion. 
T,t  Liv.iib.  Ces  mêmes  Romains  ont  à  la  fin  laissé  périr  les 
vun.'hb'.'de \i\res  sybillins  ,  si  long-temps  révérés  parmi 
ltp. 'ii.^'</*eux  comme  prophétiques  ,  et  où  ils  vouloient 
""•vli-34-  qu'on  crût  qu'ils  trouvoient  les  décrets  des 
dieux  immortels  sur  leur  empire,  sans  pour- 
tant en  avoir  jamais  montré  au  public  ,  je  ne 
dis  pas  un  seul  volume  ,  mais  un  seul  oracle. 
Les  Juifs  ont  été  les  seuls  dont  les  Ecritures 
sacrées  ont  été  d'autant  plus  en  vénération 
qu'elles  ont  été  plus  connues.  De  tous  les  peu- 

Î>les  anciens  ,  ils  sont  le  seul  qui  ait  conservé 
es  monumens  primitifs  de  sa  religion,  quoi- 
qu'ils fussent  pleins  des  témoignages  de  leur 
infidélité  et  de  celle  de  leurs  ancêtres.  Et 
aujourd'hui  encore ,  ce  même  peuple  reste 
sur  la  terre  pour  porter  à  toutes  les  nations 
où  il  a  été  dispersé ,  avec  la  suite  de  la  reli- 
gion ,  les  miracles  et  les  prédictions  qui  la 
rendent  inébranlable. 

Quand  Jésus-Christ  est  venu ,  et  qu'envoyé 

Ï>ar  son  Père  pour  accomplir  les  promesses  de 
a  loi ,  il  a  confirmé  sa  mission  et  celle  de  ses 
disciples  par  des  miracles  nouveaux  ,  ils  ont 


Universelle.  Z6g 

été  écrits  avec  la  même  exactitude.  Les  actes 
en  ont  été  publiés  à  toute  la  terre  ;  les  cir- 
constances des  temps  ,  des  personnes  et  des 
lieux ,  ont  rendu  l'examen  facile  à  quiconque  a 
été  soigneux  de  son  salut.  Le  monde  s'est  in- 
formé ,  le  monde  a  cru  ,  et ,  si  peu  qu'on  ait 
considéré  les  anciens  monumens  de  l'Eglise  , 
on  avouera  que  jamais  affaire  n'a  été  jugée 
avec  plus  de  réflexion  et  de  connoissance. 

Mais  ,  dans  le  rapport  qu'ont  ensemble  les 
livres  des  deux  Testamens ,  il  y  a  une  différence 
à  considérer  ;  c'est  que  les  livres  de  l'ancien 
peuple  ont  été  composés  en  divers  temps.  Au- 
tres sont  les  temps  de  Moïse  ;  autres  ceux  de 
Josué  et  des  Juges;  autres  ceux  des  Rois;  au- 
tres ceux  où  le  peuple  a  été  tiré  d'Egypte,  et 
où  il  a  reçu  la  loi  ;  autres  ceux  où  il  a  conquis 
la  Terre  promise;  autres  ceux  où  il  a  été 
rétabli  par  des  miracles  visibles.  Pour  con- 
vaincre l'incrédulité  d'un  peuple  attaché  aux 
sens,  Dieu  a  pris  une  longue  étendue  de  siè- 
cles ,  durant  lesquels  il  a  distribué  ses  miracles 
et  ses  prophètes  ,  afin  de  renouveler  souvent 
les  témoignages  sensibles  par  lesquels  il  attes- 
tait ses  vérités  saintes.  Dans  le  nouveau  Tes- 
tament ,  il  a  suivi  une  autre  conduite.  Il  ne 
veut  plus  rien  révéler  de  nouveau  à  son  Eglise 
après  Jésus-Christ  :  en  lui  est  la  perfection  et 
la  plénitude  ;  et  tous  les  livres  divins  qui  ont 
été  composés  dans  la  nouvelle  alliance  ,  l'ont 
été  au  temps  des  apôtres. 

C'est-à-dire  ,  que  le  témoignage  de  Jésus- 
Christ  ,  et  de  ceux  que  Jésus-Christ  même  a 
daigné  choisir  pour  témoins  de  sa  résurrec- 


370  Discours  sur  i/Iïistoire 

tion ,  a  suffi  à  l'Eglise  chrétienne.  Tout  ce  qui 
est  venu  depuis  l'a  édifiée  ;  mais  elle  n'a  re- 
gardé comme  purement  inspiré  de  Dieu  que 
ce  que  les  apôtres  ont  écrit ,  ou  ce  qu'ils  ont 
confirmé  par  leur  autorité. 

Mais  dans  cette  différence  qui  se  trouve 
entre  les  livres  des  deux  Testamens  ,  Dieu  a 
toujours  gardé  cet  ordre  admirable  ,  de  faire 
écrire  les  choses  dans  les  temps  qu'elles  étoient 
arrivées  ,  ou  que  la  mémoire  en  étoit  récente. 
Ainsi ,  ceux  qui  les  savoient  les  ont  écrites  , 
ceux  qui  les  savoient  ont  reçu  les  livres  qui 
en  rendoient  témoignage  :  les  uns  et  les  auires 
les  ont  laissés  à  leurs  descendans  comme  un 
héritage  précieux  ;  et  la  pieuse  postérité  les  a 
conservés. 

C'est  ainsi  que  s'est  formé  le  corps  des  Ecri- 
tures saintes,  tant  de  l'ancien  que  du  nouveau 
Testament  :  Ecritures  qu'on  a  regardées  dès 
leur  origine  comme  véritables  en  tout ,  comme 
données  de  Dieu  même ,  et  qu'on  a  aussi 
conservées  avec  tant  de  religion  ,  qu'on  n'a 
pas  cru  pouvoir  sans  impiété  y  altérer  une 
lettre. 

C'est  ainsi  qu'elles  sont  venues  jusqu'à  nous, 
toujours  saintes,  toujours  sacrées,  toujours 
inviolables  ,  conservées  les  unes  par  la  tradi- 
tion constantedu  peuple  juif,  et  les  autres  par 
la  tradition  du  peuplé  chrétien  ,  d'autant  plus 
certaine  qu'elle  a  été  confirmée  par  le  sang 
et  par  le  martyre  ,  tant  de  ceux  qui  ont 
écrit  ces  livres  divins  ?  que  de  ceux  qui  les 
ont  reçus, 


l/DT. 

9- 


Universelle.  Zji 

Saint  Augustin  et  les  autres  pères  deman- *** ;g< 
dent  sur  la  foi  de  qui  nous  attribuons  les  livres  * "xxxii. 
profanes  à  des  temps  et  à  des  auteurs  certains,  xxxui. 6. 
Chacun  répond  aussitôt  que  les  livres  sont  dis- 
tingués par  les  différens  rapports  qu'ils  ont  aux 
lois  ,  aux  coutumes  ,   aux  histoires  d'un  cer- 
tain temps  ;  par  le  style  même  qui  porte  im- 
primé le  caractère  des  âges  et  des  auteurs  par- i,Ir'r'-1' a* 
ticuliers  ;  plus  que  tout  cela  ,  par  la  foi  pu-  Jjjjgg^ 
blique,  et  par  une  tradition  constante.  Toutes ivj i.*-*" 
ces  choses  concourent  à  établir  les  livres  di-  «iZi*.ê«rf.a 
vins ,  à  en  distinguer  les  temps ,  à  en  marquer    fJwSÏ" 
les  auteurs  ;  et  plus  il  y  a  eu  de  religion  àU»3Sif*î 
conserver  dans  leur  entier ,  plus  la  tradition  xxxii.1*'* 
qui  nous  les  conserve  est  incontestable.  xxxni. 

Aussi  a-t-elie  toujours  été  reconnue  non-  uè.ettroph, 
seu  lement  par  les  orthodoxes ,  mais  encore  par 
les  hérétiques,  et  même  par  les  infidelles. 
Moïse  a  toujours  passé  ,  dans  tout  l'Orient,  et 
ensuite  dans  tout  l'univers ,  pour  le  législateur 
des  Juifs  et  pour  l'auteur  des  livres  qu'ils  lui 
attribuent.  Les  Samaritains  qui  les  ont  reçus 
des  dix  tribus  séparées,  les  ont  conservés  aussi 
religieusement  que  les  Juifs.  Vous  avez  Yuleur  n<*-*p.u 

y.    .  il»  •  part.  p.  24. 

tradition  et  leur  histoire.  25.  3*.  <-> 

Deux  peuples  si  opposés  ne  les  ont  pas  prisse  s*', 
l'un  de  l'autre  ;  mais  tous  les  deux  les  ont  re- 
çus de  leur  origine  commune,  dès  les  temps  de 
Salomon  et  de  David.  Les  anciens  caractères 
hébreux  ,  que  les  Samaritains  retiennent  en- 
core ,  montrent  assez  qu'ils  n'ont  pas  suivi  £s- 
dras  qui  les  a  changés.  Ainsi  le  Pentateuque 
des  Samaritains  et  celui  des  Juifs  sont  deux 
originaux complets5indépendansl'un  de  l'autre» 

QG 


372  Discours  sur  l'Histoire 
La  parfaite  conformité  qu'on  y  voit  dans  la 
substance  du  texte  ,  justifie  la  bonne  foi  des 
deux  peuples.  Ce  sont  des  témoins  fidèles  qui 
conviennent  sans  s'être  entendus  :  ou  ,  pour 
mieux  dire  ,  qui  conviennent  malgré  leurs 
inimitiés,  et  que  la  seule  tradition,  immémo- 
riale de  part  et  d'autre  ,  a  unis  dans  la  même 
pensée. 

Ceux  donc  qui  ont  voulu  dire ,  quoique  sans 
aucune  raison  ,  que  ces  livres  étant  perdus  ou 
n'ayant  jamais  été  ,  ont  été  ou  rétablis  ,  ou 
composés  de  nouveau ,  ou  altérés  par  Esdras  ; 
outre  qu'ils  sont  démentis  par  Esclras  même  , 
comme  on  l'a  pu  remarquer  dans  la  suite  de 
son  histoire  ,  le  sont  aussi  par  le  Pentateuque 
qu'on  trouve  encore  aujourd'hui  dans  les 
mains  des  Samaritains,  tel  que  Tavoient  lu  , 
dans  les  premiers  siècles,  Eusèbe  de  Césarée, 
saint  Jérôme  et  les  autres  auteurs  ecclésiasti- 
ques; tel  que  ces  peuples  Pavoient  conservé 
dès  leur  origine  :  et  une  secte  si  foible  semble 
ne  durer  si  long-temps  que  pour  rendre  ce 
témoignage  à  l'antiquité  de  Moïse. 

Les  auteurs  qui  ont  écrit  les  quatre  Evan- 
giles ,  ne  reçoivent  pas  un  témoignage  moins 
assuré  du  consentement  unanime  des  fidèles, 
des  païens  et  des  hérétiques.  Ce  grand  nombre 
de  peuples  divers  ,  qui  ont  reçu  et  traduit  ces 
livres  divins  aussitôt  qu'ils  ont  été  faits,  con- 
viennent tous  de  leur  date  et  de  leurs  auteurs. 
Les  païens  n'ont  pas  contredit  cette  tradition. 
Ni  Celse  ,  qui  a  attaqué  ces  livres  sacrés  pres- 
que dans  l'origine  du  christianisme  ;  ni  Julien 
l'apostat ,  quoiqu'il  n'ait  rien  ignoré  ni  rien 


Universelle.  373 

omis  de  ce  qui  pouvoit  les  décrier  ;  ni  aucun 
autre  païen  ne  les  a  jamais  soupçonnés  d'être 
supposés  ;  au  contraire  ,  tous  leur  ont  donné 
les  mêmes  auteurs  que  les  chrétiens.  Les  hé- 
rétiques ,  quoique  accablés  par  l'autorité  de  ces 
livres ,  n'osoient  dire  qu'ils  ne  fussent  pas  des 
disciples  de  Notre-Seigneur.  Il  y  a  eu  pourtant 
de  ces  hérétiques  qui  ont  vu  les  commence- 
mens  de  l'Eglise  ,  et  aux  yeux  desquels  ont 
été  écrits  les  livres  de  l'Evangile.  Ainsi  la 
fraude  ,  s'il  y  en  eût  pu  avoir,  eût  été  éclairée 
de  trop  près  pour  réussir.  Il  est  vrai  qu'après 
les  apôtres ,  et  lorsque  l'Eglise  étoit  déjà 
étendue  par  toute  la  terre ,  Marcion  et  Manès, 
constamment  les  plus  téméraires  et  les  plus 
ignorans  de  tous  les  hérétiques  ,  malgré  la  tra- 
dition venue  des  apôtres  ,  continuée  par  leurs 
disciples  et  par  les  évêques  à  qui  ils  avoient 
laissé  leur  chaire  et  la  conduite  des  peuples, 
et  reçue  unanimement  par  toute  l'Eglise  chré- 
tienne, osèrent  dire  quetroisEvangiles  étoient 
supposés  ,  et  que  celui  de  saint  Luc ,  qu'ils  pré- 
féroient  aux  autres ,  on  ne  sait  pourquoi ,  puis- 
qu'il n'étoit  pas  venu  par  une  autre  voie  ,  avoit 
été  falsifié.  Mais  quelles  preuves  en  donnoient- 
ils  ?  de  pures  visions ,  nuls  faits  positifs.  Us 
disoient  pour  toute  raison  ,  que  ce  qui  étoit 
contraire  à  leurs  sentimens  devoit  nécessaire- 
ment avoir  été  inventé  par  d'autres  que  par 
les  apôtres  ,  et  alléguoient  pour  toute  preuve 
les  opinions  mêmes  qu'on  leur  contestoit  ;  opi- 
nions d'ailleurs  si  extravagantes,  et  si  mani- 
festement insensées,  qu°on  ne  sait  encore  com- 
ment elles  ont  pu  entrer  dans  l'esprit  humain* 


374         Discours  sur  l'Histoire 
Mais  certes  ,  pour  accuser  la  bonne  foi  de 
FEglise  ,  il  falloit  avoir  en  main  des  originaux 
difîerens  des  siens  ,  ou  quelque  preuve  cons- 
hen.       tante.  Interpellés  d'en  produire  ,  eux  et  leurs 
€Aug'.ioc.  disciples  ,  ils  sont  demeurés  muets,  et  ont 
**'  laissé,  par  leur  silence,  une  preuve  indubi- 

table qu'au  second  siècle  du  christianisme  où 
ils  écrivoient ,  il  n'y  avoit  pas  seulement  un 
indice  de  fausseté  ,  ni  la  moindre  conjecture 
qu'on  pût  opposer  à  la  tradition  de  l'Eglise. 
Que  dirai— je  du  consentement  des  livres  de 
l'Ecriture,  et  du  témoignage  admirable  que 
tous  les  temps  du  peuple  de  Dieu  se  donnent 
les  uns  aux  autres  't  Les  temps  du  second  tem- 
ple supposent  ceux  du  premier  ,  et  nous  ra- 
mènent à  Salomon.  La  paix  n'est  venue  que 
>ar  les  combais  :  et  les  conquêtes  du  peuple  de 
'ieu  nous  font  remonter  jusqu'aux  Juges,  jus- 
qu'à Josué  et  jusqu'à  la  sortie  d  Egypte.  En 
regardant  tout  un  peuple  sortir  d'un  royaume 
où  il  étoit  étranger  ,  on  se  souvient  comment 
il  y  étoit  entré.  Les  douze  patriarches  parois- 
sent  aussitôt;  et  un  peuple,  qui  ne  s'est  jamais 
regardé  que  comme  une  seule  famille  .nous 
conduit  naturellement  à  Abraham  qui  en  est 
la  tige.  Ce  peuple  est-il  plus  sage  et  moins 
porté  à  l'idolâtrie  aprèsleretour  deBabylone? 
C'étoit  l'effet  naturel  d'un  grand  châtiment 
que  ses  fautes  passées  lui  avoient  attiré.  Si  ce 
peuple  se  glorine  d'avoir  vu  ,  durant  plusieurs 
siècles  ,  des  miracles  que  les  autres  peuples 
n'ont  jamaisvus,  il  peutaussiseglorifîer  d'avoir 
eu  la  connoissance  de  Dieu  qu'aucun  autre 
peuple  n'avoit.  Que  veut-on  que  signifie  la 


fë 


Univebsei.ie.  ^75 

circoncision  ,  et  la  fête  des  tabernacles  ,  et  la 
Pàque ,  et  les  autres  fêtes  célébrées  dans  la  na- 
tion de  temps  immémorial ,  sinon  les  choses 
qu'on  trouve  marquées  dans  le  livre  de  Moïse  ? 
Qu'un  peuple  distingué  des  autres  par  une 
religion  et  par  des  mœurs  si  particulières ,  qui 
conserve  dès  son  origine,  sur  le  fondement  de 
la  création  et  sur  la  foi  de  la  Providence  ,  une 
doctrine  si  suivie  et  si  élevée  ,  une  mémoire  si 
vive  d'une  longue  suite  de  faits  si  nécessaire- 
ment enchaînés  ,  des  cérémonies  si  réglées  et 
des  coutumes  si  universelles ,  ait  été  sans  une 
histoire  qui  lui  marquât  son  origine  ,  et  sans 
une  loi  qui  lui  prescrivit  ses  coutumes,  pen- 
dant mille  ans  qu'il  est  demeuré  en  Etat  ;  et 
qu'Esdras  ait  commencé  à  lui  vouloir  donner 
tout-à-coup  ,  sous  le  nom  de  Moïse  ,  avec 
l'histoire  de  ses  antiquités  ,  la  loi  qui  formoit 
ses  mœurs  ,  quand  ce  peuple  devenu  captif  a 
vu  son  ancienne  monarchie  renversée  de  fond 
en  comble  :  quelle  fable  plus  incroyable  pour- 
roit-on  jamais  inventer  ?  et  peut-on  y  don- 
ner créance,  sans  joindre  l'ignorance  au  blas- 
phème ? 

Pour  perdre  une  telle  loi ,  quand  on  l'a  une 
fois  reçue ,  il  faut  qu'un  peuplesoit  exterminé; 
ou  que,  par  divers  changemens ,  il  en  soit  venu 
à  n'avoir  plus  qu'une  idée  confuse  de  son  ori- 
gine ,  de  sa  religion  et  de  ses  coutumes.  Si  ce 
malheur  est  arrivé  au  peuple  Juif  ,  et  que  la 
loi  si  connue  sous  Sédécias  ,  se  soit  perdue 
soixante  ans  après ,  malgré  [ts  soins  d'un  Ezé- 
chiel ,  d'un  Jérémie,  d'un  Baruch  ,  d'un  Da- 
niel ,  sans  compter  les  autres,  et  dans  le  temps 


"5j6  Discours  sur  l'Histoire 
que  cette  loi  avoit  ses  martyrs ,  comme  le  mon- 
trent les  persécutions  de  Daniel  et  des  trois 
enfans  ;  si ,  dis-  je ,  cette  sainte  loi  s'est  perdue 
en  si  peu  de  temps  ,  et  demeure  si  profondé- 
ment oubliée  qu'il  soit  permis  à  Esdras  de  la 
rétablir  à  sa  fantaisie,  ce  n'étoit  pas  le  seul  li\re 
qu'il  lui  falloit  fabriquer.  Il  lui  falloit  compo- 
ser en  même  temps  tous  les  prophètes  anciens 
et  nouveaux  ,  c'est-à-dire  ,  ceux  qui  avoient 
écrit  devant  et  durant  la  captivité  ,  ceux  que 
le  peuple  avoit  vu  écrire  ,  aussi  bien  que  ceux 
dont  il  conservoit  la  mémoire;  et  non-seule- 
ment les  prophètes ,  mais  encore  les  livres  de 
Salomon ,  et  les  pseaumes  de  David  ,  et  tous 
les  livres  d'histoire  ,  puisqu'à  peine  se  trou- 
vera-t-il  dans  toute  cette  histoire  un  seul  fait 
considérable  ,  et  dans  tous  ces  autres  livres  un 
seul  chapitre  ,  qui,  détaché  de  Moïse  tel  que 
nous  l'avons,  puisse  subsister  un  seul  moment. 
Tout  y  parle  de  Moïse,  tout  y  est  fondé  sur 
Moïse  ,  et  la  chose  devoit  être  ainsi ,  puisque 
Moïse  ,  et  sa  loi ,  et  l'histoire  qu'il  a  écrite  , 
étoit  en  effet  dans  le  peuple  juif  tout  le  fonde- 
ment de  la  conduite  publique  et  particulière. 
C'étoit  en  vérité  à  Esdras  une  merveilleuse 
entreprise ,  et  bien  nouvelle  dans  le  monde ,  de 
faire  parler ,  en  même  temps ,  avec  Moïse  tant 
d'hommes  de  caractère  et  de  style  différent , 
et  chacun  d'une  manière  uniforme  et  toujours 
semblable  à  elle-même,  et  faire  accroire  tout- 
à-coup  à  tout  un  peuple  que  ce  sont  là  les 
livres  anciens  qu'il  a  toujours  révérés  ,  et  les 
nouveaux  qu'il  a  vu  faire  ;  comme  s'il  n'avoit 
jamais  ouï  parler  de  rien  ,  et  que  la  connois- 


Universelle.  377 

sance  du  temps  présent,  aussi  bien  que  celle 
du  temps  passé  ,  fût  tout-à-coup  abolie.  Tels 
sont  les  prodiges  qu'il  faut  croire ,  quand  on  ne 
veut  pas  croire  les  miracles  du  Tout-puissant , 
ni  recevoir  le  témoignage  par  lequel  il  est 
constant  qu'on  a  dit  à  tout  un  grand  peuple 
qu'il  les  avoit  vus  de  ses  yeux. 

Mais  ,  si  ce  peuple  est  revenu  de  Babylone 
dans  la  terre  de  ses  pères,  si  nouveau  et  si  igno- 
rant qu'à  peine  se  souvint-il  qu'il  eût  été  ,  en 
sorte   qu'il   ait   reçu  sans  examiner  tout  ce 
qu'Esdras  aura  voulu  lui  donner  ;  comment 
donc  voyons-nous  ,  dans  le  livre  qu'Esdras  a 
écrit  et  dans  celui  de  Néhémias  son  contem- 
porain ,  tout  ce  qu'on  y  dit  des  livres  divins  ? 
Avec  quel  front  Èsdras  et  Néhémias  osoient-  ^e*^ .hi. 
ils  parler  de  la  loi  de  Moïse  ,  en  tant  d'en- 2.  eWv! 
droits  et  publiquement,  comme  d'une  chose xhÎxih. 
connue  de  tout  le  monde  et  que  tout  le  monde 
avoit  entre  ses  mains  ?  Comment  voit-on  tout 
le  peuple  agir  naturellement  en  conséquence 
de  cette  loi ,  comme  l'ayant  eue  toujours  pré- 
sente ?  Mais  comment  dit-on  dans  le  mêmex3^^>- 
temps,  et  dans  le  retour  du  peuple  ,  que  tout™, 
ce  peuple  admira  l'accomplissement  de  l'oracle  V 
de  Jérémie  touchant  les  70  ans  de  captivité  ? 
Ce  Jérémie  ,  qu'Esdras  venoit  de  forger  avec 
tous  les  autres  prophètes  ,  comment  a  - 1  -  il 
tout  d'un  coup  trouvé  créance?  Par  quel  ar- 
tifice nouveau  a-t-on  pu  persuader  à  tout  un 
peuple  ,  et  aux  vieillardsqui  avoient  vu  ce  pro- 
phète, qu'ils  avoient  toujours  attendu  la  déli- 
vrance miraculeuse  qu'il  leur  avoit  annoncée 
dans  ses  écrits  ?  Mais  tout  cela  sera  encore 


5y8  Discours  sur  l'Histoire 

supposé  :  Esdras  et  Néhémias  n'auront  point 
écrit  l'histoire  de  leur  temps  ;  quelque  autre 
l'aura  faite  sous  leur  nom  ;  et  ceux  qui  ont 
fabriqué  tous  les  autres  livres  de  l'ancien  Tes- 
tament auront  été  si  favorisés  de  la  postérité  , 
que  d'autres  faussaires  leur  en  auront  supposé 
à  eux-mêmes  ,  pour  donner  créance  à  leur 
imposture. 

On  aura  honte  ,  sans  doute  ,  de  tant  d'ex- 
travagances ;  et  au  lieu  de  dire  qu'Esdras  ait 
fait  tout  d'un  coup  paroitre  tant  de  livres  si 
distingués  les  uns  aes  autres  par  les  caractères 
du  style  et  du  temps  ,  on  dira  qu'il  y  aura  pu 
insérer  les  miracles  et  les  prédictions  qui  les 
font  passer  pour  divins  :  erreur  plus  grossière 
encore  que  la  précédente ,  puisque  ces  miracles 
et  ces  prédictions  sonttellement  répandus  dans 
tous  ces  livres ,  sont  tellement  inculqués  et 
répétés  si  souvent ,  avec  tant  de  tours  divers 
et  une  si  grande  variété  de  fortes  figures;  en 
un  mot,  en  font  tellement  tout  le  corps,  qu'il 
faut  n'avoir  jamais  seulement  ouvert  ces  saints 
livres ,  pour  ne  voir  pas  qu'il  est  encore  plus 
aisé  de  les  refondre  ,  pour  ainsi  dire ,  tout- 
à-fait  ,  que  d'y  insérer  les  choses  que  les  in- 
crédules sont  si  fâchés  d'y  trouver.  Et ,  quand 
même  on  leur  auroit  accordé  tout  ce  qu'ils 
demandent ,  le  miraculeux  et  le  divin  est  tel- 
lement le  fond  de  ces  livres  ,  qu'il  s'y  retrou- 
veroit  encore  malgré  qu'on  en  eût.  Qu'Esdras , 
si  on  veut ,  y  ait  ajouté  après  coup  les  pré- 
dictions des  choses  déjà  arrivées  de  son  temps  : 
celles  qui  se  sont  accomplies  depuis,  que  vous 
avez  vues  en  si  grand  nombre  ,  qui  les  aura 


Universelle.  £79 

ajoutées  ?  Dieu  aura  peut-être  donné  à  Esdras 
le  t'on  de  prophétie,  afin  que  l'imposture  d'Es- 
dras  fût  plus  vraisemblable  ;  et  on  aimera 
mieux  qu'un  faussaire  soit  prophète ,  qu'lsaïe, 
ou  que  Jérémie ,  ou  que  Daniel  :  ou  bien  cha- 
que siècle  aura  porté  un  faussaire  heureux  , 
que  tout  le  peuple  en  aura  cru  ;  et  de  nou- 
veaux imposteurs,  par  un  zèle  admirable  de 
religion  ,  auront  sans  cesse  ajouté  aux  livres 
divins  ,  après  même  que  le  canon  aura  été 
clos  ,  qu'ils  se  seront  répandus  avec  les  Juifs 
par  toute  la  terre  ,  et  qu'on  les  aura  traduits 
en  tant  de  langues  étrangères.  N'eût-ce  pas 
été  ,  à  force  de  vouloir  établir  la  religion  ,  la 
détruire  par  les  fondemens?  Tout  un  peuple 
laisse-t-il  donc  changer  si  facilement  ce  qu'il 
croit  être  divin  ,  soit  qu'il  le  croie  par  raison 
ou  par  erreur?  Quelqu'un  peut-il  espérer  de 
persuader  aux  chrétiens ,  ou  même  aux  turcs, 
d'ajouter  un  seul  chapitre  ou  à  l'Evangile  ,  ou 
à  l'alcoran  ?  Mais  peut-être  que  les  Juifs 
étoient  plus  dociles  que  les  autres  peuples ,  ou» 
qu'ils  étoient  moins  religieux  à  conserver  leurs 
saints  livres.  Quels  monstres d'opinionsse  faut- 
il  mettre  dans  l'esprit ,  quand  on  veut  secouer 
le  joug  de  l'autorité  divine  ,  et  ne  régler  ses 
sentimens  ,  non  plus  que  ses  mœurs  ,  que  par 
sa  raison  égarée  ! 

Qu'on  ne  dise  pas  que  la  discussion  de  ces 
faits  est  embarrassante  :  car,  quand  elle  le 
seroit ,  il  faudroit  ou  s'en  rapporter  à  l'au- 
torité de  l'Eglise  et  à  la  tradition  de  tant  de 
siècles  ,  ou  pousser  l'examen  jusqu'au  bout  , 
et  ne  pas  croire  qu'on  en  fût  quitte  pour  dire 


38o  Discours  sur  l'Histoire 
qu'il  demande  plus  de  temps  qu'on  n'en  veut 
donner  à  son  salut.  Mais  au  fond  ,  sans  re- 
muer avec  un  travail  infini  les  livres  des  deux 
Testamens  ,  il  ne  faut  que  lire  le  livre  des 
pseaumes  où  sont  recueillis  tant  d'anciens 
cantiques  du  peuple  de  Dieu  ,  pour  y  voir  , 
dans  la  plus  divine  poésie  qui  fût  jamais  ,  des 
monumens  immortels  de  l'histoire  de  Moïse  , 
de  celle  des  Juges,  de  celle  des  Rois,  imprimés 
par  le  chant  et  par  la  mesure  dans  la  mé- 
moire des  hommes.  Et ,  pour  le  nouveau  Tes- 
tament ,  les  seules  Epitres  de  saint  Paul  ,  si 
vives  ,  si  originales  ,  si  fortes  du  temps,  des 
affaires etdesmouvemens qui  étoient  alors,  et 
enfin  d'un  caractère  si  marqué  ;  ces  épîtres  , 
dis-je  ,  reçues  par  les  Eglises  auxquelles  elles 
étoient  adressées  ,  et  de  là  communiquées  aux 
autres  Eglises,  suffiroientpour  convaincre  les 
esprits  bien  faits  que  tout  est  sincère  et  ori- 
ginal dans  les  Ecritures  que  les  apôtres  nous 
ont  laissées. 

Aussi  se  soutiennent-elles  les  unes  les  au- 
tres avec  une  force  invincible.  Les  Actes  des 
Eôtres  ne  font  que  continuer  l'Evangile  ;  leurs 
pitres  le  supposent  nécessairement  :  mais  , 
jct.m.aa.  afin  que  tout  soit  d'accord ,  et  les  Actes  ,  et  les 
plmfxï.'l'.  Epîtres  ,  et  les  Evangiles  réclament  par-tout 
19>  les  anciens  livres  des  Juifs.  Saint  Paul  et  les 

autres  apôtres  ne  cessent  d'alléguer  ce  que 
Moïse  a  dit ,  ce  qu'il  a  écrit ,  ce  que  les  pro- 
phètes ont  dit  et  écrit  après  Moïse.  Jésus- 
Luc.  Christ  appelle  en  témoignage  la  loi  de  Moïse , 
xxiv.  44.  ies  prophèfes  et  les  pseaumes  ,  comme  des 
témoins  qui  déposent  tous  de  la  même  vérité. 


V, 


Universelle.  38i 

S'il  veut  expliquer  ses  mystères,  il  commence xxl^uc2-7 
par  Moïse  et  par  les  prophètes  ;  et  quand  il 
dit  aux  Juifs  que  Moïse  a  écrit  de  lui ,  il  pose  ■  *««. 
pour  fondement  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  cons- 
tant parmi  eux  ,   et  les  ramène  à  la  source 
même  de  leurs  traditions. 

Voyons  néanmoins  ce  qu'on  oppose  à  une 
autorité  si  reconnue,  et  au  consentement  dé 
tant  de  siècles  :  car ,  puisque  de  nos  jours  on 
a  bien  osé  publier  en  toute  sorte  de  langues 
des  livres  contre  l'Ecriture  ,  il  ne  faut  point 
dissimuler  ce  qu'on  dit  pour  décrier  ses  anti- 
quités. Que  dit-on  donc  pour  autoriser  la  sup- 
position du  Pentateuque  '(  et  que  peut-on  ob- 
jecter à  une  tradition  de  trois  mille  ans,  sou- 
tenue par  sa  propre  force  et  par  la  suite  des 
choses  ?  Rien  de  suivi ,  rien  de  positif,  rien 
d'important  ;  des  chicanes  sur  des  nombres  , 
sur  des  lieux  ,  ou  sur  des  noms  :  et  de  telles 
observations  ,  qui ,  dans  toute  autre  matière  , 
ne  passeroient  tout  au  plus  que  pour  de  vaines 
curiosités  ,  incapables  de  donner  atteinte  au 
fond  des  choses ,  nous  sont  ici  alléguées 
comme  faisant  la  décision  de  l'affaire  la  plus 
sérieuse  qui  fût  jamais. 

Il  y  a ,  dit-on  ,  des  difficultés  dans  l'histoire 
de  l'Ecriture.  Il  y  en  a,  sans  doute  ,  qui  n'y 
seroient  pas  si  le  livre  étoit  moins  ancien,  ou 
s'il  avoit  été  supposé  ,  comme  on  l'ose  dire  , 
par  un  homme  habile  et  industrieux;  si  l'on 
eût  été  moins  religieux  à  le  donner  tel  qu'on 
le  trouvoit  ,  et  qu'on  eût  pris  la  liberté  d'y 
corriger  ce  qui  faisoit  de  la  peine.  Il  y  a  les 
difficultés  que  fait  un  long  temps ,  lorsque  les 


382  Discours  sur  l'Histoire 

lieux  ont  chance  de  nom  ou  d  état  ;  lorsque  les 
dates  sont  oubliées;  lorsque  les  généalogies  ne 
sont  plus  connues  ,  qu  il  n'y  a  plus  de  remède 
aux  fautes  qu  une  copie  tant  soit  peu  négligée 
introduit  si  aisément  en  de  telles  choses  ;  ou 
quedesfaitséchappésàla  mémoire  des  hommes 
laissent  de  l'obscurité  dans  quelque  partie  de 
l'histoire.  Mais  enfin  cette  obscurité  est-elle 
dans  la  suite  même  ou  dans  le  fond  de  l'affaire? 
Nullement  :  tout  y  est  suivi  ;  et  ce  qui  reste 
d'obscur  ne  sert  qu'à  faire  voir  dans  les  livres 
saints  une  antiquité  plus  vénérable. 

Mais  il  y  a  des  altérations  dans  le  texte  :  les 
anciennes  versions  ne  s'accordent  pas  :  l'Hé- 
breu ,  en  divers  endroits,  est  différent  de  lui- 

xxvïfT m^me  9  et  Ie  texte  des  Samaritains  ,  outre  le 
mot  qu'on  les  accuse  d'y  avoir  changé  exprès , 
en  faveur  de  leur  temple  de  Garizim  ,  diffère 
encore  en  d;aiitres  endroits  de  celui  des  Juifs. 
Et  de  là  ,  que  conclura-t-on  ?  Que  les  Juifs 
ou  Esdras  auront  supposé  le  Pentateuque  au 
retour  de  la  captivité?  C'est  justement  tout 
Je  contraire  qu'il  faudroit  conclure.  Les  diffé- 
rences du  Samaritain  ne  servent  qu'à  confir- 
mer ce  que  nous  avons  déjà  établi ,  que  leur 

va.sup.  i.  texte  est  indépendant  de  celui  des  Juifs.  Loin 

p.  t^et  seq.  ,  l,.  ,    . 

66.6a.  qu  on  puisse  s  imaginer  que  ces  schismatiques 
aient  pris  quelque  chose  des  Juifs  et  d  Esdras, 
nous  avons  vu  au  contraire  que  c'est  en  haine 
des  Juifs  et  d'Esdras  ,  et  en  haine  du  premier 
et  du  second  temple  ,  qu'ils  ont  inventé  leur 
chimère  de  Garizim.  Qui  ne  voit  donc  qu'ils 
auroient  plutôt  accusé  les  impostures  des  Juifs 
que  de  les  suivre  ?  Ces  rebelles  qui  ont  mé- 


Universelle.  383 

prisé  Esdras  et  tous  les  prophètes  des  Juifs  , 
avec  leur  temple  et  Salomon  qui  Pavoit  bâti , 
aussi  bien  que  David  qui  en  avoit  désigné  le 
lieu,  qu'ont-ils  respecté  dans  le  Pentateuque  , 
sinon  une  antiquité  supérieure  non-seulement 
à  celle  d'Esdras  et  des  prophètes,  mais  encore 
à  celle  de  Salomon  et  de  David  ;  en  un  mot , 
l'antiquité  de  Moïse  ,  dont  les  deux  peuples 
conviennent?  Combien  donc  est  incontestable 
l'autorité  de  Moïse  et  du  Pentateuque  ,  que 
toutes  les  objections  ne  font  qu'affermir  ! 

Mais  enfin ,  d'où  viennent  ces  variétés  des 
textes  et  des  versions?  D'où  viennent-elles  en 
effet,  sinon  de  l'antiquité  du  livre  même  qui 
a  passé  par  les  mains  de  tant  de  copistes  ,  de- 
puis tant  de  siècles  que  la  langue  dans  laquelle 
il  est  écrit  a  cessé  d'être  commune  ?  Mais 
laissons  les  vaines  disputes ,  et  tranchons  en  un 
mot  la  difficulté  par  le  fond.  Qu'on  me  dise 
s'il  n'est  pas  constant  que  ,  de  toutes  les  ver- 
sions ,  et  de  tout  le  texte  ,  quel  qu'il  soit ,  il 
en  reviendra  toujours  les  mêmes  lois  ,  les 
mêmes  miracles,  les  mêmes  prédictions,  la 
même  suite  d'histoire,  le  même  corps  de  doc- 
trine ,  et  enfin  la  même  substance.  En  quoi 
nuisent ,  après  cela  ,  les  diversités  des  textes? 
Que  nous  falloit-il  davantage  que  ce  fond 
inaltérable  des  livres  sacrés  ,  et  que  pouvions- 
nous  demander  déplus  à  la  divine  Providence  ? 
Et  pour  ce  qui  est  des  versions ,  est-ce  une 
marque  de  supposition  ou  de  nouveauté  que 
la  langue  de  l'Écriture  soit  si  ancienne  qu'on 
en  ait  perdu  les  délicatesses ,  et  qu'on  se  trouve 
empêché  a  en  rendre  toute  l'élégance  ou  toute  la 


384  Discours  sur  l'Histoire 

force  dans  la  dernière  rigueur?  N'est-ce  pas 
plutôt  une  preuve  de  la  plus  grande  antiquité  ? 
Et  si  on  veut  s'attacher  aux  petites  choses  , 
qu'on  me  dise  si ,  de  tant  d'endroits  où  il  y 
a  de  l'embarras ,  on  en  a  rétabli  un  seul  par 
raisonnement  ou  par  conjecture.  On  a  suivi 
la  foi  des  exemplaires;  et  comme  la  tradition 
n'a  jamais  permis  que  la  saine  doctrine  pût 
être  altérée  ,  on  a  cru  que  les  autres  fautes  , 
s'il  y  en  restoit ,  ne  serviraient  qu'à  prouver 
qu'on  n'a  rien  ici  innové  par  son  propre  esprit. 
Mais  enfin  ,  et  voici  le  fort  de  l'objection: 
n'y  a-t-il  pas  des  choses  ajoutées  dans  le  texte 
de  Moïse  ,  et  d'où  vient  qu'on  trouve  sa  mort 
à  la  fin  du  livre  qu'on  lui  attribue  ?  Quelle 
merveille  que  ceux  qui  ont  continué  son  his- 
toire aient  ajouté  sa  fin  bienheureuse  au  reste 
de  ses  actions  ,  afin  de  faire  du  tout  un  même 
corps  ?  Pour  les  autres  additions  ,  voyons  ce 
que  c'est.  Est-ce  quelque  loi  nouvelle ,  ou 
quelque  nouvelle  cérémonie ,  quelque  dogme  , 
quelque  miracle,  quelque  prédiction  ?  On  n'y 
songe  seulement  pas  :  il  n'y  en  a  pas  le  moindre 
soupçon,  nilemoindreindice  :  c'eût  été  ajouter 
nPïfxu.à  l'œuvre  de  Dieu  ;  la  loi  l'avoit  défendu  ,  et 
":.         le  scandale  qu'on  eût  causé  eût  été  horrible. 

Vtd.  Slip.  2.   /-y  .        »  i   ■  •/  A 

part. p. igs. Quoi  donc  !  on  aura  continue  peut-être  une 
généalogie  commencée  ;  on  aura  peut-èlre 
expliqué  un  nom  de  ville  changé  par  le  temps  : 
JoExTrf.,a 'à  l'occasion  de  la  manne  dont  le  peuple  a  été 
xvi.  3Ï.  nourri  durant  quarante  ans ,  on  aura  marqué 
le  temps  où  cessa  cette  nourriture  céleste  ;  et 
ce  fait ,  écrit  depuis  dans  un  autre  livre  ,  sera 
demeuré  par  remarque  dans  celui  de  Moïse , 

comme 


Universelle.  385 

comme  un  fait  constant  et  public  dont  tout 
le  peuple  étoit  témoin  :  quatre  ou  cinq  re- 
marques de  cette  nature  ,  faites  par  Josué , 
ou  par  Samuel  ,  ou  par  quelque  autre  pro- 
phète d'une  pareille  antiquité,  parce  qu'elles 
ne  regardoient  que  des  faits  notoires  et  oit 
constamment  il  n'y  avoit  point  de  difficulté, 
auront  naturellement  passé  dans  le  texte ,  et 
la  même  tradition  nous  les  aura  apportées  avec 
tout  le  reste:  aussitôt  tout  sera  perdu  !  Esdras 
sera  accusé,  quoique  le  Samaritain, où  ces  re- 
marques se  trouvent,  nous  montre  qu'elles  ont 
une  antiquité  non-seulement  au-dessus  d'Es- 
dras,mais  au-dessus  du  schisme  des  dix  tribus? 
N'importe  :  il  faut  que  tout  retombe  sur  Es- 
dras. Si  ces  remarques  venoient  de  plus  haut, 
le  Pentateuque  seroit  encore  plus  ancien  qu'il 
ne  faut  ;  et  on  ne  pourroit  assez  révérer  l'an- 
tiquitéd'un  livre  dont  les  notes  mêmesauroient 
un  si  grand  âge.  Esdras  aura  donc  tout  fait  : 
Esdras  aura  oublié  qu'il  vouloit  faire  parler 
Moïse  ,  et  lui  aura  fait  écrire  si  grossière- 
ment comme  déjà  arrivé  ce  qui  s'est  passé 
après  lui.  Tout  un  ouvrage  sera  convaincu 
de  supposition  par  ce  seul  endroit  ;  l'auto- 
rité de  tant  de  siècles  ,  et  la  foi  publique  ne 
lui  serviront  plus  de  rien.  Comme  si ,  au  con- 
traire ,  on  ne  voyoit  pas  que    ces   remar- 
ques dont  on  se  prévaut  sont  une  nouvelle 
Î>reuve  de  sincérité  et  de  bonne  foi ,  non-seu- 
ement  dans  ceux  qui  les  ont  faites  ,  mais  en- 
core dans  ceux  oui  les  ont  transcrites.  A-t-on, 
jamais  jugé  de  l'autorité  ,  je  ne  dis  pas  d'un 
livre  divin,  mais  de  quelque  livre  que  ce  soita 
Tome  L  R 


386  Discours  sur  l'Histoire 
par  des  raisons  si  légères?  Mais  c'est  que  l'Ecri- 
ture est  un  livre  ennemi  du  genre  humain  :  il 
veut  obliger  les  hommes  à  soumettre  leur  es- 
prit à  Dieu  ,  et  à  réprimer  leurs  passions  dé- 
réglées :  il  faut  au'il  périsse  ;  et ,  à  quelque  prix 
que  ce  soit ,  il  doit  être  sacrifié  au  libertinage. 

Au  reste,  ne  croyez  pas  que  Fimpiété  s'en- 
gage sans  nécessité  dans  toutes  les  absurdités 
que  vous  avez  vues.  Si,  contre  le  témoignage 
du  genre  humain  et  contre  toutes  les  règles 
du  bon  sens ,  elle  s'attache  à  ôter  au  Pentateu- 
que  et  aux  prophéties  leurs  auteurs  toujours 
reconnus ,  et  à  leur  contester  leurs  dates ,  c'est 
que  les  dates  font  tout  en  cette  matière ,  pour 
deux  raisons  :  premièrement ,  parce  que  des 
livres  pleins  de  tant  de  faits  miraculeux  qu'on 
y  voit  revêtus  de  leurs  circonstances  les  plus 
particulières,et  avancés  non-seulementcomme 
publics  ,  mais  encore  comme  présens  ,  s'ils 
eussent  pu  être  démentis ,  auroient  porté  avec 
eux  leur  condamnation  ;  et  au  lieu  qu'ils  se 
soutiennent  de  leur  propre  poids  ,  ils  seroient 
tombés  par  eux-mêmes  il  y  a  long-temps  : 
secondement,  parce  que  leurs  dates  étant  une 
fois  fixées ,  on  ne  peut  plus  effacer  la  marque 
infaillible  d'inspiration  divine  qu'ils  portent 
empreinte  dans  le  grand  nombre  et  la  longue 
suite  de  prédictions  mémorables  dont  on  les 
trouve  remplis. 

C'est  pour  éviter  ces  miracles  et  ces  pré- 
dictions,que  les  impies  sont  tombés  dans  toutes 
les  absurdités  qui  vous  ont  surpris.  Mais  qu'ils 
ne  pensent  pas  échapper  à  Dieu  :  il  a  réservé 
à  son  Ecriture  une  marque  de  divinité  qui  ne 


Universelle.  38? 

souffre  aucune  atteinte  ;  c'est  le  rapport  des 
deux  testamens.  On  ne  dispute  pas  du  moins 
que  tout  l'ancien  testament  ne  soit  écrit  de- 
vant le  nouveau.  Il  n'y  a  point  ici  de  nouvel 
Esdras  qui  ait  pu  persuader  aux  Juifs  d'in- 
venter ou  de  falsifier  leur  Ecriture  en  faveur 
des  chrétiens  qu'ils  persécutoient.  11  n'en  faut 
pas  davantage.  Parle  rapport  des  deux  testa- 
mens ,  on  prouve  que  l'un  et  l'autre  est  divin  ; 
ils  ont  tous  deux  le  même  dessein  et  la  même 
suite  :  l'un  prépare  la  voie  à  la  perfection  que 
l'autre  montre  à  découvert  ;  l'un  pose  le  fon- 
dement, et  l'autre  achève  l'édifice:  en  un  mot, 
l'un  prédit  ce  que  l'autre  fait  voir  accompli. 

Ainsi  tous  les  temps  sont  unis  ensemble, et 
un  dessein  éternel deladivineProvidencenous 
est  révélé.  La  tradition  du  peuple  juif  et  celle 
du  peuple  chrétien ,  ne  font  ensemble  qu'une 
même  suite  de  religion  ,  et  les  Ecritures  des 
deux  testamens  ne  font  aussi  qu'un  même 
corps  et  un  même  livre. 

Et  à  cause  que  la  discussion  des  prédictions 
particulières,  quoiqu'en  soi  pleine  de  lumière , 
dépend  de  beaucoup  de  faits  quetout  le  monde 
ne  peut  pas  suivre  également,  Dieu  en  a  choisi 
cjuelques-uns  qu'il  a  rendus  sensibles  aux  plus 
îgnorans.  Ces  faits  illustres ,  ces  faits  éclatans, 
dont  tout  l'univers  est  témoin  ,  sont  ,  Mon- 
seigneur ,  les  faits  que  j'ai  tâché  jusqu'ici  de 
vous  faire  suivre  ,  c'est-à-dire  ,  la  désolation 
du  peuple  Juif  et  la  conversion  des  Gentils, 
arrivées  ensemble,  et  toutes  deux  précisément 
dans  le  même  tempsque  l'Evangile  aétéprêdié 
et  que  Jésus-Christ  a  paru. 

R  2 


388  Discours  sur  l'Histoire 

Ces  trois  choses  ,  unies  dans  l'ordre  des 
temps,  fétoient  encore  beaucoup  davantage 
dans  l'ordre  des  conseils  deDieu.Vous  les  avez 
vues  marcher  ensemble  dans  Iesanciennes pro- 
phéties :  mais  Jésus-Christ ,  fidèle  interprète 
des  prophéties  et  des  volontés  de  son  rère , 
nous  a  encore  mieux  expliqué  cette  liaison 
Ma"h.  dans  son  Evangile.  Il  le  fait  dans  la  parabole 
33'  de  la  vigne  ,  si  familière  aux  prophètes.  Le 
père  de  famille  avoit  planté  cette  vigne,  c'est- 
à-dire  ,  la  religion  véritable  fondée  sur  son 
alliance  ,  et  Favoit  donnée  à  cultiver  à  des 
ouvriers,  c'est-à-dire,  aux  Juifs.  Pour  en 
recueillir  les  fruits  ,  il  envoie  à  diverses  fois 
ses  serviteurs  ,  qui  sont  les  prophètes.  Ces  ou- 
vriers infidèles  les  font  mourir.  Sa  bonté  le 
porte  à  leur  envoyer  son  propre  Fils.  Us  le 
traitent  encore  plus  mal  que  les  serviteurs.  A 
la  fin  il  leur  ôte  sa  vigne  ,  et  la  donne  à 
d'autres  ouvriers  :  il  leur  ôte  la  grâce  de  son 
alliance ,  pour  la  donner  aux  Gentils. 

Ces  trois  choses  dévoient  donc  concourir 
ensemble  ,  l'envoi  du  Fils  de  Dieu ,  la  répro- 
bation des  Juifs,  et  la  vocation  des  Gentils.  Il 
ne  faut  plus  de  commentaire  à  la  parabole  que 
l'événement  a  interprétée. 

Vous  avez  vu  que  les  Juifs  avouent  que  le 
royaume  de  Juda  et  l'état  de  leur  république 
a  commencé  à  tomber  dans  le  temps  d'Hé- 
rode  ,  et  lorsque  Jésus-Christ  est  venu  au 
monde.  Mais .  si  les  altérations  qu'ils  faisaient 
à  la  loi  de  Dieu  leur  ont  attiré  une  diminu- 
tion si  visible  de  leur  puissance  ,  leur  dernière 
désolation ,  qui  dure  encore  ,  devoit  être  la 
punition  d'un  plus  grand  crime. 


Universelle.  389 

Ce  crime  est  visiblement  l>eur  méconnois- 
sance  envers  leur  Messie  ,  qui  venoit  les  ins- 
truire et  les  affranchir.  C'est  aussi  depuis  ce 
temps  qu'un  joug  de  fer  est  sur  leur  tète  ;  et 
ils  en  seroient  accablés ,  si  Dieu  ne  les  réser- 
voit  à  servir  un  jour  ce  Messie  qu'ils  ont  cru- 
cifié. 

Voilà  donc  déjà  un  fait  avéré  et  public; 
c'est  la  ruine  totale  de  l'état  du  peuple  Juif 
dans  le  temps  de  Jésus-Christ.  La  conversion 
des  Gentils,  qui  devoit  arriver  dans  le  même 
temps,  n'est  pas  moins  avérée.  En  même  temps 
que  Fancien  culte  est  détruit  dans  Jérusalem 
avec  le  temple,  l'idolâtrie  est  attaquée  de  tous 
côtés  ;  et  les  peuples, qui  depuis  tant  de  milliers 
d'années  avoient  oublié  leur  créateur,  se  ré- 
veillent d'un  si  long  assoupissement. 

Et  afin  que  tout  convienne  ,  les  promesses 
spirituelles  sont  développées  par  laprédicatiori 
de  l'Evangile ,  dans  le  temps  que  Je  peuple 
Juif,  qui  n'en  avoit  reçu  que  de  temporelles, 
réprouvé  manifestement  pour  son  incrédulité, 
et  captif  par  toute  la  terre  ,  n'a  plus  de  gran- 
deur humaine  à  espérer.  Alors  le  ciel  est 
Î)romis  à  ceux  qui  souffrent  persécution  pour 
a  justice  ;  les  secrets  de  la  vie  future  sont 
prêches  ;  et  la  vraie  béatitude  est  montrée  loin 
de  ce  séjour  où  règne  la  mort ,  où  abondent 
le  péché  et  tous  les  maux. 

Si  on  ne  découvre  pas  ici  un  dessein  tou- 
jours soutenu  et  toujours  suivi  ;  si  on  n'y  voit 
pas  un  même  ordre  des  conseils  de  Dieu ,  qui 
prépare  dès  l'origine  du  monde  ce  qu'il  achève 
à  la  fin  des  temps,  et  qui ,  sous  divers  états, 

R  3 


390  Discours  sur  l'Histoire 
mais  avec  une  succession  toujours  constante, 
perpétue  aux  yeux  de  tout  l'univers  la  sainte 
société  où  il  veut  être  servi  ;  on  mérite  de 
ne  rien  voir,  et  d'être  livré  à  son  propre  en- 
durcissement, comme  au  plus  juste  et  au  plus 
.rigoureux  de  tous  les  supplices. 

Et  afin  que  cette  suite  du  peuple  de  Dieu 
fut  claire  auxmoins  cIair-voyans,I)ieu  la  rend 
sensible  et  palpable  par  des  faits  que  personne 
ne  peut  ignorer,  s'il  ne  ferme  volontairement 
les  yeux  à  la  vérité.  Le  Messie  est  attendu  par 
les  Hébreux  ;  il  vient,  et  il  appelle  les  Gentils, 
comme  il  avoit  été  prédit.  Le  peuple  qui  le  re- 
eonnoit  comme  venu  ,  est  incorporé  au  peuple 
qui  l'atlendoit,  sans  qu'il  y  ait  entre  deux  un 
seul  moment  d'interruption  :  ce  peuple  est  ré- 
pandu par  toute  la  terre:  les  Gentils  ne  cessent 
de  s'y  agréger;  et  cette  Eglise  que  Jésus-Christ 
a  établie  sur  la  pierre,  malgré  les  efforts  de 
Jenfer,  n'a  jamais  été  renversée. 

Quelle  consolation  aux  enfans  de  Dieu  ] 
mais  quelle  conviction  de  la  vérité ,  quand 
ils  voient  que  ,  d  Innocent  XI,  qui  remplit 
aujourd'hui  si  dignement  le  premier  siège  de 
l'Eglise,  on  remonte  sans  interruption  jus- 
qu'à saint  Pierre  ,  établi  par  Jésus  -  Christ 
prince  des  apôtres  :  d'où  ,  en  reprenant  les 
pontifes  qui  ont  servi  sous  la  loi  ,  on  va  jus- 
qu'à Aaron  et  jusqu'à  Moïse,  de  là  jusqu'aux 
patriarches  ,  et  jusqu'à  l'origine  du  monde  l 
Quelle  suite  !  quelle  tradition  !  quel  enchaîne- 
ment merveilleux  !  Si  notre  esprit,  naturelle- 
ment incertain,et  devenu  par  ses  propres  incer- 
titudes le  jouet  de  ses  propres  raisonnemens , 


Universelle.  091 

a  besoin ,  dans  les  questions  où  il  y  va  du  salut, 
d'être  fixé  et  déterminé  par  quelque  autorité 
certaine;  quelle  plus  grande  autorité  que  celle 
de  l'Eglise  catholique,  qui  réunit  en  elle-même 
toute  l'autorité  des  siècles  passés,  et  les  an- 
ciennes traditions  du  genre  humain  jusqu'à 
sa  première  origine  ! 

Ainsi  la  société  que  Jésus-Christ ,  attendu 
durant  tous  les  siècles  passés ,  a  enfin  fondée 
sur  la  pierre ,  et  où  saint  Pierre  et  ses  succes- 
seurs doivent  présider  par  ses  ordres,se  justifie 
elle-même  par  sa  propre  suite  ,  et  porte  dans 
son  éternelle  durée  le  caractère  de  la  main 
de  Dieu. 

C'est  aussi  cette  succession  que  nulle  hé- 
résie ,  nulle  secte  ,  nulle  autre  société  que  la 
seule  Eglise  de  Dieu  n'a  pu  se  donner.  Les 
fausses  religions ontpu  imiter  l'Eglise  en  beau- 
coup de  choses  ;  et  sur-tout  elles  l'imitent  en 
disant  comme  elle  ,  que  c'est  Dieu  qui  les  a 
fondées:mais  ce  discours  en  leur  bouche  n'est 
qu'un  discours  en  l'air:  car  ,  si  Dieu  a  créé  le 
genre  humain ,  si  en  le  créant  à  son  image,  il 
n'a  jamais  dédaigné  de  lui  enseigner  le  moyen 
de  le  servir  et  de  lui  plaire  ,  toute  secte  qui 
ne  montre  pas  sa  succession  depuis  l'origine 
du  monde  n'est  pas  de  Dieu. 

Ici  tombent  aux  pieds  de  l'Eglise  toutes  les 
sociétés  et  toutes  les  sectes  que  les  hommes 
ont  établies  au-dedans  et  au-dehors  du  chris- 
tianisme. Par  exemple  ,  le  faux  prophète  des 
Arabes  a  bien  pu  se  dire  envoyé  de  Dieu  ; 
et  après  avoir  trompé  des  peuples  souverai- 
nement ignorans ,  il  a  pu  profiter  des  divisions 

R  4 


092  Discours  sur  l'Histoire 

de  son  voisinage  pour  y  étendre  par  les  armes 
une  religion  toute  sensuelle  :  mais  il  n'a  osé 
supposer  qu'il  ait  été  attendu  ;  ni  enfin  il  n;a 
pu  donner  ou  à  sa  personne,  ou  à  sa  religion, 
aucune  liaison  réelle  ni  apparente  avec  les 
siècles  passés.  L'expédient  qu'il  a  trouvé  pour 
s'en  exempter  est  nouveau.  De  peur  qu'on  ne 
voulût  rechercher  dans  les  Ecritures  des  chré- 
tiens des  témoignages  de  sa  mission,semblables 
à  ceux  que  Jésus  -  Christ  trouvoit  dans  les 
Ecritures  des  Juifs ,  il  a  dit  que  les  chrétiens 
et  les  Juifs  avoient  falsifié  tous  leurs  livres. 
Ses  sectateurs  ignorans  l'en  ont  cru  sur  sa 
parole  ,  six  cents  ans  après  Jésus-Christ  :  et  il 
s'est  annoncé  lui-même  ,  non-seulement  sans 
aucun  témoignage  précédent,mais  encore  sans 
que  ni  lui  ni  les  siens  aient  osé  ou  supposer, 
ou  promettre  aucun  miracle  sensible  qui 
ait  pu  autoriser  sa  mission.  De  même  les 
hérésiarques  qui  ont  fondé  dessectes  nouvelles 
parmi  les  chrétiens,  ont  bien  pu  rendre  la  foi 

Î>lus  facile ,  en  niant  les  mystères  qui  passent 
es  sens;  ils  ont  bien  pu  éblouir  les  hommes 
par  leur  éloquence  et  par  une  apparence  de 
piété ,  les  remuer  par  leurs  passions  ,  les  en- 
gager par  leurs  intérêts ,  les  attirer  par  la  nou- 
veauté et  par  le  libertinage  ,  soit  par  celui  de 
l'esprit ,  soit  même  par  celui  des  sens  ;  en  un 
mot  ,  ils  ont  pu  facilement  ou  se  tromper,  ou 
tromper  les  autres ,  car  il  n'y  a  rien  de  plus 
humain:  mais  ,  outre  qu'ils  n'ont  pas  pu  même 
se  vanter  d'avoir  fait  aucun  miracle  en  public, 
ni  réduire  leur  religion  à  des  faits  positifs  dont 
leurs  sectateurs  fussent  témoins,  il  y  a  toujours 


Universelle.  3rp 

un  fait  malheureux  pour  eux  ,  que  jamais  ils 
iront  pu  couvrir;  c'est  celui  de  leurnouveauté. 
Il  paroitra  toujours  ,  aux  yeux  de  tout  l'uni- 
vers ,  qu'eux  et  la  secte  qu'ils  ont  établie  se 
sera  détachée  de  ce  grand  corps  et  de  cette 
Eglise  ancienne  que  Jésus-Christ  a  fondée  , 
où  saint  Pierre  et  ses  successeurs  tenoient  la 

Î première  place ,  dans  laquelle  toutes  les  sectes 
es  ont  trouvés  établis  :  le  moment  de  la 
séparation  sera  toujours  si  constant ,  que  les 
hérétiques  eux-mêmes  ne  le  pourront  désa- 
vouer, et  qu'ils  n'oseront  pas  seulement  tenter 
de  se  faire  venir  de  la  source  par  une  suite 
qu'on  n'ait  jamais  vue  s'interrompre.  C'est  le 
foible  inévitable  de  toutes  les  sectes  que  les 
hommes  ont  établies.  Nul  ne  peut  changer  les 
siècles  passés,  ni  se  donner  des  prédécesseurs, 
ou  faire  qui  les  ait  trouvés  en  possession.  La 
seule  Eglise  catholique  remplit  tous  les  siècles 
précédens  par  une  suite  qui  ne  lui  peut  être 
contestée.  La  loi  vientau-devantde  l'Evangile: 
la  succession  de  Moïse  et  des  patriarches  ne 
fait  qu'une  même  suite  avec  celle  de  Jésus- 
Christ.  Etre  attendu,  venir,  être  reconnu  par 
une  postérité  qui  dure  autant  que  le  monde , 
c'est  le  caractère  du  Messie  en  qui  nous 
croyons.  Jésus  -  Christ  est  aujourd'hui  ,  il  Hei-  xm. 
étoit  hier ,  et  il  est  aux  siècles  des  siècles. 

Ainsi,  outre  l'avantage  qu'a  l'Eglise  de 
Jésus-Christ ,  d'être  seule  fondée  sur  des  faits 
miraculeux  et  divins  qu'on  a  écrits  hautement 
et  sans  crainte  d'être  démenti  dans  les  temps 
qu'ils  sont  arrivés  ,  voici  en  faveur  de  ceux 
qui  n'ont  pas  vécu  dans  ces  temps ,  un  miracle 

R  5 


3g4  Discours  sur  l'Histoire 

toujours  subsistant  qui  confirme  la  vérité  de 
tous  les  autres  ;  c'est  la  suite  de  la  religion 
toujours  victorieuse  des  erreurs  qui  ont  tâché 
de  la  détruire.  Vous  y  pouvez  joindre  encore 
une  autre  suite  ;  et  c'est  la  suite  visible  d'un 
continuel  châtiment  sur  les  Juifs  qui  n'ont  pas 
reçu  le  Christ  promis  à  leurs  pères. 

Ils  l'attendent  néanmoins  encore  ;  et  leur 
attente  toujours  frustrée  fait  une  partie  de 
leur  supplice.  Ils  l'attendent ,  et  font  voir  en 
l'attendant  qu'il  a  toujours  été  attendu.  Con- 
damnés par  leurs  propres  livres  ,  ils  assurent 
la  vérité  de  la  religion  ;  ils  en  portent ,  pour 
ainsi  dire  ,  toute  la  suite  écrite  sur  leur  front. 
D'un  seul  regard  on  voit  ce  qu'ils  ont  été, 
pourquoi  ils  sont  comme  on  les  voit ,  et  à  quoi 
ils  sont  réservés. 

Ainsi  quatre  ou  cinq  faits  authentiques  ,  et 
plus  clairs  que  la  lumière  du  soleil,  font  voir 
notre  religion  aussi  ancienne  que  le  monde. 
Ils  montrent  par  conséquent  qu'elle  n'a  point 
d'autre  auteur  que  celui  qui  a  fondé  l'univers , 
qui ,  tenant  tout  en  sa  main,  a  pu  seul  et  com- 
mencer et  conduire  un  dessein  où  tous  les 
siècles  sont-  compris. 

Il  ne  faut  donc  plus  s  étonner,  comme  on 
fait  ordinairement,  de  ce  que  Dieu  nous  pro- 
pose à  croire  tant  de  choses  si  dignes  de  lui  et 
tout  ensemble  si  impénétrables  à  l'esprit  hu- 
main :  mais  plutôt  il  faut  s'étonner  de  ce 
qu'ayant  établi  la  foi  sur  une  autorité  si  ferme 
et  si  manifeste,  il  reste  encore  dans  le  monde 
des  aveugles   et  des  incrédules. 

Nos  passions  désordonnées,  notre  attache- 


Universelle.  3g5 

ment  à  nos  sens ,  et  notre  orgueil  indomptable, 
en  sont  la  cause.  Nous  aimons  mieux  tout 
risquer  que  de  nous  contraindre  :  nous  aimons 
mieux  croupir  dans  notre  ignorance  que  de 
l'avouer  ;  nous  aimons  mieux  satisfaire  une 
vaine  curiosité  ,  et  nourrir  dans  notre  esprit 
indocile  la  liberté  de  penser  tout  ce  qu'il  nous 
plait,  que  de  ployer  sous  le  joug  de  l'autorité 
divine. 

De  là  vient  qu'il  y  a  tant  d'incrédules  ,  et 
Dieu  le  permet  ainsi  pour  l'instruction  de  ses 
enfans.  oans  les  aveugles,  sans  les  sauvages  , 
sans  les  infidèles  qui  restent ,  et  dans  le  sein 
même  du  christianisme,  nous  ne  connoiirions 
pas  assez  la  corruption  profonde  de  notre  na- 
ture ,  ni  l'abîme  d'où  Jésus- Christ  nous  a 
tirés.  Si  sa  sainte  vérité  n'étoit  contredite  , 
nous  ne  verrions  pas  la  merveille  qui  l'a  fait 
durer  parmi  tant  de  contradictions  ,  et  nous 
oublierions  à  la  fin  que  nous  sommes  sauvés 
par  la  grâce.  Maintenant  l'incrédulité  des  uns 
humilie  les  autres  ;  et  les  rebelles ,  qui  s'oppo- 
sent aux  desseins  de  Dieu  ,  font  éclater  la 
puissance  par  laquelle  ,  indépendamment  de 
toute  autre  chose  ,  il  accomplit  les  promesses 
qu'il  a  faites  à  son  Eglise. 

Qu'attendons-nous  donc  à  nous  soumettre  ? 
Attendons -nous  que  Dieu  fasse  toujours  de 
nouveaux  miracles;  qu'il  les  rende  inutiles  en 
les  continuant  ;  qu'il  y  accoutume  nos  yeux  , 
comme  ils  le  sont  au  cours  du  soleil  et  à  toutes 
les  autres  merveilles  de  la  nature  ?  Ou  bien 
.  attendons-nous  que  les  impies  et  les  opiniâtres 
se  taisent  ;  que  les  gens  de  bien  et  les  libertins 


3g6  Discours  sur  l'Histoire 
rendent  un  égal  témoignage  à  la  vérité  ;  que 
tout  le  monde ,  d'un  commun  accord  ,  la  pré- 
fère à  sa  passion  ,  et  que  la  fausse  science 
que  la  seule  nouveauté  fait  admirer  ,  cesse  de 
surprendre  les  hommes  ?  N'est-ce  pas  assez 
que  nous  voyions  qu'on  ne  peut  combattre 
la  religion  sans  montrer  ,  par  de  prodigieux 
égaremens  ,  qu'on  a  le  sens  renversé  ,  et  qu'on 
ne  se  défend  plus  <jue  par  présomption  ou  par 
ignorance?  L'Eglise  victorieuse  des  siècles  et 
des  erreurs  ne  pourra-t-elle  pas  vaincre  dans 
nos  esprits  les  pitoyables  raisonnemens  qu'on 
lui  oppose  ;  et  les  promesses  divines  que  nous 
voyons  tous  les  jours  s'y  accomplir,  ne  pour- 
ront-elles nous  élever  au-dessus  des  sens? 

Et  qu'on  ne  nous  dise  pas  que  ces  promesses 
demeurent  encore  en  suspens ,  et  que  comme 
elles  s'étendent  jusqu'à  la  fin  du  monde,  ce 
ne  sera  qu'à  la  fin  du  monde  que  nous  pour- 
rons nous  vanter  d'en  avoir  vu  l'accomplisse- 
ment. Car,  au  contraire,  ce  qui  s'est  passé 
nous  assure  de  l'avenir.  Tant  d'anciennes  pré- 
dictions si  visiblement  accomplies ,  nous  font 
voir  qu'il  n'y  aura  rien  qui  ne  s'accomplisse  ; 
et  que  l'Eglise  contre  qui  l'enfer  ,  selon  la 
promesse  du  Fils  de  Dieu,  ne  peut  jamais  pré- 
valoir ,  sera  toujours  subsistante  jusqu'à  la 
consommation  des  siècles  ,  puisque  Jésus- 
Christ,  véritable  en  tout ,  n'a  point  donné  d'au- 
tres bornes  à  sa  durée. 

Les  mêmes  promesses  nous  assurent  la  vie 
future.  Dieu  qui  s'est  montré  si  fidèle  en  ac- 
complissant ce  qui  regarde  le  siècle  présent , 
ne  le  sera  pas  moins  à  accomplir  ce  qui  regarde 


Universelle.  397 

le  siècle  futur ,  dont  tout  ce  que  nous  voyons 
n'est  qu'une  préparation  ;  et  l'Eglise  sera  sur 
la  terre  toujours  immuable  et  invincible  ,  jus- 
qu'à ce  que  ses  enfans  étant  ramassés ,  elle 
soit  toute  entière  transportée  au  ciel  qui  est 
son  séjour  véritable. 

Pour  ceux  qui  seront  exclus  de  cette  cité 
céleste,  une  rigueur  éternelle  leurestréservée; 
et  après  avoir  perdu  par  leur  faute  une  bien- 
heureuse éternité ,  il  ne  leur  restera  plus  qu'une 
éternité  malheureuse. 

Ainsi  les  conseils  de  Dieu  se  terminent  par 
un  état  immuable  ;  ses  promesses  ,  et  ses  me- 
naces sont  également  certaines  ;  et  ce  qu'il 
exécute  dans  le  temps  ,  assure  ce  qu'il  nous 
ordonne  ou  d'espérer  ou  de  craindre  dans 
l'éternité. 

Voilà  ce  que  vous  apprend  la  suite  de  la 
religion  mise  en  abrégé  devant  vos  yeux.  Par 
le  temps,  elle  vous  conduit  à  l'éternité.  Vous 
voyez  un  ordre  constant  dans  tous  les  desseins 
de  Dieu,  et  une  marque  visible  de  sa  puissance 
dans  la  durée  perpétuelle  de  son  peuple.  Vous 
reconnoissez  que  l'Eglise  a  une  tige  toujours 
subsistante  ,  dont  on  ne  peut  se  séparer  sans 
se  perdre  ;  et  que  ceux  qui  ,  étant  unis  à  cette 
racine  ,  font  des  œuvres  dignes  de  leur  foi  , 
s'assurent  la  vie  éternelle. 

Etudiez  donc ,  Monseigneur  ,  mais  étu- 
diez avec  attention  cette  suite  de  l'Eglise  qui 
vous  assure  si  clairement  toutes  les  promesses 
de  Dieu.  Tout  ce  qui  rompt  cette  chaîne  , 
tout  ce  qui  sort  de  cette  suite  ,  tout  ce  qui 
s'élève  de  soi-même  ,  et  ne  vient  pas  en  vertu 


398  Discours  sur  l'Histoire 

des  promesses  laites  à  I  Eglise  dès  l'origine  du 
monde  ,  vous  doit  faire  horreur.  Employez 
toutes  vos  forces  à  rappeler  dans  cette  unité 
tout  ce  qui  s'en  est  dévoyé,  et  à  faire  écouter 
l'Eglise  par  laquelle  le  Saint-Esprit  prononce 
ses  oracles. 

La  gloire  de  vos  ancêtres  est  non-seule- 
ment de  ne  l'avoir  jamais  abandonnée,  mais 
de  l'avoir  toujours  soutenue ,  et  d'avoir  mérité 
par  là  d'être  appelés  ses  fils  aines  ,  qui  est 
sans  doute  le  plus  glorieux  de  tous  leurs  titres. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  parler  de  Clovis  , 
deCharlemagne ,  ni  de  saint  Louis. Considérez 
seulement  le  temps  où  vous  vivez  ,  et  de  quel 
père  Dieu  vous  a  fait  naitre.  Un  roi  si  grand 
en  tout  se  distingue  plus  par  sa  foi  que  par 
ses  autres  admirables  qualités.  11  protège  (a 
religion  au  dedans  et  au  dehors  du  royaume, 
et  jusqu'aux  extrémités  du  monde.  Ses  lois 
sont  un  des  plus  fermes  remparts  de  l'Eglise. 
Son  autorité  ,  révérée  autant  par  le  mérite  de 
sa  personne  que  parla  majesté  de  son  sceptre, 
ne  se  soutient  jamais  mieux  que  lorsqu'elle 
défend  la  cause  de  Dieu.  On  n'entend  plus 
de  blasphème  ;  l'impiété  tremble  devant  lui  : 
c'est  ce  roi  marqué  par  Salomon  ,  qui  dissipe 
tout  le  mal  par  ses  regards.  S'il  attaque  l'hé- 
résie par  tant  de  moyens  ,  et  plus  encore  que 
n'ont  jamais  fait  ses  prédécesseurs  ,  ce  n'est 
pas  qu  il  craigne  pour  son  trône  ;  tout  est 
tranquille  à  ses  pieds  ,  et  ses  armes  sont  re- 
doutées par  toute  la  terre  :  mais  c'est  qu'il 
aime  ses  peuples  ,  et  que  se  voyant  élevé  par 
la  main  de  Dieu  à  une  puissance  que  rien  ne 


Universelle.  3c^ 

peut  égaler  dans  l'univers  ,  il  n'en  connoit 
point  de  plus  bel  usage  que  de  la  faire  servir 
à  guérir  les  plaies  de  lEglise. 

Imitez ,  Monseigneur  ,  un  si  bel  exemple  , 
et  laissez-le  à  vos  descendans.  Recommandez- 
leur  l'Eglise  plus  encore  que  ce  grand  empire 
que  vos  ancêtres  gouvernent  depuis  tant  de 
siècles.  Que  votre  auguste  maison  ,  la  pre- 
mière en  dignité  oui  soit  au  monde ,  soit  la 
première  à  défendre  les  droits  de  Dieu  ,  et  à 
étendre  par  tout  l'univers  le  règne  de  Jésus- 
Christ  qui  la  fait  régner  avec  tant  de  gloire. 


Fin  des  deux  premières  Parties. 


'4oo 


TABLE 

DE  CE  DISCOURS. 

Rêvant  -  propos.  Dessein  général  de 
cet  ouvrage  :  sa  division  en  trois  par- 
ties, p.  i 

PREMIÈRE  PARTIE. 

Les  Epoques ,   ou  la  suite  des  temps. 

I.  Epoque.  Adam  ,  ou  la  création  :  premier 
âge  du  monde.  7 

II.  Epoque.  i\W,  ou  le  déluge  :  second  âge 
du t  monde.  10 

III.  Epoque.  La  vocation  d  Abraham  ,  ou 
le  commencement  du  peuple  de  Dieu  ,  et 
de  l'alliance  :  troisième  âge  du  monde.     12 

IV.  Epoque.  Moïse ,  ou  la  loi  écrite  :  qua- 
trième âge  du  monde.  16 

V.  Epoque.  La  prise  de  Troie.  20 

VI.  Époque.  Salomon ,  ou  le  temple  achevé  : 
cinquième  âge  du  monde.  22 

VII.  Epoque.  Romulus  ,  ou  Rome  fon- 
dée. '  29 

VIII.  Epoque.  Cyrus  ,  ou  les  Juifs  réta- 
blis :  sixième  âge  du  monde.  46 


Table.  401 

IX.  Epoque.  Scipion,  ou  Cartilage  vain- 
cue, p.  71 

X.  Epoque.  Naissance  de  Jésus  -  Christ  : 
septième  et  dernier  âge  du  monde.  86 

XI.  Epoque.  Constantin ,  ou  la  paix  de 

r  Eglise.  10G 

XII.  Epoque.  Charlemagne ,  ou  l'établis- 
sement du  nouvel  empire.  141 

SECONDE    PARTIE. 

La  suite  de  la  Religion. 

I.  La  création  et  les  premiers  temps.  i0 

II.  Abraham  et  les  Patriarches.  i65 

III.  Moïse  ,  la  loi  écrite  ,  et  l'introduc- 
tion du  peuple  de  Dieu  dans  la  terre 
promise.  !«g 

IV.  David,  les  rois  et  les  prophètes.  195 

V.  Les  temps  du  second  temple.  227 

VI.  Jésus-Christ  et  sa  doctrine.  244 

VII.  La  descente  du  Saint-Esprit  :  V éta- 
blissement de  r  Eglise  :  les  fugemens  de 
Dieu  sur  les  Juifs  et  sur  les  Gentils.      273 

VIII.  Réflexions  particulières  sur  le  châ- 
timent des  Juifs,  et  sur  les  prédictions 

de  Jésus-Christ  qui  l'avoient  marqué.     290 

IX.  Deux  mémorables  prédictions  de 
Notre-Seigneur  sont  expliquées  ,  et  leur 
accomplissement  est  justifié  par  l'his- 
toire. 3o3 


4o2  Table. 

X.  La  suite  des  erreurs  des  Juifs ,  et  la 
manière  dont  ils  expliquent  les  pro- 
phéties, p.  3i6 

XI.  Réflexions  particulières  sur  la  con- 
version des  Gentils.  Profond  conseil 
de  Dieu  qui  les  vouloit  convertir  par 
la  croix  de  Jésus-Christ.  Raisonnement 
de  saint  Paul  sur  celte  manière  de  les 
convertir.  335 

XII.  Diverses  j orme  s  de  V  idolâtrie  :  les 
sens  ?  l'intérêt ,  l'ignorance  ,  un  faux 
respect  de  l'antiquité  ,  la  politique  , 
la  philosophie  et  les  hérésies  viennent 
à  son  secours  :  l'Eglise  triomphe  de 
tout.  344 

XIII.  Réflexion  générale  sur  la  suite  de 
la  religion ,  et  sur  le  rapport  qu'il  y  a 
entre  les  livres  de  r  Ecriture.  Z6j 


Fin  de  la  Table  des  deux  premières  Parties. 


F 


D 

21 

B74 

1813 

t.l 


*3fi 


Bossuet,  Jacques  Bénigne,  bp. I 
of  Meaux 

Discours  sur  l1 histoire 
universelle  a  monseigneur  le  ] 


dauphin 


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